Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 3

Chapter 33,832 wordsPublic domain

Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde, s'approcha et lui dit:

«Êtes-vous chrétien?»

«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.»

«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous administrer les sacrements.»

«Hélas! me confesser, cela m'est impossible; je me meurs, et vous voyez qu'à peine je puis dire une parole.»

«En ce cas, dit le bon curé, l'absolution sera suffisante pour mourir dans la grâce de Dieu.»

Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.

Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil, et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu d'eau au mourant et de faire bander ses plaies.

Ce premier pansement, l'eau que Gautherin venait de boire avec tant d'avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent l'espérance et ranimèrent son courage.

Tous les événements que je viens de raconter s'étaient accomplis dans l'espace de huit heures. L'obscurité avait ramené le calme, les assassins s'étaient retirés dans leurs demeures.

La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les malheureux étrangers échappés aux assassins.

Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle, s'étaient soustraits au poignard des Indiens.

Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils trouvèrent aussi le commandant don Alexandro _Pareño_ et toute sa famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et attentions que méritait leur position.

Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore quelques victimes.

Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une révolte générale, et n'osa pas encore prendre les mesures de rigueur, seules capables d'arrêter les crimes de ces forcenés.

L'archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d'_el Rosario à Binondoc_, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans l'ordre, et à se repentir des crimes qu'ils avaient commis la veille sur d'innocentes victimes.

Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne trouvant plus d'étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux massacres.

Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d'arrêter par la force le désordre et les crimes qui se commettaient.

Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus honorables de Manille.

Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer sur tous les groupes formés de plus de trois personnes.

Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux; le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier supplice tous les coupables qu'elle put découvrir [3].

Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m'échapper; je me jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à bord du _Cultivateur_.

Il n'y avait pas dix minutes que j'étais sur le trois-mâts, lorsqu'on vint me chercher pour donner des soins au second d'un navire américain, qui venait d'être poignardé à son bord par des gardes de la douane.

Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire de Marseille, était resté à terre, et qu'il était peut-être encore temps de le sauver.

Il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot, et en arrivant à terre je donnai l'ordre à mes matelots de se tenir assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens, mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine ou moi leur faisions un signal.

Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant.

Arrivé à une petite place appelée _Puerta Baga_, j'aperçus un groupe de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que c'était de ce côté que je devais diriger mes recherches.

Je m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortuné Drouant, pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans la poitrine; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine, et je les repousse assez violemment l'un et l'autre pour les séparer.

«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.»

La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu'il put s'échapper sans qu'on songeât à le poursuivre.

Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m'étais engagé. Quatre cents Indiens m'entouraient: il fallait payer d'audace.

Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine, qu'il était un lâche. L'Indien bondit jusqu'à moi; il lève son arme: je lui applique sur la tête un coup d'une petite canne que je tenais à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses compagnons pour les exciter.

De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi un cercle qui va toujours en se rétrécissant.

Étrange fascination du blanc sur l'homme de couleur! De ces quatre cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me frapper tous ensemble.

Tout à coup, un soldat indien armé d'un fusil fend la foule; il donne un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et, prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d'abord, et disperse ensuite une partie de mes ennemis.

«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là, personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare et me laisse le passage libre; j'étais sauvé sans savoir par qui et pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:

«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m'avez pas demandé d'argent; j'acquitte ma dette.»

Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m'était plus possible de me rendre à bord du _Cultivateur_.

Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant de l'obscurité, lorsqu'au détour d'une rue je tombai au milieu d'une bande d'ouvriers de l'arsenal, tous armés de haches, et se disposant à aller attaquer les navires français qui étaient en rade.

Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j'avais rendu quelques services dans la pratique de mon art; un métis m'avait poussé dans l'encoignure d'une maison, et m'avait dit, me couvrant de son corps:

«Ne bougez pas, docteur Pablo [4]!»

Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m'engagea à me cacher, et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour rejoindre ses camarades.

Mais tout n'était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j'entendis frapper à ma porte.

«--Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m'était pas inconnue.

J'ouvris, et j'aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait, au rez-de-chaussée, un magasin de thés.

«--Qu'y a-t-il, Yang-Pô?»

«--Sauvez-vous, docteur!»

«--Et pourquoi me sauver?»

«--Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont résolu.»

«--Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?»

«--Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c'est fait de vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que de vengeance.»

Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n'étaient que trop fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore le plus sûr.

«--Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.»

«--Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?»

«--Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j'ai là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais faire usage.»

Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté par l'idée que l'attaque contre le docteur pourrait bien se terminer par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l'aide de quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j'éteignis ma lumière.

Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver: ma fatigue était si grande que, malgré l'émotion bien naturelle en pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie de céder au sommeil.

Vers onze heures, quelqu'un heurta à ma porte. Je m'emparai de mes pistolets et prêtai l'oreille: à un second coup, je m'approchai sur la pointe du pied.

«--Qui est là, demandai-je.»

Une voix me répondit:

«Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus le petit toit; nous vous attendons de l'autre côté, dans la rue du _Campanario_.»

Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j'avais reconnu la voix d'un métis dont les bonnes intentions à mon égard n'étaient point douteuses.

Il était temps; car, au moment où je passais par une fenêtre qui éclairait l'escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se faisaient déjà entendre de l'autre côté de la rue; quelques minutes plus tard ils étaient chez moi, brisant et pillant le peu que je possédais.

J'eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue du _Campanario_, où m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me conduisirent chez eux.

Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j'avais courus.

Le lendemain, mes amis avaient préparé une petite pirogue pour me conduire à bord du _Cultivateur_, où, suivant toute apparence, je devais être plus en sûreté qu'à terre.

J'étais sur le point de m'embarquer, lorsqu'un de mes hôtes me remit une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'était adressée. Elle était signée de tous les capitaines de navires en rade. Ils m'apprenaient que, se voyant à chaque instant exposés à une attaque de la part des Indiens, ils s'étaient tous décidés à appareiller et à prendre le large; mais que deux d'entre eux, Drouant et Perroux, avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres, toute leur voilure et leur eau.

On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au large et se mettre à mes ordres.

Je communiquai cette lettre à mes amis, et leur déclarai que je ne retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir de mes compatriotes: il s'agissait de sauver la vie à deux équipages, et il n'y avait pas d'hésitation possible.

Ils firent tous leurs efforts pour ébranler ma résolution.

«Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils, vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confiés.»

Je restai inébranlable, et leur fis observer que c'était une affaire d'honneur et d'humanité.

«Allez donc seul, s'écria le métis qui avait le plus contribué «à mon évasion; mais aucun de nous ne vous suivra: «nous ne voulons pas qu'il soit dit que nous avons aidé à la «perte de notre hôte.»

Je remerciai mes amis, et après leur avoir serré la main je cheminai dans les rues de Cavite, mes deux pistolets à la ceinture, songeant au moyen de mener à bonne fin ma périlleuse mission.

Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour être convaincu que l'excès de mon audace les calmerait, au lieu de les irriter.

Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille j'avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d'Indiens en observation devant les navires en rade.

Quand je fus à quelques pas, tous les regards se portèrent vers moi; mais, ainsi que je l'avais prévu, la physionomie de ces hommes, que la nuit avait d'ailleurs calmés, annonçait plus d'étonnement que de colère.

«Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront travailler avec moi auront chacun une piastre à la fin de la journée.»

Un moment de silence suivit mes paroles; puis l'un d'eux me dit:

«Vous n'avez donc pas peur de nous?»

«Regarde si j'ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets: avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l'avantage est de mon côté.»

Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:

«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le coeur; vous méritez d'être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il faire? nous vous suivrons.»

Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille, allaient me porter en triomphe.

Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'opérer le déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes, et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m'avait interpellé de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce qui était nécessaire: pendant qu'il choisissait son monde, je fis signe au canot d'approcher de terre et remis un mot écrit au crayon, afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait transporter sur le rivage.

Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes.

Ce qui m'embarrassait le plus, c'était le transport d'une énorme somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.

Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l'appât des piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti de remplir mes poches d'argent, et de faire une vingtaine de voyages de la maison à la chaloupe.

Là, caché par les matelots, je déposai l'argent pièce par pièce, pour ne faire aucun bruit.

En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance fâcheuse faillit m'être fatale: quelques jours avant l'époque du massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre dans une voile, et s'étaient sauvés à bord du navire.

Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en putréfaction. Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi passèrent à la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent sur moi.--«Vos amis, s'écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre avec intention, pour qu'il empoisonne l'air et redouble la fureur de l'épidémie.»

«Quoi! vous avez peur d'un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je en affectant la plus grande tranquillité. Qu'à cela ne tienne, je vais vous en débarrasser.»

Et, malgré l'horreur que j'éprouvais, j'enveloppai le corps dans une petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une fosse et l'y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la dernière demeure du malheureux, qui n'eut sans doute d'autre prière que la mienne.

Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir, cependant, j'avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus.

Je m'empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la largesse d'un baril d'eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse, j'étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m'embarquai dans une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de tonneaux d'eau douce.

Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture, j'étais brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la chaloupe.

Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en défaillance. Cet état dura plus d'une heure.

Enfin la chaloupe aborda le _Cultivateur_, on me hissa à bord, et, à force de frictions d'eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi.

Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces, et le lendemain j'étais tranquille au milieu de mes compatriotes.

Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les événements accomplis depuis deux jours l'avaient singulièrement simplifiée. J'avais tout perdu.

Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée, ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce que j'avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient me servir qu'à bord, et trente-deux piastres. Je n'étais guère plus riche que Bias.

J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la circonstance, c'était une fortune.

Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé mouiller à _Maribélès_, à l'entrée de la baie, à dix lieues à peu près de Cavite.

Pour être payé, il fallait me rendre à son bord.

J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je partis. J'arrivai à la brune.

Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors de toute poursuite, répondit qu'il ne savait pas ce que je voulais lui dire. J'insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à exécution, je me retirai vers mon canot.

La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s'élever; il me fut impossible de regagner le navire.

Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir où j'allais.

Le lendemain matin, je m'aperçus que j'avais fait du chemin bien inutilement. Cavite était loin derrière moi. Le vent s'étant un peu calmé, nous reprîmes les rames, et à deux heures après midi nous étions enfin de retour.

Cependant le calme était rétabli à Cavite et à Manille.

L'autorité espagnole avait pris des mesures pour que les scènes déplorables dont nous avions été les témoins ne se renouvelassent plus; le curé du faubourg de Cavite avait même pris la peine de lancer une excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attenté à ma vie. J'attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle à la profession que j'exerçais; j'étais en effet le seul Esculape de l'endroit, et, depuis mon départ, les malades se voyaient obligés d'avoir recours à la science très-conjecturale des sorciers indiens.

Un matin, j'étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque _le Cultivateur_ fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien que j'avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer de m'emmener à son habitation située à dix lieues de Cavite, auprès des montagnes de _Marigondon_.

La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eut bientôt décidé.

J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute ma fortune, et je me livrai à cet ami improvisé que je connaissais à peine.

Sa petite maison, ombragée par de belles pamplemousses et des ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur répand au loin un parfum, était abritée dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables enfants, contribuaient encore à embellir ce paradis terrestre.

Le bon Indien tint la parole donnée; je fus entouré par lui et sa famille de petits soins et d'attentions inconnus à l'hospitalité européenne.

La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf, qui exige un violent exercice.

J'ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j'aurai occasion de parler plus tard, et j'avais souvent demandé à mon hôte de m'y conduire; mais il s'y refusait toujours, alléguant qu'elle était trop dangereuse.

Les jours s'écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations.

Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m'apporta une lettre du second du navire, qui en avait pris le commandement après l'assassinat du malheureux Dibard.

Il m'annonçait que _le Cultivateur_ allait faire voile pour la France, et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date.

Malgré la peine que j'éprouvais à me séparer de mon Indien et de sa famille, qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalité, je me résignai à partir. Je fis cadeau de mon fusil au maître de la maison. Je n'avais rien à donner aux jeunes filles, car leur offrir de l'argent eût été une insulte.

CHAPITRE III.

Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille et ses faubourgs. --Binondoc.--Cérémonies religieuses.--Processions.--Douane chinoise.

Le lendemain j'arrivai à Manille, en songeant encore aux blanches colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut de me rendre sur le port; mais, hélas! j'eus la douleur de voir le Cultivateur bien loin à l'horizon.

Poussé par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie.

Je proposai aussitôt à des gondoliers indiens de me conduire au navire. Ils me dirent que la chose était peut-être faisable, si la brise ne fraîchissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse préalablement douze piastres; il ne m'en restait plus que vingt-cinq.

Je réfléchis un instant: Si je ne réussis pas à aborder le vaisseau, pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais personne, réduit à treize piastres et sans vêtements? Quelle figure ferai-je avec une garde-robe composée d'une veste blanche, pantalon de même couleur, et d'une chemise rayée?

Une idée subite me traversa le cerveau: je songeai à rester à Manille, et à gagner ma vie par la pratique de mon art.

Jeune, sans expérience, j'avais la prétention de me croire le premier médecin et chirurgien des îles Philippines.

Qui n'a pas, comme moi, cédé à cette orgueilleuse confiance que donne la jeunesse?

Je tournai le dos au navire et me mis résolûment en route vers la ville de guerre.

Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale des Philippines.

Manille et ses faubourgs ont une population d'environ cent cinquante mille âmes, dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guère que la dixième partie; le reste se compose entièrement de Tagalocs, de métis et de Chinois.

Elle est divisée en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs.

La première, entourée de hautes murailles, est bordée d'un côté par les flots, et de l'autre par une vaste plaine, espèce de Champ-de-Mars destiné à l'exercice des troupes. C'est là que chaque soir les nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages, viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches à l'européenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-Élysées de l'archipel indien.

L'autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des milliers de pirogues chargées d'approvisionnements et de charmantes gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires.

La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de _Binondoc_. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues, parfaitement alignées, sont bordées de vastes trottoirs en granit.