Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 25

Chapter 253,517 wordsPublic domain

On trouve aussi à Luçon plusieurs mines de fer _hydraté_ et d'_aimant_ qui pourraient fournir à des exploitations gigantesques.

Dans la province de _Boulacan_, les montagnes d'_Angat_ sont presque entièrement formées de ce minéral.

Dans la province de la _Laguna_, sur le territoire de _Moron_, il existe une grande étendue couverte de blocs séparés de minerai de fer, dont le rendement à la fonte n'est pas moindre de 80 p. 100. Ces blocs, disséminés sur le sol, paraissent avoir été rejetés du sein de la terre par une éruption volcanique.

On trouve aussi des mines de cuivre dans les provinces de _Batangas_ et de _Panpanga_; leurs échantillons indiquent qu'elles sont d'une grande richesse.

Les _Igorrotès_ et les _Tinguianès_ connaissent, sans aucun doute, sur leur territoire, des mines vraisemblablement très-riches de ce métal; car ils fabriquent pour leurs usages des ustensiles grossiers qui paraissent avoir été faits avec un seul bloc de cuivre, tiré de la mine à l'état natif.

Le soufre, le charbon de terre y sont aussi très-abondants.

Enfin les roches basaltiques, le porphyre, le cristal de roche et les agates se trouvent en abondance, ainsi que des marbres de diverses couleurs.

Le granit y est peu connu; celui dont on se sert à Manille pour les trottoirs est apporté de la Chine.

La pierre la plus utile, celle que l'on emploie pour la construction des édifices, est une espèce de tuf volcanique très-solide, et aussi facile à tailler que le tuf ordinaire.

La province de la _Laguna_ renferme une quantité considérable de sources _thermales_ et _minérales_.

On trouve les premières à des températures différentes: elles ont de 80 à 90 degrés aux environs du bourg de _Mainit_, et de 28 à 30 degrés à _Pagsanjan_ et à _Jala-Jala_.

Cette dernière localité renferme une grande variété de sources minérales, ferrugineuses, acides et sulfureuses.

Dans un des ravins de _Jala-Jala_ on trouve du sulfate de fer en grande quantité. C'est sans doute la dissolution de ce sulfate de fer qui donne à quelques sources le goût acide.

Dans diverses autres parties de Luçon, aux environs de Manille entre autres, il y a aussi plusieurs sources d'eaux minérales ferrugineuses.

§ IV.--Règne végétal.

C'est dans le règne végétal que la nature a déployé aux Philippines toute sa magnificence.

Les hautes montagnes s'étendant du nord au sud dans tout l'archipel, qui, à une époque reculée, ont éprouvé de si grands bouleversements où les feux souterrains ont joué un si grand rôle, sont actuellement le plus grand, le plus puissant auxiliaire qui puisse aider cette luxuriante végétation.

Ainsi que je l'ai fait remarquer lorsque j'ai parlé du climat, ces montagnes divisent l'année _en saison des pluies_ et _en saison des sécheresses_.

Leurs versants _est_ et _ouest_, chacun à son tour, pendant six mois, reçoivent abondamment les eaux du ciel.

Les vallées qui se trouvent entre les montagnes, les inégalités du sol, les crevasses, les cratères éteints, sont autant de réservoirs où, pendant ces six mois, se réunissent les eaux pluviales pour s'échapper, pendant la saison des sécheresses, en sources et en ruisseaux limpides qui vont serpenter dans les plaines et y porter la fertilité et l'abondance.

Presque sans exception, toutes les montagnes sont recouvertes d'une forte couche de terre végétale, et revêtues de la plus splendide végétation qu'il y ait au monde.

Sur leurs versants se déroulent d'immenses forêts d'arbres gigantesques de diverses essences, où se mêlent des _palmiers_, des _fougères hautes comme des arbres_, des _bambous_, des _rotins_, des _pandanus_ et des _lianes_ de mille espèces, qui semblent avoir été créées pour former, d'un arbre à l'autre, des décors de guirlandes de verdure, de fleurs et de fruits.

La nature a pourvu à tout aux Philippines.

Ces hautes montagnes couvertes de bois précieux ont généralement un de leurs versants (celui qui se trouve le plus exposé aux pluies) garni de magnifiques et gras pâturages, où croissent diverses graminées, particulièrement le _talaje_, espèce de canne à sucre sauvage, le _cogon_, long et flexible, d'un usage précieux pour la couverture des cases indiennes.

Dans ces beaux pâturages s'engraissent, sans aucun soin, d'innombrables troupeaux de _buffles_, de _boeufs_, de _chevaux_ et de _timides cerfs_, qui, la nuit, sortent en troupes des sombres forêts pour y venir prendre leur pâture.

A l'époque des sécheresses, toutes ces graminées ont atteint une hauteur de six à huit pieds.--Les Indiens prévoyants, pour renouveler l'herbe trop sèche et trop dure, y mettent le feu. D'immenses incendies se déclarent; la flamme, emportée par le vent, détruit tout sur son passage jusqu'à la lisière des bois, où elle s'arrête toujours [51]. Le sol, mis à nu, paraît brûlé et calciné; mais, trois jours après, la nature a déjà repris ses droits. Il ne reste plus trace de l'incendie, un tapis d'herbe tendre et verdoyante a remplacé les désastres de l'incinération, et offre aux animaux une nourriture abondante et succulente.

Les bois les plus remarquables par leur emploi dans l'industrie sont les suivants:

Le _molauin_ ou _molave_, _vitex_ (didynamie de Linné). Son bois, de la couleur du buis, est incorruptible et inattaquable par les insectes; il est employé dans toutes les constructions exposées aux intempéries, et particulièrement pour la membrure des vaisseaux.

Le _banaba_, mouchausia speciosa (polyadelphie de Linné). Le bois, de couleur rose, sert pour toutes espèces de construction, et il donne de belles fleurs couleur violette.

Le _palomaria_, calophyllum, inophyllum (polyadelphie de Linné), fournit une gomme résine employée dans la médecine indienne; son bois, léger et flexible, est d'une grande solidité, et il est employé particulièrement pour la mâture.

Le _mangachapoi_, mocanera (polyandrie de Linné), et le _guio_, de la même espèce, parviennent tous deux à une hauteur prodigieuse. Il n'est pas rare d'en trouver de 30 à 40 mètres sur un équarrissage de 70 à 90 centimètres sur toute leur longueur. Leur bois, compact, serré, et d'une grande solidité, est employé pour les grandes pièces de charpente, et notamment pour la mâture des jonques chinoises.

Le _dongon_, helicteres apelata (décandrie de Linné), est aussi un arbre gigantesque, dont le bois solide est propre aux constructions.

L'_anobin_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), acquiert des dimensions colossales; son bois, jaune, léger, et inaltérable dans l'eau, est employé aux constructions navales, et particulièrement pour faire des pirogues. Cet arbre est de la même famille que celui connu sous le nom d'arbre à pain: en faisant des incisions à l'écorce, il en découle une gomme dont les Indiens se servent pour prendre des oiseaux, comme avec la glu.

La _narra_, ou _asana_, pterocarpus palidus (diadelphie de Linné). Le bois est semblable à l'acajou pour la couleur. Cet arbre acquiert des dimensions énormes; un seul tronc est souvent employé à faire une embarcation qui peut charger plusieurs tonneaux; il est généralement employé à faire des meubles, et particulièrement des tables d'une seule pièce, qui peuvent contenir vingt et trente couverts.

Le _calantas_, cedrela odorata (pentandrie de Linné), est une espèce de cèdre dont le bois a la couleur, l'odeur et toutes les propriétés du cèdre du Liban; il est généralement employé pour les constructions navales.

Le _baleté_, ficus indius (monoécie de Linné), est un arbre dont le bois blanc et spongieux est peu employé; il parvient à une élévation prodigieuse, et son tronc acquiert des dimensions colossales: c'est avec son écorce que les sauvages font leurs vêtements et les cordes de leurs arcs. J'ai déjà parlé de cet arbre dans le cours de mon livre.

Dans les espèces propres à l'ébénisterie, on trouve une grande variété:

L'ébène ordinaire; puis le _camagon_, ou _mabolo_, diospyros koki (octandrie de Linné), qui donne un fruit savoureux, de la grosseur et de la couleur de la pêche, et dont le bois est veiné de noir et de blanc.

Le _malatapai_, diospyros pilosanthera (octandrie de Linné), donne une ébène veinée de noir et de rouge.

Le _lanotan_, uvaria lanotan (polyandrie de Linné), dont le bois blanc et compacte ressemble beaucoup à l'ivoire.

On trouve aussi aux Philippines des citronniers d'une dimension prodigieuse, ayant plusieurs mètres de circonférence; et enfin pour le commerce une grande variété de bois de teinture.

Il serait trop long de donner ici la nomenclature de tous les arbres qui croissent dans les forêts des Philippines. La province d'_Ilocos Nord_ en produit à elle seule cent seize espèces différentes, toutes utiles et propres à l'industrie.

Auprès de ces arbres gigantesques et dont le bois est précieux, il s'en trouve une multitude qui fournissent aux habitants des fruits savoureux et d'excellents aliments.

Le _manguier_, manga mangifera india (pentandrie de Linné). Dans aucun pays du monde cet arbre, qui atteint la taille de nos plus grands chênes, ne fournit des fruits aussi savoureux et aussi variés qu'aux Philippines.

Le _lanzones_, ekebergia de Jus. (ennéandrie de Linné), est un arbre propre aux Philippines; il fournit un excellent fruit, qui a beaucoup de rapport avec le _lechi_.

Le _chicos_, achras sapota (hexandrie de Linné), est un arbre dont cinq ou six espèces donnent des fruits délicieux.

Le _macupa_, eugenia iambos (icosandrie de Linné), produit des fruits d'une belle couleur rose et très-savoureux, ayant l'odeur de la rose.

Le _lumboi_, calyptrantes jambolana (icosandrie de Linné), se trouve dans toutes les forêts; son fruit, de couleur violette, est rafraîchissant et d'un goût agréable.

Le _santol_, sandoricum ternatum (décandrie de Linné), est un grand arbre qui donne une prodigieuse abondance de fruits de la grosseur d'une pomme.

Le camias, averrhoa bilimbi (décandrie de Linné), est un arbuste qui produit un gros fruit, remarquable par sa propriété rafraîchissante.

Le _tamarinier_, le _papayer_, le _goyavier_, les diverses espèces d'_orangers_ et _citronniers_, les _pamplemousses_, fournissent tous des fruits aussi savoureux que variés, ainsi que les bananiers de tant d'espèces dont j'ai déjà parlé.

Il y a aussi dans les forêts des Philippines une grande variété de _palmiers_, parmi lesquels on en trouve qui servent d'aliment, tel que celui qui donne le sagou; d'autres, d'où découle une liqueur douce et agréable à boire; et enfin une grande quantité de rotins, dont quelques-uns produisent un fruit agréable au goût et très-rafraîchissant.

Le _rima_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), connu vulgairement sous le nom d'arbre à pain, est aussi très-abondant aux Philippines.

Les plantes et les arbustes cultivés dans l'île de Luçon, et qui font la richesse du pays, sont:

Le _caféier_, Le _cacaotier_, L'_indigo_, Le _poivre_, Le _tabac_, Le _riz_, de diverses espèces; Le _froment_, Le _maïs_; Une grande variété de plantes légumineuses; La _canne à sucre_, L'_abaca_, espèce de bananier qui croît presque naturellement dans la province _d'Albay_; Diverses espèces de _cotonniers_.

J'aurai à entretenir le lecteur de ces diverses plantes lorsque je parlerai de l'agriculture.

On cultive aussi des patates de diverses espèces.

Dans les forêts on trouve plusieurs genres de tubercules très-abondants, et excellents comme nourriture.

Parmi les palmiers de diverses espèces, on trouve celui (dont j'ai déjà parlé) qui produit le sagou, et celui dont la sève, d'une saveur agréable, donne, lorsqu'elle est réduite au feu, une espèce de sucre très-recherchée comme assaisonnement pour le riz.

Un pays aussi riche dans le règne végétal fournit également, à l'état sauvage, les plus belles, les plus brillantes fleurs que l'on puisse voir.

§ V.--Des habitants des Philippines.

Avant de m'occuper du règne animal, sur lequel je suis obligé de m'étendre plus que je ne me l'étais proposé, je vais passer rapidement en revue les diverses races d'hommes qui habitent les Philippines, et chercher à établir, par des calculs et des rapprochements approximatifs, l'origine probable de celles de ces races qui ne sont pas connues.

Des Espagnols.

Les Espagnols et leurs créoles sont au nombre de 4,050 [52]. Ce sont généralement, à part les créoles, des habitants de passage, qui viennent aux Philippines comme employés du gouvernement ou négociants, y séjournent le temps nécessaire pour y faire fortune, et retournent dans leur patrie.

Il est remarquable que quelques milliers d'hommes puissent gouverner et maintenir en paix une population de plus de trois millions d'habitants, composée d'êtres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels envers leurs ennemis. Ce n'est ni par l'oppression ni par la force brutale qu'ils les dominent, mais par une justice bien entendue, scrupuleusement administrée, par un gouvernement tout paternel, et par la plus juste indépendance dont puisse jouir l'homme en société. Si, dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont des faits isolés, provenant d'employés subalternes, contre la volonté du pouvoir.

Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d'une plus grande somme de liberté et de plus larges prérogatives qu'aux Philippines. L'Indien, à quelque classe qu'il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur la loi et ceux qui la font exécuter [53].

Il y aurait une grande étude à faire, une belle page à écrire sur la conquête des Philippines, et sur cette maxime sublime du conquérant disant à des peuples presque à l'état sauvage: «Vous êtes mes enfants; mon Dieu m'envoie vers vous: fiez-vous à moi. Je vous offre l'appui et l'indulgence qu'un père doit à la faible créature que la Providence lui a confiée.»

Cette indulgence, cette justice que l'homme éclairé doit à son semblable à l'état primitif, n'a point enrichi l'Espagne, mais elle lui a donné plus que la richesse, la satisfaction d'avoir répandu l'abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples divisés et décimés par des guerres de province à province; elle les a réunis en une grande famille, leur a apporté ses lumières, ses relations, les animaux domestiques qui leur manquaient, les préservatifs à la terrible épidémie qui moissonnait leurs enfants [54], des lois indulgentes qui protégent toutes les classes, l'ordre et la paix; et enfin le culte d'un Dieu plein de bonté et de clémence, qui a remplacé l'idolâtrie et le mensonge.

Tous ces bienfaits, si justement appréciés par les peuples auxquels ils étaient offerts, et qui ont eu de si grands résultats pour leur bonheur, ne valent-ils pas l'or et les richesses conquis par le fer et la destruction? L'Espagne, en exécutant scrupuleusement le programme qu'elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission, ne doit-elle pas s'enorgueillir de sa belle conquête?

Je serais heureux que cette page, écrite avec toute l'impartialité d'un observateur consciencieux, pût inspirer à mon lecteur une partie de l'admiration dont je suis pénétré pour cette noble nation, et détruire les préventions qu'ont pu donner quelques fragments écrits par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidité une faute exceptionnelle, un abus inévitable dans une grande administration, sans se rendre compte de l'organisation toute paternelle qui gouverne un peuple encore dans l'enfance.

Il est un fait positif: c'est que l'Espagne a fait le bonheur de la population indienne. Il serait trop long d'entrer ici dans tous les détails de son administration; quelques lignes suffiront à démontrer sa sollicitude pour cette classe d'hommes.

Le capitaine général des Philippines a le pouvoir et les attributions de l'autorité royale en Espagne.

Il a pour adjoint un assesseur, espèce de ministre responsable, qui prépare les décrets et les ordonnances soumis à sa signature.

Il est à la fois le chef civil et militaire, et il préside la cour royale, la seconde autorité de la colonie.

Cette cour se compose d'un régent, de cinq conseillers (_oïdores_) et de deux _fiscaux_, l'un pour le civil, l'autre pour le criminel. Ces deux fiscaux sont spécialement chargés de protéger les Indiens.

L'un des membres de la cour royale est nommé juge contre l'esclavage. Il n'y a pas d'esclaves aux Philippines. Cependant, comme cet abus pourrait se présenter, le magistrat dont il s'agit est spécialement chargé de le surveiller et de le réprimer au besoin.

L'archipel est divisé en provinces. Chaque province est gouvernée par un _alcade_. Comme souvent il est, dans sa province, le seul et unique Espagnol, il a droit à une garde de vingt à trente indigènes.

Chaque province est divisée par bourgs, et chaque bourg est administré par un _gobernadorcillo_ et son conseil municipal, indigènes élus d'après le mode que j'ai indiqué.

Le capitaine général gouverne, promulgue des lois, rend des décrets.

La cour royale fait exécuter les lois, rend la justice, et protége la classe indienne contre les abus.

L'alcade, dans la province, remplit les fonctions du gouverneur, fait exécuter les décrets, et reçoit des percepteurs les fonds provenant de l'impôt.

Le _gobernadorcillo_, dans son bourg et avec le conseil municipal, administre la commune et exécute les ordres de l'alcade.

Des Indiens convertis au christianisme.

La population indienne soumise au christianisme s'élève à 3,304,742 âmes. A l'époque de la conquête, elle était fort inférieure à ce chiffre. Elle était divisée en grandes peuplades qui se gouvernaient elles-mêmes, et qui parlaient chacune un idiome différent. Ces idiomes paraissent dériver du tagaloc, lequel a lui-même une certaine analogie avec la langue malaise.

Les noms de ces diverses peuplades et leurs idiomes se sont conservés; ils ont servi aux Espagnols dans la division de l'archipel en provinces.

En commençant par le nord de Luçon, on trouve les provinces de _Cagayan_, habitées par les _Cagayanès_, qui ont une langue particulière;

En descendant vers le sud, les provinces d'_Ilocos___, qui ont aussi un idiome particulier, l'_ilocano_;

Celles de _Pangasinan_ et de _Panpanga_, où l'on parle le _panpango_;

Les provinces de _Zembales_, _Nueva-Exija_, _Bulacan_, _Tondoc_, _la Laguna_, _Tayabas_ et _Batangas_, habitées par les _Tagalocs_, qui parlent la langue _tagale_;

En allant toujours vers le sud, les provinces de _Camarinès_, _Albay_, et tout le groupe des îles que l'on nomme _Bisayas_, où l'on parle le _bisayo_.

Les habitants de ces diverses provinces, dont la langue varie, présentent aussi une différence marquée dans leur type et leur physionomie. Doit-on attribuer cette différence à la variété des races? ou n'est-ce pas des hommes de même origine qui, sous l'influence du climat et des habitudes, auraient subi un changement dans leurs formes et leurs couleurs primitives?

Quoi qu'il en soit, il est un fait certain, c'est que de toute cette diversité d'hommes, _Cagayanès_, _Ilocanos_, _Panpangos_, _Tagalocs_ et _Bisayos_, aucune n'est originaire des Philippines.

Il est probable qu'elles sont un mélange d'hommes de différentes nations, que des circonstances fortuites ont amenés dans une partie de l'archipel.

Que l'on jette un coup d'oeil sur la carte, et l'on verra les Philippines entourées, d'un côté, par le _Japon_, la _Chine_, la _Cochinchine_, _Siam_, _Sumatra_, _Bornéo_, _Java_, les _Célèbes_, et, de l'autre côté, par toutes les îles dont est semé l'océan Pacifique.

On peut supposer, de ce voisinage, que les premiers conquérants, établis dans cet archipel contre la volonté des _Ajetas_, véritables aborigènes dont je parlerai bientôt, auront eu des relations, soit par le commerce, soit par des naufrages, avec les divers peuples qui les environnaient, et avec les _Ajetas_ eux-mêmes. De ces relations il est sans doute résulté un si grand mélange de races, que les types primitifs se sont presque entièrement effacés.

A l'appui de cette opinion, je puis citer un fait dont j'ai déjà parlé: mon curé de _Jala-Jala_, le père _Miguel_, naturel de la province de _Tayabas_, connaissait exactement l'origine de sa famille; il descendait du mariage d'un _Japonais_ avec une femme _tagaloc_, et on remarquait chez lui tous les traits _japonais_.

Cependant le _type malais_ est le plus généralement répandu, et celui qui est demeuré le plus apparent.

Il est probable que les _Malais_ furent les premiers qui occupèrent les côtes de l'archipel des Philippines, et qu'à ceux-ci se mêlèrent successivement quelques _Ajetas_, des _Japonais_, des _Chinois_, et des habitants si variés de la _Polynésie_.

Les Indiens soumis aux Espagnols diffèrent fort peu, dans leurs coutumes et leur caractère, des _Tagalocs_ que j'ai décrits et fait connaître.

De la langue tagale.

On a recherché l'origine des divers idiomes en usage aux Philippines. Quelques personnes les font provenir du chinois et du japonais; d'autres, de l'hébreu ou du malais. Cette dernière opinion paraît la plus vraisemblable, si l'on considère la langue _malaya_ comme primitive.

Dans le _bisayo_ et le _tagaloc_, d'où dérivent tous les idiomes parlés aux Philippines, on trouve un grand nombre de mots _malayos_, et qui ont la même signification dans les deux langues. On en trouve aussi d'exactement semblables, mais qui ont une signification différente.

Ainsi, _Olo_, tête; _Puti_, blanc; _Languit_, ciel; _Mata_, yeux; _Susu_, saint; _battu_, pierre, sont les mêmes en _togaloc: bisayo_ et _malayo_.

Beaucoup d'autres mots varient fort peu. Ainsi, en _malayo_, _lina_ veut dire _langue_; _babi_, _porc_; en _tagaloc_, _dila_ signifie _langue_; _babui_, _porc_.

Il faut considérer que les idiomes des Philippines ont été singulièrement altérés par les divers dialectes qui s'y sont mêlés. La langue espagnole a fourni les caractères qui lui sont propres aux idiomes des races placées sous la domination de cette nation.

On ne retrouve plus de documents écrits avec les premiers caractères de la langue tagale. Les anciens _Tagalacs_ écrivaient sur les feuilles d'un arbre nommé _banava_; ils traçaient leurs caractères sur ces feuilles au moyen de la pointe d'un _bambou_.

La langue tagale est claire, riche, élégante, métaphorique et poétique. Elle prête beaucoup à l'improvisation, pour laquelle le _Tagaloc_ a un goût prononcé.

L'écriture, avant l'adoption des caractères espagnols, allait de droite à gauche, à la manière orientale.

L'alphabet _tagaloc_ ne possédait que dix-sept lettres, dont trois voyelles ayant la même valeur que les voyelles de notre langue.

A et E ont le même son que I, et un autre son qui équivaut à O et U. De là vient une grande diversité dans la prononciation. Ainsi le mot _tubi_ (qui signifie permettez-moi) se prononce _tobe_; _olo_ se prononce _ulu_.

Les consonnes sont au nombre de quatorze; elles se prononcent toujours avec la finale A. Ainsi les lettres C, M se prononcent _CA, MA_. Mais en plaçant un point au-dessus, cette prononciation se change en E ou en I. Le même point mis au bas, la finale se change en _O_ ou en _U_. Les lettres _C_ et _S_ ont la même valeur. Le D se prononce souvent comme R: ainsi _madali_ se prononce _marali_. F se change en P. Souvent le C se change en M, le G en Y.

Dans la poésie, les syllabes Ge-Ji se prononcent quelquefois comme _guy_.

H se prononce d'une manière gutturale, comme la _J_ espagnole; Q comme K, et U comme _ou_.

La langue tagale a ses noms, qui se déclinent en six genres; elle a aussi ses conjonctions: de telle sorte que l'on peut écrire le _tagaloc_ et le _bisayo_ comme nos langues européennes.

On a publié à Manille, en langue tagale, divers ouvrages en vers et en prose, par exemple, une traduction de l'Écriture sainte, diverses tragédies, des odes, etc.

Métis espagnols-indiens, chinois-indiens, et métis chinois-espagnols.