Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 8

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Je pris la ferme résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux un mouvement d'impatience, même dans les moments les plus difficiles, et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables.

J'appris bientôt qu'il serait dangereux d'écouter les rapports qui me seraient faits, cela pouvait m'exposer à commettre des injustices, ainsi qu'il m'arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance:

Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs camarades, demeurant à quelques lieues de _Jala-Jala_. Ces délateurs l'accusaient particulièrement d'un vol de bestiaux.

Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m'emparer de l'accusé; je l'amenai à mon habitation.

Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit innocent.

J'eus beau lui promettre, s'il disait la vérité, de lui accorder son pardon; il persista, même devant les accusateurs.

Persuadé qu'il mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui m'était attesté avec toute l'apparence de la sincérité, j'ordonnai qu'on l'attachât sur un banc et qu'on lui appliquât douze coups de fouet.

Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait précédemment. Cette opiniâtreté m'irrita, et je lui fis administrer une nouvelle correction semblable à la première.

Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle punition.

Tout à coup, au milieu de ses souffrances, il s'écria avec un accent pénétrant:

«Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d'une infâme calomnie.»

Ces paroles me touchèrent.

Je réfléchis que cet infortuné n'était peut-être pas coupable. J'eus peur de m'être trompé, d'avoir été injuste sans le savoir. Je pensai qu'une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me faire une fausse déclaration et m'exposer à punir un innocent.

Je le fis délier.

«L'épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter.

«Si tu es un honnête homme, je serai pour toi un père; mais si tu me trompes, n'attends de moi aucune pitié. A dater de ce moment, tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.»

Il me remercia avec effusion, et son visage s'éclaira d'une joie subite. On l'incorpora dans ma garde.

O justice humaine, combien tu es fragile et souvent inintelligente!... J'appris, quelque temps après cette scène, que Bazilio de la Cruz (c'était le nom du patient) était innocent.

Les deux misérables qui l'avaient dénoncé s'étaient sauvés, pour échapper au châtiment qu'ils méritaient.

Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à _Jala-Jala_, il me servit fidèlement et sans rancune.

Ce fait m'impressionna vivement.

Je jurai qu'à l'avenir je n'infligerais point de punition sans être bien sûr de la vérité des faits énoncés. J'ai tenu religieusement ma promesse, du moins je le pense. Je n'ai jamais fait appliquer un seul coup de fouet sans qu'au préalable le coupable n'eût avoué sa faute [16].

Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des Philippines.

Courageux et d'une forte constitution, ils aiment à supporter les plus grandes fatigues et à affronter les dangers; leur intelligence les rend supérieurs aux autres marins de l'Inde.

Un matelot tagaloc peut remplir, à bord d'un navire, toutes les fonctions nécessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat, on l'emploie avec la certitude qu'il fera bien tout ce qui lui sera commandé.

Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employés comme marins que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner.

Les Anglais ne les admettent qu'en très-petit nombre à bord de leurs bâtiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dépassé à bord de chaque navire assuré par elles.

Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les équipages ont été assassinés par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se sont emparés du vaisseau.

L'épisode que je vais raconter fera bien connaître l'utilité de cette précaution.

En 1838, un joli brick de Calcutta était sorti depuis quelques jours du port de Canton, où il avait réalisé en bonnes piastres un riche chargement d'opium.

La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient espérer au capitaine un prompt retour à Calcutta, son port d'armement.

Plus de trois millions de francs, résultat de sa vente, lui assuraient une bonne réception de ses commettants; mais le destin en avait disposé autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une partie de son équipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange.

L'équipage était composé de trente hommes: le capitaine, un second, un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots des Philippines, nommés _Antonio_ et _Cayetano_.

Un soir, _Cayetano_ fut accusé par un matelot anglais d'avoir dérobé une bouteille de rhum.

Le capitaine, sévère comme tous les officiers de la marine anglaise qui commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir _Cayetano_, et, sans tenir compte des preuves qu'il voulait donner de son innocence, le fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde.

Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l'affront que venait de subir _Cayetano_ pour un châtiment non mérité.

Seulement, au moment où il fut renvoyé par le capitaine, il lui lança un coup d'oeil de vengeance plus expressif que tous les reproches qu'il eût pu lui faire, et il descendit dans sa cabine.

A dix heures du soir, _Antonio_ et _Cayetano_ étaient de quart.

Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long intervalle sans s'adresser la parole; _Antonio_ rompit le silence, et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:

«Frère, tu as bien souffert?»

«Si j'ai souffert, _Antonio_, je souffre encore. Ne comprends-tu pas toute la douleur qu'a au coeur celui qui vient de subir, sans le mériter, un infâme châtiment?»

«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l'injustice de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.»

«Eh bien! _Antonio_, si ton coeur est aussi malade, vengeons-nous!»

«Vengeons-nous, répondit _Antonio_. Demain, nous prenons le quart de minuit; il n'y a pas de lune, l'obscurité sera profonde: choisissons cet instant pour la vengeance.»

Quelques paroles qu'ils échangèrent suffirent pour arrêter entre eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être remarqués des matelots anglais.

Le lendemain, ils firent leur service comme à l'ordinaire. A six heures, c'était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur cabine, avec la certitude qu'ils n'avaient aucune surveillance à redouter, et qu'on ne soupçonnait rien de leur fatal projet.

A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick, sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et unie; la nuit n'était éclairée que par de brillantes étoiles, et un vent fixe n'exigeait d'autre surveillance que celle du timonier; tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.

_Antonio_ était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d'avant, deux matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que quelques manoeuvres imprévues les obligeassent à interrompre un instant leur repos. _Cayetano_, le coeur palpitant de vengeance, se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet.

Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'il s'approcha d'_Antonio_, et lui dit:

«Ton poignard est-il prêt?»

«Ne crains pas, _Cayetano_, il coupe; ma main ne tremble pas.»

«Bien! dit _Cayetano_; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu m'entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le capitaine et le second, et moi je ferai le reste.»

Quelques instants après, le lieutenant s'affaissait sur son banc de quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d'une main si sûre, qu'il ne poussa même pas un cri. _Cayetano_, de son côté, avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un Lascar; dans l'impossibilité de donner un seul coup mortel au second Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l'avait précipité à la mer; ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva _Antonio_ qui, de son côté, venait d'accomplir son oeuvre de destruction avec le même bonheur que son complice: le capitaine et le second n'existaient plus.

«Assez, lui dit _Cayetano_, assez de sang! il ne reste plus à bord que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés sous le même climat que nous.»

_Antonio_ et _Cayetano_ étaient maîtres du navire; pas un Anglais n'avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l'écoutille pour empêcher les Lascars de monter sur le pont.

_Antonio_ reprit la barre pour donner une direction au brick, qui avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue vers le sud-sud-est.

Au moment où le navire opérait son évolution, _Cayetano_ entendit une espèce de gémissement; il appela _Antonio_ pour s'assurer d'où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu'il avait jeté à la mer; il le rassura en lui promettant qu'il ne lui sera pas fait de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d'en avoir été quitte pour la peur.

Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain, _Antonio_ et _Cayetano_ débarquaient les dix-neuf Lascars sur l'une des îles _Paracels_; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal.

Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d'_Illocos_; ils prirent en or et en argent ce qu'ils pouvaient porter sur eux, sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus.

A quelques milles, le brick, rempli d'eau, s'enfonçait dans l'abîme, disparaissait avec les richesses qu'il renfermait, et ne laissait plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et heureux de s'être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que leur procuraient les piastres et l'or dont ils s'étaient chargés en abandonnant le brick.

Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.

Mais la Providence n'avait point pardonné aux deux assassins.

Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés sur une des _Paracels_, et les conduisit à Canton.

Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit des recherches: le brick avait disparu, on n'en avait aucune nouvelle.

Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes si considérables, appelèrent l'attention de la police; ils furent mis en prison, et ne tardèrent point à faire un aveu complet de leur crime et à en raconter les détails.

Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta en outre que leurs têtes seraient exposées à l'entrée du port de Manille, pour servir d'exemple. Tous deux entendirent leur sentence de mort avec le même sang-froid que s'il se fût agi d'une légère correction; _Antonio_ fumait paisiblement sa cigarette, et _Cayetano_ mâchait du bétel.

Le jour suivant, j'allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi, sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain.

Ils me racontèrent eux-mêmes la manière dont ils s'étaient débarrassés des Anglais, et ils appuyèrent fortement sur le bonheur qu'ils avaient eu de se venger.

Je ne pus m'empêcher de leur demander si la mort ne les effrayait pas? «Que voulez-vous, me dit _Cayetano_, c'est notre sort, il faut bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?»

Le lendemain, la justice eut son cours; les deux têtes furent exposées comme le jugement l'ordonnait.

Un mois après, lorsque je me préparais à revenir en France, un soir, en passant près des fourches patibulaires, je décrochai la tête de _Cayetano_, et l'emportai chez moi. C'est de cette tête que j'ai fait don au musée d'anatomie du jardin des Plantes.

Tels étaient les hommes que j'allais avoir à gouverner.

CHAPITRE IX.

Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de San-Francisco.--Bandits. --Règlement.--Chasse aux buffles.

J'ai dit plus haut que j'avais témoigné le désir que l'on construisît une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux, mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à avoir un curé à _Jala-Jala_. A cet effet, je demandai à l'archevêque, monseigneur Hilarion, dont j'avais été le médecin et avec lequel j'étais lié d'amitié, qu'il me donnât un ecclésiastique que je connaissais, et qui était alors sans emploi.

J'eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination.

«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l'archevêque, est un homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.»

Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat, j'obtins enfin qu'il fût nommé curé à _Jala-Jala_.

Le père Miguel était d'origine japonaise et malaise. Il était jeune, fort, courageux, et très-capable de m'aider dans les circonstances difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s'il eût fallu se défendre contre des bandits.

Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire, les préventions de mon honorable ami l'archevêque, je le conservai tout le temps de mon séjour à _Jala-Jala_, et n'eus pas la moindre discussion avec lui.

Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'était de ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu'une fois l'an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention, et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de _Jala-Jala_!

Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire, et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!...

Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe les regrets de tous ses paroissiens!

Comme on le voit, j'étais au commencement de mon oeuvre de civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens l'influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles ils s'obligeaient envers moi.

Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les anciens du bourg et adoptées à l'unanimité, me paraissent assez curieuses pour les indiquer ici en abrégé.

On verra que les clauses de cette espèce de _charte constitutionnelle_ protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts:

«Les habitants de _Jala-Jala_, sans exception, sont gouvernés par leur chef, le _gobernadorcillo_.

«Celui-ci est élu tous les ans, selon l'usage, par les anciens et les _cabessas de barangay_.

«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties plaignantes ou l'accusé ne demandent à être jugés par le seigneur de _Jala-Jala_.

«Le _gobernadorcillo_ est chargé de l'administration du bourg.

«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur de _Jala-Jala_ et ses colons.

«Tout étranger qui viendra s'établir à _Jala-Jala_ jouira immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s'il n'appartient pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions municipales. C'est la seule exception que lui imposera la différence de religion.

«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur de _Jala-Jala_.

«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils seront cependant permis pendant trois jours dans l'année, savoir: le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur de _Jala-Jala_, et le jour de la fête de sa femme.

«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être renvoyés de l'habitation.

«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un salaire qui sera préalablement convenu à l'amiable.

«Tout père de famille est obligé d'avoir une maison d'une grandeur convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé, et planté d'arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant le payement au seigneur de _Jala-Jala_ d'une redevance annuelle d'une poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra, sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur.

«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher les terres qui lui conviennent dans les domaines de _Jala-Jala_, à la charge d'en obtenir par avance l'indication du seigneur. Pendant les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes, il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée.

«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires.

«Le seigneur de _Jala-Jala_ s'engage à fournir des buffles à tous ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour les charrois des bois de construction et des bois à brûler.

«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à son usage. Mais lorsqu'il le vendra à l'extérieur, le quart du produit de la vente sera alloué au seigneur, pour l'indemniser de la valeur du bois et du travail de ses buffles.

«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie.

«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de _Jala-Jala_; mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier au seigneur.

«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par escouades de quatre. Chaque escouade, à tour de rôle, sera tenue de servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que la nourriture.

«L'église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir avec propreté et l'orner de fleurs.

«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de l'habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront payées de ce travail par mesure, selon l'usage du pays.»

Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout de les graver dans leur mémoire.

Après avoir fait accepter les conventions que je viens d'indiquer, je remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens, et une plus grande facilité à les associer à mes travaux.

Anna m'aidait de tout son coeur et de toute son intelligence. Aucune fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle leur enseignait à aimer la vertu, qu'elle pratiquait si bien. Elle leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages.

Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus spécialement en rapport avec son caractère; et c'était pour répandre plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mère bienfaisante qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient divisés par escouades de quatre, et qu'à tour de rôle chaque escouade allait passer quinze jours au presbytère.

Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol et se formaient aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus.

Moi, je surveillais tout en général. Je m'occupais des travaux de culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pâturages.

J'étais aussi le médiateur des différends qui s'élevaient entre mes colons. Ils aimaient mieux s'adresser à moi qu'au _gobernadorcillo_; j'étais parvenu à prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir.

Une partie de mon temps, et ce n'était pas la moins occupée, se passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.

Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux, qui as laissé d'ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours présent à ma pensée! J'ai vieilli, mais mon coeur est toujours resté jeune pour se ressouvenir!...

Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C'était l'instant des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures fugitives, vous ne reviendrez plus!...

C'était l'heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets.

La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque chose à me communiquer.

Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'écoutais, en prenant le thé, toutes les demandes qui m'étaient faites, toutes les réclamations qui m'étaient adressées.

C'était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts.

Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises.

J'avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de mon pauvre _Bazilio_, et j'étais très-circonspect.

J'écoutais d'abord les témoins; mais je ne condamnais qu'après avoir entendu le coupable dire:

«--Que voulez-vous, maître, c'était ma destinée; je ne pouvais pas m'empêcher de faire ce que j'ai fait!...

«--Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis, veux-tu que ce soit le _gobernadorcillo_ ou moi qui te châtie?»

La réponse était toujours la même:

«--Tuez-moi, maître, disait l'Indien; mais ne me remettez pas aux mains d'un de mes semblables.»

J'infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait pour le coupable. C'était un motif que je saisissais toujours pour pardonner, ou faire remise d'une partie du châtiment. J'étais humain sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.