Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 30

Chapter 303,862 wordsPublic domain

Cependant cette culture est celle qui présente le plus d'éventualités. Quelques jours de mauvais temps et de vent détruisent souvent toute la récolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles dévorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu'elles laissent ne suffit pas pour payer les frais de manipulation.

Mais si la saison a été favorable, s'il n'arrive pas d'accidents, si la fabrication se fait avec intelligence, le prix élevé de l'indigo indemnise largement le cultivateur.

Pour la culture, aussitôt après l'hivernage, avant la saison des grandes chaleurs et lorsque l'on n'a pas à craindre de fortes pluies, on prépare les terres par deux ou trois bons labours à la charrue et plusieurs hersages, jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement ameublies, et on sème à la volée.

La plante sort de terre le troisième ou le quatrième jour. Elle pousse tant qu'elle trouve un peu d'humidité; mais les sécheresses la font demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur durée. Aussitôt que les premières pluies arrivent au commencement de la mousson d'ouest, elle s'élève avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes; c'est alors qu'il faut faire successivement un, deux, et parfois trois sarclages.

Deux mois et demi après les premières pluies, les plantes ont acquis toute leur hauteur, et l'on reconnaît qu'elles sont bonnes à récolter lorsque la feuille est épaisse, recouverte d'un velouté blanchâtre, et qu'elle est cassante à la moindre pression.

La maturité arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet, au milieu de la saison des pluies.

A cette époque, on a déjà préparé tout ce qui est nécessaire pour la fabrication, afin de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas donner aux plantes le temps de se dégarnir d'une partie de leurs feuilles, ce qui arriverait si on ajournait la récolte.

Des préparatifs plus ou moins considérables sont nécessaires, selon l'importance de la récolte. Ils consistent en plusieurs _batteries_.

Chacune d'elles est ainsi composée:

Deux grandes cuves d'un diamètre de 2 mètres 70 centimètres à 2 mètres 80 centimètres, et de 3 mètres de profondeur. L'une sert pour la fermentation, et l'autre pour le battage. Cette dernière doit être un peu plus petite que la première.

Elles sont toutes deux placées sur le bord d'un ruisseau ou d'une rivière, pour la facilité de l'eau. Celle destinée à la fermentation doit être placée sur un plan assez élevé pour qu'au moyen de robinets établis longitudinalement, toute l'eau qu'elle contient puisse être transvasée dans la cuve du battage.

Un ou deux seaux sont placés à l'extrémité de balanciers, avec des poids à l'autre extrémité. Ces balanciers, fixés sur des fourches, s'élèvent à quelques mètres au-dessus de la cuve de fermentation.

Cet appareil à puiser est en tout semblable à celui que l'on voit sur les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contrées méridionales:

Deux longs bambous, armés à l'extrémité d'une petite planchette de 12 à 15 centimètres de longueur sur 5 à 6 centimètres de largeur, que l'on nomme _battoirs_;

Enfin sous un hangar, à une petite distance des _batteries_, une petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une petite presse et de grandes claies pour la dessiccation.

Tout étant ainsi disposé, on commence la récolte.

Dans la première journée, on coupe assez de plantes pour avoir toujours un jour d'avance.

La plante est coupée à ras du sol avec l'espèce de coutelas que l'Indien a toujours au côté, et qu'il nomme _bolo_.

Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne quelquefois successivement deux ou trois récoltes dans la même année.

Chaque _batterie_ est conduite par deux Indiens, l'un pour remplir la cuve de plantes, l'autre pour la remplir d'eau, et tous deux pour exécuter le battage.

De grand matin, la cuve de fermentation est chargée de toute la quantité de plantes qu'elle peut contenir.

On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui viennent se fixer à de petits tasseaux ménagés dans les douilles. Sans cette précaution, elles surnageraient.

Lorsque cette cuve est pleine d'eau et de plantes, on l'abandonne à la fermentation, qui s'opère ordinairement en vingt ou vingt-quatre heures, selon la température.

Quand la fermentation est arrivée à son plus haut degré, ce qui a lieu le lendemain matin, on enlève les plantes de la cuve, en ayant soin de bien les secouer pour qu'il n'y reste pas d'eau.

Lorsqu'il n'y reste plus que le _liquide, qui est alors d'un vert émeraude_, on divise dans un seau d'eau une certaine quantité de chaux vive, que l'on verse avec soin dans la cuve de fermentation, sans remuer le liquide qu'elle contient.

L'Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve, et fait quelques mouvements pour que la chaux se répande partout.

Il juge alors s'il en a mis assez par la couleur, qui change subitement de nuance. De _vert émeraude_, le liquide devient _vert foncé_, et paraît contenir une grande quantité de petits grumeaux, qui ne sont autre chose que l'indigo encore en dissolution.

La quantité de chaux nécessaire ne peut être appréciée que par un homme expérimenté.

De cette quantité dépend exclusivement la qualité que l'on veut obtenir, ainsi que les diverses nuances.

Après que la chaux a été mise dans le liquide, on laisse reposer pendant quelques minutes, pendant lesquelles se précipitent au fond de la cuve toutes les parties étrangères à l'indigo, qui, encore à l'état de solubilité dans l'eau, y reste en suspens.

Après quelques minutes écoulées, on ouvre, les uns après les autres, les robinets superposés sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide s'écoule dans la cuve du battage.

On travaille ensuite à remplir la cuve de nouvelles plantes, après toutefois l'avoir débarrassée du dépôt de chaux et de terre qui est resté au fond.

Dans l'après-midi on procède au _battage_.

Les deux Indiens, armés de leurs _battoirs_, agitent avec force le liquide en le ramenant du fond à la surface, pour le mettre en contact avec l'air, qui le rend insoluble dans l'eau.

Lorsqu'il a pris une belle _couleur bleue_, l'opération est terminée.

Trois ou quatre heures après, tout l'indigo contenu dans le liquide s'est déposé au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets superposés, pour laisser écouler l'eau au dehors.

Cette eau ne contient plus aucune partie colorante.

Chacune de ces opérations produit en moyenne 3 kilog. d'indigo.

Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont récoltés, on les retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup plus petite placée près des couloirs.

Dans cette dernière on laisse encore déposer, et on décante le plus possible avec un siphon.

Enfin, lorsqu'on ne peut plus en retirer de l'eau, et lorsque l'indigo est déjà comme une espèce de boue, on le place dans des couloirs, où il finit de s'égoutter.

Ensuite on le met sous la presse, d'où on le retire comme un gros gâteau que l'on divise au moyen d'un fil d'archal en petits carrés, que l'on place sur les séchoirs. Cette dessiccation, pour être complète, se fait souvent attendre plus d'un mois, selon l'état de la température.

Lorsque l'indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses pour le livrer au commerce.

Cette manière de faire la récolte est celle qui est usitée partout aux Philippines.

Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification dont j'ai été le premier auteur, et qui réduit de beaucoup les frais de manipulation.

Cette modification consiste à remplacer les cuves pour la fermentation par un grand bassin en maçonnerie, disposé de manière à recevoir naturellement l'eau nécessaire pour le remplir dans l'espace d'une heure. A une distance de 50 à 60 mètres sur un plan au-dessous du niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves nécessaires pour recevoir tout son contenu.

Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup le travail, et apporte une grande économie de main-d'oeuvre.

D'abord il se remplit sans qu'il soit nécessaire de puiser de l'eau à force de bras, et on évite de monter les plantes à une hauteur de 4 à 5 mètres.

L'Indien qui transporte la récolte à la fabrique arrive avec une petite charrette sans roues sur le bord du réservoir, et là, sans difficulté, il la décharge dans le réservoir même.

Les cuves pour le battage sont placées à une distance de 50 à 60 mètres sur une même ligne.

La première communique au réservoir par des bambous divisés en deux et formant une espèce de dalle; ensuite chaque cuve communique l'une avec l'autre par le même moyen. Le liquide se rend à la première cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu'il parcourt, le contact de l'air.

Lorsque la première cuve est pleine, elle déverse par un robinet son trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu'à la dernière.

Tout ce mouvement que reçoit le liquide est un véritable battage qui se complète avec peu de travail, et les deux tiers de moins d'ouvriers que dans le système des cuves de fermentation.

Les diverses autres cultures aux Philippines présentent si peu de différence avec celles des mêmes produits pratiquées dans d'autres pays, que je crois inutile de les décrire ici.

§ XIV.--Culture du tabac.

Après le riz, le tabac est le produit qui donne, pécuniairement parlant, les plus grands résultats, bien qu'il soit mis en régie et ne puisse être vendu qu'au gouvernement.

C'est dans les provinces de _Nueva-Ecija_ et de _Cagayan_ que l'on cultive la plus grande quantité de tabac.

Cette culture diffère sans doute bien peu de celle mise en pratique dans tous les pays du monde: elle consiste à faire de grands semis qui sont ensuite transplantés dans des terres bien ameublies par plusieurs labours à la charrue et à la herse. On repique les jeunes plantes par lignes distantes de 1 mètre 50 centimètres les unes des autres, et sur la longueur on laisse 1 mètre d'intervalle entre chaque plant.

Pendant les deux mois qui s'écoulent après la plantation, il est indispensable de donner quatre labours avec la charrue entre chaque rang, et après chaque labour, tous les quinze jours, détruire à la main, ou mieux avec la pioche, les herbes qui n'ont pu être atteintes avec la charrue.

Les quatre labours doivent être pratiqués de manière à former alternativement un sillon au milieu de chaque ligne et sur les côtés; et par conséquent, au dernier labour, la terre recouvre les plantes jusqu'aux premières feuilles, et il reste une rigole au milieu pour l'écoulement des eaux.

Aussitôt que chaque plant a acquis une hauteur suffisante, on l'étête pour obliger la sève à se porter vers les feuilles; et quelques semaines après on fait la récolte.

Récolte.

Cette récolte consiste à arracher du tronc les feuilles, et à les diviser en trois classes selon leur grandeur, et ensuite à les réunir par 50 ou 100, en les traversant vers le pied avec une petite baguette de bambou, de manière à en former des espèces de brochettes que l'on suspend dans de vastes hangars où le soleil ne doit pas pénétrer, mais où l'air circule librement. On les laisse dans ce hangar jusqu'à ce que la dessiccation soit parfaite; elle se fait plus ou moins attendre, selon la température. Lorsqu'elle est terminée, chaque qualité est réunie par ballots de 25 livres, et ensuite livrée dans cet état à la régie.

La culture du tabac est l'une des plus importantes de la colonie.

Le gouvernement espagnol a mis ce produit en régie, et il emploie dans ses deux manufactures de _Binondoc_ et de _Cavite_ 15 à 20,000 ouvriers, hommes et femmes, occupés à la fabrication des cigares et des cigarettes. Cette grande quantité d'ouvriers ne suffit pas à fournir aux besoins de l'exportation et à ceux de la population.

Les seuls produits de la régie des tabacs suffisent et au delà pour couvrir toutes les dépenses du gouvernement colonial.

§ XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie végétale).

L'_abaca_ se cultive exclusivement sur les versants des montagnes. Il pousse vigoureusement dans les terres volcaniques, et s'y reproduit indéfiniment.

La graine, que chaque plante donne abondamment, n'est point employée pour sa reproduction; si l'on s'en servait, il faudrait attendre trop longtemps pour obtenir une première récolte: c'est le pied même d'un vieux plant, préalablement divisé en autant de morceaux que l'on aperçoit d'indices d'où doivent sortir de nouvelles pousses, qui sert à former une nouvelle plantation.

Pendant la saison des sécheresses on prépare le terrain, on coupe toutes les broussailles et les jeunes arbres; on conserve seulement les plus élevés, pour donner de l'ombre. Les deux premières années, lorsque le sol est bien nettoyé, on trace des lignes transversales à la montagne, espacées de 3 mètres 1/2 les unes des autres. On ouvre, avec une pioche, des trous de 10 à 15 centimètres de profondeur, et d'un diamètre à peu près égal. Aux premières pluies on place un morceau dans chaque trou, et on le recouvre de terre.

Les deux premières années, il faut pratiquer de fréquents sarclages, détruire les broussailles qui gêneraient les jeunes plantes, et à plusieurs reprises, pendant la saison des pluies, remuer la terre avec la pioche.

La seconde année, les longues et larges feuilles, élevées de 4 à 5 mètres du sol, suffisent pour empêcher les herbes et les broussailles de pousser.

Récolte.

Après trois ans de plantation, chaque plante a produit de 12 à 15 jets, dont une partie a donné des fruits, indice qu'elles doivent être coupées. Pour en tirer les filaments, on sépare les feuilles des troncs, et ces derniers sont transportés hors du champ au lieu de la manipulation, où des femmes les divisent en longues lanières de 8 à 10 centimètres de largeur, séparant les premières couches des couches intérieures. Les premières couches fournissent l'_abaca_ qui sert aux cordages, et les autres, dont les filaments sont plus fins, servent aux tissus.

Les lanières sont exposées au soleil pendant quelques heures, pour les rendre plus flexibles. Ensuite un Indien, placé devant un petit banc sur lequel vient s'abaisser par la pression du pied une lame en fer, place une des lanières sur le banc, pèse sur son marchepied, fait descendre la lame sur la lanière, la tire avec force vers lui, et, au moyen de ce mouvement et de la pression, les filaments se séparent du parenchyme et sortent d'un beau blanc. Après cela il suffit de les exposer quelques heures au soleil pour qu'ils soient en état d'être livrés au commerce.

Tous les ans, à l'époque des sécheresses, on a une nouvelle récolte, et une plantation faite dans un terrain convenable dure indéfiniment.

§ XVI.--Culture du café.

La culture de cet arbuste se pratique de la même façon que dans toutes nos colonies. Elle consiste à faire de grands semis dans des lieux garantis du soleil, soit naturellement par des arbres, ou artificiellement par de petits toits en paille.

Lorsque les caféiers ont acquis une élévation de 15 à 20 centimètres, on les transplante dans le terrain préparé à cet effet. C'est ordinairement dans les grands bois, à l'exposition du soleil levant, et sur une pente où préalablement on a détruit toutes les broussailles, les petits arbres, et conservé seulement ceux dont l'ombre est nécessaire. Ensuite, sur des rangs séparés les uns des autres de 3 mètres, on ouvre des trous de 2 mètres en 2 mètres, et l'on y place les jeunes plants, dont on recouvre les racines avec de la terre meuble.

Les premières années, on est obligé, à trois fois différentes, de détruire avec la pioche les mauvaises herbes. Lorsque les caféiers ont acquis l'âge de trois ans, époque où ils commencent à produire, il suffit de faire chaque année, après la récolte, un bon sarclage. La quatrième et la cinquième année, on les étête à la hauteur de 10 pieds du sol: une trop grande élévation nuirait au développement des branches horizontales, qui sont celles qui produisent le plus, et serait une difficulté pour la récolte.

Récolte.

La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les fruits passent du vert à un beau rouge cerise.

Dans nos colonies, aussitôt les fruits cueillis, on les met au soleil pour les sécher avec toute la pulpe; ensuite on les pile dans des mortiers pour séparer la pulpe séchée et le parchemin, ou seconde enveloppe du grain.

Les Indiens, aux Philippines, après chaque cueillette écrasent avec la main la pulpe, et la séparent des grains en la lavant à grande eau. Après cette manipulation, les grains, qui conservent seulement leur seconde enveloppe ou parchemin, sont séchés pendant quelques heures au soleil et ramassés dans des sacs.

Par la première méthode, il faut plusieurs semaines pour opérer la dessiccation. S'il survient des pluies et qu'on n'ait pas la précaution de remuer trois ou quatre fois par jour les grands amas qui sont à sécher, il s'y établit une fermentation qui doit nécessairement nuire à la qualité du café. Par la méthode indienne, il suffit d'un beau jour de soleil pour opérer une parfaite dessiccation, et pour que la récolte puisse être mise en magasin.

§ XVII.--Culture du cacao.

Le cacao croît facilement dans toutes les localités de l'île de Luçon; mais c'est l'île de Cebu qui fournit la meilleure qualité, et où cette culture se fait le plus en grand.

Les terres d'alluvion qui ont un grand fond et qui sont un peu ombragées par de grands arbres sont les plus convenables pour cette culture, qui exige la première année bien plus de frais et de main-d'oeuvre que celle du café. Après avoir, comme pour cet arbuste, détruit toutes les broussailles, les mauvaises herbes et tous les arbres qui donneraient trop d'ombrage, on ouvre en quinconce des fosses de 4 à 5 pieds de profondeur sur un carré à peu près égal; on passe la terre à la claie, on y mêle les détritus des plantes que l'on a détruites, et on rejette la terre dans la fosse; ensuite on place au milieu les jeunes plants, qu'on a eu soin de faire pousser trois semaines auparavant dans une petite portion de terre contenue dans des feuilles de bananier.

Pendant deux ou trois ans on bêche les jeunes arbustes, et l'on détruit toutes les mauvaises plantes qui pourraient leur nuire.

Récolte.

Cette récolte consiste à cueillir les fruits à leur maturité, à les ouvrir, à séparer les fèves du parenchyme, et à les faire sécher.

§ XVIII--Culture du coton.

Cette culture se fait en grand, particulièrement dans les provinces d'_Iloco_; elle est de tous les produits des Philippines celui qui demande le moins de frais. Ordinairement il remplace une récolte de riz de montagne. Aussitôt que cette récolte est faite, on donne un petit labour à la charrue, et, sur des lignes tracées avec le même instrument de mètre en mètre, on met quelques grains de coton que l'on recouvre de terre. A peu près deux mois après, les cotonniers commencent à entrer en fleurs et à produire des fruits que l'on récolte tous les jours, pendant que le soleil est le plus ardent.

Cette récolte continue jusqu'aux premières pluies, qui détruisent les arbustes ou tachent le coton qu'ils produisent alors.

§ XIX.--Culture du poivre.

Autrefois l'île de Luçon, et particulièrement les provinces de la _Laguna_ et de _Batangas_, livraient une grande quantité de poivre au commerce. La compagnie des Philippines, qui avait alors le monopole, arrêta avec les cultivateurs le prix d'une mesure nommée _ganta_; mais lorsque ces derniers vinrent à Manille livrer leurs récoltes, les agents de la compagnie avaient changé la mesure, et lui avaient donné une capacité double de celle qui avait servi de base au marché. Les Indiens, furieux d'avoir été trompés, retournèrent dans leur province, et en quelques jours détruisirent toutes leurs plantations; de sorte que maintenant l'île de Luçon ne fournit que le poivre nécessaire à la consommation du pays.

Le poivre se cultive généralement près des montagnes, dans les parties où les fortes rosées entretiennent un peu d'humidité. Cette plante parasite exige peu de culture; elle croît de bouture. Il suffit d'en couper un morceau long de 15 à 20 centimètres, de le courber en deux, de recouvrir le milieu de terre, et de lier les deux extrémités contre un support de 5 à 6 pieds d'élévation, autant que possible de bois mort recouvert encore de son écorce et susceptible d'absorber beaucoup d'humidité. La jeune plante s'y attache, pousse jusqu'au sommet; et il suffit, pour la faire produire, de quelques sarclages, et de bêcher une fois par an la terre autour de chaque pied.

Récolte.

La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les grains passent du vert au noir. Ces grains sont mis sur des nattes, et exposés pendant quelques jours au soleil.

§ XX.--Culture du froment.

Le froment, à l'île de Luçon, qui produit de soixante à quatre-vingts pour un, se cultive sur les montagnes, dans diverses provinces, particulièrement dans celles de _Batangas_ et _Ylocos-Nord_. Pour cette culture, les Indiens préparent la terre absolument comme pour celle du riz des montagnes. Vers la fin du mois de décembre ou au commencement de janvier, ils font les semailles; trois semaines ou un mois après, un bon sarclage, exécuté ordinairement par des femmes; et trois mois et demi ou quatre mois après les semailles, l'on fait la récolte, qui ne diffère en rien de celle du riz des montagnes.

§ XXI.--Culture de la canne a sucre.

La culture de la canne à sucre se pratique par deux méthodes différentes: l'une pour les terres nouvellement mises en culture, et l'autre pour celles qui peuvent être travaillées à la charrue.

Première méthode:

Cette première méthode est un des plus puissants moyens pour opérer à peu de frais de grands défrichements. Elle consiste, vers le mois d'octobre, à couper tous les arbres et broussailles qui recouvrent la terre destinée à la plantation. Cette opération doit se faire avec soin, et on ne doit pas négliger, aussitôt qu'un arbre est abattu, de le dégarnir complétement de ses branches; si on attendait quelques jours, le bois se séchant rendrait cette main-d'oeuvre plus difficile et plus coûteuse. Quinze jours après que tout le bois a été abattu, on choisit une belle journée, sans vent, et avec un soleil ardent, pour y mettre le feu.

Le lendemain, quand tout est brûlé, moins les arbres d'une certaine dimension, on s'occupe de suite à former un entourage pour garantir la plantation des animaux. Pour construire cet entourage, on se sert des arbres qui n'ont pas été brûlés, et qui recouvrent une partie du sol: les plus gros, qui offriraient beaucoup de difficultés pour être enlevés, restent sur le champ pour être brûlés l'année suivante.

Après que la clôture est terminée, ou pendant le temps qu'on y travaille, on met des ouvriers à préparer le sol pour recevoir le plan des cannes. Chaque ouvrier est muni d'une corde pour tracer des lignes de quatre à cinq pieds de distance les unes des autres, et sur chacune de ces lignes, à trois pieds de distance, il ouvre à la pioche une petite fosse d'un pied et demi de long sur cinq à six pouces de large et au moins six pouces de profondeur. C'est dans ces fosses que l'on place les plants. Avant de faire les trous pour recevoir les plants, il est indispensable de diviser son champ en grands carrés de quatre-vingts à cent mètres sur chaque fosse, et séparés entre eux par des allées d'au moins trois mètres.

Toutes ces opérations terminées, on prépare le plant. C'est l'extrémité des cannes que l'on récolte qui sert de plant. On coupe ces extrémités de dix à douze pouces de long, on les lie en gros paquets comme des asperges, et on les met pendant au moins trois jours à tremper dans une eau, autant que possible, non corrompue.