Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 26
Les métis _espagnols-indiens_ sont au nombre de 8,584. Les métis _chinois-indiens_ et les métis _chinois-espagnols_ sont les plus nombreux: on en compte 180,000. Ils sont répandus dans tout l'archipel, et gouvernés par les mêmes lois que celles qui régissent les Indiens, sans différence de priviléges.
Des Chinois aux Philippines.
A l'époque du dernier recensement, en 1845, on comptait dans toutes les Philippines 9,901 Chinois.
Depuis, la cour de Madrid ayant accordé de nouveaux priviléges aux naturels du Céleste Empire afin d'encourager l'immigration, leur nombre a dû augmenter considérablement.
Ce sont, en général, des hommes laborieux, s'occupant, avec une remarquable aptitude, d'agriculture, d'industrie, et particulièrement de commerce. Aussi économes qu'habiles, ils sont peut-être les premiers commerçants du monde. Lorsqu'ils ont amassé une fortune assez considérable pour que le tiers puisse satisfaire la cupidité de leur mandarin, le second tiers celle de leur famille, et leur dernier tiers leur suffire à eux-mêmes, ils retournent volontiers dans leur patrie.
Comme c'est uniquement l'intérêt matériel qui les amène aux Philippines, ils s'y marient et y changent facilement de religion; mais s'ils y trouvent leur compte, lorsqu'ils rentrent en Chine ils reprennent leur ancienne religion, et souvent même la femme qu'ils y avaient laissée.
Les Chinois ont à Manille une juridiction à part, mais à peu près semblable à celle des _Tagalocs_, c'est-à-dire qu'ils nomment entre eux leur _gobernadorcillo_, ainsi que les collecteurs de l'impôt qu'ils sont tenus de payer au gouvernement espagnol.
Ainsi qu'on vient de le voir, la population de l'archipel des Philippines, gouvernée par les lois espagnoles, se compose:
1º De la population blanche. 4,050 habitants. 2º Métis _espagnols-indiens_. 8,584 habitants. 3º Métis _chinois-espagnols_ et _chinois-indiens_. 180,000 habitants. 4º Indiens. 3,304,742 habitants. 5º Chinois. 9,901 habitants.
Ensemble. 3,507,277 habitants.
Des infidèles.
Au centre de l'île de Luçon se trouve une étendue de terres de quatre cent cinquante lieues carrées, que les Espagnols nomment _le pays des infidèles_.
Cette partie de l'île est habitée par des peuples insoumis, vivant plus ou moins à l'état sauvage, mais en grandes réunions, se garantissant des intempéries des saisons sous un toit dans le genre des cases indiennes, vivant de chasse, d'un peu d'agriculture, et empruntant aux arbres de la forêt l'écorce qui leur sert de vêtement.
Les _Ajetas_ sont les seuls qui, dans l'état de primitive nature, habitent indistinctement presque toutes les montagnes de l'île de Luçon. Ces peuples, dont l'origine se perd en vaines conjectures, changent de nom selon les localités qu'ils habitent, ou portent celui qu'ils se sont donné eux-mêmes. En 1838, le gouvernement espagnol voulut tenter de les soumettre, et fit pénétrer chez eux une petite armée. Cette expédition fut obligée de se retirer sans avoir rempli le but qu'on s'était proposé [55]. On ne connaîtra leurs moeurs que lorsqu'on aura pu les aller étudier chez eux-mêmes.
Les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_ sont ceux chez lesquels j'ai le plus voyagé. J'ai donné dans ce livre d'assez longs détails sur leurs coutumes et leurs moeurs; je crois inutile de me répéter.
Il serait difficile d'indiquer d'une manière exacte l'origine des _Tinguianès_, de même que celle des peuplades qui les avoisinent. Il paraît cependant certain qu'ils ne sont point aborigènes des Philippines.
Les _Tinguianès_, par leur couleur, leurs belles formes, leurs cheveux longs, leurs yeux bridés, le prix qu'ils attachent aux vases en porcelaine, leur musique, par l'ensemble de leurs habitudes enfin, pourraient bien descendre des Japonais. Peut-être, à une époque sans doute bien reculée, des jonques japonaises, poussées par la tempête, auront-elles fait naufrage sur la côte nord-est de _Luçon_. Les équipages, dans l'impossibilité de retourner dans leur pays, pour se soustraire aux _Ajetas_ ou aux habitants des côtes, se seront réfugiés dans l'intérieur des montagnes, dans des lieux où la difficulté de pénétrer aura pu les mettre à l'abri des poursuites de leurs ennemis.
Les marins japonais, dont la navigation est généralement limitée au simple cabotage sur leurs côtes, embarquent ordinairement leurs femmes avec eux. J'ai eu l'occasion de m'en assurer à bord de deux jonques de cette nation qui avaient été poussées par une tempête, et s'étaient abritées sur la côte est de Luçon. Elles y séjournèrent quatre mois, pour attendre avec la mousson du nord-ouest qu'un vent favorable leur permît de retourner dans leur pays. Si elles n'avaient pas trouvé un gouvernement protecteur, leurs équipages auraient été obligés, comme je suppose qu'ont dû le faire les premiers _Tinguianès_, de se réfugier dans les montagnes. Ces derniers ayant quelques femmes, s'en seront procuré d'autres, soit des _Ajetas_ ou des populations environnantes. De ce mélange, de l'influence du climat, il sera résulté des types différant du primitif, et, sous ce beau ciel, dans ce magnifique pays, leur nombre se sera rapidement accru.
Ne seraient-ils pas encore descendants des _Dajacks_, que l'on croit être les habitants primitifs de Bornéo?
Comme les _Tinguianès_, les _Dajacks_ ont la coutume de couper la tête de leurs ennemis, et de les emporter comme trophée de victoire. De même qu'eux également, ils attachent un grand prix aux vases, qui sont une marque de noblesse et de richesse pour celui qui les possède. Dans leurs fêtes, d'après M. Temminck, ils font des libations de _docok-katan_, boisson enivrante préparée avec du riz fermenté qui lui donne la couleur laiteuse que prend le _bassi_ des _Tinguianès_, lorsqu'ils y ont dissous les cervelles de leurs ennemis. Enfin, comme ces derniers, les Dajacks portent une espèce de turban et une ceinture faits avec la seconde écorce d'une espèce de figuier.
Aujourd'hui la race des _Tinguianès_ habite seize villages [56].
Les _Igorrotès_, que j'ai eu bien moins l'occasion d'étudier, paraissent être, et on le croit généralement, les descendants de la grande armée navale du Chinois _Lima-on_, qui, après avoir attaqué Manille le 30 novembre 1574, s'était réfugié avec son armée dans le golfe de _Lingayan_, province de _Pangasinan_. Là il fut de nouveau attaqué et battu. Sa flotte, complétement détruite, une grande partie des équipages prit la fuite, et se sauva dans les montagnes, où les Espagnols ne purent les poursuivre.
Les _Igorrotès_ sont de petite stature; ils ont les cheveux longs, les yeux à la chinoise, le nez un peu gros, les lèvres épaisses, les pommettes prononcées, de larges épaules, les membres gros et nerveux, et la couleur fortement cuivrée. Ils ressemblent beaucoup aux Chinois des provinces avoisinant la Cochinchine.
Je n'émets ici qu'une opinion basée sur des probabilités. On ne connaîtra sûrement jamais d'une manière exacte l'origine des _Tinguianès_ et des _Igorrotès_, pas plus que celle des _Guinanès_, des _Buriks_, _Busaos_, _Ibréis_, _Apayoos_, _Gadanos_, _Caluas_, _Ifugos_ et _Ibilaos_.
Toutes ces populations, si différentes entre elles, habitent _la terre des infidèles_. On ne peut que supposer qu'ils descendent des Chinois, des Japonais, des Malais et des naturels de la Polynésie.
Des Ajetas ou Négritos.
Si on se perd en conjectures sur l'origine des habitants de _la terre des infidèles_, il n'en est pas de même des Ajetas. Toutes les traditions indiennes s'accordent à dire qu'ils sont les véritables aborigènes et les anciens possesseurs des Philippines.
A certaine époque ils étaient si nombreux, si puissants, que beaucoup de villages _tagalocs_ les reconnaissaient pour maîtres et seigneurs du sol, et leur payaient un tribut annuel en riz, en patates, ou en maïs.
Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, tous les ans, à une époque déterminée, ils descendaient de leurs montagnes, sortaient de leurs forêts, et obligeaient les _Tagals_ à payer le tribut. Si ces derniers refusaient, ils leur déclaraient la guerre, et ne retournaient dans leurs forets qu'après avoir coupé quelques têtes à leurs vassaux. Ils emportaient ces têtes comme trophées et comme preuves de leur domination.
Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des _Tagalocs_; et les _Ajetas_, éprouvant pour la première fois l'effet des armes à feu, furent saisis d'effroi, obligés de demeurer dans leurs forêts et de renoncer à l'exercice de leurs droits de suzeraineté.
J'ai déjà eu l'occasion, lorsque j'ai raconté mon voyage chez les _Ajetas_, de parler longuement de cette race d'hommes, la seule qui vit, aux Philippines, à l'état de nature primitive. C'est la plus nombreuse, la plus répandue.--Elle n'est susceptible d'aucune civilisation, et a donné, dans plus d'une occasion, la preuve irrécusable qu'elle préfère sa vie nomade, l'ombre des bois pour abri, l'écorce des arbres pour vêtements, la terre nue pour reposer ses membres, la poursuite de sa proie pour assouvir sa faim, aux douceurs et au confortable de la vie civilisée. Elle peut être comparée à certains animaux sauvages qu'on n'a jamais pu réduire à l'état de domesticité.
Un archevêque de Manille avait pu se procurer un _Ajetas_ tout à fait en bas âge. Il le fit élever avec une sollicitude toute paternelle. Après lui avoir fait donner une instruction solide, il le destina à l'état ecclésiastique; mais lorsqu'il fut devenu vicaire, et par conséquent entièrement libre, pouvant mener une existence paisible et heureuse, il se rappela son enfance, sa vie nomade d'autrefois, ses montagnes et ses forets. Tout à coup il se dépouille de sa soutane, reprend le vêtement primitif de ses parents, s'enfuit, et va les rejoindre. Toutes les tentatives qu'on a pu faire pour le ramener à la vie civilisée furent inutiles.
On pourrait citer bien des exemples de ce genre.
Il serait impossible de déterminer, même approximativement, la population des _Ajetas_. Elle a dû considérablement diminuer depuis la conquête des Philippines; elle finira par disparaître entièrement.
§ VI.--Règne animal.
Mammifères.
Les animaux domestiques que possédaient les habitants des Philippines avant l'époque de la conquête, et ceux qui peuplaient leurs forêts, ont conservé leurs noms _tagals_; ainsi:
_Cambin_, chèvre; _Babui_, porc; _Asso_, chien; _Poussa_, chat; _Oussa_, cerf; _Carabajo_, buffle;
Les animaux domestiques apportés par les Espagnols ont conservé, ou à peu près, les mêmes noms qu'en Espagne:
_Caballo_, cheval; _Vaca_, vache; _Carnero_, mouton, etc., etc.
Des quadrumanes, en langue Tagaloc, matchin.
Les singes sont peu variés aux Philippines. A _Mindanao_ on en remarque qui sont albinos, tout à fait blancs, ayant les yeux rouges et la peau d'un joli rose. Cette variété est recherchée par les Chinois, qui les élèvent à l'état de domesticité comme animaux curieux.
Les deux espèces que l'on trouve dans l'île de Luçon, connus sous le nom de _bonnets-chinois_, macacus niger, que les _Tagalocs_ nomment _matschin_, vivent par petites familles dans les grands bois, et de préférence aux environs des champs cultivés. L'étude de leurs moeurs serait assez curieuse; mais je crains d'abuser de la patience de mon lecteur, et je me bornerai à faire connaître qu'ils ont l'instinct le plus intelligent pour satisfaire leur appétit vorace et se défendre de leurs ennemis.
J'ai souvent vu autour d'une cage, espèce de piége pour les prendre, toute une petite famille. Celui qui paraissait le plus âgé se donnait tous les soins qu'aurait pu prendre un grand'père pour ses petits-enfants; il semblait les empêcher de s'approcher de la cage; lorsqu'il les avait placés à une certaine distance, il s'en approchait seul, prenait un morceau de bois, le fourrait à l'intérieur de la cage, à travers les barreaux, et en retirait adroitement et sans danger les épis de riz qui y avaient été mis comme appât. Lorsque les Indiens voyaient tant de précautions, ils disaient: «Nous n'en prendrons point de cette famille, car les écoliers ont un vieux maître avec eux.»
Des quadrupèdes.
Il y a peu de variétés dans les quadrupèdes. La nature, qui a prodigué tous ses bienfaits aux Philippines, n'y a point fait naître d'animaux féroces, et dans le genre carnassier on ne compte qu'une petite espèce, peu nuisible, comme on le verra.
Les chevaux, les boeufs et les moutons, comme je l'ai déjà fait savoir, ont été apportés par les conquérants. Dans ce beau pays, dans ces gras pâturages, où ils vivent presque en liberté, ils ont prospéré d'une manière si extraordinaire, qu'un boeuf gras rendu à Manille ne se vend pas plus de 60 à 70 francs; un beau cheval, depuis 50 jusqu'à 100 francs. Les moutons n'ont pas de valeur; les Indiens ne se donnent pas la peine d'en conduire au marché.
Le porc paraît de la même race que celui de Chine. Il est très-abondant; sa chair est l'aliment préféré des Indiens, qui ne manquent jamais d'en pourvoir abondamment leur table dans les grands festins.
Le chien et le chat sont des animaux qui se trouvaient aux Philippines lors de la conquête. Une espèce de chien paraît particulière à Luçon: c'est un dogue d'une taille monstrueuse et d'une férocité remarquable; il a le poil court, d'une couleur jaunâtre, un peu plus foncé que celui du lion. Cette belle race tend à disparaître; lors de mon séjour aux Philippines, il était fort difficile de s'en procurer.
1. Le buffle sauvage (carabajo-bondoc).
Le buffle sauvage est de la taille de nos plus grands boeufs. Sa couleur est noire, et sa peau, semblable à celle de l'éléphant, peu couverte de poil. Il est armé de deux magnifiques cornes qui, à leur base, se réunissent presque sur le front, et dont les extrémités sont très-aiguës. Il s'en sert avec une remarquable adresse. Il ressemble beaucoup au buffle domestique pour les formes. Cependant il est à observer que jamais il n'a été possible de le réduire à l'état de domesticité, pas même à l'âge le plus jeune; ce qui ferait supposer que cette espèce est différente de celle du buffle domestique, qui sans doute est originaire de la Chine ou des îles de la Sonde.
Cet animal est aussi féroce que sauvage. Le jour, il habite l'intérieur des forêts les plus sombres, particulièrement les lieux marécageux; la nuit, il sort dans la plaine pour y chercher sa pâture. Son instinct le conduit à faire une guerre acharnée à l'homme, son seul ennemi. Lorsqu'il peut le surprendre, il se plaît à mettre son corps en lambeaux avec ses cornes aiguës. Aussi, dès qu'un Indien aperçoit un buffle, il se hâte de grimper sur un arbre, où cependant il n'est pas encore à l'abri du danger. L'animal demeure souvent des journées entières au pied de l'arbre pour y attendre sa proie à la descente. Dans ce cas de persistance, le seul moyen de s'en débarrasser est de lui jeter les vêtements que l'on a sur soi. Il les met en morceaux, et lorsqu'il croit avoir fait beaucoup de mal à celui qu'il attendait, il se retire dans la forêt la plus voisine.
Sa chasse, comme on l'a vu, est remplie de dangers, pleine d'émotions. Aussi est-ce celle que préfèrent les grands chasseurs indiens; elle est pour eux une véritable fête.
Sa chair, composée de fibres beaucoup plus fortes que celle des boeufs, est très-bonne à manger. Sa peau, d'une ténacité et d'une force incroyables, coupée en petites lanières, sert à faire des lacets et des courroies qui résistent à un attelage de trente à quarante buffles. De ses longues cornes, les Indiens font de jolies cannes, des boîtes, des peignes et des tabatières.
2. Le buffle domestique (_carabajo_).
Le buffle domestique est presque entièrement noir; seulement il a les genoux blancs, et une raie de la même couleur sous le poitrail.
On en voit cependant quelquefois qui sont entièrement blancs, dont la peau est rose et les yeux rouges: ce n'est point une variété, mais bien un accident de la nature.
De tous les animaux domestiques, c'est celui qui rend le plus de services à l'homme. Il est plus doux, plus fort, et a plus d'instinct que le boeuf.
Jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans, il vit en liberté dans les montagnes et les forêts. C'est à cet âge que les Indiens le prennent pour le dompter. Il est alors comme un animal sauvage, qu'il faut poursuivre avec de bons chevaux et de forts lacets. On ne se rend maître de lui qu'après l'avoir assujetti, au moyen de fortes cordes, au tronc d'un arbre, et lié de tous côtés. Il faut encore prendre des précautions pour l'approcher. Il n'est entièrement vaincu que lorsqu'on lui a percé la cloison qui sépare les deux naseaux, et qu'on y a passé un anneau en fer ou en rotin. A cet anneau on attache la longe pour le conduire, comme la bride sert à diriger le cheval.
Après cette dernière opération, il devient tout à fait inoffensif. Il a reconnu son impuissance, et il se laisse facilement conduire. Cependant, s'il est méchant ou rétif, on lui donne pour gardien un enfant: son instinct lui fait comprendre qu'il n'a pas de mauvais traitement à craindre de la part d'une faible créature; aussi jamais ne lui fait-il aucun mal.
Sa nourriture est des plus faciles. Il mange toute espèce d'herbes, celles délaissées par les animaux les moins dégoûtés. Il va chercher sa pâture dans les plaines, dans les ravins, dans les sombres forêts, sur les montagnes les plus escarpées, et au fond des eaux, où il broute pendant les heures de chaleur avec la même facilité que dans les lieux secs.
C'est le seul animal que les caïmans n'osent pas attaquer. Lorsque plusieurs femelles, pendant la chaleur, sont plongées avec leurs petits dans le lac où se trouvent des caïmans, elles ont soin de former un cercle au milieu duquel elles les placent, pour les préserver de la surprise du caïman. Celui-ci n'ose pas attaquer les grands, mais il pourrait fort bien enlever un des petits.
L'Indien associe le buffle à tous ses travaux. C'est avec lui qu'il laboure ses champs, son jardin, les terrains secs et ceux couverts d'eau jusqu'à mi-jambe, destinés aux plantations de riz. C'est aussi avec lui qu'il fait ses charrois, ses transports à dos dans les montagnes, par des routes presque impraticables. Il lui sert également de monture, comme le cheval, pour faire de longs trajets. Sa force permet au buffle de porter à la fois trois ou quatre hommes.
L'Indien se sert aussi de cet utile animal pour traverser de larges et profondes rivières et des étendues d'eaux considérables. La bride à la main pour le diriger et l'empêcher de plonger, il se place debout sur son large dos, et le patient animal nage en suivant la direction que son maître lui indique; souvent il traîne en même temps sa charrette, qui flotte derrière lui.
De tous les herbivores, c'est assurément le plus patient, celui dont l'instinct est le plus développé. Il sait quand il commet un dommage quelconque. Lorsqu'il est dans un champ cultivé, s'il y est surpris, il se cache; et s'il s'aperçoit qu'il a été découvert, il se sauve comme un voleur pris en flagrant délit.
J'ai souvent vu des bûcherons, travaillant dans la forêt à une grande distance de leur demeure, atteler leurs buffles à une pièce de bois, et leur dire: _Va à la maison_. Les patients animaux partaient, sans guide, marchaient, suivaient leur route en évitant avec précaution les mauvais pas et ce qui aurait pu entraver leur marche, et arrivaient à l'habitation de leur maître.
Son attelage est des plus simples et des plus commodes: il consiste en un morceau de bois courbé naturellement, de la forme du garot (_voyez_ fig. B). Ce collier prend le col, et descend jusqu'au milieu des épaules; il est attaché au-dessous du col avec une corde ou une liane, et les traits sont fixés aux deux extrémités.
La femelle, peu employée aux travaux, produit beaucoup de lait, et aussi bon que la meilleure crème. On en fait du beurre d'un goût agréable et d'excellents fromages.
La chair du buffle est presque aussi bonne que celle du boeuf; mais on en fait peu d'usage aux Philippines.
C'est un animal tellement utile à l'agriculture, que, malgré la modicité de son prix (40 à 60 fr. pour un beau buffle de travail, et 20 à 25 fr. pour un jeune buffle venant d'être dompté), les Espagnols ont fait une loi pour protéger sa vie. Ainsi, un Indien n'a le droit d'abattre son buffle que lorsqu'un jury spécial l'a autorisé, et a déclaré qu'il n'est plus en état de servir à l'agriculture.
Je considère que cet animal serait de la plus grande utilité pour nos colonies d'Afrique, et aussi pour la Corse. Il détruirait les herbes qui poussent dans les marais et sur leurs berges, les nombreux insectes qui y prennent naissance, et contribuerait ainsi à faire disparaître les émanations qui produisent le mauvais air.
3. Le cerf (_oussa_).--Cervus Philippinensis.
De tous les mammifères, le cerf des Philippines est le plus nombreux. Il habite les montagnes, les forêts, et se cache dans les hautes herbes.
Le mâle a un bois beaucoup plus petit que nos cerfs d'Europe. Jamais il ne porte plus de trois andouillers.
Sa chasse est un des plus grands amusements des Indiens, qui le poursuivent souvent avec de bons chiens jusqu'à le mettre aux abois; ou bien, armés d'une longue lance et montés sur de bons chevaux, ils le suivent de toute la vitesse de leur monture, jusqu'au moment où ils peuvent l'atteindre. Ils le prennent aussi avec des filets ingénieusement fabriqués; mais cette dernière chasse, exigeant beaucoup moins d'adresse et d'exercice, est à la fois trop facile et trop abondante pour leur procurer le même plaisir que les deux premières.
Sa chair est d'un goût savoureux, bien meilleure que celle de nos cerfs d'Europe, préférable même à nos meilleures viandes de boucherie.
Les Chinois attribuent une grande vertu médicinale au jeune bois lorsqu'il est encore recouvert de sa peau. Ils payent jusqu'à 30 et 40 fr. une paire de jeunes bois. Ils les font sécher pour les conserver et les administrer en poudre dans certaines maladies.
Ils attribuent aussi une grande vertu aphrodisiaque aux tendons, et tous les ans ils en exportent pour la Chine une quantité considérable.
4. Le sanglier (_babui-damon_).
Le sanglier que les Indiens nomment _babui-damon_ (cochon d'herbes) est presque semblable au porc domestique des Philippines. Le mâle seulement en diffère par deux énormes glandes garnies de soies longues et dures, placées des deux côtés du cou, près des os maxillaires.
Il habite les lieux les plus sombres et les plus fourrés des forêts, où il trouve abondamment, pour sa nourriture, des fruits et des racines, ainsi que de gros bulimes, espèce de limaçon dont il est très-friand.
On le chasse avec des chiens, des filets, et avec la lance. On lui fait, avec cette arme, une chasse particulière aux Philippines, et assez singulière pour mériter une description.
A l'époque des pluies, les sangliers qui habitent les grands bois situés sur le sommet des montagnes souffrent du froid. Pour s'en garantir, ils coupent avec leurs dents une énorme quantité d'herbes et de jeunes plantes. Ils en font un immense tas, et se blottissent dessous quelquefois au nombre de douze. Les chasseurs sont armés de lances préparées pour cette chasse, dont le fer tient faiblement par sa douille à la hampe, et qui cependant y est attaché par un bout de corde; de façon que le fer se détachant de la hampe y reste fixé, et forme une espèce de crochet qui s'embarrasse dans les broussailles et arrête l'animal dans sa fuite.