Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 7

Chapter 73,789 wordsPublic domain

Le _Pasig_ à Saint-Nicolas offre la nuit une délicieuse perspective: on y voit de grandes embarcations amenées à grand frais de Manille, sur lesquelles sont bâtis de véritables palais à plusieurs étages, terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu'au sommet.

Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière, et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant à la surface des flots: c'est Venise improvisée.

Dans ces palais, on joue, on fume de l'opium, on fait de la musique.

Le _pévété_, encens chinois, brûle partout et continuellement en l'honneur de saint Nicolas, que l'on invoque chaque matin, en jetant dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint Nicolas ne paraît pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles les fidèles se retirent jusqu'à l'année suivante.

Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.

Je naviguais paisiblement sur le _Pasig_, allant à la conquête de mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés.

Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes, mes châteaux en Espagne devaient s'envoler comme elle!...

Bientôt je me trouvai dans le lac de _Bay_. Ce lac, le plus grand de l'île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui viennent toutes se jeter dans cet immense réservoir. Il n'a d'issue à la mer que par le fleuve de _Pasig_. Ce fleuve, après avoir coulé entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac.

Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à l'embouchure des rivières [14].

Cette belle nappe d'eau, dont la plus grande profondeur est de 30 mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d'une admirable végétation. La plus grande de ces îles, celle de _Talim_, forme avec la terre de Luçon le détroit de _Quinabutasan_, et avec _Jala-Jala_, qui est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée _Rinconada_.

Les eaux de _Bay_ sont douces et potables. Cependant, avant de les boire, il faut qu'elles reposent quelques heures pour laisser précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu'elles tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d'estomac.

Ce fait est assez curieux pour l'expliquer. Lorsque le soleil est à l'horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où l'on se trouve, on ne peut impunément boire de l'eau puisée sur cette plage qu'après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande heure à l'ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac, le corps se couvre de gros boutons, et l'on est tourmenté pendant plusieurs heures par d'intolérables démangeaisons. Ce phénomène, particulier au lac de _Bay_, est sans nul doute produit par des millions d'insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet nuisible, ont le soin de s'enduire le corps avec de l'huile de coco.

Le lac de _Bay_ abonde en excellents poissons. Trois espèces seulement sont les mêmes qu'en Europe: le mulet, l'anguille et la crevette. Ces deux dernières sont d'une grosseur remarquable. Les anguilles de 15 à 20 kilogrammes sont très-communes, ainsi que les crevettes de la grosseur de nos langoustes, c'est-à-dire du poids d'un kilogramme à un kilogramme et demi.

Deux poissons de mer se sont acclimatés dans les eaux douces du lac: le _requin_ et la _scie_. Le premier est heureusement assez rare, mais le second est très-abondant.

On trouve aussi dans ce beau lac une espèce de tortue d'une forme différente de celle de mer et d'un goût plus agréable, une grande quantité d'excellents poissons qu'il serait trop long d'énumérer, et enfin de monstrueux _aligators_, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, ainsi que d'innombrables oiseaux aquatiques.

Enfin, j'arrivai à _Quinabutasan_. Ce mot est _tagal_, et signifie _qui est troué_.

Nous nous arrêtâmes pendant une heure dans la seule case indienne qu'il y eût dans l'endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas.

Cette case était habitée par un vieux pêcheur et sa femme, fort âgés. Cependant ils pourvoyaient encore à leurs besoins en pêchant. Plus tard, j'aurai occasion de parler du père _Relempago_ ou _la Foudre_, et de raconter son histoire.

Lorsque je fus au milieu de la nappe d'eau qui sépare _Talim_ de la presqu'île de _Jala-Jala_, j'aperçus le nouveau domaine que j'avais acquis si légèrement, et je pus juger d'un coup d'oeil de mon acquisition.

_Jala-Jala_ est une longue presqu'île qui s'étend du nord au sud, au milieu du lac de _Bay_.

Cette presqu'île est divisée, dans sa longueur, par une chaîne de montagnes qui vont en déclinant, pour ne plus former que des collines pendant l'espace de trois lieues.

Ces montagnes, d'un accès facile, ont en général un versant couvert de forêts, et l'autre de beaux pâturages, où croissent, à la hauteur d'un ou deux mètres, des graminées flexibles et onduleux, qui, sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu'elles sont agitées.

Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche végétation, puis vont se jeter dans le lac.

Ces pâturages font de _Jala-Jala_ le lieu le plus giboyeux de l'île. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules, les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes, les perroquets, enfin toutes les espèces d'oiseaux, y abondent.

Le lac est également peuplé d'oiseaux aquatiques, et particulièrement de canards.

Malgré son étendue, l'île ne produit pas d'animaux nuisibles et carnivores; on a seulement à craindre la civette, petit animal de la grosseur d'un chat, qui ne fait la chasse qu'aux oiseaux; et les singes, qui sortent par bandes des forêts et vont ravager les champs de cannes à sucre et de maïs.

Le lac, qui renferme d'excellents poissons, est moins favorisé que la terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d'une si grande dimension, qu'un seul de ces animaux divise, en peu d'instants, un cheval par morceaux et l'engloutit dans son vaste estomac. Les accidents qu'ils occasionnent sont fréquents et terribles, et j'ai vu plus d'un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai plus tard.

J'aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent les forêts de _Jala-Jala_; mais je suis chasseur et l'on m'excusera d'avoir commencé par le gibier.

A l'époque où je l'achetai, _Jala-Jala_ était habité par quelques Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient quelques coins de terre.

La nuit, ils faisaient sur le lac le métier de pirates et donnaient asile à tous les bandits des provinces environnantes.

A Manille, on m'avait peint cette contrée sous les couleurs les plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y séjourner longtemps sans devenir la victime des bandits.

Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de m'éloigner de mon projet, augmentaient mon désir de visiter ces hommes, qui vivaient presque à l'état sauvage.

Dès que j'eus acheté _Jala-Jala_, je me formai un plan de conduite ayant pour but de m'attacher les habitants les plus à craindre; je résolus de me faire l'ami des bandits, et pour cela je compris qu'il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant et sordide, mais bien comme un père.

Tout dépendait, pour l'exécution de mon entreprise, de la première impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes vassaux.

Lorsque j'eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac, vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J'étais accompagné de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d'un bon fusil à deux coups, d'une paire de pistolets, et d'un sabre.

J'avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour savoir quel était l'Indien auquel je devais m'adresser de préférence.

Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s'appelait en langue tagale _Mabutin-Tajo_, surnom que je traduirais en français par _le Brave-le-vaillant_.

C'était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples primitifs une qualité devant laquelle ils s'inclinent avec respect.

Ma conversation avec _Mabutin-Tajo_ ne fut pas longue; quelques paroles me suffirent pour m'attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à _Jala-Jala_.

Voici les termes dans lesquels je lui parlai:

«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de _Jala-Jala;_ je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je te ferai expier tous tes méfaits. J'ai besoin d'une garde; veux-tu me donner ta parole d'honneur de devenir honnête homme, et je te fais mon lieutenant?»

Après ces courtes paroles, _Alila_ (c'était le nom du bandit) resta un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques d'une profonde réflexion. J'attendis qu'il parlât; j'étais dans une certaine anxiété; qu'allait-il me répondre?

«Maître, me dit-il avec élan, en me présentant la main et mettant un genou à terre,

«Je vous serai fidèle jusqu'à la mort!»

J'étais heureux de sa réponse, mais je ne lui laissai pas voir mon contentement.

«Très-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j'ai confiance en toi, prends cette arme, et ne t'en sers que contre des ennemis.»

Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros caractères espagnols: _No me sacas sin rason ni me envainas sin honor_, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le fourreau sans honneur.»

Je traduisis cette légende en langage tagaloc; _Alila_ la trouva sublime, et jura de ne pas s'en écarter.

«Quand j'irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde.

«Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable de t'obéir comme sergent.»

Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis qui l'accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie.

Quelques mots semblables à ceux que j'avais dit à mon futur lieutenant exercèrent sur son camarade la même influence, et le déterminèrent à accepter le grade que je lui offrais.

Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases, et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de dix hommes d'effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser.

Je pris le commandement en qualité de capitaine.

Ainsi que l'on en peut juger, je menais les choses avec promptitude.

Le lendemain je réunis la population de la presqu'île, et, entouré de ma garde improvisée, je choisis l'emplacement où je voulais fonder un village, et le lieu où je voulais que l'on construisit mon habitation.

Je donnai l'ordre aux pères de famille de construire leurs cases sur un alignement que j'indiquai, et je chargeai mon lieutenant d'employer le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison.

Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de revenir bientôt.

Lorsque j'arrivai chez moi on était inquiet, car, n'ayant pas eu de mes nouvelles, on me croyait la proie des caïmans ou la victime des pirates.

Le récit de mon voyage, la description que je fis de _Jala-Jala_, loin d'éloigner ma femme de l'idée que j'avais conçue d'habiter ces contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre propriété et de s'y établir. C'était cependant un adieu qu'elle faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs!

J'allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme non avenue; il m'avait conservé toutes mes places. Cet acte de bonté me toucha; je le remerciai sincèrement, et lui dis que je ne plaisantais pas, que ma détermination était irrévocablement arrêtée, et qu'il pouvait disposer de mes emplois.

J'ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander toute la gendarmerie locale de la province de la _Lagune_, avec la faculté d'avoir une garde personnelle que je formerais moi-même.

Cette faveur me fut accordée à l'instant même, et peu de jours après je reçus ma commission.

Ce n'était point l'ambition qui m'avait suggéré l'idée de demander cette place importante, c'était la raison.

Mon but avait été de me créer une puissance à _Jala-Jala_, et de pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice de l'alcade, qui demeurait à dix lieues de mes domaines.

Voulant être commodément dans ma nouvelle résidence, je fis le plan de ma maison.

Cette maison se composait d'un premier étage avec cinq chambres à coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des chambres de bains.

Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les travaux de construction; j'emportai des armes et des uniformes pour ma garde, et je repartis.

A mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens.

Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes étaient déjà construites.

Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l'on tenait à m'être agréable.

Je mis tout de suite mes ouvriers à l'oeuvre, ordonnant que l'on défrichât les bois voisins; et bientôt je vis jeter, sous mes yeux, les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille.

Les travaux durèrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai continuellement de Manille à _Jala-Jala_, et de _Jala-Jala_ à Manille.

J'eus de la peine, mais j'en fus bien récompensé quand je vis un village sortir de terre.

Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j'avais indiqués; ils avaient réservé la place d'une église, et en attendant qu'elle fût élevée, on devait célébrer la messe dans le vestibule de ma maison.

Enfin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup ma femme, je pus lui annoncer que le castel de _Jala-Jala_ n'attendait plus que sa châtelaine.

Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientôt ne plus être séparés!

Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles; je frétai une embarcation pour transporter à _Jala-Jala_ ce qui m'était nécessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette fois, le 20 octobre 1825, avec l'intention de ne revenir à Manille que pour une absolue nécessité.

Notre voyage fut heureux.

A notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens, qui saluèrent avec des cris d'allégresse la bienvenue de la _reine de Jala-Jala_.

C'est ainsi qu'ils appelaient ma femme.

Nous consacrâmes les premiers jours de notre arrivée à notre installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et agréable; c'est ce que nous fîmes.

Aujourd'hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps d'indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de ma destinée.

Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés, au milieu d'une population bronzée et presque sauvage, et cependant je n'avais aucune crainte.

Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des gens de ma garde. Anna ne connaissait qu'une partie des dangers que nous courions, et sa confiance en moi était si grande qu'à mes côtés elle ignorait ce que c'était que la peur.

Lorsque je fus bien établi dans ma maison, j'entrepris un travail difficile et dangereux, celui de mettre de l'ordre parmi mes Indiens, et d'organiser mon bourg comme c'est l'usage aux Philippines.

CHAPITRE VIII.

Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractère des Indiens.

Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout à fait patriarcales.

Chaque bourg est érigé, pour ainsi dire, en petite république.

On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les affaires importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour, dépend du gouverneur des Philippines.

J'avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m'a toujours semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les Espagnols l'ont trouvé tout établi dans l'île de Luçon lors de leur conquête, et n'y ont apporté que quelques améliorations.

Je vais entrer ici dans quelques détails.

Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble et la classe populaire.

La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été _cabessas de barangay_, ce qui veut dire collecteurs des contributions; cette place est honorifique.

Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles.

Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes, une somme annuelle de _trois francs;_ cette taxe est la même pour le riche comme pour le pauvre.

A une certaine époque de l'année, douze des _cabessas de barangay_ sont électeurs.

Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg, et élisent, au scrutin, trois d'entre eux, dont les noms sont adressés au gouverneur des Philippines.

Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu'il veut, et lui confie, pendant une année, les fonctions de _gobernadorcillo_, ou petit gouverneur.

Pour se distinguer des autres Indiens, le _gobernadorcillo_ porte une baguette en rotin, à pomme d'or, avec laquelle il a le droit de frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes.

Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires, des juges de paix et des juges d'instruction.

Il veille au bon ordre, à la tranquillité publique; il juge sans appel les différends et les procès dont l'importance ne dépasse pas 16 piastres (ou 80 francs).

Les dimanches, après les offices, le _gobernadorcillo_ réunit à la maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour discuter et arrêter avec eux toutes les affaires administratives. C'est aussi le dimanche, en conseil, qu'il consulte les anciens pour tous les procès dans lesquels il ne se croit pas suffisamment éclairé. C'est alors un véritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans partialité.

Il instruit aussi les procès criminels de haute importance: seulement là s'arrête son pouvoir.

Les dossiers de ces procès sont envoyés par lui au gouverneur de la province, qui les remet, à son tour, à la cour royale de Manille.

La cour rend son arrêt, et l'alcade le fait exécuter.

Lors de l'élection du _gobernadorcillo_, les électeurs réunis choisissent toutes les autorités qui doivent lui être soumises.

Ces autorités sont: des _alguazils_, dont le nombre est proportionné à la population; deux _témoins_ ou _adjoints_, qui sont chargés de sanctionner tous les actes du _gobernadorcillo_, car sans leur sanction et leur présence ces actes seraient considérés comme nuls; un _jouès de palma_, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre; un vaccinateur, obligé d'avoir toujours du vaccin pour les enfants nouveau-nés; puis un maître d'école chargé de l'instruction publique; enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et l'entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde civique qui veille à la conservation du village: cette garde indique les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau de bois creux.

Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la désigne sous le nom de _casa réal_. C'est là que demeure le _gobernadorcillo_.

Il doit l'hospitalité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg, et cette hospitalité est semblable à celle des montagnards écossais: _elle se donne et ne se vend jamais_.

Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois, des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles nécessaires à sa nourriture.

Si même à son départ il réclame des chevaux et des guides pour continuer sa route, on les lui procure.

Quant au payement des vivres, afin d'éviter les abus si fréquents chez nous, dans chaque _casa réal_ on affiche sur une grande pancarte les prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc.

Dans n'importe quelle circonstance, le _gobernadorcillo_ ne peut rien exiger pour les peines qu'il se donne [15].

Telles étaient les mesures que je voulais adopter; ces mesures offraient, il est vrai, des avantages et des inconvénients.

Le plus grand, sans contredit, c'était de me mettre presque sous la dépendance du _gobernadorcillo_, auquel ses fonctions donnaient un certain droit; car j'étais son administré.

Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie de la province me mettait à l'abri des injustices que l'on eût pu commettre à mon égard.

Je savais fort bien qu'en dehors du service militaire, je ne pouvais infliger à mes hommes aucune punition sans l'intervention du _gobernadorcillo_; mais j'avais assez étudié le caractère indien pour comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice et une sévérité bien entendue.

Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter les peines et les dangers de toute espèce qu'il faudrait surmonter, je marchai droit vers le but que je m'étais tracé: le chemin était aride, hérissé d'écueils; j'y entrai avec courage, et j'arrivai à prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite, ils obéissaient à ma voix comme à celle d'un père.

Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lavater et Gall auraient été fort embarrassés, car la physionomie et la crânologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines.

La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et de mauvaises qualités. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs: «Ce sont de grands enfants qu'il faut traiter comme s'ils étaient petits.»

Le portrait moral d'un naturel des Philippines est vraiment curieux à tracer, et plus curieux à lire.

L'Indien tient à sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; il a en horreur la colère, qu'il compare à la démence, et il préfère l'ivresse, qu'il méprise cependant.

Pour se venger d'une injustice, il ne craint pas de se servir du poignard.

Ce qu'il supporte le moins, c'est l'injure, même lorsqu'elle est méritée.

Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet, il les reçoit sans se plaindre; mais une injure le révolte.

Il est brave, fataliste, généreux.

Le métier de bandit, qu'il exerce volontiers, lui plaît à cause de la vie d'émotion et de liberté qu'on y mène, et non parce qu'on peut s'enrichir en le faisant.

Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux qualités inhérentes l'une à l'autre.

Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de l'honneur des filles; peu leur importe si l'Indienne qu'ils épousent a commis des fautes avant son union.

Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une, et font des cadeaux aux parents de leur fiancée.

Le lâche est mal vu par eux, mais ils s'attachent volontiers à l'homme assez brave pour aller au-devant du danger.

Leur passion dominante, c'est le jeu.

Ils applaudissent aux combats d'animaux, surtout à celui des coqs.

Voilà succinctement un aperçu du caractère des hommes que j'avais à conduire.

Mon premier soin fut de me maîtriser.