Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 6
Dans la maison que j'occupais alors et que je quittai plus tard, le commandant de cavalerie Aguilar, qui m'avait remplacé, fut surpris, et périt percé de vingt coups de poignards.
Plusieurs années après cette époque, le gouvernement fut obligé de capituler avec ces bandits; et un jour on vit entrer dans Manille une vingtaine d'hommes, tous armés de carabines et de poignards.
Leur chef les conduisait; ils marchaient la tête haute, d'un air fier et assuré, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua, leur fit déposer leurs armes, et les envoya chez l'archevêque pour qu'il les exhortât.
L'archevêque, dans un discours profondément religieux, les invita à se repentir de leurs crimes, à devenir d'honnêtes citoyens, et à retourner dans leurs villages.
Ces hommes, qui s'étaient souillés du sang de leurs semblables, et qui avaient cherché dans le crime, ou, pour dire mieux, dans tous les crimes, l'or qu'ils convoitaient, écoutèrent religieusement le ministre de Dieu, changèrent complétement de conduite, et devinrent par suite de bons et paisibles cultivateurs.
Mais revenons à mon séjour à _Tierra-Alta_, à l'époque où les bandits n'étaient pas encore _convertis_, et auraient pu troubler ma douce quiétude et ma sécurité.
Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez lequel j'avais passé quelque temps après les ravages occasionnés par le choléra, et dont l'influence dans le pays m'était connue, je ne craignais nullement les bandits.
Cet Indien vivait à quelques lieues de _Tierra-Alta_, dans les montagnes de _Marigondon;_ il était venu me voir plusieurs fois, et m'avait dit à différentes reprises: «Ne craignez rien des bandits, señor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul suffira pour les empêcher de s'attaquer à vous, car ils auraient trop peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi.»
Ces paroles m'avaient tout à fait rassuré, et j'eus bientôt l'occasion de voir que l'Indien m'avait pris sous sa protection.
Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j'écris mes souvenirs, étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les cascades de _Tierra-Alta_, qu'ils aillent à l'endroit appelé _Ylang-Ylang;_ c'était près de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur.
A cet endroit la rivière, très-resserrée dans son lit, se précipite, d'un seul jet d'une hauteur de trente à quarante pieds, dans un énorme bassin d'où les eaux s'écoulent paisiblement pour aller à quelques pas de là former trois nouvelles chutes moins élevées, mais embrassant toute la largeur de la rivière, et formant trois nappes d'eau claire et transparente comme du cristal.
C'est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des hommes par la main puissante du Créateur; et j'ai eu bien souvent à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux que les hommes se fatiguent à élever et à inventer!
Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre pied à terre à _Ylang-Ylang_, quand tout à coup notre calèche fut entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne.
Le chef (ou du moins supposâmes-nous d'abord que c'était lui) dit à ses compagnons, sans s'occuper de nous et sans nous adresser la parole:
«Il faut tuer les chevaux!»
Je compris qu'il craignait que ses ennemis ne se servissent des chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne m'abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses, je lui dis: «N'aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole.»
Le chef porta la main à son salacot, et dit à ses camarades:
«S'il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas de mal aujourd'hui, et nous n'en ferons pas non plus à notre tour. Suivez-moi!»
Ils partirent au pas de course.
Un instant après je mis mes chevaux au galop dans une direction tout à fait opposée à celle où j'aurais pu rencontrer les soldats.
Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je tenais la parole que je leur avais donnée porta son fruit.
Non-seulement je vécus plusieurs mois en sécurité à _Tierra-Alta_, mais quelques années après, lorsque j'habitais _Jala-Jala_ et qu'en ma qualité de commandant de la gendarmerie territoriale de la province de la Lagune, j'étais l'ennemi naturel des bandits, je reçus le billet suivant:
«Monsieur,
«Défiez-vous de Pedro Tumbaga! Nous sommes invités par lui à nous rendre à votre habitation, et à vous attaquer par surprise; nous nous sommes souvenus du matin où nous vous avons parlé aux cascades, et de la sincérité de votre parole. Vous êtes un homme d'honneur. Si nous nous trouvons face à face avec vous, et qu'il le faille, nous vous combattrons, mais loyalement, et jamais après vous avoir tendu une embûche. Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez Pedro Tumbaga; c'est un lâche, capable de se cacher pour vous tirer un coup de fusil...»
On conviendra que j'avais affaire à des bandits bien honnêtes.
Je leur répondis:
«Vous êtes des braves. Je vous remercie de votre avis, mais je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je ne conçois pas que vous gardiez parmi vous un homme capable de se cacher pour tuer son ennemi; si j'avais un soldat comme lui, j'en aurais bientôt fait justice, et cela sans avoir recours aux tribunaux...»
Quinze jours après ma réponse, Tumbaga n'existait plus; la balle d'un bandit m'en avait débarrassé.
Je reviens à mon premier récit.
Lorsque je fus éloigné des bandits à _Ylang-Ylang_, j'arrêtai mes chevaux, et je pensai à Anna, car je craignais pour elle l'impression qu'avait produite la rencontre peu agréable que nous venions de faire.
Mais heureusement mes craintes étaient vaines, ma femme n'éprouvait aucune terreur; et lorsque je m'informai si elle avait eu peur, elle me répondit:
«Peur! ne suis-je pas avec toi?»
J'eus plus tard, dans bien des circonstances périlleuses, la preuve certaine qu'elle m'avait dit l'exacte vérité, car elle conserva toujours le même sang-froid.
Lorsque je jugeai qu'il n'y avait plus de danger, je revins sur mes pas et nous rentrâmes chez moi, satisfaits de la conduite des bandits envers nous, et trouvant dans cette conduite la certitude qu'ils ne nous voulaient point de mal.
Je remerciai mentalement mon ami l'Indien, car je ne doutais pas que je lui dusse la tranquillité dont nos turbulents voisins nous laissaient jouir.
L'époque fatale où ma femme devait ressentir une nouvelle crise approchait; bientôt elle allait éprouver une attaque de la terrible maladie causée par la révolte de Novalès.
J'avais espéré que l'air de la campagne, les bains, les distractions de tout genre guériraient ma pauvre malade; mon espoir fut déçu, et, comme le mois précédent, j'eus la douleur d'assister à toute une période de souffrances physiques et morales.
Je fus désespéré: je ne savais plus quel parti prendre; je me décidai cependant à rester à _Tierra-Alta_. Là, ma chère compagne était heureuse les jours où sa santé lui revenait; les autres jours, je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par tout ce que l'art et l'imagination peuvent inventer.
Enfin, à force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronnés d'un plein succès, et, à l'époque où le mal devait revenir, j'eus le bonheur de ne pas le voir paraître et la certitude d'une guérison définitive.
Dès lors j'éprouvai toute la joie que l'on ressent après avoir longtemps craint de perdre une personne tendrement aimée, quand on la voit revenir à la vie, et je me livrai sans crainte aux plaisirs multipliés qu'offrait _Tierra-Alta_.
J'aimais la chasse, et j'allais fort souvent dans les montagnes de _Marigondon_, chez mon ami l'Indien.
Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent dans ce pays, à tel point que l'on a à choisir entre quinze à vingt espèces de colombes, de poules et de canards sauvages, et qu'il m'est arrivé souvent d'en abattre cinq ou six d'un seul coup.
La chasse aux poules sauvages, espèce de faisans, m'amusait beaucoup.
Nous chassions dans de grandes plaines parsemées de petits bois, avec de bons et beaux chevaux dressés exprès; les chiens faisaient partir le gibier, nous étions armés de fouets, et nous tâchions de l'abattre d'un seul coup, ce qui n'était pas aussi difficile que l'on pourrait le croire.
Lorsqu'une compagnie de poules épouvantées partait d'un petit massif, nous mettions nos chevaux au galop, et c'était une véritable course au clocher que les gentlemen-riders eussent bien désiré faire.
Je chassais aussi le cerf à cheval et à la lance; cet exercice est très-amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents.
Voici comment: Les chevaux dont on se sert sont si bien dressés pour cette chasse, que dès qu'ils aperçoivent le cerf il n'est plus nécessaire ni même possible de les guider; ils le poursuivent de toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstacles qui se trouvent devant eux.
Le cavalier, qui porte à la main une lance dont la hampe a de deux à trois mètres, la tient en arrêt; et aussitôt qu'il se croit à portée de l'animal, il la jette contre lui.
S'il manque son coup, la lance va se ficher en terre; alors il faut une grande adresse pour éviter le bout opposé, qui souvent blesse le chasseur dans la poitrine, ou le cheval.
Je ne parle pas des chutes que l'on est exposé à faire en allant au grand galop dans des terrains inconnus et inégaux.
J'avais fait ces chasses lors de mon premier séjour chez l'Indien; et, bien que je m'en fusse tiré à mon honneur, je n'avais pu obtenir de lui qu'il me fit assister à une chasse bien plus dangereuse et que j'appellerai presque un combat: celle du buffle sauvage.
A chacune de mes questions, mon hôte me répondait:
«Cette chasse est trop à craindre, je ne veux pas vous exposer à un malheur.»
Il évitait même de me conduire dans une partie de la plaine qui avoisine les montagnes de _Marigondon_, et où se trouvent d'ordinaire les buffles sauvages.
CHAPITRE VI.
Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille.
Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce que je désirais si impatiemment; seulement, l'Indien voulut savoir si j'étais bon cavalier, si j'avais de l'adresse; et lorsqu'il fut rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée, escortés de neuf chasseurs et d'une petite meute.
Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n'étant pas assez habitués à se servir du fusil; dans d'autres parties elle se fait à l'aide des armes à feu, ainsi que j'aurai plus tard l'occasion de le raconter; mais, quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont également dangereux.
Pour l'un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l'autre, il faut être doué d'un grand sang-froid et posséder une bonne arme.
Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique, c'est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu'il l'aperçoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aiguës, il lui fait promptement expier sa témérité.
Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu'à la sienne. Il s'opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un lacet; il n'avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra que je restasse à cheval, libre de mes mouvements.
Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture.
Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas, mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour n'être pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre.
Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions était débusqué.
Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l'endroit où nous pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour se montrer; enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues, les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ cent cinquante pas de nous.
Ce buffle était d'un beau noir, ses cornes étaient d'une très-grande dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses ennemis...
Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens.
Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former un triangle.
L'animal choisit l'un d'eux, et fondit impétueusement sur lui.
Pendant ce temps, un autre, qu'il avait déjà dépassé, tourna bride et lança le lacet qu'il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit, et manqua son coup.
Le buffle changea de direction, et poursuivit l'imprudent qui venait de l'attaquer et qui revenait droit vers nous.
Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d'eux passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux que son camarade.
Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d'eux ne réussit.
Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces évolutions, ces fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d'ordre et de courage que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.
J'avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j'avais frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner le furieux animal lorsqu'il menace le picador.
Mais, cette fois, il n'y avait pas de comparaison possible à établir entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.
Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux, allez chasser le buffle dans les campagnes _Marigondon_!
Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers, un chasseur adroit couronna l'animal de son lacet.
Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s'arrêtant de temps en temps pour se débarrasser de l'obstacle qui le gênait dans sa course.
Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet avec la même vitesse et le même bonheur.
L'animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu'il faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa force, et le parti qu'il eût fait à celui d'entre nous qui se serait laissé surprendre.
Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer leur capture au milieu d'un petit bois dans un fourré, d'où nous eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir.
Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri d'admiration.
L'animal était vaincu, il n'y avait plus que quelques précautions de plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui.
Je fus fort étonné qu'on l'excitât de la voix et du geste, au point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou brisés?... Heureusement il n'y avait aucun danger.
Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d'agilité il avait fixé à un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient le buffle furieux.
Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée, et se retira.
Deux chasseurs s'approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l'animal; puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.
Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas les Indiens abattirent ses cornes, qui l'eussent si bien vengé s'il eût pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin qu'ils tressèrent en forme d'anneau.
Ainsi martyrisé, on l'attacha fortement derrière deux buffles domestiques, et on le conduisit jusqu'au prochain village.
Alors commença la curée.
On tua l'animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est aussi bonne que celle du boeuf.
J'avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle ne se font pas aussi facilement que s'était faite celle-là.
Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue par un accident, hélas! assez fréquent.
Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait du bois.
D'un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à terre. L'Indien s'était blotti auprès de sa monture tuée près de lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son redoutable ennemi; mais celui-ci, d'un second mouvement de tête, avait renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups qui l'eussent infailliblement tué s'ils l'eussent tout d'abord atteint.
Heureusement d'autres chasseurs détournèrent l'animal et le forcèrent à abandonner sa victime. Il était temps!
Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle lui avaient fait d'horribles blessures.
Nous parvînmes à arrêter le sang qu'il perdait à flots, et sur un brancard improvisé nous le transportâmes au village.
Ce ne fut qu'après de longs soins qu'il parvint à guérir; et mon ami l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistasse à une chasse aussi dangereuse.
Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir reparaître sa cruelle maladie.
J'avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments qu'offrait _Tierra-Alta_; les emplois que j'occupais à Manille réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.
Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma vie habituelle, c'est-à-dire visiter des malades du matin au soir et du soir au matin.
Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n'étais pas assez philosophe pour voir endurer, sans m'affliger, des souffrances que j'étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés et aimants.
En un mot, je n'agissais pas en médecin, car je n'envoyais de note à personne; on me payait quand et comme on voulait.
Je dois dire à la louange de l'humanité que j'ai peu souvent trouvé des oublieux.
Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de mener une vie somptueuse, d'avoir huit chevaux dans mon écurie, table ouverte à mes amis et aux étrangers.
Ce que mes amis appelèrent alors un _coup de tête_ me fit bientôt perdre tous ces avantages.
Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où je servais.
Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît [13], qui me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête et contrôler ma déclaration.
Naturellement il mit dans son rapport que je m'étais trompé, que la maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres.
Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu'il fût réformé, comme n'étant pas apte à faire son service; une commission de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j'avais raison, et cela à l'unanimité. Le soldat fut licencié.
Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne.
J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en admettant toutefois que c'en fût un, me parut spécieux. Comment admettre que l'innocent fût puni et que l'ignorant qui m'avait contredit et s'était trompé ne reçût aucun blâme.
Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j'ai vécu avec les Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit.
Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard, que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui donner ma démission des places importantes que j'occupais.
Il me reçut en souriant, et me dit qu'après un peu de réflexion je reviendrais sur mon idée.
Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j'allai au ministère des finances et j'achetai la propriété de _Jala-Jala_.
Mon parti était pris, ma résolution inébranlable.
Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir comme si j'étais entièrement libre. J'avais, au préalable, prévenu Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à _Jala-Jala?_
«Avec toi, je serai heureuse partout!»
Telle avait été sa réponse. J'étais donc le maître d'agir au gré de ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m'entraînait ma destinée.
C'est ce que je fis.
Je voulus aller visiter les terres que je venais d'acquérir.
CHAPITRE VII.
Jala-Jala.--Lac de Bay.--Légende chinoise. --Alila (Mabutin-Tajo).
Pour l'exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon cocher, homme dévoué, discret et courageux.
Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à _Lapindan_, petit village près du bourg de _Santa-Anna_, une petite pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans faire part de mon projet à mes amis, sans m'informer si le gouverneur m'avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines, respirant l'air vivifiant et pur de la liberté.
Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette légère, la jolie rivière de _Pasig_ qui sort du lac de _Bay_, et va se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.
Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de _San-Mateo_ à l'endroit où cette rivière se réunit au fleuve de _Pasig_.
Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la légende que je vais essayer de vous raconter.
A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et naviguait, soit sur la rivière de _Pasig_, soit sur celle de San-Mateo, aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation, et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l'eau, l'infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l'eussiez peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l'idée était bonne.
Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé, lui apparut, et d'un coup de baguette, comme eût pu le faire une fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le Chinois fut sauvé.
Ne croyez pas que la légende s'arrête là: les Chinois ne sont pas ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé, et de la reconnaissance.
Le Chinois échappé au sort cruel qui l'attendait voulut consacrer le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille, il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas.
Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans, à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient, au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient quinze jours.
Mais il arriva qu'un archevêque de Manille trouva que ce culte de la reconnaissance chinoise était du paganisme, et fit enlever le toit du presbytère et celui de la chapelle.
Ces mesures brutales n'eurent aucun résultat, si ce n'est de laisser l'eau du ciel pénétrer dans les bâtiments.
Mais pour le culte voué à saint Nicolas, il dura toujours, et dure encore. Peut-être est-ce bien parce qu'on a voulu l'interdire!
De nos jours, à l'époque où cette fête a lieu, c'est-à-dire vers le 6 novembre de chaque année, on peut jouir d'un coup d'oeil ravissant.