Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 29
Les termites ne se bornent pas à habiter la campagne, elles s'introduisent souvent dans les maisons; et comme elles le font toujours par des ouvertures souterraines et cachées, elles produisent des dégâts considérables. Par exemple, si la maison n'est pas construite avec des bois qu'elles n'attaquent pas, elles s'introduisent par les extrémités des charpentes, laissent parfaitement intact l'extérieur du bois, et dévorent tout l'intérieur. Si, par malheur, on ne s'en aperçoit pas, la maison s'écroule sans qu'on s'y attende.
Elles attaquent aussi les meubles et les vêtements en réserve, et il leur faut peu de jours pour occasionner des dégâts considérables; mais elles n'attaquent jamais les matières animales.
On connaît encore, dans le genre termite, une variété beaucoup plus grosse et entièrement noire; mais est-ce une variété, ou le même insecte à une époque différente de son existence? C'est ce que je ne saurais déterminer.
Cette variété, nommée par les Indiens _anay-maitim_, n'habite point sous terre; elle court dans les forêts et se nourrit des bois en décomposition; elle ne cause pas les mêmes ravages que les blanches.
A une certaine époque, sans doute la dernière de leur existence, il leur pousse quatre grandes ailes, et elles prennent leur vol.
Lorsque, la nuit, on s'aperçoit que ces insectes, attirés par les lumières, s'introduisent dans les maisons, il est indispensable de fermer immédiatement toutes les fenêtres, si on ne veut pas rester dans les ténèbres. Sans cette précaution, ils arrivent en si grand nombre qu'ils ont bientôt éteint les lumières, et le lendemain le sol est jonché de leurs cadavres.
Ainsi que je l'ai dit, elles ont l'avantage sur les blanches de ne causer aucun dégât.
5. Le cancrelat (_blatte_).
Un autre insecte habite aussi l'intérieur des maisons: c'est une espèce de scarabée nommé _cancrelat_, animal dégoûtant, qui répand une odeur désagréable, attaque toutes les provisions, vole pendant la nuit, surtout dans les temps d'orage, se repose partout, souvent sur les personnes, et leur enfonce ses ongles aigus dans l'épiderme.
Si tous ces insectes sont un véritable fléau pour les habitants des Philippines, il en est aussi une innombrable quantité que je ne peux pas décrire, et qui embellissent les campagnes: une variété infinie de beaux, de magnifiques papillons aux couleurs resplendissantes, qui, dans les beaux jours, sillonnent l'air et caressent toutes les fleurs; les mouches phosphorescentes, qui, la nuit, se jouent dans les feuilles des arbres, et les font paraître émaillés de pierres précieuses; enfin les _buprestes_, aux ailes de couleur métallique, qui, encadrés dans l'or et l'argent, servent à faire de charmants bijoux: leur brillant est plus éclatant que les émaux les plus beaux.
§ XI.--De l'agriculture aux Philippines.
Aucune terre n'est plus féconde, plus riche que celle des Philippines, et ne rémunère plus largement les travaux et les soins du cultivateur; ce qui fait dire aux habitants de Manille: «Gratter la terre, faire de la boue, y jeter de la semence, suffit pour remplir son grenier.»
La végétation est d'une si grande vigueur dans ce beau pays, que des champs abandonnés quelques années sans culture se couvrent de végétaux et deviennent des bois impénétrables. Certaines espèces de plantes s'élèvent si spontanément, que quelques jours suffisent pour une croissance de plusieurs mètres.
Cette grande fertilité est due à plusieurs causes, dont le concours réuni contribue puissamment à la fécondité et au développement de la végétation.
La première de ces causes, et sans doute la plus puissante, doit être attribuée à la formation volcanique de toutes les îles de ce vaste archipel.
La seconde est due aux hautes montagnes généralement recouvertes d'une forte couche de terre végétale, d'où s'élève une gigantesque végétation qui restitue continuellement au sol les parties nutritives qu'elle lui emprunte. A l'époque de l'hivernage, les pluies torrentielles enlèvent du versant de ces montagnes les terres limoneuses et les détritus des végétaux qui s'y sont amassés pendant la saison des sécheresses, et les précipite vers les plaines, engrais naturel qui les vient fertiliser.
La troisième est due à ce que, pendant la même saison des pluies, les sources, les réservoirs se remplissent et sont abondamment pourvus pour fournir, pendant la saison des sécheresses, l'eau nécessaire aux irrigations, et pour entretenir le sol inférieur dans un état d'humidité constante.
La quatrième cause doit être attribuée à ces longues nuits des tropiques, rafraîchies par la brise qui souffle constamment de la partie où règne l'hivernage. Ces brises apportent d'abondantes rosées qui conservent cette fraîcheur et cette souplesse aux feuilles, si nécessaire pour absorber l'air et faciliter la végétation.
La cinquième cause enfin, l'électricité, n'est-elle pas aussi un puissant moyen qu'emploie la nature pour la splendeur du règne végétal? De nombreuses observations m'amènent à constater ici un fait qui semble venir à l'appui de cette opinion.
A une époque de l'année, au moment du changement de mousson, pendant un mois ou plus, il se forme journellement des orages; le tonnerre gronde sourdement; l'air se charge d'électricité; de gros nuages parcourent l'atmosphère, et sont bientôt dissipés sans pluie; le soleil brille de tout son éclat, ses rayons brûlants dardent sur une terre qui, privée d'eau pendant six mois, paraît calcinée. Cependant c'est alors que les grands végétaux semblent prendre une vie nouvelle, et se couvrent de bourgeons qui se développent presque instantanément, et donnent de belles et larges feuilles qui ont toute la fraîcheur de celles qui naissent pendant la saison humide.
On doit comprendre qu'avec tous ces éléments de fécondité, le sol des Philippines est largement privilégié de la nature, et qu'une culture qui ne serait pas dans l'enfance donnerait à l'agronome des résultats presque incalculables.
Je vais donner maintenant quelques détails sur la propriété, sur la culture en général, et décrire ensuite celle de chacun des produits qui font la richesse des cultivateurs.
Les Espagnols sont les maîtres suzerains de tout le territoire des Philippines; mais les lois qu'ils ont établies sur la propriété protégent autant qu'il est possible le cultivateur laborieux, et lui assurent à perpétuité la possession du champ qu'il a défriché. Il peut le vendre ou le transmettre à ses héritiers; seulement il perd ses droits, et le gouvernement reprend les siens, lorsque, par paresse ou négligence, il a laissé, pendant plusieurs années, ses terres sans aucune espèce de culture. Dans ce cas encore, les autorités espagnoles n'agissent jamais qu'avec la plus indulgente réserve.
Presque tous les bourgs avoisinent des terres incultes et des forêts. Jusqu'à une certaine distance du bourg, les habitants possèdent en communauté ces terres incultes et ces forêts, et chacun d'eux peut devenir le propriétaire exclusif de la portion qu'il lui convient de défricher.
Les terres et les forêts en dehors des limites du bourg, et que les Espagnols nomment _realengas_ (terres incultes), appartiennent à l'État. Il les vend aux personnes qui veulent acquérir de grands domaines. Le prix est de une à cinq piastres (5 à 25 fr.) le _quiñon_, mesure qui représente une superficie de 810,000 _pieds espagnols_.
Voici la mesure des terres aux Philippines:
Le _quiñon_ est un carré de 100 _brasses_ sur toutes ses faces;
La _balita_ représente 10 _brasses_ en largeur sur 100 _brasses_ de longueur;
Le _lucan_ représente une _brasse_ en largeur sur 100 _brasses_ de longueur;
La _brasse_ espagnole est de _trois varas castillanes_, et la _vara castillane_, de _trois pieds espagnols_.
Le _pied espagnol_ équivaut à 11 _pouces français_.
Ainsi, le _quiñon_ est un carré de 900 pieds espagnols sur toutes ses faces, ou une superficie de 810,000 _pieds espagnols_, soit environ neuf hectares de notre mesure agraire.
Les Indiens ne payent aucun impôt territorial. Ce que l'on appelle _dîme_ se réduit à un _réal d'argent_ par année, soit _soixante-dix centimes_ par individu au-dessus de dix-huit ans.
La plus grande partie des terres cultivées sont la propriété des Indiens, et sont fort divisées. Il y a cependant de vastes domaines qui appartiennent généralement aux ordres religieux, et quelques-uns à des particuliers. Ces grands domaines sont donnés à ferme aux Indiens par petites portions. Depuis peu d'années, quelques propriétaires font valoir par eux-mêmes ceux qui leur appartiennent.
Presque toutes les terres, et même les montagnes, sont susceptibles d'être fructueusement cultivées; mais les terres préférées sont celles qui peuvent être abondamment arrosées pendant la saison des sécheresses. Elles sont généralement destinées à la culture du riz; jamais elles ne reçoivent d'autre engrais que celui que leur fournit la nature et l'écoulement des eaux, et cependant elles donnent chaque année et sans repos d'abondantes récoltes.
Les terres aménagées pour les plantations du riz sont nommées par les Indiens _tubiganès_ (terres irriguées). Elles ont alors une véritable valeur qui varie, selon les localités, de 200 à 300 piastres le _quiñon_, (1,000 à 1,580 fr.), qui est de trois cents _varas_ castillanes carrées.
On calcule qu'il faut trois ouvriers pour mettre en culture un _quiñon_ de terres _tubiganès_, et cinq _cabanès_, mesure qui équivaut à 133 livres espagnoles, pour ensemencer un _quiñon_, qui produit, année commune, de 60 à 80 _pour un_. Presque toutes les terres _tubiganès_ peuvent être ensemencées deux fois dans l'année. La seconde récolte est moins abondante que la première.
Les terres non irriguées, celles situées sur le penchant des montagnes, sont d'une valeur inférieure et qui varie selon les situations. Dans beaucoup de localités, on peut acquérir des terres déjà cultivées, et qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la bonne qualité, à raison de 20 à 50 piastres (100 à 250 fr.) le _quiñon_.
Ces terres non irrigables s'ensemencent en riz de montagne, en indigo, canne à sucre, tabac, et toutes espèces de plantes qui n'ont pas essentiellement besoin d'eau.
Il serait difficile d'établir, même approximativement, la production des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le riz y produit moins que dans les terres irriguées; mais généralement les autres récoltes donnent, dans les bonnes années, au cultivateur un bénéfice plus que double de celui des terres exclusivement destinées à la culture du riz.
Le prix de la journée des ouvriers indiens varie selon les localités. On peut cependant l'évaluer, en moyenne, sur le pied de 0,60 à 0,70 centimes pour les hommes, à 0,33 centimes pour les femmes et les enfants, à 0,33 centimes pour le buffle, et à 0,33 centimes pour une charrue. L'ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue reçoit à peu près 1 fr. 30 cent.
En temps ordinaire, la journée commence à six heures du matin pour finir à six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos pour les repas.
Aux époques des récoltes, et particulièrement pendant celle du sucre, la journée commence, pour les ouvriers employés au moulin et à l'usine, à trois heures du matin, et se termine à huit heures du soir.
Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la plus grande simplicité, comme on peut le voir par les dessins et l'explication des planches.
Les produits qui font la base de la grande culture sont:
_Le riz_, _L'indigo_, _L'abaca_ (soie végétale), _Le tabac_, _Le café_, _Le cacao_, _Le coton_, _Le poivre_, _Le froment_, _Et la canne à sucre_.
§ XII.--Culture du riz.
Plus de trente espèces de riz sont cultivées aux Philippines, toutes bien distinctes par le goût, la forme, la couleur, et la pesanteur des grains.
Ces trente espèces sont divisées en deux classes:
1o _Les riz des montagnes_;
2o _Les riz aquatiques_.
Elles se cultivent différemment; cependant les riz des montagnes peuvent recevoir la même culture que les riz aquatiques.
1o Culture du riz des montagnes.
Les riz des montagnes, dont je donne tous les noms en note [59], se cultivent sur les terres élevées, et qui sont à l'abri des inondations pendant la saison des pluies.
Dans la partie ouest de l'île de Luçon, aussitôt que commencent les premières pluies, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin, le cultivateur prépare les terres en leur donnant deux labours et deux hersages. La charrue (fig. A.) est employée à cet effet. La herse est triangulaire, comme celle dont nous nous servons en France, et dont je n'ai pas cru nécessaire de donner le modèle.
Les terres étant bien préparées et bien meubles, le riz est semé à la volée, et environ un mois après on fait un bon sarclage, qui suffit ordinairement pour débarrasser le champ des mauvaises plantes qui y ont poussé.
Si c'est l'espèce nommée _pinursegui_ qu'on a cultivée, espèce la plus précoce, on peut faire la récolte trois mois ou trois mois et demi après l'ensemencement.
Si c'est une des autres espèces, il faut calculer, pour atteindre une maturité complète, au moins cinq mois.
Après cette maturité, le riz est coupé avec la faucille (voir fig. E.), mis en petites gerbes, dont on forme de grandes meules pour attendre plusieurs jours de beau temps, afin de séparer le grain de la paille. Cette opération se fait avec des buffles qui tournent dans une grande aire où est étendu le riz, ou bien sur un treillage en bambous élevé à une dizaine de pieds du sol. Là, un Indien écrase avec les pieds les gerbes de riz qu'on lui passe, et il fait tomber les grains par les intervalles du treillage.
Les riz des montagnes se sèment aussi quelquefois sans aucun labour.
Culture du riz pour les défrichements.
Après avoir coupé les arbres et les broussailles qui recouvrent le terrain, on y met le feu, et ensuite on sème le riz en faisant, avec un bâton ou plantoir, un trou dans lequel on met trois à quatre grains de riz; ou bien on se contente de semer à la volée, et de renfermer dans le champ, pendant une nuit, un troupeau de buffles qui, par leurs piétinements, enfoncent les grains dans la terre. Dans cette sorte de culture l'herbe pousse vigoureusement, et oblige à plusieurs sarclages; mais la peine du cultivateur est amplement payée par une abondante récolte, qui généralement produit de 100 à 120 pour un.
Dans les petites cultures, on coupe les épis _un à un_, pour les faire ensuite sécher au soleil. Cette manière de récolter, longue et ennuyeuse, offre, sur celle qui se fait en grand, l'avantage de préserver une partie des grains de la voracité des oiseaux.
Toutes les autres espèces de _riz des montagnes_ se sèment de la même manière que celui appelé _pinursegui_. Ce dernier a l'avantage sur les autres de se récolter trois mois ou trois mois et demi après la semence, tandis qu'il faut au moins cinq mois pour les autres.
2o Culture des riz aquatiques.
Les diverses espèces de riz aquatiques sont au nombre de neuf [60]. Ils se cultivent de la même manière. Les deux derniers, _malaquit-puti_ et _malaquit-pula_, ne servent pas pour les aliments habituels; l'un a le grain d'un blanc mat, tandis que l'autre l'a d'une belle couleur violette, même à l'intérieur. Tous les deux s'emploient généralement pour des friandises, et pour faire une colle qui remplace l'amidon.
Les cultures de ces divers riz se font par semis, qui se transplantent dans des terres préparées _ad hoc_.
Pour un terrain d'une superficie de 10,000 mètres, soit un hectare, il faut à peu près de 90 à 100 kilog. de semences.
Semis.
Aussitôt les premières pluies, dans le mois de juin, on prépare la terre pour recevoir la semence; on la couvre d'abord de 15 à 20 centimètres d'eau, ensuite on lui donne un bon labour à la charrue, et on y passe le peigne (fig. E.) jusqu'à ce qu'elle soit réduite en vase liquide; on laisse ensuite écouler les eaux, et on y jette la semence, qui préalablement, pour faciliter la germination, a été mise pendant vingt-quatre heures à tremper dans l'eau. Lorsque le champ est entièrement recouvert de semence, on passe sur toute la superficie une planche longue d'un mètre et demi à deux mètres. Cette opération a pour but d'enfoncer les grains dans la vase, et de les en recouvrir.
Pendant les cinq ou six premiers jours, il n'est pas utile d'irriguer; mais si, lorsque les plantes sont déjà élevées à quelques centimètres de terre, les sécheresses étaient trop fortes, il faudrait faire une irrigation en ayant soin de ne pas couvrir totalement les jeunes feuilles d'eau, car sous l'eau elles périraient.
Plantation.
Quarante à quarante-cinq jours après que la semence a été mise en terre, le riz est en état d'être transplanté. La terre qui doit recevoir les jeunes plantes est divisée en grands carrés, entourés de petites chaussées qui servent à retenir les eaux. Après qu'elle en a été complétement couverte, on lui donne un labour à la charrue, et ensuite, comme pour les semailles, au moyen d'un peigne on la réduit en vase liquide. Le lendemain, on écoule les eaux et on prépare les plants qui doivent y être placés.
Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargés d'arracher le plant, et des femmes de le mettre en terre.
Deux hommes suffisent pour cette opération: l'un arrache le plant, et l'autre le conduit au lieu de la plantation, qui n'est jamais bien éloigné, et le distribue aux planteuses.
Celui qui est chargé de l'arracher a devant lui une petite table, fixée en terre par un pieu, et une grande quantité de petits liens en bambou, qu'il porte à la ceinture, comme nos jardiniers portent le jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune précaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues racines, en forme de petites bottes de la grosseur d'un bras, et les place dans une espèce de traîneau auquel est attelé un buffle.
L'autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit être planté, les séparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent les prendre en allongeant le bras, sans avoir à se déranger de la direction qu'elles suivent pour faire la plantation.
Les planteuses, dans la vase jusqu'à mi-jambe, sont placées sur une même ligne; elles marchent à reculons, prennent les petites bottes de plants qui ont été jetées sur le champ, en défont le lien, séparent un à un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en observant de les placer à une distance de dix à douze centimètres les uns des autres.
Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font avec une rapidité et une régularité si parfaites, qu'on serait tenté de croire qu'elles se sont servies d'une mesure pour conserver la distance qui existe d'une plante à l'autre.
Aussitôt la plantation terminée, et malgré un soleil ardent, on laisse le champ sans eau pendant huit à dix jours; mais dès que les plants commencent à pousser leurs feuilles vertes, s'il n'y a pas de pluies, on irrigue et on recouvre la terre de cinq à six centimètres d'eau; au fur et à mesure que la plante s'élève, on augmente la quantité d'eau.
Il est rare qu'il soit nécessaire de faire un sarclage; mais les bons cultivateurs ont soin de débarrasser les champs des grandes plantes aquatiques qui nuiraient au riz.
Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mètre dix à un mètre vingt centimètres, il n'est plus nécessaire d'irriguer; il serait même nuisible de le faire à l'époque de la floraison.
Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une hauteur presque égale à celle de nos blés; alors elle croit tout en herbe, et, pour l'obliger à produire, un Indien armé d'une longue perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir été versées par un fort coup de vent.
Quatre mois après la plantation, c'est-à-dire cinq mois et demi après les semailles, le riz est à sa maturité et bon à récolter. On le coupe à la faucille. Des hommes et des femmes sont chargés de ce travail. Au fur et à mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont placées en meules sur un terrain élevé pour attendre le moment du triage.
Dans quelques parties de l'île de Luçon, cette première récolte est remplacée par une seconde plantation d'une espèce de riz plus précoce (par celle de montagne, nommée _pinursegui_); mais alors le semis s'est fait à l'avance, et d'une manière toute différente de celle dont je viens de donner la description.
Trois semaines ou un mois avant la première récolte, les Indiens placent sur les étangs, sur les rivières, de _petits radeaux en bambous_ qu'ils recouvrent d'une forte couche de paille, et sur cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines s'entrelacent à la paille, et vont à la surface de l'eau puiser leur nourriture. Lorsque la première récolte a été faite, lorsque le champ a reçu un labour et qu'il a été préparé à recevoir la seconde plantation, on enlève le semis du radeau, en roulant tout simplement la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu de la plantation, et là on arrache une à une les jeunes plantes, on les débarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met en terre. Moins de trois mois après, on obtient une seconde récolte, bien moins abondante, il est vrai, que la première, mais qui cependant indemnise largement le cultivateur.
L'Indien des Philippines a étudié tous les moyens possibles de se procurer son aliment naturel, et il a profité de tous les avantages que lui fournit la nature féconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore une autre méthode pour obtenir presque sans travail d'abondantes récoltes.
Une espèce de riz essentiellement aquatique (_macon sulug_) donne d'abondants produits, quoique baignée continuellement par les eaux.
Dans quelques parties de l'île où se trouvent des marais, des lacs de petite profondeur, les Indiens préparent des semis de cette espèce de riz, qui a la propriété de donner de très-longues feuilles.
Ces semis se font comme pour l'espèce aquatique.
Six semaines après, on arrache le plant, on coupe les racines, mais on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur.
On les place dans de légères embarcations, et un Indien parcourt toute la partie du lac où son bras peut atteindre le fond; il enfonce le plant dans la vase, et laisse surnager la feuille.
Bientôt ces feuilles prennent de la force, et s'élèvent au-dessus de l'eau, à peu près à la même hauteur que si la surface de l'eau était la terre.
Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du riz s'élève encore, si elle peut surnager. La plante ne périt que lorsqu'elle est entièrement submergée.
Enfin, quatre mois après la plantation, on fait la récolte avec de petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie du lac qui a été plantée.
Toutes les espèces de riz produisent d'abondantes récoltes; on peut toujours compter pour les plus exiguës sur 25 pour un, et dans les bonnes, 60 et 80.
Un seul fléau, qui arrive à peu près tous les sept ou huit ans, prive le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des sauterelles, qui tout à coup, comme de gros nuages, viennent s'abattre sur un champ couvert d'une luxuriante végétation, et la détruisent dans un instant jusqu'à la racine.
Quelquefois de grandes sécheresses détruisent également les rizières des montagnes. Aussi l'Indien dit-il: _De l'eau, du soleil, point de sauterelles, et nos récoltes sont assurées._
§ XIII.--Culture de l'indigo.--Sa récolte.
Dans diverses parties des Philippines, particulièrement à Luçon, on cultive l'indigo avec succès.