Part 13
L’enfant toussa. M. Deane fut légèrement démonté. Il savait trop qu’une fluxion de poitrine chez un enfant balance largement le talent à l’aquarelle chez un homme.
«Je me promis donc de rassembler autour de moi, au prochain petit fugitif, pour m’assister dans mon interrogatoire, les présences de tous les grands hommes qui ont servi l’humanité. Ils sont d’ailleurs moins nombreux que Mrs. Deane est portée à le croire, surtout si vous éliminez d’abord, comme il est indispensable, les conquérants. Je vous assure que Napoléon ou Attila vous sont de peu d’assistance devant un regard de onze ans, ou un petit corps rachitique, ou une coquille d’oreille déviée par les coups. Mais du jour où j’imaginai d’avoir près de moi Emerson, ou Pasteur, mon ascendant fut pris sur tous mes pensionnaires, hypocrites ou loyaux, saints ou vicieux. Mon premier sujet était pourtant intimidant: c’était le petit Ralph, qui s’était jeté d’un dixième à la vue d’un policier, et qui avait rebondi de véranda en véranda jusque chez un marchand de herses.»
«Se faire encadrer de deux enfants pour juger un homme, pensait Bardini, quelle puissance!»
«A vrai dire, continua M. Deane, Emerson m’aide moins que Pasteur. Quand je fais front à l’enfant, étayé de celui qui empêche justement l’enfant de finir dans la rage ou la diphtérie, je me sens tout de même plus fort qu’avec un moraliste.»
L’enfant toussa encore. L’inquiétude manifestée par M. Deane prouva que l’aide de Pasteur était plus valable vis-à-vis des enfants bien portants que des enfants malades.
«Je pense qu’on ne me séparera pas de cet enfant? dit Jérôme.
--Je ne puis rien vous promettre, dit M. Deane. La libre disposition d’eux-mêmes n’a été donnée aux enfants par aucune législation. Entre vous et lui, il y a d’abord sa famille, ses cousins jusqu’au cinquième degré, puis l’assistance de l’État, puis l’assistance fédérale, puis la fondation Morgan Hartford dont Mrs. Deane et moi sommes les secrétaires. Le filet placé au-dessous des enfants qui tombent, aux États-Unis, est heureusement à plusieurs étages... Je parle par métaphore et sans penser au petit Ralph... Un dernier mot: reconnaissez-vous Jack dans ces fiches? J’ai choisi dans mes photographies, tenues à jour pour l’Amérique entière, celles où des enfants paraissent lui ressembler.»
Il étala une douzaine de portraits, une douzaine d’enfants, de la taille et de l’âge de Jack, pris au milieu du paysage, à côté de personnes ou d’objets qu’ils avaient fuis quelques semaines ou quelques jours plus tard; un enfant qui avait fui une sœur cadette un peu bossue, un peu louche; un enfant qui avait fui une sœur aînée ravissante et championne de ping-pong; un enfant déguisé en marquis qui avait fui un intérieur en chippendale; un autre qui avait fui un poney, un chat, un perroquet--un perroquet qui savait son nom. Un enfant, dans une photographie de patronage, qui avait fui trois cents enfants. Celui qui ressemblait à Jack était plus âgé que le vrai Jack; Jérôme pensait avec reconnaissance à un Jack qui eût trouvé vers ses douze ans le moyen de revenir en arrière vers le cœur de son enfance et vers lui. Tous ces portraits d’ailleurs lui inspiraient un peu de la déférence et de l’amitié qu’il avait pour Jack. C’était là tous les pionniers d’un amour si grand de la vie, qu’il ne pouvait conduire qu’au dégoût dès la moindre expérience, tous les champions de cette course au vide que Jérôme était honteux, devant ces doux visages, de n’avoir entreprise que si tard, dans des conditions privilégiées, un peu lâchement, bourré de banknotes et de dureté, alors que ces petits êtres s’y étaient lancés de toute leur douceur avec une seule boîte de conserves qu’ils avaient passé des heures à ouvrir, les ongles sanglants, dans leur première forêt. Tout ce qu’il éprouvait confusément devant Jack seul se précisait. Son indignité à vouloir ne pas être humain. La stupidité sur lui de cette maladie effroyablement belle sur des enfants. Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. Ces petits fronts éclatants, car c’est en plein soleil qu’on avait photographié ces fils de la nuit, ces fillettes qui, à neuf ans, avaient déjà au visage toutes les beautés, aux mains toutes les tendresses, dans les yeux tous les mépris, c’est avec envie qu’il les regardait, et avec humilité.
Sur l’une des fiches, plus jaunie que les autres, on voyait un buste d’enfant rejeté en arrière, les lèvres serrées, les yeux menaçants, l’image de la vraie révolte.
«Ceci, c’est une plaisanterie, dit M. Deane. C’est moi, le jour de mon entrée à l’Œuvre. On ne voit pas mes bras, car ils m’avaient photographié de force... Vous voyez ce qu’on peut faire chez nous du vagabondage et de la haine... Quand nous donnez-vous Jack?»
Jérôme tendit la main à M. Deane. Il serait facile de jouer cet homme naïf.
«Quand vous reviendrez, dit-il. A la fin de son rhume.
--Je peux le voir?»
L’empressement de M. Deane n’était pas sans charme. Il restait, enclos dans son petit corps, un spectre de petit garçon qui s’offrait à jouer avec l’enfant qu’était encore Jack.
«Si vous voulez», dit Jérôme.
Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre, que M. Deane poussa un cri. Le lit était vide, un grand courant froid montait de l’escalier, et l’on entendit d’en bas claquer la porte.
* * * * *
Ce fut la réplique, atrocement rapide, de la poursuite du mois passé, sur la promenade du Niagara. La neige aussi tombait. Chaque rafale de vent s’opposait à votre marche, pesant votre poids exact. Il aurait fallu une force surhumaine à l’enfant pour avancer très loin dans cette tempête. Avait-il mis ses souliers? Jérôme se rappelait maintenant avoir vu le petit pardessus pendu dans le vestibule. M. Deane avait pris à droite, et on l’entendait déjà dans l’ombre et la bourrasque se chercher lui-même. Aucune piste. Jérôme suivait seulement le cœur de cette zone d’ombre qui passait loin au large des maisons encore éclairées, longeait les maisons éteintes, et suivait parfois le caniveau lui-même, rempli de boue fondante. Avait-il mis ses souliers? Un chien aboyait là-bas, dernier écho de son passage. Les banquettes de gazon, les tas de sable recouverts de neige ressemblaient à des tombes fraîches, parfois aux corps eux-mêmes, et tellement, une fois, à un corps d’enfant que Jérôme tâta de la main, et fit monter de feuilles et de bois pourris l’odeur qui monte d’une tombe déjà centenaire. Une heure il chercha ainsi, en arrivant à désirer entendre le son de la toux déchirante. Des gens passèrent, qui revenaient d’un skating, silencieux sur la neige et dont les patins de nickel suspendus aux bras faisaient tout le bruit. Ils avaient vu, en effet, une forme se glisser là-bas dans le couloir de cette usine. Ils avaient cru voir un chien, un renard. Un enfant? Peut-être. Un enfant à quatre pattes, alors, et qui se couchait tous les dix mètres dans la neige.
C’est dans ce couloir que Jérôme le trouva. Il fallait avoir vraiment dans l’esprit la mesure d’un enfant pour deviner qu’il pouvait tenir derrière ce portillon minuscule. Il était affaissé sur lui-même; il avait trouvé à cette altitude si moyenne la façon de tomber qu’ont les alpinistes vaincus; des flocons s’accumulaient sur la bouche entrouverte et le forçaient à goûter cette neige sous laquelle son corps succombait. Les yeux fermés, il avait le visage de ceux qui ont les yeux crevés. Le froid aussi l’avait atteint par des flèches, des lances; tout en lui était blessure, et sa pâleur était aussi exsangue que celle de la neige... Il n’était pas question, dans la tourmente, de regagner la ville. Jérôme, l’enfant dans ses bras, put aller jusqu’à une porte, l’ouvrir. Une grande chaleur lumineuse les accueillit et les couvrit soudain, car ils étaient dans la salle même des machines. Non la chaleur humaine, viciée à sa base, mais la chaleur pure du fer et de l’acier. Entre les bielles, les roues, les moteurs, un chemin, une allée s’ouvrait, et amenait à une clairière où Jérôme sur son manteau étendit Jack. Tout dans l’édifice était à ce point ordre, propreté, sécurité, qu’il ne songeait point à appeler des hommes. Tout était là leçon de discrétion, de tenue, de conscience. Chaque machine donnait un minimum de bruit, mais son bruit. Tout semblait calculé, dans cette salle de mécanothérapie pour géants, de façon à couvrir pour le bien d’un enfant toutes les rumeurs mauvaises du monde: sous le murmure des toupies les voix des instituteurs, par l’échappement des culbuteurs les médisances, les mensonges, par le déclic des engrenages le calcul des secondes et du temps, et par le frottement des poulies la voix même du Niagara, pauvre amusement des hommes. Tous ces mouvements libres et volontaires dont on voyait sur les murs ou les verrières les ombres agrandies et les enlacements sans désordre étaient vraiment une revanche au mouvement avare et cupide de l’humanité. Ah! qu’un enfant eût acquis plus de pouvoir et de vie, façonné à ce rythme, débarrassé de cette force centrifuge qui nous anime tous. Par ce système que les hommes ont méprisé dans leurs rapports entre eux, le plus digne et le plus doux, celui des courroies, les machines se passaient sans reconnaissance et sans ingratitude, sans contrainte et sans prévenance une agitation immobile et fertile. Ah! s’il eût été possible de l’atteindre une minute--peut-être par l’entremise de ces cônes à renversement qui semblaient jouer dans ce monde le rôle de bouffons et de confidents--, quels alliés n’eût-on pas trouvés en ce peuple d’acier contre les Deane et les Morgan Hartford, et contre les enfants non perdus, et contre les parents toujours mobilisés au centre des familles, et, par leur mépris de nos lois, contre toutes les convenances du monde! Au-dehors une neige de Noël tombait. Pour une nativité plus moderne, cette centrale était vraiment l’étable rêvée, et l’inclinaison au-dessus de votre tête des grands marteaux essoufflés et tièdes était aussi douce que la présence de l’âne et du bœuf. L’enfant ouvrit enfin les yeux. Un moment il parut étonné de cette vision qui n’était pas de l’univers, aperçut Jérôme, et, rassuré, s’abandonna à la contemplation d’un spectacle enfin raisonnable et bon. Rien dans le bruit de cet accord du cuir et de l’acier, des roues dentées de fer et des roues de cuivre, qui n’eût la valeur du silence et de l’immobilité. Tout cela, seulement cela, était vraiment sans menace, sans passé, sans avenir, ce qu’il leur fallait à tous les deux, et il s’endormit.
* * * * *
Cependant Fontranges, dont la famille ne sollicitait plus de visa diplomatique depuis un refus de mission en Thuringe subi de Philippe le Bel, et sur lequel s’étaient acharnés tous les douaniers-chefs de New York City, avait trouvé une recette pour ne jamais s’irriter et ne jamais s’étonner de ce que lui offrait ce pays nouveau. Recette simple: il suffisait de considérer les États-Unis non comme une nation, mais comme un cercle, un club. De ce point de vue, tout s’expliquait, tout se comprenait, tout s’admirait. Les difficultés d’entrée d’abord, l’élimination de certains compagnons de voyage avec lesquels d’ailleurs Fontranges avait particulièrement sympathisé, tout cela correspondait assez exactement aux formalités de quelques cercles secondaires, du boulevard de la Madeleine ou de la rue Boissy-d’Anglas. Cette fierté arrogante d’être Américains qu’affichent Rhodiens ou Moldaves débarqués de la veille est un petit travers bien connu des clubmen, même au Jockey. Un nommé Ben Levy peut bien tutoyer Hoover, alors qu’on voit couramment des membres du Jockey élus du matin appeler par son prénom le maître d’hôtel. La prohibition: mesure de club, où l’on ne boit que les vins des propriétaires qui en sont membres. La profusion des insignes nationaux, du chant national: insignes de club, chants de club. La lutte des gratte-ciel contre la Tour Eiffel: rivalité de clubs. La politique américaine, illogisme des illogismes, devenait la logique même vue de cet angle: elle consiste à remplacer dans le monde entier les nations par des clubs, et si sa grande ennemie est la Société des Nations, c’est que la Société des Nations est justement un club, plus ouvert en apparence, mais en fait beaucoup plus fermé... Ainsi Fontranges, traversant la Nouvelle-Angleterre de biais dans son pullman, y dispensait la même politesse à ses voisins milliardaires qu’aux nègres de service: ils avaient tous la particularité du club, l’accent américain, ils étaient égaux... Parfois, cependant, une belle jeune femme, intriguée par sa lavallière, le dévisageait avec de grands coups d’œil longs et purs, qui étaient évidemment non des regards de club, mais de patrie et de nation.
IV
«Ne crois-tu pas, dit Fontranges, que le fond de ton mal, c’est l’orgueil?
--Qu’appelez-vous orgueil?» dit Bardini.
Ils étaient sur le pont du bateau qui les ramenait en France, étendus côte à côte. Tous deux seuls. L’enfant, reprenant connaissance, avait du même coup repris sa mémoire, son ancienne vie, nommé ses parents, sa ville. M. Deane l’avait interrogé, assisté d’abord de Longfellow et de Lafayette, puis tout seul en vainqueur incontestable. Il avait accompagné Jérôme à la gare. Il l’avait embrassé...
«C’est bien connu, dit Fontranges. L’orgueil est une résistance à ce qui doit pénétrer notre esprit, le nourrir. Dans les corps, il est des cellules qu’atteint mal la circulation générale et qui vivent une vie individuelle et dégoûtée. Le sang artériel les dégoûte, puis le sang veineux, puis le brouillard même de sang qui n’utilise pas les veines. Ce sont les cellules orgueilleuses.
--Je fais la grève de la faim? dit Jérôme.
--Tu sais bien ce que je veux dire. L’orgueil n’est pas la vanité. C’est une nausée à l’idée de la création, une répulsion pour notre mode de vie, une fuite de nos dignités, c’est une modestie terrible. Tu es fier d’être homme?
--Non, dit Bardini. Mais je ne vois pas non plus dans quelle peau d’autre créature je serais fier de vivre.»
Lorsque, surgissant entre les ormes nains et les noisetiers, touchée au défaut de l’épaule par un dernier rayon qui laisse à cette place sensible un stigmate profane, la biche paraît au pas, escortée de son faon dont les zébrures font croire à sa tendre mère, malgré sa fidélité, qu’il est le bâtard de quelque grand cerf inconnu, apportant sur toute la ligne des chasseurs dont les fusils se relèvent la preuve de l’innocence des bêtes, Fontranges n’eût jamais osé dire qu’il n’eût pas accepté une condition aussi digne. Le blasphème de Bardini le toucha. Être modeste en tant que biche, en tant que faon, c’était quand même pousser trop loin l’orgueil.
«Il y a autre chose que des êtres vivants, Jérôme.
--C’est pis encore. L’emphase du monde physique me dégoûte.
--Il y a les enfants. Il y a ce petit enfant qui t’a guéri.
--Il n’était pas enfant.
--Il y a les grands hommes.
--Il n’y a pas de grands hommes. J’ai perdu toute confiance en mes collègues. L’homme qui nous libérera de l’homme ne viendra plus. Le temps est passé du redressement qui aurait fait de l’humanité la race directement supérieure à l’humanité. J’ai compté sur le génie, mon cher parrain, comme personne. Presque tout le temps que j’aurais pu, dans ma jeunesse, passer avec des femmes, je l’ai consacré aux hommes à génie. C’est avec eux que j’ai eu mes rendez-vous, mes déchirements. Mais il y avait eu, au début de nos liaisons, une équivoque sur le sens du mot génie. Aucun homme, en fait, n’a de génie. Tu me l’as avoué toi-même: tu as trouvé chez les renards ou les bécasses des sujets isolés qui s’écartaient plus de la race des renards ou des bécasses que n’importe quel homme de la race des hommes. Cet animal était le barrage, l’échelle par laquelle un nouvel instinct s’ajoutait à la dose d’instincts déjà acquis. Il n’y a pas cette échelle chez nous. Une humanité composée uniquement d’hommes de génie, serait simplement une humanité sans imbéciles. En tant que Dante et Claude Bernard j’ai presque aussi honte de moi qu’en tant que Bardini.»
Lorsqu’on voit Delavigne, les _Messéniennes_ sous le bras droit, _Marino Faliero_ sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer lentement sur le quai salué par un peuple admirateur,--qui soudain se précipite, car les _Messéniennes_ sont tombées dans la rue, le poète ayant tendu la main à Barbier, l’autre génie préféré de Fontranges,--et que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux cheveux plats, les paroles de Jérôme sur le génie semblent légères.
«L’orgueil consiste aussi, reprit Fontranges, à ne pas vouloir rendre de compte. La vie familiale est bénie parce qu’elle est une confession perpétuelle. Si tu n’as pas supporté même Stéphy, bien qu’elle ne te posât jamais une question, bien qu’elle ne sût pas qui tu étais, c’est que la présence d’une femme, le corps d’une femme, le silence d’une femme n’est qu’une inquisition constante. Seul cet enfant dans la vie ne t’a demandé aucun compte. Aussi tu l’aimais... Est-ce vrai que tu as essayé d’être domestique?
--Deux fois, dit Jérôme, d’un homme et d’une femme.
--Tous les orgueilleux en viennent là. Et cela ne t’a pas satisfait?
--Au début. Cirer des souliers jusqu’à la perfection, passer le modèle des crèmes avec le modèle des laines, faire en sorte que le lit d’un autre soit garni chaque jour de draps blancs et bien tendus, vivre en démiurge d’une vie indifférente mais qui vous épargne tout recours à votre vie propre, écarter toute tasse fêlée, tout linge douteux, toute nourriture malsaine d’un être d’ailleurs sans intérêt, mais que rien ne souille plus, tout en vous levant et vous couchant avant lui, comme un soleil humain, j’ai aimé cela quelques semaines. Vous auriez aimé les boutons de mes portes: j’ajoutais, figurez-vous, au Phrinox quelques gouttes de Brillantol. Ils étincelaient. Mais on devient si rapidement, avec tous ces gestes de créateur que sont les gestes de domestique, le dieu de son maître!
--Tu aurais pu être domestique d’un autre que d’un homme?
--Je vous vois venir. Le domestique de Dieu.
--Pourquoi pas? Tu ne crois pas en Dieu?
--J’existe? Dieu existe?
--Combien veux-tu parier?»
Fontranges prit doucement la main de Jérôme.
«N’ayez pas peur, dit Bardini. Je suis responsable.
--Je n’ai pas peur, même pour toi, Jérôme. Je sais trop que les punitions de Dieu sont invisibles. C’est là leur grandeur. Elles n’affectent ni notre bonheur, ni notre conscience. Elles sont un silence de Dieu.»
Puis Fontranges se tut aussi, mais lui sans nulle rancune. L’horizon se dégageait, du côté des Açores. Les marsouins, les poissons volants qu’il n’avait pas vus à l’aller bondissaient. Il se pencha, pour voir un dauphin au soleil.
TABLE
Première disparition de Jérôme Bardini. 5 Stéphy. 51 The Kid. 131
IMPRIMÉ EN FRANCE PAR BRODARD ET TAUPIN 7, bd Romain-Rolland--Montrouge--Usine de La Flèche. Le Livre de Poche--12, rue François Ier--Paris ISBN: 2-253-02379-5