Aventures de Baron de Münchausen
Part 6
C'est là que se terminait habituellement le récit de mon père, récit que m'a rappelé la fameuse fronde dont je vous ai entretenu et qui, après avoir été conservée si longtemps dans ma famille et lui avoir rendu tant de services signalés, joua son reste contre le cheval de mer: elle put encore me servir en envoyant par ma main, ainsi que je vous l'ai raconté, une bombe au milieu des Espagnols, et en sauvant mes deux amis de la potence; mais ce fut là son dernier exploit; elle s'en alla en grande partie avec la bombe, et le morceau, ce qui m'en resta dans la main, est conservé aujourd'hui dans les archives de notre famille, à côté d'un grand nombre d'antiquités des plus précieuses.
Peu de temps après, je quittai Gibraltar et retournai en Angleterre, où il m'arriva une des plus singulières aventures de ma vie.
Je m'étais rendu à Wapping pour surveiller l'embarquement de divers objets que j'envoyais à plusieurs de mes amis de Hambourg; l'opération terminée, je revins par le _Tower Wharf._ Il était midi, et j'étais horriblement fatigué; pour échapper à l'ardeur du soleil, j'imaginai de me fourrer dans un des canons de la tour afin de prendre un peu de repos: à peine installé, je m'endormis profondément. Or, il se trouvait que nous étions précisément au 1er juin, jour anniversaire de la naissance du roi Georges III, et, à une heure, tous les canons devaient tirer pour fêter cette solennité. On les avait chargés le matin, et comme personne ne pouvait soupçonner ma présence en pareil lieu, je fus lancé par-dessus les maisons, de l'autre côté du fleuve, dans une cour de ferme, entre Benmondsey et Deptford. Je tombai sur une grande meule de foin, où je restai sans me réveiller,--ce qui s'explique par l'étourdissement qui m'avait saisi dans le trajet.
Environ trois mois après, le foin haussa si considérablement de prix, que le fermier jugea avantageux de vendre sa provision de fourrage. La meule où je me trouvais était la plus grande de toutes, et représentait au moins cinq cents quintaux. Ce fut donc par elle qu'on commença. Le bruit des gens qui y avaient appliqué leurs échelles pour l'escalader me réveilla enfin. Encore plongé dans un demi-sommeil, ne sachant pas où j'étais, je voulus m'enfuir et tombai juste sur le propriétaire du foin. Je ne me fis pas la plus légère égratignure dans cette chute, mais le fermier n'en fut que plus maltraité: il fut tué roide, car je lui avais, bien innocemment, cassé le col. Pour le repos de ma conscience, j'appris plus tard que le drôle était un infâme juif, qui entassait ses fruits et ses céréales dans son grenier, jusqu'au moment où leur rareté excessive lui permettait de les vendre à des prix exorbitants: de sorte que cette mort violente fut une juste punition de ses crimes et un service rendu au bien public.
Mais quel fut mon étonnement, lorsque, entièrement revenu à moi-même, j'essayai de rattacher mes pensées présentes à celles avec lesquelles je m'étais endormi trois mois auparavant! Quelle fut la surprise de mes amis de Londres en me voyant reparaître après les recherches infructueuses qu'ils avaient faites pour me retrouver! Vous pouvez, messieurs, vous l'imaginer facilement.
Maintenant, messieurs, buvons un coup, que je vous raconte encore une couple de mes aventures de mer.
CHAPITRE XIV
HUITIÈME AVENTURE DE MER
Vous avez sans doute entendu parler du dernier voyage de découverte accompli au pôle Nord par le capitaine Phipps, aujourd'hui lord Mulgrave. J'accompagnais le capitaine, non pas en qualité d'officier, mais à titre d'ami et d'amateur. Quand nous fûmes arrivés à un degré fort avancé de latitude Nord, je pris mon télescope avec lequel vous avez fait connaissance à l'occasion du récit de mes aventures à Gibraltar, et j'examinai les objets qui nous environnaient. Car, soit dit en passant, je trouve qu'il est bon, surtout en voyage, de regarder de temps en temps ce qui se passe autour de soi.
A environ un demi-mille en avant de nous flottait un immense glaçon, aussi haut pour le moins que notre grand mât, et sur lequel je vis deux ours blancs qui, autant que j'en pus juger, étaient engagés dans un duel acharné. Je saisis mon fusil et descendis sur la glace. Mais lorsque j'en eus atteint le sommet, je m'aperçus que le chemin que je suivais était extrêmement dangereux et difficile. Par moments j'étais obligé de sauter par-dessus d'effroyables précipices; dans d'autres endroits la glace était polie et glissante comme un miroir, de sorte que je ne faisais que tomber et me relever. Je parvins cependant à atteindre les ours, mais en même temps je reconnus qu'au lieu de se battre, ils étaient simplement en train de jouer ensemble.
Je calculais déjà la valeur de leur peau,--car chacun d'eux était au moins aussi gros qu'un boeuf gras;--par malheur, au moment où j'ajustai mon arme, le pied droit me glissa, je tombai en arrière, et perdis, par la violence de la chute, connaissance pour plus d'un quart d'heure. Représentez-vous l'épouvante dont je fus saisi, lorsque, revenant à moi, je sentis qu'un des deux monstres m'avait retourné sur le ventre, et tenait déjà entre ses dents la ceinture de ma culotte de peau. La partie supérieure de mon corps était appuyée sur la poitrine de l'animal, et mes jambes s'étalaient en avant. Dieu sait où l'horrible bête m'eût entraîné; mais je ne perdis pas la tête: je tirai mon couteau,--le couteau que voici, messieurs;--je saisis la patte gauche de l'ours et lui coupai trois doigts: il me lâcha alors et se mit à hurler terriblement. Je pris mon fusil, je fis feu au moment où la bête se mettait en devoir de s'en retourner et je l'étendis morte. Le monstre sanguinaire était endormi du sommeil éternel; mais le bruit de mon arme avait réveillé plusieurs milliers de ses compagnons qui reposaient sur la glace dans un rayon d'un quart de lieue. Ils coururent tous sur moi à franc étrier.
Il n'y avait pas de temps à perdre; c'en était fait de moi s'il ne m'arrivait pas une idée lumineuse et immédiate:--elle arriva! En moins de temps qu'il n'en faut a un chasseur habile pour dépioter un lièvre, je déshabillai l'ours mort, m'enveloppai de sa robe et cachai ma tête sous la sienne. J'avais à peine terminé cette opération, que toute la troupe s'assembla autour de moi. J'avoue que je sentais, sous ma fourrure, des alternatives terribles de chaud et de froid. Cependant ma ruse réussit à merveille. Ils vinrent l'un après l'autre me flairer, et parurent me prendre pour un de leurs confrères. J'en avais du reste à peu près la mine; avec un peu plus de corpulence la ressemblance eût été parfaite, et même il y avait dans l'assemblée plusieurs petits jeunes ours qui n'étaient guère plus gras que moi: après qu'ils m'eurent bien flairé, moi et le cadavre de ma victime, nous nous familiarisâmes rapidement: j'imitais parfaitement tous leurs gestes et tous leurs mouvements; mais, pour ce qui était du grondement, du mugissement et du hurlement, je dois reconnaître qu'ils étaient plus forts que moi. Cependant, pour ours que je parusse, je n'en étais pas moins homme! Je commençai à chercher le meilleur moyen de mettre à profit la familiarité qui s'était établie entre ces bêtes et moi.
J'avais entendu dire autrefois par un vieux chirurgien militaire qu'une incision faite à l'épine dorsale cause instantanément la mort. Je résolus d'en faire l'expérience. Je repris mon couteau, et en frappai le plus grand des ours près de l'épaule, à la nuque: convenez que le coup était hardi, et j'avais des raisons d'être inquiet. Si la bête survivait à la blessure, c'en était fait de moi, j'étais réduit en pièces. Heureusement ma tentative réussit, l'ours tomba mort à mes pieds, sans plus faire un mouvement. Je pris donc le parti d'expédier de cette façon tous les autres, et cela ne fut pas difficile: car, bien qu'ils vissent de droite et de gauche tomber leurs frères, ils ne se méfiaient de rien, ne songeant ni à la cause ni au résultat de la chute successive de ces infortunés: ce fut là ce qui me sauva. Quand je les vis tous étendus morts autour de moi, je me sentis aussi fier que Samson après la défaite des Philistins.
Bref, je retournai au navire, je demandai les trois quarts de l'équipage pour m'aider à retirer les peaux et à apporter les jambons à bord. Nous jetâmes le surplus à l'eau, bien que, convenablement salé, cela eût fait un aliment fort supportable.
Dès que nous fûmes de retour, j'envoyai, au nom du capitaine, quelques jambons aux lords de l'Amirauté, aux lords de l'Échiquier, au lord-maire et aux aldermen de Londres, aux clubs de commerce, et distribuai le surplus entre mes amis. Je reçus de tous côtés les remercîments les plus chaleureux; la Cité me rendit mon amabilité en m'invitant au dîner annuel qui se célèbre lors de la nomination du lord-maire.
J'envoyai les peaux d'ours à l'impératrice de Russie pour servir de pelisses d'hiver à Sa Majesté et à sa cour. Elle m'en remercia par une lettre autographe que m'apporta un ambassadeur extraordinaire, et où elle me priait de venir partager sa couronne avec elle. Mais comme je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour la souveraineté, je repoussai, dans les termes les plus choisis, l'offre de Sa Majesté. L'ambassadeur qui m'avait apporté la lettre avait l'ordre d'attendre ma réponse pour la rapporter à sa souveraine. Une seconde lettre, que quelque temps après je reçus de l'impératrice, me convainquit de l'élévation de son esprit et de la violence de sa passion. Sa dernière maladie, qui la surprit au moment où--pauvre et tendre femme--elle s'entretenait avec le comte Dolgorouki, ne doit être attribuée qu'à ma cruauté envers elle. Je ne sais pas quel effet je produisis aux dames, mais je dois dire que l'impératrice de Russie n'est pas la seule de son sexe qui du haut de son trône m'ait offert sa main.
On a répandu le bruit que le capitaine Phipps n'était pas allé aussi loin vers le Nord qu'il l'aurait pu: il est de mon devoir de le défendre sur ce point. Notre bâtiment était en bon chemin d'atteindre le pôle, lorsque je le chargeai d'une telle quantité de peaux d'ours et de jambons que c'eût été folie d'essayer d'aller plus loin; nous n'eussions pas pu naviguer contre le plus léger vent contraire, et moins encore contre les glaçons qui encombrent la mer à cette latitude.
Le capitaine a depuis déclaré bien souvent combien il regrettait de ne pas avoir pris part à cette glorieuse journée, qu'il avait emphatiquement surnommée la _journée des peaux d'ours._ Il jalouse ma gloire, et cherche par tous les moyens à la déprécier. Nous nous sommes souvent querellés à ce sujet, et aujourd'hui encore nous ne sommes pas dans de très-bons termes. Il prétend, par exemple, qu'il n'y a pas grand mérite à avoir trompé les ours en m'affublant de la peau d'un des leurs; et que lui serait allé sans masque au milieu d'eux, et ne s'en serait pas moins fait passer pour un ours.
Mais c'est là un point trop délicat pour qu'un homme qui a des prétentions à la bonne éducation se risque à en discuter avec un noble pair d'Angleterre.
CHAPITRE XV
NEUVIÈME AVENTURE DE MER
Je fis un autre voyage, d'Angleterre aux Indes orientales, avec le capitaine Hamilton. J'emmenais un chien couchant, qui valait, dans l'acception propre du mot, son pesant d'or, car il ne m'a jamais failli. Un jour que, d'après les meilleurs calculs, nous nous trouvions à trois cents milles au moins de terre, mon chien tomba en arrêt. Je le vis, avec étonnement, rester plus d'une heure dans cette position: je fis part de ce fait au capitaine et aux officiers du bord, et leur assurai que nous devions être près de terre, vu que mon chien flairait du gibier. Je n'obtins qu'un succès de fou rire, qui ne modifia nullement la bonne opinion que j'avais de mon chien.
Après une longue discussion où l'on débattit mon avis, je finis par déclarer ouvertement au capitaine que j'avais plus de confiance dans le nez de mon Traï que dans les yeux de tous les marins du bord, et je pariai hardiment cent guinées,--somme que j'avais destinée à ce voyage,--que nous trouverions du gibier avant une demi-heure.
Le capitaine, qui était un excellent homme, se remit à rire de plus belle, et pria M. Crawford, notre chirurgien, de me tâter le pouls. L'homme de l'art obéit et déclara que j'étais en parfaite santé. Ils se mirent alors à causer à voix basse: je parvins cependant à saisir quelques mots de leur conversation.
--Il n'a pas sa tête à lui, disait le capitaine, je ne peux pas honnêtement accepter ce pari.
--Je suis d'un avis entièrement contraire, répliquait le chirurgien; le baron n'est nullement dérangé; il a plus de confiance dans l'odorat de son chien que dans la science de nos officiers, voilà tout. En tout cas, il perdra, et il l'aura bien mérité.
--Ce n'est pas raisonnable de ma part d'accepter un pareil pari, répétait le capitaine. Toutefois je m'en tirerai à mon honneur en lui rendant son argent après l'avoir gagné.
Traï n'avait point bougé pendant cette conversation, ce qui me confirma dans mon opinion. Je proposai une seconde fois le pari, qui fut enfin accepté.
Nous avions à peine prononcé le _tope là_ sacramentel que des matelots placés dans la chaloupe attachée à l'arrière du bâtiment, et occupés à pêcher à la ligne, attrapèrent un énorme chien de mer, qu'ils amenèrent aussitôt sur le pont. On commença à le dépecer, et voilà qu'on lui trouva dans le ventre six couples de perdrix vivantes!
Les pauvres bêtes y habitaient depuis si longtemps, qu'une des perdrix était occupée à couver cinq œufs, dont l'un était en train d'éclore lorsque l'on ouvrit le poisson.
Nous élevâmes ces jeunes oiseaux avec une portée de petits chats venus au monde quelques minutes auparavant. La mère chatte les chérissait autant que ses enfants, et se désolait chaque fois qu'un des perdreaux s'éloignait trop et tardait à revenir auprès d'elle. Comme dans notre prise il y avait quatre perdrix qui ne cessaient de couver à tour de rôle, notre table fut fournie de gibier tout le temps du voyage.
Pour récompenser mon brave Traï des cent guinées qu'il m'avait fait gagner, je lui donnai chaque fois les os des perdreaux que nous avions mangés, et de temps en temps même un perdreau tout entier.
CHAPITRE XVI
DIXIÈME AVENTURE EN MER, SECOND VOYAGE DANS LA LUNE
Je vous ai déjà parlé, messieurs, d'un voyage que je fis dans la lune pour retrouver ma hachette d'argent. J'eus une nouvelle occasion d'y retourner, mais d'une façon beaucoup plus agréable, et j'y séjournai assez longtemps pour y faire diverses observations que je vais vous communiquer aussi exactement que ma mémoire me le permettra.
Un de mes parents éloignés s'était mis dans la tête qu'il devait absolument y avoir quelque part un peuple égal en grandeur à celui que Gulliver prétend avoir trouvé dans le royaume de Brobdignag. Il résolut de partir à la recherche de ce peuple, et me pria de l'accompagner. Pour ma part, j'avais toujours considéré le récit de Gulliver comme un conte d'enfant, et je ne croyais pas plus à l'existence de Brobdignag qu'à celle de l'Eldorado; mais comme cet estimable parent m'avait institué son légataire universel, vous comprenez que je lui devais des égards. Nous arrivâmes heureusement dans la mer du Sud, sans rien rencontrer qui mérite d'être rapporté, si ce n'est cependant quelques hommes et quelques femmes volants qui gambadaient et dansaient le menuet en l'air.
Le dix-huitième jour après que nous eûmes dépassé Otahiti, un ouragan enleva notre bâtiment à près de mille lieues au-dessus de la mer, et nous maintint dans cette position pendant assez longtemps. Enfin un vent propice enfla nos voiles et nous emporta avec une rapidité extraordinaire. Nous voyagions depuis six semaines au-dessus des nuages lorsque nous découvrîmes une vaste terre, ronde et brillante, semblable à une île étincelante. Nous entrâmes dans un excellent port, nous abordâmes et trouvâmes le pays habité. Tout autour de nous, nous voyions des villes, des arbres, des montagnes, des fleuves, des lacs, si bien que nous nous croyions revenus sur la terre que nous avions quittée.
Dans la lune,--car c'était là l'île étincelante où nous venions d'aborder,--nous vîmes de grands êtres montés sur des vautours, dont chacun avait trois têtes. Pour vous donner une idée de la dimension de ces oiseaux, je vous dirai que la distance mesurée de l'extrémité d'une de leurs ailes à l'autre est six fois plus grande que la plus longue de nos vergues. Au lieu de monter à cheval, comme nous autres habitants de la terre, les gens de la lune montent ces sortes d'oiseaux.
A l'époque où nous arrivâmes, le roi de ce pays était en guerre avec le soleil. Il m'offrit un brevet d'officier; mais je n'acceptai point l'honneur que me faisait Sa Majesté.
Tout, dans ce monde-là, est extraordinairement grand: une mouche ordinaire, par exemple, est presque aussi grosse qu'un de nos moutons. Les armes usuelles des habitants de la lune sont des raiforts qu'ils manœuvrent comme des javelots, et qui tuent ceux qui en sont atteints. Lorsque la saison des raiforts est passée, ils emploient des tiges d'asperges. Pour boucliers, ils ont de vastes champignons.
Je vis en outre dans ce pays quelques naturels de Sirius venus là pour affaires; ils ont des têtes de bouledogue et les yeux placés au bout du nez, ou plutôt à la partie inférieure de cet appendice. Ils sont privés de sourcils; mais lorsqu'ils veulent dormir, ils se couvrent les yeux avec leur langue; leur taille moyenne est de vingt pieds; celle des habitants de la lune n'est jamais au-dessous de trente-six pieds. Le nom que portent ces derniers est assez singulier; il peut se traduire par celui d'_êtres vivants_; on les appelle ainsi parce qu'ils préparent leurs mets sur le feu, tout comme nous. Du reste, ils ne consacrent guère de temps à leurs repas; ils ont sur le côté gauche un petit guichet qu'ils ouvrent et par lequel ils jettent la portion tout entière dans l'estomac; après quoi ils referment le guichet et recommencent l'opération au bout d'un mois, jour pour jour. Ils n'ont donc que douze repas par an, combinaison que tout individu sobre doit trouver bien supérieure à celles usitées chez nous.
Les joies de l'amour sont complètement inconnues dans la lune; car, chez les êtres cuisants aussi bien que chez les autres animaux, il n'existe qu'un seul et même sexe. Tout pousse sur des arbres qui diffèrent à l'infini les uns des autres, suivant les fruits qu'ils portent. Ceux qui produisent les êtres cuisants ou hommes sont beaucoup plus beaux que les autres; ils ont de grandes branches droites et des feuilles couleur de chair; leur fruit consiste en noix à écorce très-dure, et longues d'au moins six pieds. Lorsqu'elles sont mûres, ce qu'on reconnaît à leur couleur, on les cueille avec un grand soin, et on les conserve aussi longtemps qu'on le juge convenable. Quand on veut en retirer le noyau, on les jette dans une grande chaudière d'eau bouillante; au bout de quelques heures, l'écorce tombe, et il en sort une créature vivante.
Avant qu'ils viennent au monde, leur esprit a déjà reçu une destination déterminée par la nature.
D'une écorce sort un soldat, d'une autre un philosophe, d'une troisième un théologien, d'une quatrième un jurisconsulte, d'une cinquième un fermier, d'une sixième un paysan et ainsi de suite, et chacun se met aussitôt à pratiquer ce qu'il connaît déjà théoriquement. La difficulté consiste à juger avec certitude ce que contient l'écorce; au moment où je me trouvais dans le pays, un savant lunaire affirmait à grand bruit qu'il possédait ce secret. Mais on ne fit pas attention à lui, et on le tint généralement pour fou.
Lorsque les gens de la lune deviennent vieux, ils ne meurent pas, mais ils se dissolvent dans l'air et s'évanouissent en fumée.
Ils n'éprouvent pas le besoin de boire, n'étant asservis à aucune excrétion. Ils n'ont à chaque main qu'un seul doigt avec lequel ils exécutent tout beaucoup mieux que nous ne le faisons avec notre pouce et ses quatre aides.
Ils portent leur tête sous le bras droit, et, lorsqu'ils vont en voyage ou qu'ils ont à exécuter quelque travail qui exige beaucoup de mouvement, ils la laissent habituellement à la maison; car ils peuvent lui demander conseil à n'importe quelle distance.
Les hauts personnages de la lune, lorsqu'ils veulent savoir ce que font les gens du peuple, n'ont pas coutume d'aller les trouver; ils restent à la maison, c'est-à-dire que leur corps reste chez eux, et qu'ils envoient leur tête dans la rue pour voir incognito ce qui s'y passe. Une fois les renseignements recueillis, elle revient dès que le maître la rappelle.
Les pépins de raisin lunaire ressemblent exactement à nos grêlons, et je suis fermement convaincu que, lorsqu'une tempête détache les grains de leur tige, les pépins tombent sur notre terre et forment notre grêle. Je suis môme porté à croire que cette observation doit être connue depuis longtemps de plus d'un marchand de vin; du moins j'ai bien souvent bu du vin qui m'a paru fait de grêlons, et dont le goût rappelait celui du vin de la lune.
J'allais oublier un détail des plus intéressants. Les habitants de la lune se servent de leur ventre comme nous des gibecières; ils y fourrent tout ce dont ils ont besoin, l'ouvrent et le ferment à volonté comme leur estomac, car ils ne sont pas embarrassés d'entrailles, ni de cœur, ni de foie; ils ne portent non plus pas de vêtements, l'absence de sexe les dispensant de pudeur.
Ils peuvent à leur gré ôter et remettre leurs yeux, et, lorsqu'ils les tiennent à la main, ils voient aussi bien que s'ils les avaient sur la figure. Si, par hasard, ils en perdent ou en cassent un, ils peuvent en louer ou en acheter un nouveau, qui leur fait le même service que l'autre; aussi rencontre-t-on dans la lune, à chaque coin de rue, des gens qui vendent des yeux; ils en ont les assortiments les plus variés, car la mode change souvent: tantôt ce sont les yeux bleus, tantôt les yeux noirs, qui sont mieux portés.
Je conviens, messieurs, que tout cela doit vous paraître étrange; mais je prie ceux qui douteraient de ma sincérité de se rendre eux-mêmes dans la lune, pour se convaincre que je suis resté plus fidèle à la vérité qu'aucun autre voyageur.
CHAPITRE XVII
VOYAGE A TRAVERS LA TERRE ET AUTRES AVENTURES REMARQUABLES.
Si je m'en rapporte à vos yeux, je suis sûr que je me fatiguerais plus vite à vous raconter les événements extraordinaires de ma vie que vous à les écouter. Votre complaisance est trop flatteuse pour que je m'en tienne, ainsi que je me l'étais proposé, au récit de mon second voyage dans la lune. Écoutez donc, s'il vous plaît, une histoire dont l'authenticité est aussi incontestable que celle de la précédente, mais qui la surpasse par l'étrangeté et le merveilleux dont elle est empreinte.
La lecture du Voyage de Brydone en Sicile m'inspira un vif désir de visiter l'Etna. En route il ne m'arriva rien de remarquable: je dis à moi, car beaucoup d'autres, pour faire payer aux lecteurs naïfs les frais de leur voyage, n'eussent pas manqué de raconter longuement et emphatiquement maints détails vulgaires qui ne sont pas dignes de fixer l'attention des honnêtes gens.