Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme

Part 5

Chapter 54,134 wordsPublic domain

En arrivant à Bourges, nous allâmes descendre chez madame Gaillot; monsieur Acarel lui avoit écrit le jour et l'heure que nous devions arriver, il vint au-devant de nous dans son carrosse à un quart de lieue de la ville; il monta dans le mien, et monsieur Acarel et madame Bouju montèrent dans le sien.

J'étois bien aise de l'entretenir en particulier; il me fit le portrait de toute la ville de Bourges, et me parut homme de bon esprit; il avoit pourtant dérangé ses affaires, mais il lui restait encore du bien. Nous arrivâmes chez lui, il me présenta à sa femme et me mena dans son appartement où il me laissa sans songer à m'entretenir: je jugeai qu'il n'était pas trop provincial.

J'allai, dès le lendemain, voir ma maison qui me plut encore davantage, et j'y fis porter tous mes meubles; il fallut pourtant que je demeurasse quatre ou cinq jours chez monsieur Gaillot, jusqu'à ce que tout fût rangé.

Je ne vis personne à Bourges et ne fis aucune visite; j'allois seulement à la messe, et lorsque je m'apercevois qu'on avoit envie de me voir, j'ôtois mon masque un moment, ce qui redoubloit la curiosité.

Enfin j'allai m'établir tout de bon à Crespon; j'y trouvai un curé fort homme de bien sans faire le bigot; il aimoit l'ordre et la joie, et savoit fort bien allier les devoirs de sa profession avec les plaisirs de la vie. Je vis d'abord que je m'en accommoderois à merveille; je lui appris mon humeur, afin qu'il s'y accommodât, cela étoit juste, et l'assurai que je ne voulois point qu'il s'y contraignît pour moi, parce que je ne me contraindrois point pour lui; je lui dis que je serois fort assidu à la paroisse, que je tâcherois à avoir le carême de bons prédicateurs, que j'aurois soin des pauvres, que je le priois d'être de mes amis et de venir souvent souper chez moi sans façon, que je n'en mettrois pas plus grand pot au feu et je lui tins parole.

J'avois toujours à dîner un bon potage et deux grosses entrées, un gros bouilli et deux assiettes d'entremets, de bon pain, de bon vin; le rôti du soir étoit tout prêt à mettre en broche quand il arrivoit quelqu'un.

Il y avoit dans mon village deux ou trois maisons de gentilshommes qui n'étoient pas fort aisés. Le curé m'amena le chevalier d'Hanecourt qui me parut un esprit doux et médiocre, mais il étoit beau comme le jour, et le savoit bien. Il avoit été mousquetaire et avoit fait trois ou quatre campagnes; le métier lui avoit semblé rude, et depuis deux ans il s'étoit remis à prendre des lièvres. Il fit d'abord le passionné, mais je ne tâtai point de ses mines, et crus qu'il ne me trouvoit belle que parce que j'étois riche; je le traitai pourtant fort honnêtement et souffris ses assiduités.

Quand ma maison fut rangée, j'allai à Bourges. J'affectai d'avoir un habit fort honnête, mais fort simple, des dentelles médiocres, point de diamants, des boucles d'oreilles d'or, une coiffure fort modeste, des coiffes que je n'ôtai point dans mes visites, des rubans noirs, point de mouches.

J'allai descendre chez monsieur et madame Gaillot, qui me menèrent chez monsieur du Coudray, lieutenant général. C'étoit un homme fort laid, mais de bonne mine, et qui avoit beaucoup d'esprit; il me reçut avec de grandes distinctions, et me présenta sa femme et sa fille. La femme avoit cinquante ans, et on voyoit bien qu'elle avoit été belle; la fille en avoit quinze ou seize, un petit pruneau relavé, mais si vive, de si bonne humeur, qu'elle en étoit fort aimable.

Pendant que j'y étois, il vint une visite. C'étoit la marquise de la Grise avec sa fille qui me parut fort jolie. Je n'eus pas le temps de l'examiner, la nuit alloit tomber, je revins chez moi.

Je fis grande amitié avec la lieutenante générale qui me rendit ma visite dès le lendemain; j'eus le plaisir de lui montrer les appartements tournés et meublés autrement qu'elle ne les avoit vus.

Ma grande chambre étoit magnifique: une tapisserie de Flandre des plus fines, un lit de velours incarnat avec des franges d'or et de soie, des sièges de commodité que j'avois fait de mes vieilles jupes, une cheminée de marbre; il n'y manquoit que des miroirs, mais j'en eus de fort beaux quinze jours après.

Madame la marquise du Tronc mourut dans son château, à trois ou quatre lieues de Bourges; ses meubles furent vendus, et j'achetai à fort bon marché deux trumeaux de glace, deux glaces de cheminée, un grand miroir et un chandelier de cristal.

On peut juger que ma chambre en fut bien parée. J'avois de plain-pied une antichambre, une grande chambre, un cabinet et une galerie dans le retour sur le jardin, et dans le double du bâtiment, une chambre à coucher, un petit oratoire et deux gardes-robes, avec un degré de dégagement. De l'autre côté de l'escalier étoit une salle à manger avec un petit degré qui montoit de la cuisine. J'avois aussi un appartement bas que je destinai aux hôtes, sans compter un corridor qui régnoit le long du bâtiment, où il y avoit cinq ou six chambres avec de bons lits; je ne parle point des chambres des valets ni des écuries où il ne manquoit rien.

Je menai madame la lieutenante générale par toute la maison, et lui donnai un fort bon dîner, quoiqu'elle ne fût venue qu'à midi et demi, afin que je ne fisse rien d'extraordinaire. Elle me pria de lui faire l'honneur de venir dîner chez elle le jeudi suivant, et me dit qu'elle y feroit trouver les principales dames de la ville, qui mouroient d'envie de me voir.

Je me rendis au jour marqué, mais je crus devoir mettre mes plus beaux atours; je n'avois encore paru à Bourges que fort négligée.

Je mis un corps de robe d'une étoffe à fond d'argent et brodée de fleurs naturelles, une grande queue traînante, la jupe de même; ma robe étoit rattachée des deux côtés avec des rubans jaune et argent et un gros nœud par derrière pour marquer la taille; mon corps étoit fort haut et rembourré par-devant, pour faire croire qu'il y avoit là de la gorge, et effectivement j'en avois autant qu'une fille de quinze ans.

On m'avoit mis dès l'enfance des corps qui me serroient extrêmement et faisoient élever la chair, qui étoit grasse et potelée. J'avois eu aussi fort grand soin de mon col que je frottois tous les soirs avec de l'eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui rend la peau douce et blanche.

J'étois coiffée avec mes cheveux noirs à grosses boucles, mes grands pendants d'oreilles de diamants, une douzaine de mouches, un collier de perles fausses plus belles que les fines, et d'ailleurs, en me voyant tant de pierreries, on n'eût jamais cru que j'eusse voulu rien porter de faux.

J'avois changé à Paris ma croix de diamants, que je n'aimois point, contre cinq poinçons que je mettois dans mes cheveux; ma coiffure étoit garnie de rubans jaune et argent, ce qui faisoit fort bien avec des cheveux noirs, point de coiffe, nous étions au mois de juin, un grand masque qui me cachoit toutes les joues, de peur de hâle, des gants blancs, un éventail, voilà ma parure; on n'eût jamais deviné que je n'étois pas une femme.

Je montai dans mon carrosse, avec madame Bouju à onze heures et demie, pour aller à Bourges; j'arrivai chez madame la lieutenante générale qui alloit monter en carrosse; elle voulut, en me voyant, remonter chez elle, mais je l'en empêchai quand je sus qu'elle alloit à la messe à l'église cathédrale; c'étoit la messe des paresseuses, toutes les belles de la ville y étoient et tous les galants; je montai dans son carrosse et nous y allâmes.

On me regarda tant et plus; ma parure, ma robe, mes diamants, la nouveauté, tout attiroit l'attention. Après la messe, nous passâmes entre deux haies pour aller à notre carrosse, et j'entendis plusieurs voix dans la foule qui disoient: «Voilà une belle femme»; ce qui ne laissoit pas que de me faire plaisir.

La compagnie priée nous attendoit au logis; monsieur le lieutenant général me vint donner la main à la descente du carrosse, et je trouvai dans l'appartement la marquise de la Grise et sa fille, monsieur et madame Gaillot et l'abbé de Saint-Siphorien, qui avoit une abbaye à deux lieues de Bourges; c'étoit un vieillard qui avoit beaucoup d'esprit, et qui se sentoit encore de la galanterie du temps passé.

--Madame, me dit-il, on m'en avoit beaucoup dit, et j'en trouve encore davantage.

Je répondis à ces civilités, et embrassai madame de la Grise qui me parut bonne femme; elle n'avoit pas plus de quarante ans et ne faisoit point la belle; tout son amour-propre s'étoit tourné sur sa fille qui le méritoit bien.

C'étoit de ces petites beautés fines qui n'ont que la cape et l'épée, de petits traits, un beau teint, de petits yeux pleins de feu, la bouche grande, les dents belles, les lèvres incarnates et rebordées, les cheveux blonds, la gorge admirable, et quoiqu'elle eût seize ans, elle n'en paroissoit que douze. Je la caressai fort, elle me plut, je la baisai cinq ou six fois de suite, la mère étoit ravie; je raccommodai sa coiffure qui n'étoit pas de bon air, je lui dis avec amitié qu'elle montroit trop sa gorge, et je lui montrai à attacher sa collerette un peu plus haut; la pauvre mère n'avoit point la parole pour me remercier.

--Madame, lui dis-je, j'ai auprès de moi une femme qui m'a élevée, qui est fort adroite, c'est elle qui me coiffe, et il me semble qu'on me trouve assez bien.

Toute la compagnie s'écria qu'on ne pouvoit pas être mieux coiffée, et qu'on voyoit bien que je venois de Paris où les dames ont le bon air.

--Ce n'est pas, ajoutai-je, que je ne sache me coiffer toute seule; on est quelquefois paresseuse, mais c'est un grand avantage à une demoiselle de se passer quand elle veut de sa femme de chambre.

--Madame, dis-je à madame de la Grise, si vous voulez me confier mademoiselle votre fille pour huit jours, je vous réponds qu'elle saura se coiffer parfaitement. Je lui ferai étudier ce joli métier-là trois heures par jour, je ne la quitterai pas de vue, elle couchera avec moi et sera ma petite sœur.

Madame de la Grise me dit qu'elle auroit l'honneur de me voir chez moi pour me remercier de toutes les bontés que j'avois pour sa fille; je n'insistai pas davantage.

On vint dire qu'on avoit servi, nous étions douze à table; la chère fut grande, assez mal servie, le mari et la femme donnoient à tous moments des ordres quelquefois différents; c'étoit une criaillerie perpétuelle. Pour moi, je parlois à mes gens en particulier, et puis je ne les regardois plus; tout alloit comme il pouvoit, et ordinairement tout alloit bien.

Après le dîner, on but chacun un petit coup de rossolio de Turin; on ne connoissoit alors ni café ni chocolat; le thé commençoit à naître.

On passa à quatre heures dans un grand cabinet où la musique nous attendoit; elle étoit composée d'un théorbe, d'un dessus, d'une basse de viole et d'un violon; une demoiselle jouoit du clavecin et prétendoit accompagner, mais elle le faisoit fort mal, ce n'étoit pas sa faute, elle s'en étoit défendue autant qu'elle avoit pu. L'organiste de la cathédrale, qui devoit faire ce personnage, étoit malade, et madame la lieutenante vouloit absolument un concert bon ou mauvais. Il commença et visa d'abord au charivari. Je ne pus m'empêcher de donner quelques avis à la demoiselle que son clavecin étoit d'un demi-ton trop bas, qu'il falloit faire des pauses et observer des silences en de certains endroits; mes avis ne furent pas inutiles, elle n'en savoit pas assez pour en profiter.

--Mais, madame, me dit le vieil abbé de Saint-Siphorien, vous parlez comme si vous saviez parfaitement la musique; mettez-vous là et accompagnez.

La pauvre demoiselle sortit aussitôt de sa place, et tout le monde me pressa tant, que je la pris.

Je voulus d'abord donner quelques idées de ma capacité, et je jouai quelques préludes de fantaisie et la _Descente de Mars_, où il faut beaucoup de légèreté de main; tous les musiciens virent bien à qui ils avoient affaire et me prièrent de régler leur concert. Je n'y eus pas grande peine, j'accompagnois à livre ouvert toutes sortes de musique, même italienne. Le concert joua juste et de mouvement, et il étoit huit heures qu'on ne croyoit pas qu'il en fût six; madame Bouju vint m'avertir que mon carrosse étoit prêt.

Je n'aimois pas à me mettre à la nuit avec mes pierreries, je pris congé de la compagnie et les priai de me venir voir, ils me le promirent.

Je ne croyois pas qu'ils me tiendroient si tôt parole. Je les vis arriver le lendemain à midi dans un grand et vieux carrosse de la marquise de la Grise; il en sortit elle et sa fille, monsieur le lieutenant général, sa femme et sa fille, et l'abbé de Saint-Siphorien. Il étoit bon homme, et tout le monde vouloit l'avoir.

Je vis leur carrosse par la fenêtre. J'étois véritablement dans mon négligé: une robe de chambre de taffetas incarnat, un fichu, une échelle de rubans blancs, des cornettes à dentelles avec des rubans incarnat sur la tête, pas une mouche, mes petites boucles d'or; je descendis en bas et les reçus avec la même joie que si j'avois été bien parée.

--Mesdames, leur dis-je, vous m'aurez vue de toutes les façons.

--Je ne sais, madame, dit le vieil abbé, laquelle de toutes ces façons vous est le plus avantageuse, mais je sens bien qu'il y a quarante ans j'aurois mieux aimé la bergère que la princesse.

On se mit à rire. Je proposai d'aller dans le jardin, et je les menai jusqu'au bois, afin de donner le temps à mon cuisinier de mettre à la broche; une demi-heure après, on nous vint dire qu'on avoit servi; le dîner fut petit et bon.

--Vous n'avez, mesdames, leur dis-je, que le nécessaire, vous en trouverez toujours autant, j'ai envie que vous y reveniez souvent.

Je trouvai mademoiselle de la Grise plus jolie que jamais, et sous prétexte de lui montrer quelque chose sur le clavecin, je l'entretins en particulier.

--Ma belle enfant, lui dis-je, vous ne m'aimez point.

Elle se jeta à mon col, au lieu de me répondre.

--Parlez-moi avec franchise, seriez-vous bien aise de venir passer huit jours avec moi?

Elle se mit à pleurer et m'embrassa avec tant de tendresse, que je connus bien que son petit cœur était touché.

--Mais, lui dis-je, madame votre mère y consentira-t-elle?

--Ma chère mère en meurt d'envie, mais elle n'oserait vous en parler, elle a peur que tout ce que vous avez dit là-dessus ne soit un compliment.

--Eh bien! ma chère enfant, lui dis-je en la baisant de tout mon cœur, je ferai tomber le discours sur votre coiffure, et nous verrons ce qu'elle dira.

Nous rentrâmes aussitôt où étoit la compagnie, et sous prétexte de quelque ordre que j'avois à donner, je fis le bec à madame Bouju qui un moment après passa par la chambre où nous étions pour aller à ma garde-robe; je l'appelai et lui dis:

--Madame, voyez un peu la coiffure de mademoiselle de la Grise; comment la trouvez-vous?

Elle la tourna et dit:

--En vérité, madame, c'est dommage qu'une si belle personne, et qui a de si beaux cheveux, soit si mal coiffée à l'air de son visage.

Elle nous fit remarquer ensuite qu'elle avoit trop de cheveux sur le front, et que les boucles qui accompagnoient son visage l'offusquoient et cachoient ses belles joues. Je pris la parole et dis à madame de la Grise:

--Vous voulez bien que je vous envoie demain madame Bouju pour coiffer Mademoiselle de la Grise? vous verrez quelle différence il y aura.

Le vieil abbé interrompit et me dit:

--Est-il juste, madame, que vous vous priviez de vos gens? Vous offrîtes hier à madame de la Grise de garder sa fille pendant huit jours, et de la rendre savante en coiffure.

--Si madame la comtesse, dit madame la lieutenante générale, m'en offroit autant pour ma fille, je la prendrois au mot.

--Et moi, dit la petite fille, j'en serois bien aise.

--Ah! madame, s'écria madame de la Grise, n'allez pas sur notre marché!

--Mes belles demoiselles, leur dis-je en riant, je garderai chez moi celle qui m'aimera le mieux.

--C'est moi! c'est moi! s'écrièrent-elles toutes deux en même temps, en se jetant à mon col; leur petite dispute réjouit fort toute la compagnie.

--Ne vous fâchez point, leur dis-je, nous avons de quoi vous contenter toutes deux l'une après l'autre.

Je parlois ainsi afin de faire croire que je les aimois également.

--Il est juste, dit madame de la Grise, que ma fille passe la première, et la voilà toute prête.

--Je n'en suis point jalouse, dit la lieutenante générale, pourvu que la mienne ait son tour.

--Comme il vous plaira, leur dis-je; je les aime fort toutes deux, et serai ravie de leur rendre un petit service.

Il fut résolu que mademoiselle de la Grise demeureroit chez moi, et que mademoiselle du Coudray y viendroit après faire le même apprentissage.

Ces dames s'en retournèrent à Bourges, et dès le soir on apporta à mademoiselle de la Grise ses coiffures et du linge. J'envoyai chercher monsieur le curé pour souper avec nous; il amena le chevalier d'Hanecourt, et je leur présentai ma petite pensionnaire qui rioit aux anges; après le souper je renvoyai le curé et le chevalier.

J'avois impatience de me coucher, et je crois que la petite fille en avoit aussi bonne envie que moi. Madame Bouju la coiffa de nuit et la fit coucher la première dans mon lit, à la petite ruelle; je vins peu de temps après, et dès que je fus couchée, je lui dis:

--Approchez-vous, mon petit cœur.

Elle ne se fit pas prier, et nous nous baisâmes d'une manière fort tendre; nos bouches étoient collées l'une sur l'autre. Je tins longtemps la petite fille entre mes bras, et baisai sa gorge qui étoit fort belle; je lui fis mettre aussi la main sur le peu que j'en avois, afin qu'elle fût encore plus rassurée que j'étois femme; mais je n'allai pas plus loin le premier jour, je me contentai de voir qu'elle m'aimoit de tout son cœur.

Le lendemain nous eûmes plusieurs visites du voisinage; la petite fille s'ennuyoit et me disoit tout bas:

--Ma belle dame (c'est le nom qu'elle s'avisa de me donner), que je trouve le journée longue!

J'entendis ce qu'elle vouloit dire. Dès que nous fûmes couchées, il ne fallut pas lui dire de s'approcher, elle pensa me manger de caresses; je crevois d'amour et je me mis en devoir de lui donner de véritables plaisirs. Elle me dit d'abord que je lui faisois mal, et puis elle fit un cri qui obligea madame Bouju de se lever pour voir ce que c'étoit. Elle nous trouva fort près l'une de l'autre; la petite pleuroit, et toutefois elle eut le courage de dire à Bouju:

--Madame, c'est une crampe à quoi je suis sujette, qui m'a fait bien du mal.

Je la baisai de tout mon cœur, et ne quittois point prise.

--Ah! quelle douleur! s'écria-t-elle encore.

--Mademoiselle, dit Bouju qui étoit une vieille narquoise, cela passera, et vous serez bien aise quand vous ne sentirez plus de mal.

En effet le mal étoit passé, et les larmes de douleur devinrent des larmes de plaisir; elle m'embrassoit de toute sa force et ne disoit mot.

--M'aimes-tu bien, mon petit cœur? lui dis-je.

--Hélas! oui; je ne me sens pas, je ne sais ce que je fais. M'aimerez-vous toujours, ma belle dame?

Je lui répondis par cinq ou six baisers fort humides, et je recommençai la même chanson; elle ne nous donna pas tant de peine que la première fois, la petite fille ne cria plus, elle fit seulement de longs soupirs qui venoient de son cœur; nous nous endormîmes.

Nos plaisirs ne nous faisoient pas oublier ce que nous avions promis à la mère. Bouju s'appliqua à lui apprendre à se coiffer, mais je lui dis de faire filer ses leçons au moins quinze jours. Je commençois à craindre de perdre de vue ma petite amie, et je ne songeois qu'avec dédain à celle qui lui devoit succéder.

Trois jours après, madame de la Grise vint dîner avec nous. J'avois dit à la petite fille qu'il ne falloit pas lui dire que nous nous aimions tant; elle m'avoit répondu:

--Oh! que je n'ai garde, ma belle madame, de dire à ma chère mère les plaisirs que nous avons ensemble; elle seroit jalouse, car nous couchons presque toujours ensemble et nous ne sommes pas si aises; j'aime pourtant bien ma chère mère, mais j'aime encore mieux et mille fois davantage la belle madame.

L'innocence de cette pauvre enfant me faisoit plaisir et un peu de peine, mais je rejetois bien loin une pensée qui eût troublé ma joie.

Madame de la Grise trouva sa fille fort bien coiffée, mais elle n'eut pas le plaisir de la voir à la besogne.

--Madame, lui dis-je, demeurez avec nous le reste de la journée, et vous verrez demain comment elle s'y prend; mon lit est grand, nous coucherons ensemble, et la petite couchera avec Bouju.

Elle se fit un peu prier et y consentit, puis j'en fus assez fâchée, c'étoit une nuit perdue, mais d'un autre côté, cela établissoit merveilleusement la confiance de la mère. Nous dînâmes, nous nous promenâmes dans le parc, et le soir après souper je fis dire des vers à mademoiselle de la Grise.

J'étois bonne comédienne, c'étoit mon premier métier.

--J'ai choisi, dis-je à la mère, une comédie sainte (c'est _Polyeucte_), elle n'y verra que de bons sentiments.

La petite fille disoit les vers assez mal, mais j'avois connu qu'avec un peu d'application, elle les diroit aussi bien que moi; elle les entendoit, et il suffit d'entendre pour bien prononcer.

Madame de la Grise ne pouvoit se lasser de me remercier; je lui fis de petites confidences sur sa fille, qu'elle ne se tenoit pas assez droite, qu'elle étoit malpropre, qu'elle ne rangeoit pas ses hardes, afin qu'elle lui en fît de petites réprimandes; cela faisoit merveille et lui faisoit connaître que je voulois son bien et que je n'en étois pas coiffée.

Nous soupâmes et nous nous couchâmes; on avoit seulement mis des draps blancs pour madame de la Grise. Quand nous fûmes couchées, je m'approchai d'elle, je la baisai deux ou trois fois, et puis me mis à ma ruelle, en lui disant:

--Dormons... C'est ainsi, madame, lui dis-je, que j'en use avec votre enfant, et je vous assure qu'elle dort comme un sabot; elle fait de l'exercice toute la journée, court dans le jardin avec Angélique, il faut bien que cela dorme.

Le lendemain, le pauvre mère fut ravie quand elle la vit tourner une boucle avec une adresse surprenante. Bouju lui disoit:

--Je vous assure, madame, que dans quinze jours, mademoiselle en saura autant que moi.

Nous dînâmes, et madame de la Grise s'en alla et nous fit grand plaisir.

--Que nous nous baiserons ce soir! disait la petite. Il me semble qu'il y a dix ans que je n'ai embrassé la belle madame.

Dès que nous eûmes soupé, nous nous couchâmes; il falloit bien récompenser le temps perdu. Nous prîmes nos plaisirs ordinaires, la pauvre enfant n'y entendoit pas finesse.

Quatre ou cinq jours après, la lieutenante générale, sa fille, madame de la Grise et le bon abbé vinrent dîner avec nous et y passèrent la journée. La petite du Coudray qui avoit beaucoup d'esprit, disoit continuellement:

--En vérité, mademoiselle de la Grise est bien longtemps à apprendre à coiffer: il me semble que j'aurois croqué cela en quatre leçons; on ne demandoit que huit jours, et il y en a plus de quinze.

Elle croyoit avancer ses affaires, et les reculoit; j'aurois voulu qu'elle eût été bien loin, j'aimois ma petite amie, et pour elle, je ne l'aimois point du tout.

Nous fûmes encore trois semaines dans les plaisirs, mademoiselle de la Grise se coiffoit parfaitement bien; je la menai à sa mère, mais je voulus qu'elle se coiffât toute seule ce jour-là, sans que Bouju y mît la main, et avant que de partir, je lui mis aux oreilles de petites boucles d'un seul rubis entouré de douze petits diamants, elles étoient fort jolies.

--Je vous ferois bien un plus beau présent, lui dis-je, mais, mon petit cœur, on en parleroit.

Madame de la Grise fut charmée; elle la montroit à tout le monde et assuroit sur ma parole qu'elle s'étoit coiffée toute seule; elle faisoit quelque façon de lui laisser prendre les petites boucles.

--C'est une bagatelle, lui dis-je, je les avois étant fille, elles ne me conviennent plus.

Madame la lieutenante générale lui dit en riant:

--Si madame la comtesse en donne autant à ma fille, j'en serai bien aise.