Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 9
Mes gardes étaient chargés d'appliquer la punition. Lorsque l'exécution était terminée, l'Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare, signe du pardon; je l'engageais à ne plus commettre de nouveaux méfaits. Anna l'exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m'en vouloir, il témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes analogues à ceux que prononçait l'un d'eux, après une punition sévère: «J'ai reçu, disait-il, le châtiment qu'un père donne à son fils. Je suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans aucun trouble le visage de mon maître.»
L'ordre et la discipline que j'avais établis étaient pour moi d'un grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence positive sur eux.
Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans lesquelles il n'est pas de gouvernement possible, satisfaisaient beaucoup ces natures encore vierges et indomptées.
Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave?
Voilà ce qu'ils ignoraient, et ce qu'ils se demandaient souvent.
Ils répugnaient à l'idée d'être commandés par un homme qui n'aurait pas été intrépide devant le danger.
J'avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces expéditions avaient été sans résultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.
Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion définitive sur moi en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous viendrions à rencontrer; j'étais donc décidé à tout entreprendre pour égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout était là! Je comprenais l'impérieuse nécessité dans laquelle j'étais de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte, si je voulais conserver mon commandement.
L'occasion se présenta enfin de subir l'épreuve que désiraient mes vassaux.
Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d'une carabine, que de se trouver à cette distance d'un buffle sauvage.
«La différence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.»
Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fut possible, mon intention formelle de le chasser.
Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer, moi surtout qui n'étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort.
Je ne voulus rien écouter.
J'avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non avenus tous leurs conseils.
Bien m'en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants des dangers que je voulais courir n'étaient donnés et tracés que pour me tendre un piége: ils s'étaient concertés entre eux afin de juger de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.
J'ordonnai la chasse; ce fut ma réponse.
J'évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre excursion, et je partis accompagné d'une dizaine d'Indiens, presque tous armés de fusils.
La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans les plaines.
En plaine, on n'a besoin que d'un bon cheval, de beaucoup d'adresse et d'agilité pour lancer le lacet.
Mais dans les montagnes c'est différent; il faut plus que cela, il faut un sang-froid extraordinaire.
Voici ce que l'on fait: on s'arme d'un fusil dont on est sûr, et l'on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois, vous aperçoive.
Du plus loin qu'il vous voit, il s'élance sur vous de toute la vitesse de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s'il allait vous écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s'arrête quelques secondes, et présente ses cornes aiguës et menaçantes.
C'est pendant ce temps d'arrêt que le chasseur doit lâcher son coup de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.
Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut, que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence seule pourra le sauver!
Voilà peut-être le sort qui m'attendait; mais j'étais décidé à tenter cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être à la mort.
Nous arrivâmes sur la lisière d'un grand bois où nous pressentions qu'il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes.
J'étais sûr de mon fusil, je croyais l'être assez de mon sang-froid; je voulus alors que la chasse fût faite comme si j'eusse été un simple Indien.
Je me fis placer à l'endroit où tout faisait présumer que l'animal viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès de moi.
J'exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais.
Je l'avoue, c'est un moment solennel que celui où l'on est placé entre la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.
Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la forêt. Ils s'étaient au préalable débarrassés d'une partie de leurs vêtements, à l'effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les accompagnaient.
Pendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence.
Chacun de nous écoutait si quelque bruit n'arriverait pas à son oreille inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort longtemps sans donner signe de vie.
Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée.
Elle se défendait des chiens jusqu'au moment où, devenue furieuse, elle s'élancerait d'un trait vers la lisière du bois.
Au bout de quelques instants j'entendis le craquement des branches et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu'au galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d'un monstre, et je dirai presque d'un être fantastique:--c'était comme une avalanche qui s'avançait.
En ce moment, je l'avoue, j'éprouvais une émotion si vive, que mon coeur battait avec une rapidité extraordinaire. N'était-ce pas la mort, et une mort affreuse peut-être, qui m'arrivait là?
Soudain le buffle apparut...
Il fit un mouvement d'arrêt, promena ses regards effrayés autour de lui, huma l'air de la plaine qui s'étendait au loin; puis, le museau au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea vers moi furieux et terrible...
Le moment était venu.
Si j'avais attendu l'occasion de montrer aux Indiens mon courage et mon sang-froid, en revanche le moment que j'avais choisi était grave, et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités.
J'étais là, je puis le dire, face à face avec le danger: le dilemme était, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus précis: vainqueur ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous étions tous deux également disposés à nous bien défendre.
Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d'abord en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la distance qui nous séparait.
Mon coeur, si vivement agité pendant la course de l'animal à travers la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui, mes regards fixés à son front, tellement que je ne voyais rien autour de moi.
Il se fit dans mon esprit un silence profond... J'étais trop absorbé d'ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient toujours, en suivant leur proie à une courte distance.
Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës, fit un temps d'arrêt; puis, prenant son élan, s'élança pour se jeter sur moi; je fis feu.
Ma balle alla lui labourer l'intérieur du crâne: j'étais à demi sauvé.
L'animal vint s'abattre à un pas au-devant de moi: on eût dit un quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et bruyante tout à la fois.
Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m'apprêtais à lâcher mon second coup, lorsqu'un beuglement sourd et prolongé m'avertit que ma victoire était complète: l'animal avait rendu le dernier soupir.
Mes Indiens arrivèrent.
Leur joie tourna à l'admiration; ils étaient enchantés; j'étais pour eux tel qu'ils me désiraient.
Tous leurs doutes s'étaient envolés avec la fumée de mon fusil lorsque j'avais ajusté et tiré le buffle. J'étais brave, j'avais toute leur confiance: mes preuves étaient faites.
Ma victime fut coupée en morceaux, et portée en triomphe au village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes.
Les Indiens, ces imagistes, ces _donneurs_ de surnom, me nommèrent dès lors _Malamit-Oulou_, mots tagals qui signifient: _Tête froide_.
J'avouerai, sans amour-propre, que l'épreuve à laquelle mes Indiens m'avaient soumis était assez sérieuse pour leur donner une opinion définitive de mon courage, et leur prouver qu'un Français était aussi brave qu'eux.
L'habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l'on courait moins de dangers lorsque l'arme dont on se servait était bonne, et que le sang-froid ne manquait pas.
Une fois par mois environ, je me livrais à cet exercice qui donne de si vives émotions, et j'avais reconnu la facilité avec laquelle on pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces de diamètre, à quelques pas de soi.
Mais il n'en est pas moins vrai que les premières chasses étaient très-dangereuses.
Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous accompagner.
J'avais eu le soin de placer deux Indiens à ses côtés; mais lorsque je l'eus quitté pour aller prendre mon poste, l'imprudent renvoya les deux hommes, et bientôt le buffle débusqua du bois, et se dirigea sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l'animal; nous entendîmes les détonations, nous accourûmes en toute hâte: mais il était trop tard! Ocampo n'existait plus. Le buffle l'avait traversé de part en part, son corps était sillonné par d'affreuses blessures.
Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus.
Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les fis monter sur un arbre ou sur la crête d'une montagne, d'où ils purent rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés.
Maintenant que j'ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes, je reviens à mes travaux de colonisation.
CHAPITRE X.
Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de terre. --Combats de coqs.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, la maison que j'avais fait construire renfermait tout le confort désirable. Elle était bâtie en bonnes pierres de taille, et pouvait me servir de petite forteresse en cas d'attaque.
Une de ses façades donnait sur le lac, dont les eaux claires et limpides baignaient la plage verdoyante à cent pas de ma demeure.
L'autre, opposée, donnait sur les bois et les montagnes, où la végétation était riche et plantureuse.
De nos fenêtres, nous jouissions d'un spectacle grandiose et majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois.
Par une nuit obscure, la crête des montagnes s'éclairait tout à coup d'une lueur blafarde; cette lueur augmentait par degrés, puis peu à peu la lune resplendissante apparaissait et embrasait le sommet des montagnes, comme eût fait un vaste incendie; puis, calme, limpide, sereine, elle reflétait sa lumière poétique et douce dans les eaux du lac, calmes, limpides et sereines comme elle! C'était un coup d'oeil éblouissant.
Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa splendeur imposante, et faisait descendre au fond des âmes un secret effroi. Tout accusait l'influence sacrée du Dieu créateur.
A une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne dont la base était dans le lac et le sommet dans les cieux. Cette montagne servait de paratonnerre à _Jala-Jala_: elle attirait sur elle la foudre.
Souvent de gros nuages noirs, chargés d'électricité, s'amoncelaient sur ce point culminant; on eût dit d'autres monts cherchant à renverser celui-là. Un orage se formait, le tonnerre grondait avec fureur, la pluie tombait à torrents, des détonations terribles se succédaient de minute en minute, et l'obscurité profonde était à peine interrompue par la foudre qui sillonnait l'espace en longs serpents de feu pour aller frapper, sur le sommet et le flanc de la montagne, d'énormes blocs de rochers qu'elle précipitait dans le lac avec fracas.
C'était une des admirables colères de Dieu!
Bientôt tout se calmait; la pluie ne tombait plus, les nuages disparaissaient, l'air embaumé apportait tous les parfums des fleurs et des plantes aromatiques sur ses ailes encore humides, et la nature reprenait sa tranquillité ordinaire!
Plus tard, j'aurai l'occasion de parler d'un autre spectacle que nous avions aussi à certaines époques, et qui était d'autant plus effrayant qu'il durait douze heures. C'étaient les coups de vent appelés _Tay-Foung_ dans les mers de la Chine.
A diverses époques de l'année, particulièrement dans celle où s'opère le changement de _mousson_ [17], nous subissions des phénomènes plus terribles encore que nos orages; je veux parler des tremblements de terre.
Ces tremblements affreux présentent un aspect bien différent à la campagne de ce qu'ils sont dans les cités.
Dans les villes, la terre commence-t-elle à trembler? partout on entend un bruit épouvantable; les édifices craquent, et sont prêts à s'écrouler; les habitants se précipitent hors des maisons, courent par les rues qu'ils encombrent, et cherchent à se sauver. Les cris des enfants effrayés, des femmes éplorées se mêlent à ceux des hommes éperdus; chacun est à genoux, les mains jointes, les regards levés vers le ciel, et l'implore avec des larmes dans la voix. Tout s'émeut, tout s'agite, tout redoute la mort, et l'effroi devient général.
A la campagne, c'est tout le contraire, et c'est cent fois plus imposant et plus terrible.
A _Jala-Jala_, par exemple, à l'approche d'un de ces phénomènes, un calme profond, lugubre même, s'empare de la nature.
Le vent ne souffle pas; il n'y a ni brise, ni zéphyr. Le soleil, sans être couvert de nuages, s'obscurcit, et répand une clarté sépulcrale.
L'atmosphère est chargée de vapeurs qui la rendent lourde et étouffante. La terre est en travail.
Les animaux, inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le cataclysme qu'ils pressentent.
Le sol tressaille; tout à coup il tremble sous les pieds. Les arbres s'agitent, les montagnes s'ébranlent sur leurs bases, et leurs sommets paraissent prêts à s'écrouler.
Les eaux du lac sortent de leur lit, et se répandent avec impétuosité dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s'en ressent à la fois.
Mais dès lors le phénomène est accompli, tout reprend l'existence.
Les montagnes se consolident sur leurs bases, et redeviennent immobiles; les eaux du lac rentrent peu à peu dans leur bassin naturel, le ciel s'épure et reprend sa brillante clarté, la brise souffle; les animaux sortent des tanières dans lesquelles ils s'étaient cachés; la terre a repris sa tranquillité, et la nature son calme imposant.
Je n'ai pas cherché à faire des descriptions souvent fort ennuyeuses pour le lecteur; j'ai voulu seulement donner une idée des divers panoramas qui se déroulaient tour à tour sous nos yeux à _Jala-Jala_.
Je reviens à présent au récit de ma vie habituelle.
J'avais tué un buffle à la chasse, j'avais dès lors fait mes preuves, et mes Indiens m'étaient dévoués, car ils avaient confiance en moi.
Rien plus ne me préoccupait, et j'employais mon temps à faire exécuter des travaux dans la campagne.
Bientôt les bois, les forêts avoisinant mon domaine tombèrent sous la cognée, et furent remplacés par des champs immenses d'indigo et de riz.
Je peuplai les montagnes de bêtes à cornes, et d'une belle troupe de chevaux aux pieds fins et à l'oeil fier.
Je parvins peu à peu à éloigner les bandits de _Jala-Jala_. Je dois dire qu'un grand nombre d'entre eux avaient abandonné leur vie errante et criminelle; je les avais recueillis sur mes terres, et j'en avais fait de bons cultivateurs.
Comment étais-je arrivé à faire de pareilles recrues?
J'avoue que le moyen était un peu bizarre, et mérite qu'on le raconte; on verra combien l'Indien se laisse influencer et conduire lorsqu'il a confiance dans un homme qu'il regarde comme lui étant supérieur.
Je me promenais très-souvent dans les forêts, seul, et tenant mon fusil sous mon bras. Tout à coup un bandit, sorti comme par enchantement de derrière un arbre, m'apparaissait armé de pied en cap, et s'avançait sur moi.
«Maître, me disait-il en mettant un genou en terre, je veux être un honnête homme, prenez-moi sous votre protection!»
Je m'informais alors de son nom; s'il était signalé par la haute cour de justice, je lui répondais sévèrement:
«Retire-toi, et ne te présente jamais devant moi; je ne peux pas te pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse mon devoir.»
S'il m'était inconnu, je lui disais avec bienveillance:
«Suis-moi.»
Je l'emmenais à mon habitation.
Là, je lui faisais déposer ses armes; puis, après l'avoir sermonné en l'engageant à persister dans sa résolution, je lui indiquais le lieu du village où je voulais qu'il construisît sa case, et, pour l'encourager, je lui faisais quelques avances, afin qu'il pût se nourrir en attendant que de bandit il devînt cultivateur.
Je m'applaudissais chaque jour d'avoir laissé une porte ouverte au repentir, puisque je rendais par mes soins, à la vie honnête et laborieuse, des gens égarés et pervertis.
Je m'attachais aussi à habituer les Indiens à quitter leurs coutumes vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop de sévérité à leur égard : je savais qu'avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se relâcher un peu.
Les Indiens sont passionnés pour les jeux de cartes et les combats de coqs , ainsi que je l'ai dit plus haut.
Pour ne pas les priver tout à fait de ces plaisirs, je leur permettais le jeu de caries trois fois par an, ainsi que je l'ai dit.
Hors ces trois époques, malheur à celui qui était pris en flagrant délit! il était puni sévèrement.
Quant aux combats de coqs, j'avais permis qu'ils eussent lieu les dimanches et fêtes, après les offices.
A cet effet, j'avais fait construire des arènes publiques.
Dans ces arènes, en présence de deux juges dont les arrêts étaient sans appel, les spectateurs engageaient de forts paris.
Rien n'est plus curieux à voir qu'un combat de coqs.
Les deux fiers animaux , choisis et élevés exprès pour le jour de la lutte, arrivent sur le champ de bataille, armés de longs et tranchants éperons d'acier.
Leur tenue est superbe, leur démarche hardie et guerrière ils portent haut la tête, et battent leurs flancs de leurs ailes, dont les plumes simulent l'éventail orgueilleux du paon.
C'est avec un regard fier qu'ils parcourent l'arène, levant leurs pattes avec précaution, et se mesurant de l'oeil avec colère.
On dirait deux anciens chevaliers armés en guerre, prêts à combattre sous les yeux de la cour assemblée.
Leur impatience est vive, leur courage impétueux.
Tout à couples deux adversaires fondent l'un sur l'autre, et s'attaquent avec une égale furie; les armes tranchantes qu'ils portent leur font d'horribles blessures, mais ces intrépides lutteurs ne semblent pas en ressentir les cruels effets.
Le sang coule, les champions n'en paraissent que plus acharnés.
Celui qui faiblit ranime son courage à l'idée de la victoire; s'il recule , c'est pour prendre plus d'élan et se jeter avec plus d'ardeur sur l'ennemi qu'il voudrait terrasser.
Enfin, lorsque le sort s'est prononcé, lorsque , couvert de blessures et de sang, l'un des héros succombe ou s'enfuit, il est déclaré vaincu, et c'est alors que l'on peut dire: « Et le « combat finit, faute de combattants ! »
Les Indiens assistent avec une joie féroce à ce genre d'exercice. Ils ne parlent pas, tant leur attention est captivée; ils suivent avec un soin particulier la lutte dans ses moindres détails.
Ils élèvent presque tous un coq pendant quelques années avec une tendresse vraiment comique, surtout lorsqu'on réfléchit que cet animal, choyé comme le serait un enfant, est destiné par eux à périr au premier jour où il ira combattre.
J'avais aussi compris qu'il fallait un amusement qui rentrât dans les goûts, les moeurs et les habitudes de mes anciens bandits, dont la vie avait été pendant longtemps errante et vagabonde.
À cet effet, j'avais permis la chasse dans toule l'étendue de ma propriété, à la condition toutefois que je prélèverais comme dîme assez naturelle un quartier du cerf ou du sanglier que l'on aurait tué.
Jamais, je le crois, un chasseur, un de ces hommes ramenés du chemin du vice dans celui de la vertu, n'a manqué à cet engagement, et n'a cherché à me dérober du gibier. J'ai souvent reçu sept à huit quartiers de cerf dans la journée, et ceux qui me les apportaient étaient enchantés de pouvoir me les offrir.
L'église dont j'avais fait jeter les fondations s'élevait à vue d'oeil ; la population du bourg s'accroissait chaque jour, et tout allait au gré de mes désirs.
J'avais bien toujours des difficultés avec les bandits endurcis qui m'environnaient; mais je les poursuivais sans relâche, car il était de mon intérêt de les éloigner de mon habitation.
Très-souvent ils me causaient de vives alarmes et des alertes.
Ces hommes résolus et déterminés arrivaient par bandes pour faire le siége de notre maison; nous étions cernés.
Mes gardes se rangeaient autour de moi, et nous livrions des combats très-fréquents, mais qui se terminaient pour nous toujours avantageusement.
La Providence a des secrets inouïs. Jamais la balle d'un bandit ne m'a frappé. Je porte la trace de dix-sept blessures, mais ces blessures ont toutes été faites avec des armes blanches. On pourrait dire de moi, comme dans je ne sais plus quelle ballade écossaise: «N'a-t-on pas vu les soldats du diable passer à travers les balles, au lieu que ce soient les balles qui passassent au travers d'eux?» En effet, j'ai reçu bien des coups de fusil, quelques-uns à bout portant; j'ai souvent vu le canon d'un fusil dirigé sur ma poitrine à quelques pas de moi, mes vêtements ont été troués par le plomb; mais mon corps a toujours été respecté.
Un matin, on vint m'avertir que des bandits étaient réunis à quelques lieues de ma demeure, et qu'ils se disposaient à venir l'attaquer.
A cette nouvelle, j'armai mes gens et je partis à la rencontre de la troupe qui devait m'assaillir, pour prévenir son attaque.
A l'endroit qui m'avait été indiqué, je ne trouvai personne, et je passai ma journée à battre les environs, dans l'espoir de faire quelque rencontre; toutes mes recherches furent inutiles.
Tout à coup la pensée me vint qu'un ennemi secret m'avait pu donner le change, et qu'au moment où j'allais au-devant d'un danger sans doute imaginaire, ma maison, que j'avais abandonnée, était peut-être attaquée.
Je tressaillis, un frisson parcourut tout mon corps. Je partis au galop, et j'arrivai chez moi au milieu de la nuit.