Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme
Part 3
L'opéra n'est pas de même; comme les places y sont chères et qu'on veut profiter du spectacle, chacun s'y tient en respect, et j'y ai été vingt fois sans qu'on m'ait jamais rien dit. Je pris alors la résolution de demeurer souvent dans ma maison, ou du moins dans mon quartier du faubourg, où je pouvois faire tout ce qui me plaisoit sans qu'on y trouvât à redire.
Il m'arriva un petit accident en me promenant dans mon jardin. Je me donnai une entorse si violente qu'il me fallut garder le lit huit ou dix jours, et la chambre plus de trois semaines.
Je tâchai de m'amuser; mon appartement étoit magnifique, mon lit étoit de damas cramoisi et blanc, la tapisserie, les rideaux des fenêtres et les portières de même, un grand trumeau de glace, trois grands miroirs, une glace sur la cheminée, des porcelaines, des cabinets du Japon, quelques tableaux à bordures dorées, la cheminée de marbre blanc, un chandelier de cristal, sept ou huit plaques où, le soir, on allumoit des bougies; mon lit étoit à la duchesse, les rideaux rattachés avec des rubans de taffetas blanc; mes draps étoient à dentelles, trois gros oreillers, et trois ou quatre petits attachés dans les coins avec des rubans couleur de feu. J'étois ordinairement à mon séant avec un corset de Marseille et une échelle de rubans noirs, une cravate de mousseline et un gros nœud de rubans sous le col, une petite perruque fort poudrée qui laissoit voir mes pendants d'oreilles de diamants, cinq ou six mouches et beaucoup de gaieté, parce que je n'étois point malade.
Mes voisins et mes voisines me tenoient compagnie toutes les après-dînées, et j'en retenois les soirs cinq ou six à souper; j'avois quelquefois de la musique, et jamais de jeu, je ne pouvois pas souffrir les cartes; je reçus en cet état beaucoup de visites, et chacun me faisoit compliment sur mon ajustement, où l'on ne trouva rien que de modeste, car il est bon de remarquer que je ne portois jamais que des rubans noirs.
Dès que mon pied fut un peu remis, je me levai et passai les journées sur un canapé avec des robes de chambre plus propres que magnifiques.
On ne laissa pas d'aller conter à monsieur le cardinal que j'avois des robes toutes d'or, toutes couvertes de rubans couleur de feu, avec des mouches et des pendants d'oreilles de diamants brillants, et que j'allois ainsi parée et ajustée à la grand'messe de ma paroisse, où je donnois des distractions à tous ceux qui me voyoient.
Son Éminence, qui veut que tout soit dans l'ordre, envoya un abbé de mes amis, en qui il avoit confiance, me rendre visite pour voir ce qui en étoit; il me le dit avec amitié et m'assura qu'il diroit à son Éminence que mon habillement n'étoit que propre et point magnifique, que ma robe étoit noire avec des petites fleurs d'or qu'à peine on voyoit, et doublée de satin noir; que j'avois des boucles d'oreilles de diamants brillants assez beaux, et trois ou quatre petites mouches; qu'il m'avoit justement trouvé dans le temps que j'allois à la messe, et qu'enfin c'étoit pure médisance que ce qu'on lui avoit rapporté.
Ainsi je demeurai tranquille et continuai à passer une vie fort agréable. On ne laissa pas de faire des chansons sur moi, et je les laissai chanter. J'ai même envie d'en rapporter ici quelques couplets. Les voici:
SUR L'AIR: _Votre jeu fait beaucoup de bruit_
Sancy, au faubourg Saint-Marceau, Est habillé comme une fille; Il ne paroîtroit pas si beau, S'il étoit encor dans la ville. Il est aimable, il est galant: Il aura bientôt des amants.
Tout le peuple de Saint-Médard Admire comme une merveille Ses robes d'or et de brocard, Ses mouches, ses pendants d'oreille, Son teint vif et ses yeux brillants: Il aura bientôt des amants.
Qu'on a de plaisir à le voir Dans un ajustement extrême, A la main son petit miroir Dont il s'idolâtre lui-même, Sa douceur, ses airs complaisants: Il aura bientôt des amants.
Il est étalé dans son banc, Ainsi qu'une jeune épousée Qui cherche à voir en se mirant Si ses mouches sont bien placées; Il voudroit plaire à tous venants: Il aura bientôt des amants.
Quand il rendit le pain béni, Il n'épargna pas la dépense, Sans faire la chose à demi, Il montra sa magnificence, Curé, bedeaux furent contents: Il aura bientôt des amants.
Les quêteuses ne manquoint pas De lui présenter leur requête. Elles disoient à demi-bas: Madame est l'honneur de la fête. Il avaloit tous leurs encens: Il aura bientôt des amants.
Il ne sauroit rien refuser Pourvu qu'on l'appelle madame, Pourvu qu'on daigne l'encenser, Il donneroit jusqu'à son âme, Il aime à faire des présents: Il aura bientôt des amants.
Il rassemble dans sa maison Et le berger et la bergère, On y trouve tout à foison, La musique et la bonne chère, Des tabatières et des gants: Il aura bientôt des amants.
Chez lui sans qu'il en coûte rien, On peut mettre à la loterie, Tout ce qu'il fait, il le fait bien, Il veut qu'on chante, il veut qu'on rie, Il songe à nous rendre contents: Il aura bientôt des amants.
N'a-t-il pas lieu d'être content Du parti qu'il a bien su prendre? Puisque son visage y consent, Quel compte nous en doit-il rendre? Il a mille et mille agréments: Il aura bientôt des amants.
S'il est foible sur sa beauté, S'il se croit être l'amour même, Il faut dire la vérité, Il mérite d'ailleurs qu'on l'aime; Il a des vertus, des talents: Il aura bientôt des amants.
Il aime les pauvres honteux, Il les cherche au troisième étage; Notre curé se trouve heureux De le suivre dans ce voyage; Il caresse jusqu'aux enfants: Il aura bientôt des amants.
II
LES AMOURS DE M. DE MAULNY.--RUPTURE.--MADEMOISELLE DANY.
J'avois bien du plaisir, mais à dire la vérité, nous en fîmes un peu trop; on nous voyoit tous les jours, monsieur de Maulny et moi, à la comédie, à l'opéra, au bal, aux promenades, aux Cours, et même aux Tuileries, et j'entendis plus d'une fois des gens qui disoient, en nous voyant passer: «La femme est bien faite, mais le mari est bien plus beau.» Cela ne me fâchoit pas.
J'y rencontrai un jour monsieur de Caumartin, qui est mon neveu; il se promena longtemps avec nous, mais le lendemain il me vint voir et me représenta assez vivement que je me donnois trop en spectacle. Il n'eut d'autres réponses sinon que je lui étois obligé.
Monsieur le curé, à qui sans doute mes parents avoient parlé, me parla aussi, et ne fut pas mieux écouté.
On m'écrivit aussi des lettres anonymes dont je ne fis pas plus de cas; en voici une que je gardai pour faire voir comment s'y prennent les gens d'esprit pour donner des avis:
LETTRE
«Je n'ai point l'honneur, madame, d'être connue de vous, mais je vous vois souvent à l'église, et même dans des maisons particulières. Je sais tout le bien, toutes les charités que vous faites dans notre paroisse j'avoue que vous êtes belle, et ne m'étonne pas que vous aimiez les ajustements des femmes, qui vous conviennent extrêmement; mais je ne puis vous passer l'alliance, j'ose dire scandaleuse, que vous avez faite, à la face du soleil et de notre curé, avec une demoiselle notre voisine, que vous faites habiller en homme pour avoir plus de ragoût avec elle. Encore si vous cachiez votre faiblesse, mais vous en triomphez: on vous voit dans votre carrosse aux promenades publiques avec votre prétendu mari, et je ne désespère pas qu'un de ces jours, vous ne jouiez la femme grosse. Songez-y, ma chère dame, rentrez en vous-même; je veux croire que vous êtes dans l'innocence, mais on juge sur les apparences, et quand on voit que ce petit mari loge chez vous et qu'il n'y a qu'un lit dans votre chambre, où vos amis vous voient tous les jours couchés ensemble, comme le mari et la femme, est-ce faire une médisance que de croire que vous ne vous refusez rien l'un à l'autre? On ne trouve point à redire que vous soyez habillé en femme, cela ne fait mal à personne; soyez coquette, j'y consens, mais ne couchez pas avec une personne que vous n'avez point épousée; cela choque toutes les règles de la bienséance, et quand il n'y aurait point d'offense envers Dieu, il y en aurait toujours devant les hommes. Au reste, ma belle dame, n'attribuez point ma remontrance à une humeur chagrine, c'est pure amitié pour vous, on ne peut pas vous voir sans vous aimer.»
Je relus cette lettre plusieurs fois, et j'en fis mon profit; si toutes les remontrances étoient aussi bien assaisonnées, on en profiteroit plus qu'on ne fait; je ne sortis plus au grand jour et gardai plus de mesures qu'auparavant.
Je l'aimois toujours, et nous ne nous serions jamais séparés sans l'aventure que je vais raconter.
Un bourgeois fort riche qui savoit bien que monsieur de Maulny étoit une fille et que je n'avois jamais attaqué son honneur parce que je ne songeois qu'à ma beauté, en devint amoureux et la fit demander en mariage. Il avoit une charge de mouleur de bois et plus de cent mille francs de bien: il offrit de tout donner par contrat de mariage.
Monsieur le curé m'en vint parler, sa tante pleura en me conjurant de ne point empêcher la fortune de sa nièce, et tout d'un coup je la vois s'habiller en fille et assez gaie; cela ne lui déplut pas.
Elle avoit conté sans doute tout ce qui se passoit entre nous, et on lui avoit dit qu'un véritable mari lui donneroit bien d'autres plaisirs que moi qui ne faisois que la caresser et la baiser.
Je consentis à son mariage, je lui renvoyai toutes ses lettres et lui fis beaucoup de présents; mais dès que la noce fut faite, je ne la vis plus; je n'ai jamais pu souffrir les femmes mariées. Je tombai dans un grand chagrin; cela ne pouvoit pas durer, je suis fort pour la joie, et la Providence m'en envoya bientôt un nouveau sujet.
Je passois chez madame Durier, ma lingère, auprès de la Doctrine chrétienne, pour lui commander quelque chose, et j'y vis une fille qui me parut fort jolie; elle n'avoit pas plus de quinze ans, le teint beau, la bouche vermeille, les dents belles, les yeux noirs et vifs. Je demandai à ma lingère depuis quand elle avoit cette petite fille-là? Elle me dit que ce n'étoit que depuis quinze jours, qu'elle étoit orpheline, qu'elle l'avoit prise par charité, et que c'étoit sa seconde fille de boutique.
Quatre jours après, je m'y arrêtai en passant; on me dit que mon linge n'étoit pas encore prêt. Je revis la petite fille et la trouvai encore plus jolie.
Le dimanche suivant, on me dit à 9 heures (je venois de m'éveiller) que madame Durier m'envoyoit mon linge par une de ses filles; je la vis entrer et reconnus que c'étoit la petite fille. Madame Durier avoit bien vu qu'elle ne me déplaisoit pas. Je la fis approcher de mon lit, et lui dis de déployer sa marchandise, ce qu'elle fit de fort bonne grâce; je lui dis ensuite:
--Ma petite amie, approchez-vous que je vous baise.
Elle fit une profonde révérence, s'approcha et me présenta son petit bec que je baisai trois ou quatre fois.
--Seriez-vous bien aise, lui dis-je, si je voulois bien vous mettre auprès de moi dans mon dodo?
--Ce me seroit bien de l'honneur, madame, me répondit-elle: la pauvre enfant croyoit que j'étois une femme.
Je la renvoyai, et dis le lendemain à sa maîtresse que je voulois payer son apprentissage, et je lui donnai pour cela quatre cents francs. La joie de la petite Babet ne se peut point exprimer.
--Envoyez-la moi ce soir, dis-je à sa maîtresse, elle soupera avec moi; je veux un peu examiner comment elle est faite, avant de lui faire plus de bien.
Le même soir, je vis arriver la maîtresse avec la petite fille; la maîtresse vouloit s'en aller, mais je la retins; nous soupâmes tous trois. Babet n'avoit jamais mangé de perdreaux, et sa maîtresse n'en mangeoit pas souvent.
Après souper, mes gens sortirent, et je dis à la lingère:
--J'ai de l'inclination pour Babet, mais avant de m'y attacher tout à fait, je veux un peu voir comme elle est faite.
Je la fis approcher, je regardai ses dents, sa gorge qui commençoit à figurer; ses bras étoient un peu maigres.
--Madame, me dit la lingère, gardez Babet cette nuit; faites-la coucher auprès de vous, je vous réponds qu'elle est fort propre, elle couche avec moi; vous examinerez à loisir comme elle est faite.
Je trouvai qu'elle parloit bien, je gardai Babet, et envoyai un laquais quérir ses cornettes qui étoient bien simples (elle en eut bientôt de plus belles).
J'avois chez moi une vieille demoiselle qui avoit été à ma mère, et à qui je payois une pension de cent écus; je la fis venir:
--Mademoiselle, lui dis-je, voilà une fille qu'on veut me donner pour femme de chambre, mais je veux savoir auparavant si elle est bien propre. Examinez-la depuis la tête jusques aux pieds.
Elle n'en fit pas à deux fois et mit la petite fille nue comme la main (nous n'étions que nous trois); elle lui jeta seulement une robe de chambre sur les épaules. Je n'ai jamais vu un plus joli corps: une taille droite, de petites hanches, une gorge naissante blanche comme neige; elle lui remit sa chemise, et je lui dis:
--Ma mignonne, couchez-vous dans mon lit.
Je me mis à ma toilette et fus bientôt couchée; j'avois bien envie d'embrasser le petit bouchon.
--Madame, me dit la vieille demoiselle, dans deux ans, ce sera la plus jolie personne de Paris.
Je la baisai trois ou quatre fois avec grand plaisir, je la mis tout entière entre mes jambes, et la caressai fort: elle n'osoit dans les commencements répondre à mes caresses, mais bientôt elle s'enhardit, et j'étois quelquefois obligé de lui dire de me laisser en repos.
J'envoyai quérir madame Durier et lui dis que je prenois Babet pour ma femme de chambre, que je voulois pourtant qu'elle apprît le métier de lingère, que trois jours par semaine elle iroit travailler à la boutique, et que les trois autres jours elle demeureroit chez moi, et iroit apprendre à coiffer; qu'elle lui donnât à dîner, mais que tous les soirs elle la renvoyât coucher au logis; cela fut exécuté fidèlement.
Je fis faire à Babet des habits un peu plus propres et quantité de linge. Mais bientôt je l'aimai de tout mon cœur; elle me suivoit partout, dans les visites et à l'église, et partout on la trouvoit fort jolie, un petit air fin et fort modeste.
Mon amitié pour elle augmentant à vue d'œil, je ne pus m'empêcher de lui faire faire des habits magnifiques et le plus beau linge de Paris; j'achetai pour elle, chez monsieur Lambert, joaillier, des boucles d'oreilles de diamants brillants, qui me coûtèrent huit cent cinquante livres; je la fis coiffer avec des rubans argent et bleu, je lui mis toujours sept ou huit petites mouches; enfin on vit bien qu'elle n'étoit plus sur le pied de femme de chambre, aussi en pris-je une qui étoit plus occupée après elle qu'après moi. Je lui demandai son nom de famille, qui se trouva assez joli; je la fis appeler Mademoiselle Dany, et on ne parla plus de Babet.
Qui pourroit exprimer sa joie quand elle se vit ainsi fêtée! Elle m'en avoit toute l'obligation, et m'en témoignoit à tout moment sa reconnoissance. Je la menois dans mon banc à Saint-Médard et la faisois asseoir auprès de moi, pour marquer le cas que j'en faisois; enfin cela alla si loin que j'aimois mieux qu'elle fût parée que moi, et sans elle, j'eusse négligé mon ajustement, mais elle en avoit assez de soin et ne songeoit qu'à me mettre quelque chose qui m'embellît.
Mademoiselle Dany me rendit bientôt toute ma belle humeur, et je recommençai à donner à souper à mes voisines; je priai un soir monsieur le curé, monsieur Garnier mon confesseur, monsieur Renard et sa femme, madame Dupuis et sa fille aînée; la cadette, qui avoit eu quelque inclination pour moi, avoit épousé un jeune homme qui avoit eu une commission auprès de Lille, où elle étoit allée avec lui.
Quand on me servit le souper, nous nous mîmes à table, mais monsieur Renard n'ayant point vu mademoiselle Dany, me demanda où elle étoit: je lui dis qu'elle souperoit dans sa chambre; tout le monde me pria de la faire venir; ils savoient bien que c'étoit me faire plaisir; je lui mandai de descendre; elle parut aussitôt, belle comme un petit ange; sa jupe et son manteau étoient de moire d'argent, la tête chargée de rubans couleur de feu, la gorge fort découverte, point de collier de perles, parce qu'elle avoit le col fort beau; je lui avois dit de mettre mes belles boucles d'oreilles et quinze ou seize mouches; je me doutois bien que, quand on ne la verroit point, on la demanderoit.
On se récria sur sa beauté; elle se mit à table et nous soupâmes; quand on eut fini, mademoiselle Dupuis tira de sa poche de grosses dragées, compta par ses doigts que nous étions huit, et me pria d'en choisir huit, ce que je fis.
--Il faut, madame, me dit-elle, que la plus innocente de la compagnie les distribue à sa fantaisie.
On donna la commission à Mademoiselle Dany qui nous en donna à chacun une au hasard.
--Oh! rompez-les, dit mademoiselle Dupuis, et vous y trouverez une petite sentence.
On le fit; il y avoit: _Je n'aime rien_; _j'aime le bon vin_; la petite eut: _A qui donnerai-je mon cœur?_
--Oh! s'écria-t-elle, il est tout donné.
--Et à qui? lui dit-on.
Elle me regarda tendrement et ne répondit point. On trouva cela fort joli: je l'appelai et la baisai.
--Et moi, mignonne, je vous donne le mien.
Monsieur Renard qui étoit auprès de moi, lui fit place, et le reste du souper elle ne me quitta pas; je l'agaçai pour la faire parler:
--On dit que vous êtes jolie, qu'en pensez-vous?
--Mon miroir m'en dit quelque chose, dit-elle, mais ce qui me le fait croire, c'est que la belle dame m'a donné son cœur.
--Seriez-vous bien fâchée, ajoutai-je, si vous aviez la petite vérole?
--Au désespoir, madame, vous ne m'aimeriez plus!
--Et moi, mignonne, si je l'avois, ne m'aimeriez-vous plus?
--Ce n'est pas de même, répondit-elle; vous avez tant d'esprit, ma belle dame, et tant de bonté, que quand vous deviendriez aussi laide que Marguerite (c'étoit ma cuisinière), on vous aimeroit toujours.
Ces petites réponses vives firent plaisir à la compagnie, et je la baisai de bon cœur; on apporta d'excellent ratafia, la bouteille fut bientôt vide, j'en pris dans un petit verre et j'en renvoyois la moitié, quand la petite prit le verre des mains du laquais, et me demanda par un petit signe la permission de le boire.
--Voilà une petite personne bien aimable, dit mademoiselle Renard; je ne m'étonne pas que madame l'aime tant.
--Hélas! lui répondis-je, je l'aime comme ma petite sœur; nous couchons ensemble, nous nous baisons, et nous dormons.
--Oh! madame, dit monsieur le curé, nous sommes persuadés de votre sagesse.
--J'en suis caution, dit monsieur Garnier; vous avez raison, madame, d'aimer mademoiselle Dany, mais permettez-moi de vous dire qu'elle montre trop sa gorge.
--Eh bien! monsieur, lui dis-je, je vais lui mettre une stinquerque.
Tout le monde s'y opposa, en disant que ce n'étoit point la mode, mais je ne laissai pas de dire à monsieur le curé que quand je la menerois à l'église, elle auroit toujours une stinquerque. Je lui tins ma parole, mais la stinquerque étoit si étroite qu'elle ne cachoit rien, et souvent je prenois le prétexte de la raccommoder afin de pouvoir toucher à sa gorge devant tout le monde.
On se leva de table, on parla de nouvelles. Monsieur Garnier conta une histoire du quartier assez plaisante, d'un mari qui, en revenant le soir de la campagne, avoit trouvé dans le lit de sa femme une personne avec un bonnet de nuit d'homme, et il se trouva que c'étoit sa sœur.
Cependant mademoiselle Dany étoit allée par mon ordre se déshabiller, et s'étoit venue mettre dans mon lit par la petite ruelle, sans qu'on l'eût vue; minuit sonna à ma pendule, chacun se leva pour s'en aller; mais en passant auprès de mon lit, mademoiselle Renard y aperçut la petite Dany, et prit une bougie pour la faire voir; elle étoit quasi à son séant, de belles cornettes avec des rubans couleur de feu, une chemise avec des dentelles, échancrée fort bas, en sorte qu'on voyoit entièrement sa gorge qui, assurément, n'étoit point pendante; c'étoient deux petites pommes bien blanches, dont on voyoit le tour, avec un petit bouton de rose au milieu de chacune; elle y avoit mis une grande mouche ronde, pour les faire paroître encore plus blanches; je lui avois dit de ne point ôter ses boucles d'oreilles ni ses mouches; c'étoit en été, il faisoit chaud, et quoiqu'elle fût fort découverte, elle n'avoit pas peur de s'enrhumer; toute la compagnie la baisa.
--Allons-nous-en, dit mademoiselle Dupuis, et laissons coucher madame avec cette belle enfant.
J'appelai mes gens qui allumèrent un flambeau et reconduisirent monsieur le curé et monsieur Garnier; monsieur Renard et sa femme n'avoient que le ruisseau à passer; mademoiselle Dupuis et sa fille qui demeuroient à l'Estrapade, attendirent que mes gens fussent revenus.
Je me déshabillai devant elles, mis mes cornettes, et me couchai; je pris d'abord mon enfant entre mes bras, et la baisai trois ou quatre fois; je n'oubliai pas sa gorge; je la mis ensuite dans la belle ruelle, afin que mademoiselle Dupuis la vît plus à son aise; je relevai sa chemise par derrière, et me collai contre son petit corps, en mettant ma main droite sur sa gorge; je l'avois instruite, elle se tenoit sur le dos et tournoit la tête du côté gauche, afin de me donner un prétexte de m'avancer sur elle en faisant semblant de la vouloir baiser.
--Voyez, mademoiselle, dis-je à mademoiselle Dupuis, voyez la petite ingrate qui ne veut pas que je la baise!
Et, cependant, j'avançois toujours sur elle; enfin, quand je fus bien, elle tourna un peu le visage et me donna son petit bec; je la baisai avec un plaisir incroyable, sans changer de place, voulant y revenir à plusieurs fois.
--M'aimes-tu, mon petit cœur? lui dis-je.
--Hélas! oui, madame.
--Appelle-moi mon petit mari ou ma petite femme.
--J'aime mieux, dit-elle, mon petit mari.
Je recommençai à la baiser, nos bouches ne pouvoient pas se quitter, lorsque tout d'un coup elle s'écria:
--Que je suis aise, mon cher petit mari, le petit mari de mon cœur!
J'étois bien aussi aise qu'elle, mais je ne disois mot; enfin je me remis sur le dos, et nous demeurâmes quelques moments à ne rien dire et à jeter de grands soupirs.
--Avouez, me dit alors mademoiselle Dupuis, avouez que vous aimez bien mademoiselle Dany.
--N'ai-je pas raison, et n'est-elle pas bien aimable, et ne suis-je pas bien heureuse de pouvoir l'aimer innocemment, sans offenser ni Dieu ni les hommes? Vous avez bien ouï tantôt ce qu'a dit monsieur Garnier: je ne lui cache rien, et il veut bien être ma caution.
On vint avertir que mes gens étoient revenus; les demoiselles s'en allèrent, et nous nous endormîmes jusqu'à 11 heures et demie, qu'on nous éveillât pour aller à la messe. Il étoit fête, nous n'eûmes que le temps de mettre nos jupes, une robe ballante et des coiffes.
Nous vivions contents, lorsqu'il arriva encore un petit orage du côté de monsieur le cardinal. Le supérieur du séminaire des vieux prêtres, qu'on venoit d'établir dans le faubourg Saint-Marceau, lui alla conter que j'étois tous les jours dans mon banc, si parée, si ajustée, si belle, avec tant de rubans et de diamants, qu'il n'osoit y mener ses séminaristes.
C'étoit mademoiselle Dany qui en était la cause; le bon supérieur, qui ne voit pas trop clair, l'avoit prise pour moi, et la voyant avec des habits fort brillants d'or et d'argent, il avoit cru en conscience en devoir avertir monsieur le cardinal.
Monsieur le curé fut mandé et interrogé, et répondit qu'il n'y avoit rien de nouveau, et que j'allois tous les jours à l'église fort modestement, et que sans doute on avoit pris mademoiselle Dany pour moi. Il me conseilla pourtant d'aller voir monsieur le cardinal, de m'habiller à l'ordinaire, et d'y mener mademoiselle Dany fort parée.