Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 31
Après trois jours on les retire de l'eau, on défait les paquets sur les lieux de la plantation, et on les livre aux planteurs. Ceux-ci les dépouillent en partie de leurs feuilles et en placent deux dans chaque fosse, de manière que tout le plant repose parfaitement dans toute sa longueur sur la terre. Si le fond de la fosse n'est pas de niveau, on ajoute un peu de terre, pour que tout le plant porte sur la terre.
Chaque plant doit avoir son extrémité opposée à celui placé dans la même fosse; ensuite on recouvre légèrement avec un peu de terre très-divisée.
Si la plantation était faite dans un temps de grande chaleur, et que la terre fût très-sèche, il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse, d'y jeter un litre et demi ou deux litres d'eau.
Lorsque la plantation est finie, l'on n'y touche plus jusqu'à ce que la mauvaise herbe commence à se montrer. Il faut alors avoir grand soin de la détruire au fur et à mesure qu'elle pousse, car sans cela elle étoufferait les jeunes cannes. Mais lorsque celles-ci se sont élevées de terre et qu'elles recouvrent tout le sol de leurs longues feuilles, il n'est plus nécessaire de faire de sarclage, ni aucun travail, jusqu'à la récolte.
C'est ordinairement dans le mois de mars, jusqu'à la fin de mai, et même au commencement de juin, que l'on fait les plantations selon la méthode que je viens de décrire.
Dix à douze mois après, la canne est bonne à récolter.
Aussitôt que l'on a coupé toutes celles qui recouvrent un des grands carrés qui forme une des divisions de la plantation, on nettoie avec grand soin toutes les allées qui l'entourent des herbes sèches et des feuilles de cannes qui s'y trouvent; et au moment de la journée où il y a le moins de vent on entoure le carré d'ouvriers avec des branches à la main, et l'on met le feu à l'amas de feuilles qui généralement recouvre le champ d'une épaisseur d'un pied et demi à deux pieds, et dans quelques minutes le feu a tout réduit en cendres.
La précaution que l'on prend de nettoyer les allées et de mettre des ouvriers avec des branches, est nécessaire pour éviter que le feu ne se communique aux autres parties du champ qui n'ont pas encore été récoltées.
Quelques jours après avoir brûlé les feuilles, on passe quelques traits de charrue près des souches, de manière à les dégarnir et rejeter la terre au milieu des rangs.
Cette première fois, le travail de la charrue offre des difficultés et doit se faire avec précaution; car une grande partie des racines des arbres qui ont été coupés pour être remplacés par la canne ne sont pas encore détruites, et le labour, par conséquent, ne se fait que très-difficilement. Si la difficulté était trop grande, il faudrait remplacer la charrue par la pioche, et dégarnir chaque pied en rejetant la terre au milieu des rangs.
Aussitôt que les premières pluies commencent, et que les mauvaises herbes poussent avec les cannes, il faut les détruire, partie avec la charrue, si c'est possible, et partie avec la pioche, si on ne peut pas se servir de la charrue. Cette opération de sarclage se fait ordinairement trois fois dans l'année; à la seconde, on bine légèrement les pieds des cannes, et à la troisième fois, on ajoute encore un peu de terre au pied. Mais cette opération de binage doit varier selon la fertilité du terrain et l'âge de la canne; plus la canne est jeune et le terrain fertile, moins il faut mettre de terre au pied. Je vais expliquer pourquoi:
La canne, à l'inverse des autres plantes, tend toujours à s'élever au-dessus de la terre; c'est-à-dire que si la première année vous l'avez plantée à six pouces au-dessous du sol, à la seconde année elle ne se trouve qu'à trois pouces, à la troisième à la superficie, et à la quatrième tout à fait au-dessus de la terre qui a servi de binage. Ainsi, plus on met de terre, et plus vite elle monte; et l'on perd alors quelques années de récolte.
Dans une terre fertile, il suffit de recouvrir légèrement le pied de la canne pour qu'elle pousse avec vigueur et produise bien; et alors on augmente le binage peu à peu, pour avoir de la même plantation le plus grand nombre de récoltes possible.
A la troisième année, généralement tous les troncs d'arbres et les racines sont détruits, et presque tout le travail peut se faire à la charrue. Seulement on se sert de la pioche pour le binage, qui alors doit être assez fort pour bien recouvrir le pied de la canne à une hauteur de dix à douze pouces.
Voilà à peu près tout ce qu'il est important d'observer pour une plantation par défrichement.
Cependant je dois ajouter une recommandation des plus importantes: c'est de ne jamais planter plus que l'on ne peut entretenir, et si l'on avait commis cette faute, abandonner plutôt une partie de la plantation pour soigner convenablement l'autre, que de mal entretenir le tout.
Culture a la charrue.
La culture de la canne à sucre à la charrue coûte moins que par défrichement; mais aussi elle produit un moins grand nombre d'années: deux récoltes, quelquefois trois, dans de très-bonnes terres.
Une des premières conditions est, vers les mois de novembre, décembre et janvier, de bien préparer la terre que l'on veut planter, de la rendre bien meuble en y passant au moins trois fois la charrue et deux fois la herse. Lorsque la terre est bien ameublie et bien labourée à la plus grande profondeur possible, on divise le champ par grands carrés de 80 à 100 mètres sur chaque face, entre lesquelles on laisse des allées de 3 et 4 mètres de large. Cette division est nécessaire pour faciliter l'incinération des feuilles à la récolte, comme il est dit pour les plantations par défrichement.
Lorsque le champ est divisé, on donne une troisième et dernière façon à la charrue. Cette dernière main-d'oeuvre est pour tracer les lignes où doit être placée la canne. Ces lignes sont distantes les unes des autres de quatre pieds à quatre pieds et demi; et comme ce dernier labour se donne en forme de sillon, c'est la division de chaque sillon qui forme les lignes où doivent se faire les trous pour recevoir les plants.
Lorsqu'on a terminé le labour, on entoure la plantation de palissades pour les préserver des animaux qui pourraient détruire les cannes, et on prépare le plant comme pour une plantation par défrichement. Ensuite, des ouvriers, avec des pioches, ouvrent sur les lignes des fosses comme pour une plantation par défrichement, et d'autres ouvriers qui les suivent par derrière y placent le plant, et le recouvrent légèrement de terre.
Si la plantation s'est faite dans un temps convenable, il n'est pas nécessaire d'arroser; mais si c'était au moment des sécheresses, il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse, d'y jeter un à deux litres d'eau. Ordinairement, c'est pendant la récolte que l'on fait les plantations, parce qu'alors on se sert pour plant des extrémités des cannes qui ont été récoltées; mais cette époque est celle des plus grandes sécheresses, l'eau est alors indispensable. C'est généralement une main-d'oeuvre longue et coûteuse de transporter aux champs des milliers de litres d'eau: pour l'éviter, et pour éviter également trop de main-d'oeuvre de sarclage, il faut avoir un champ de cannes destiné à la plantation, et qui doit exclusivement servir de pépinière pour le plant.
On fait la plantation au mois de décembre ou de janvier, avant de commencer la récolte, à l'époque où il n'y a plus de grandes pluies, mais où la terre est encore très-humide. Alors le plant pousse vigoureusement, et la canne est déjà grande lorsque les premières pluies commencent à tomber. Un sarclage ou deux suffisent pour détruire les plantes parasites, qui ne commencent à pousser qu'aux premières pluies.
Soit enfin que la plantation ait été faite pendant la sécheresse, ou à l'époque où la terre conserve encore de l'humidité, la culture pendant sa croissance est la même. Aussitôt les premières pluies, dès que la mauvaise herbe commence à pousser, il faut passer entre chaque rang la charrue, en ayant soin de conserver le sillon au milieu du rang, et de garnir toujours un peu les pieds des cannes. Après une façon de charrue, il est presque indispensable de sarcler avec la main et la pioche autour de chaque pied, pour détruire les mauvaises herbes que la charrue ne peut pas atteindre.
Ordinairement, pendant le temps que la canne met à pousser et à acquérir une hauteur assez grande pour que l'herbe ne pousse plus, il faut passer trois fois la charrue et sarcler trois fois.
La récolte se fait comme pour les plantations par défrichement.
Dès que les cannes d'un carré ont été coupées, il faut brûler les feuilles, et autant que possible passer immédiatement la charrue entre chaque rang, en rejetant la terre au milieu. Je dis le plus tôt possible passer la charrue, parce qu'au moment où on vient de brûler les feuilles la terre est très-humide, et le labourage se fait facilement. Si l'on attend quelques jours, le soleil, ardent à l'époque de la récolte, sèche la terre, et rend le labour moins facile et moins avantageux pour la repousse.
La canne plantée de cette manière produit, dans de bonnes terres, deux et trois récoltes.
Récolte.
La récolte de la canne se fait, aux Philippines, depuis janvier jusqu'à la fin de mai, époque des grandes chaleurs. Si cette récolte peut se terminer en deux mois, il serait préférable de la commencer dans le mois de mars, pour la terminer vers la mi-mai. C'est pendant ces deux mois que la canne produit un jus plus riche et plus chargé de sucre; c'est aussi l'époque où les pluies ne sont pas à craindre. Mais lorsque l'on a une grande plantation, et pas de moyens en bras et en machines pour la terminer en deux mois, c'est en janvier qu'il faut commencer, pour la terminer à la fin de mai, époque où commencent les grandes pluies.
Les ouvriers sont divisés en quatre escouades: deux pour le champ; une de coupeurs, l'autre de charretiers ou conducteurs de la canne à l'usine.
Pour l'usine, deux escouades: celle qui s'occupe de moudre la canne, et celle qui cuit le sucre.
Récolter avec économie dépend d'un bon moulin et de la distribution que l'on fait des ouvriers. Le moulin est l'âme du travail, c'est de sa bonne direction que dépend le bon emploi des ouvriers et l'utile concours de leur temps.
Si le moulin marche bien, avec de bons ouvriers bien choisis, ceux qui cuisent n'ont pas un instant à perdre, car ils sont obligés de cuire tout le jus que le moulin leur envoie. Si le moulin moud beaucoup de cannes, les coupeurs sont obligés d'accélérer leur travail, et ceux qui les transportent, de les conduire rapidement. C'est donc une précaution essentielle que d'avoir un bon moulin, et de bons ouvriers pour le conduire.
Deux jours avant de commencer à moudre, on fait couper autant de cannes que possible, que l'on fait transporter au moulin. Cette précaution est pour avoir à l'avance une provision, et être à l'abri de l'inconvénient de voir le moulin manquer d'aliment; car dans ce cas tout le travail est arrêté, et une partie des ouvriers reste inoccupée.
On doit recommander aux coupeurs de couper la canne aussi bas que possible, c'est-à-dire au ras de la terre; car toute la partie que l'on laisserait au-dessus de la terre serait autant de perdu, et un embarras pour la culture.
Je n'entrerai dans aucun détail sur la cuisson du sucre. Depuis quelques années on a apporté de si grandes améliorations dans les appareils pour la cuisson, qu'il serait impossible, dans une simple relation, de décrire ces nouveaux appareils et la manière de s'en servir.
Aux Philippines, la dernière amélioration qui a été faite a été de copier ce que l'on faisait, et peut-être ce que l'on fait encore, à Bourbon.
C'est une batterie composée ordinairement de cinq ou six chaudières qui vont en diminuant de dimension, depuis la première où se fait la défécation, jusqu'à celle de cuisson. Chaque opération ne dure que quarante-cinq minutes; c'est-à-dire que, dès l'instant que la batterie est bien en train, chaque quarante-cinq minutes on retire ce qui a été déféqué, à peu près 135 à 150 livres de sucre. Ce qui est seul difficile, c'est la défécation et le point de cuisson; la pratique seule peut apprendre lorsqu'on a mis une assez grande quantité de chaux pour que le jus soit bien déféqué, et la pratique seule aussi peut apprendre lorsque le sucre est cuit à point.
EXPLICATION DES FIGURES.
Fig. A. _Charrue indienne_.
Elle est extrêmement simple; elle se compose de quatre morceaux de bois (1, 2, 3, 4) que le laboureur le plus maladroit peut confectionner lui-même; d'une oreille, et d'un soc en fonte (5 et 6) qui, aux Philippines, se vend 2 fr. 50 c.
La légèreté et la simplicité de cette charrue en facilite l'emploi pour toute espèce de culture; et dans les plantations divisées par lignes, comme celles des tabacs, maïs, cannes à sucre, etc., on s'en sert avec avantage, non-seulement pour le sarclage, mais aussi pour donner, entre chaque rang, un labour qui profite à la plantation, et qui est moins coûteux et moins long qu'un simple sarclage à la pioche.
Fig. B. _Joug pour l'attelage du buffle_.
Fig. C. _Guiligan_, espèce de moulin à bras pour séparer le riz de son enveloppe.
1 et 2 représentent deux cônes tronqués, faits avec des bambous tressés en forme de panier. Chaque cône est séparé, vers le milieu, par une cloison aussi en bambou; et le vide du côté du sommet est rempli d'argile bien battue. Dans cette argile sont enfoncées de petites planchettes en bois de palmier, de la largeur du doigt, d'une épaisseur d'un centimètre et d'une longueur de dix; elles sont placées de manière à se toucher presque, et par rayons représentant une meule qui vient d'être nouvellement piquée. Ces deux cônes ainsi préparés sont superposés par leur sommet: le supérieur, au moyen d'une manivelle, tourne sur l'inférieur, et le riz, qui passe entre les deux meules, est légèrement broyé, et n'a plus besoin que de quelques coups de pilon pour être parfaitement décortiqué et d'un beau blanc.
Fig. D. _Luçon_, mortier en bois, dont l'île de Luçon tire son nom, parce qu'il se trouve dans toutes les cases indiennes pour piler journellement le riz.
Fig. E. _Lilit_, ou faucille indienne.
Avec le croc on saisit le riz qui, réuni dans l'angle, facilite d'en prendre une bonne poignée de la main gauche; on pousse alors le croc en avant, en faisant faire un petit mouvement à la main, qui le dégage, et, par le même mouvement, la lame d'acier se trouve appliquée contre la paille; on tire vers soi, et toute la poignée que l'on tenait de la main gauche est coupée d'un seul coup.
Fig. F. _Peigne_, instrument qui sert, après un premier labour à la charrue, à réduire la terre en boue et à niveler le terrain:
1 représente un morceau de bois rond que tient des deux mains le laboureur.
2. Long morceau de fer armé de fortes et longues dents.
Les traits où le buffle est attelé sont figurés aux deux extrémités de ce fer.
§ XXII.--Industrie.
L'industrie, à Manille, commence à sortir de ses langes; elle est généralement exercée par les Indiens et par les Chinois. On trouve parmi eux tous les corps de métiers nécessaires à la vie habituelle, tels que tailleurs, cordonniers, ébénistes, charpentiers, forgerons, maçons, etc., etc.
Depuis quelques années, on commence à introduire quelques machines à vapeur; une de ces machines fait marcher une scierie mécanique située dans les faubourgs. Il en est d'autres, dans les provinces, employées aux grandes sucreries, comme à l'habitation de _Calatagan_. Cette belle propriété appartient à don Mariano Roxas, homme éclairé, plein d'instruction, qui, depuis plusieurs années, voyage utilement en Europe pour étudier et envoyer aux Philippines, sa patrie, tout ce qui peut y faire avancer l'industrie. Le progrès ne tarderait pas à prendre un développement considérable, si l'Espagne possédait dans cette belle colonie quelques hommes de la capacité et de la persévérance de celui que je viens de nommer.
Plusieurs bateaux à vapeur naviguent sur les lacs et les rivières, et dans la mer des _Bisayas_, où ils rendent d'immenses services au commerce contre la piraterie des Malais. Ces redoutables pirates ne peuvent plus lutter de vitesse contre la vapeur, avec leurs _pancos_ armés de deux ou trois rangs de rames, comme les anciennes galères, tandis qu'ils échappaient facilement aux poursuites des bâtiments à voiles.
L'industrie la plus considérable à Manille, celle qui occupe le plus de bras, est sans contredit la fabrication des cigares et des cigarettes. Le gouvernement a pris possession de la régie des tabacs, et il emploie continuellement de 15 à 20,000 ouvriers des deux sexes. Le commerce de Manille exporte des cigares pour des sommes considérables dans l'Inde, l'Australie et l'Europe.
Après la fabrication des cigares viennent les grandes usines où sont terrés les sucres exportés à l'étranger. Don Mariano Roxas possède un des plus beaux établissements de ce genre; il y a ajouté une distillerie où les appareils de Derosne et Cail produisent journellement des quantités considérables d'excellent rhum. Par suite d'un accord avec le gouvernement, le même M. Roxas a établi, il y a peu de temps, vingt-cinq appareils sur divers points de l'archipel, pour fournir à la régie des boissons les vins de _Nipa_, qui lui sont nécessaires [61].
De jolies calèches, des voitures de luxe se fabriquent également à Manille.
Il y a dans les environs plusieurs grandes briqueteries et fabriques de poterie, ainsi que des corderies où se confectionnent, en _abaca_, tous les cordages nécessaires à la navigation.
Presque tous les cuirs employés aux Philippines sont tannés et préparés à Manille. Les Indiens ont un art particulier pour préparer les peaux de tous les animaux quelconques: dans vingt-quatre heures ils tannent une peau de boeuf ou de buffle, et la mettent en état d'être employée dans l'industrie.
L'orfèvrerie et la bijouterie sont des branches d'industrie qui laissent peu à désirer aux Philippines: des femmes fabriquent des chaînes en or qui sont de véritables chefs-d'oeuvre de ciselure.
Manille et les provinces fournissent une grande quantité d'étoffes en soie, en coton et en _abaca_, remarquables pour leur solidité, leur finesse et la modicité de leur prix.
Les batistes, fabriquées avec les filaments que l'on retire des feuilles de l'_anana_, sont d'une régularité et d'une finesse auxquelles ne peuvent être comparés aucun de nos tissus d'Europe. Cette fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps: la feuille de l'_anana_ n'a pas plus de deux pieds de longueur; l'ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous de la même grosseur, les unit au moyen d'un noeud artistement fait, puis les place sur le métier situé sous une tente dans une chambre soigneusement fermée, précaution nécessaire afin que l'air ne puisse pas casser les fils. Lorsque la toile est tissée, les milliers de noeuds qui réunissaient les fils ont disparu, et l'étoffe, légère, diaphane, est d'une régularité parfaite.
Il se fabrique aussi une grande quantité de chapeaux de paille et de jolis étuis à cigares, qui sont généralement faits dans les provinces. On ne s'imagine pas la patience et l'adresse dont il faut que les Indiens soient doués, pour la confection de ces deux objets, surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d'une si grande finesse, qu'on en expédie en Europe dans une lettre. Les chapeaux, comme les boîtes à cigares, sont faits avec de gros rotins dont la première couche est enlevée, divisée et taillée en petits filaments de la finesse qu'exige l'objet que l'on veut fabriquer.
Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du _pandanus_, de charmantes nattes sur lesquelles s'harmonisent mille brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes colorantes recueillies dans les champs.
Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands sacs. Ils servent à contenir et à expédier en Europe toutes les denrées coloniales, et il s'en fait un important commerce.
On construit à Cavite et à Manille des embarcations de toutes les dimensions: des chaloupes, des trois-mâts, des jonques chinoises et des frégates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie, sur les rivières et les lacs.
Enfin, dans quelques villages, les habitants s'occupent presque exclusivement de l'éducation des canards pour faire le commerce des oeufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l'oeuvre de l'incubation. Cette industrie singulière, que j'ai étudiée avec soin, me semble mériter une petite description:
Les habitants du bourg de _Payteros_, situé à l'entrée du lac, sur un des bras du _Pasig_, se livrent particulièrement à l'éducation des canards. Chaque propriétaire a un troupeau de 800 à 1,000 canes, qui lui produisent chaque jour 800 à 1,000 oeufs, un par cane. Cette grande fécondité est due à la nourriture qu'on leur donne.
Un seul Indien est chargé de pourvoir à la subsistance de tout le troupeau. Il pêche tous les jours, dans le lac, une grande quantité de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivière, dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de limite à son troupeau, et empêchent ses canards de se mêler à ceux des voisins. Les canes vont au fond de l'eau chercher leur pâture; et le soir, au premier son de cloche de l'_Angélus_, on les voit sortir elles-mêmes de l'eau et se retirer dans une petite cabane, pour y pondre les oeufs et y passer la nuit.
Après trois ans, la stérilité succède à cette grande fécondité, et il faut alors renouveler complétement le troupeau. Ce n'est pas l'opération la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les fours des Égyptiens pour l'éclosion des oeufs. Cependant la méthode des Indiens est toute différente; elle est de leur invention, comme on va pouvoir en juger.
Quelques Indiens ont pour unique profession de faire éclore des oeufs; c'est un métier qu'ils apprennent, comme ils apprendraient celui de menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs.
Près de la maison de celui qui a réclamé les soins d'un couveur, dans un lieu choisi, bien abrité du vent et exposé toute la journée au soleil, le couveur fait construire une petite cabane en paille, de la forme d'une ruche; il n'y laisse qu'une petite ouverture, celle absolument nécessaire pour s'introduire dans la ruche.
On lui confie mille oeufs, maximum qu'il puisse faire éclore en une seule couvée, de mauvais chiffons et de la balle de riz séchée au four. Il sépare ses oeufs de dix en dix, les renferme par dix dans un chiffon avec une certaine quantité de balles. Après cette première opération, il place une forte couche de balle au fond d'une caisse en bois de cinq à six pieds de longueur sur trois de largeur, ensuite une couche d'oeufs; et il continue en alternant, jusqu'à ce qu'il ait logé les cent petits paquets. Il termine par une épaisse couche de balle et une couverture.
Cette caisse doit lui servir de lit et la cabane de prison, pendant tout le temps nécessaire à l'incubation.
On introduit tous les jours par l'ouverture, que l'on referme ensuite avec soin, les aliments qui lui sont nécessaires.
Chaque trois ou quatre jours, il change ses oeufs de place; il met en dessus ceux qui étaient en dessous.
Le dix-huitième ou le dix-neuvième jour, lorsqu'il croit que l'incubation est à son dernier période, il pratique une petite ouverture à sa cabane pour y laisser pénétrer un rayon de lumière; il y présente quelques oeufs, les examine, et juge, au plus ou moins de transparence, et à des signes que ceux qui exercent cette industrie connaissent seuls, si l'incubation est complète.