Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 24
Dolorès ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle.
Avant son départ, les soins et l'amitié avaient pourvu à tout. Je fus entouré de ces petites attentions dont une femme seule a le secret, et qu'elle sait faire accepter avec tant de grâce par celui qui en est l'objet.
Mes fenêtres donnaient sur la jolie rivière de _Pasig_; j'y passais des journées entières à voir glisser sur l'eau les jolies pirogues indiennes, et à recevoir les visites de mes amis, qui à l'envi les uns des autres venaient essayer de me distraire.
Lorsque j'étais seul, pour tromper ma mélancolie je pensais à mon voyage, au bonheur que je goûterais encore à revoir ma pauvre mère, mes soeurs, un beau-frère que je ne connaissais pas, et enfin des nièces qui étaient nées pendant mon absence.
L'obligation où je me vis de rendre les visites que j'avais reçues, et le rétablissement de ma santé, me permirent enfin de m'occuper des affaires qui devaient hâter mon départ.
Mon ami Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, devait de jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner en France; il me proposa de l'attendre et de faire le voyage avec lui. J'acceptai avec plaisir, et nous décidâmes entre nous que pour notre retour nous prendrions la route des Grandes Indes, la mer Rouge et l'Égypte.
Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j'avais à passer à Manille.
Les Espagnols se rappelaient qu'à une autre époque j'avais exercé la médecine avec assez de succès: bientôt il m'arriva des malades de tous côtés, et gratuitement, il est vrai, je repris mon premier état.
Mais quelle différence entre ce temps et celui de mon début! Alors j'étais jeune, plein de force et d'espérance; je me berçais des illusions ordinaires à la jeunesse, un long avenir de bonheur se présentait à mon imagination.
Maintenant, accablé sous le poids du chagrin et des pénibles travaux que j'avais exécutés, il ne me restait plus qu'un seul désir, celui de revoir la France; et cependant mes souvenirs se reportaient sans cesse vers _Jala-Jala_.
Pauvre petit coin du globe que j'avais civilisé, où mes plus belles années s'étaient passées dans une vie de travaux, d'émotions, de bonheur et d'amertume!
Pauvres Indiens qui m'aimiez tant, je ne devais plus vous revoir! L'immensité des mers allait nous séparer pour toujours!....
Que de réflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pensée! Mais, hélas! on lutterait en vain contre sa destinée; et la Providence, dans ses vues impénétrables, me réservait encore de rudes épreuves et de nouveaux malheurs.
Redevenu le médecin de Manille, où j'avais eu tant de peine à débuter, je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolorès et de sa soeur Trinidad les soins les plus touchants et les mieux choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond de mon coeur.
Je voyais aussi souvent les deux soeurs de ma pauvre femme, Joaquina et Mariquita, ainsi que ma jeune nièce, fille de cette excellente Joséphine pour qui j'avais eu tant d'amitié, et qui avait suivi de si près ma chère Anna dans la tombe.
Peu à peu je formais de nouvelles affections, que bientôt il me faudrait rompre pour ne plus les retrouver.
Je n'oubliais point _Jala-Jala_, et mes souvenirs ne quittaient pas ce lieu, où étaient déposés les restes de ce que j'avais le plus aimé au monde! Je formais des voeux pour que mon oeuvre de colonisation se continuât, et que mon ami Vidie trouvât une compensation à la rude tâche qu'il venait d'entreprendre.
A cette époque, lorsque j'étais encore à Manille, un grand malheur fut sur le point de ramener _Jala-Jala_ à son premier état de barbarie.
Les bandits, qui avaient toujours respecté mon habitation pendant que je la possédais, vinrent une nuit l'attaquer, et se rendirent maîtres de la maison où s'était renfermé et défendu Vidie.
Il fut obligé de s'échapper par une fenêtre et d'aller se cacher dans les bois, en abandonnant sa fille en très-bas âge aux soins d'une Indienne, sa nourrice.
Les bandits pillèrent et brisèrent tout dans la maison, blessèrent sa fille d'un coup de sabre dont elle porte encore les marques [50]; après quoi ils se retirèrent avec le butin qu'ils avaient fait.
Mais _Jala-Jala_ était devenu un point trop important; le gouvernement espagnol y envoya des troupes pour protéger Vidie et y maintenir l'ordre.
Enfin Adolphe Barrot reçut les instructions du gouvernement français qui le rappelaient dans sa patrie; mes préparatifs étaient faits pour le départ.
Le 29 octobre 1838, je passai la journée dans de pénibles et douloureux adieux...
J'avais reçu tant de marques de bienveillance et d'affection des habitants de Manille, j'y laissais des amis si bons, si dévoués, que la pensée de ne plus les revoir me brisait le coeur... Ma douleur était si grande, qu'il me fallut une force surhumaine pour ne pas renoncer à m'éloigner de ma seconde patrie et de ces amis qui me disaient: «Restez au milieu de nous.»
La pensée de ma mère me soutenait. Cependant cette douce pensée était mêlée de mille réflexions qui jetaient encore plus de trouble dans mon âme.
Depuis longtemps je n'avais pas reçu de nouvelles de cette bonne mère; elle était bien âgée, sa vie entière s'était passée dans une longue suite de malheurs et dans une abnégation complète d'elle-même. Les nombreuses peines morales qu'elle avait éprouvées devaient avoir agi sur sa santé; et puis j'étais si malheureux, le sort m'avait si rudement frappé dans toutes mes affections, que je ne pouvais me soustraire à la cruelle pensée que je ne reverrais plus celle pour qui j'abandonnais un pays qui m'était si cher...
Cependant, dans un moment de calme, j'avais pris une résolution; le trouble de mon âme ne pouvait m'empêcher de l'accomplir. Je m'arrachai des bras de mes amis. Ils m'avaient accompagné au port; une légère embarcation me conduisit à bord du trois-mâts américain le _Laïton_.
A dix heures du soir, il leva l'ancre et cingla vers la sortie de la baie.
J'étais en proie à une si grande agitation, que je restai sur le pont, espérant que la fraîcheur de la nuit calmerait l'ardeur qui me dévorait. Je m'assis sur un banc de quart, et je vis peu à peu disparaître les feux de Manille, puis l'île de Marivélès et les montagnes de _Marigondon_. Je fis alors mentalement mes derniers et plus cruels adieux aux Philippines, et, de plus en plus agité, j'éprouvai bientôt une fièvre ardente qui produisit sans doute un véritable délire.
Dans ce délire, je voyais _Jala-Jala_ dans sa prospérité, comme à l'époque de mon bonheur. Ma chère compagne était dans ses plus beaux jours; elle me souriait. Mon frère et mon fils étaient à côté d'elle. Tous trois me tendaient les bras. En vain je voulais m'y précipiter: une force invincible me retenait. Je faisais des efforts pour leur parler, il m'était impossible d'articuler un seul mot. J'entendais Anna me dire: «Attends, ta destinée n'est pas accomplie.» Puis, ces trois êtres chéris devenaient pâles, livides; ils se couvraient d'un suaire. Anna montrait à mon frère deux tombeaux, et lui disait: «Marche, nous te suivons.» Ils se dirigeaient alors vers les tombes, accompagnés du père Miguel et de mes Indiens en pleurs. Les tombes s'ouvraient, et, à pas lents, ils en descendaient les degrés.
Sans doute mon délire devint alors tout à fait complet. Ce ne fut que le lendemain, au jour, que j'eus le sentiment de moi-même. J'avais le visage inondé de larmes et le corps brisé. Je me traînai dans ma cabine, et me mis au lit. Mes larmes continuèrent à couler, jusqu'à ce qu'un profond sommeil vint mettre un terme aux souffrances morales exaltées par le délire.
Le soleil était à plus de moitié de sa course lorsque je me réveillai. Les larmes et le repos m'avaient rendu à mon calme habituel. Je me levai, et je fus jeter un dernier coup d'oeil vers Luçon; mais, hélas! nous en étions bien loin!... Je ne devais plus revoir cette terre où je laissais tant de souvenirs...
Ici devrait se terminer la relation que je me suis proposée; mais je ne puis m'empêcher de consacrer encore quelques lignes à mon retour dans ma patrie.
Je parcourus sur divers navires les côtes des Grandes Indes, le golfe Persique et la mer Rouge; puis, après plusieurs relâches, j'abordai en Égypte.
Après avoir si souvent admiré les grandes oeuvres de la nature, j'avais un vif désir de voir les travaux gigantesques exécutés par la main des hommes.
J'allai à Thèbes, et y visitai en détail ses palais, ses tombeaux et ses nombreux monolithes.
Je descendis ensuite le Nil, en m'arrêtant partout où se présentaient des monuments dignes de curiosité. Je montai au sommet de l'une des pyramides; je passai quelques jours au Caire, et me rendis enfin à Alexandrie, où je m'embarquai de nouveau pour franchir le petit espace de mer qui me séparait de l'Europe.
J'avais voulu comparer de grands travaux humains aux oeuvres du Créateur: cette comparaison n'avait pas été à l'avantage des premiers, car tous ces inutiles monuments ne s'étaient présentés à moi que comme des preuves durables de l'orgueil et du fanatisme de quelques hommes auxquels obéissaient des peuples esclaves.
J'avais vu aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus grands conquérants du monde: le premier n'était-il pas un orgueilleux despote, faisant agir à sa volonté des cohortes d'esclaves, et portant parmi des peuples paisibles le fer et la destruction, pour profaner des tombeaux, poursuivre d'inutiles conquêtes? L'histoire nous le montre mourant à la suite d'une orgie, et l'autre, hélas! après tant de gloire, enchaîné sur un rocher!!
Du sommet de l'une des pyramides, accompagné de mon ami Barrot, dans un religieux recueillement j'avais admiré le Nil majestueux, qui serpente au milieu d'une vaste plaine bordée par le désert et d'arides montagnes.
Regardant ensuite au-dessous de moi, j'avais eu de la peine à apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphinx, et paraissaient de petites taches noires sur le sable.
Je me disais alors: Ce ne sont point ces inutiles monuments que nous devons admirer, mais bien plutôt ce grand fleuve qui, obéissant toujours aux lois d'une sagesse toute-puissante, franchit chaque année, à une époque fixe, ses limites, et s'étend comme une vaste mer pour arroser, vivifier d'immenses plaines qui se couvrent toujours de riches moissons.
Sans cet ordre immuable et bienfaisant de la nature, toutes ces belles campagnes ne seraient plus qu'une partie du désert où aucun être ne pourrait exister.
Ces réflexions provenaient sans doute d'une vie presque entièrement écoulée au milieu de cette grande nature, où l'homme puise constamment des sentiments qui l'élèvent vers l'Être suprême. J'avais trop étudié cette nature dans tous ses détails, ses bienfaits et sa magnificence, pour que tout ce qui était de création humaine fit sur moi l'impression à laquelle j'avais cru lorsque j'avais désiré voir les monuments de l'Égypte; et tout en voguant pour l'Europe, je pressentais déjà qu'un court séjour au milieu de la civilisation me ferait regretter mon ancienne liberté, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines.
J'arrivai à Malte, où, pendant dix-huit jours, je fus renfermé dans le fort Manuel pour y purger ma quarantaine.
Je reçus alors des nouvelles de ma famille. Ma mère, mes soeurs m'écrivaient qu'elles jouissaient d'une parfaite santé, et qu'elles attendaient mon arrivée avec une bien vive impatience.
Ma quarantaine terminée, je restai près d'une semaine dans la ville, attendant le départ d'un bateau à vapeur pour la France.
Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux aux voyageurs; puis je repris ma route vers ma patrie, et, la semaine suivante, je reconnus les rochers arides de la Provence, enfin cette France que j'avais quittée depuis vingt ans!...
Peu de jours après j'étais à Nantes, où, pendant quelque temps je jouis dans toute sa plénitude du bonheur que l'on éprouve au milieu de personnes dont on a été éloigné pendant de longues années, et qui sont les dernières affections vivantes encore chez un malheureux trop éprouvé par une bizarre destinée.
Mais l'oisiveté dans laquelle je vivais me devint bientôt insupportable; j'avais toujours mené une vie trop active pour qu'une transition aussi subite ne produisît pas en moi un effet nuisible à ma santé, et la seule idée de soumettre le reste de mon existence à une vie stérile et monotone m'était devenue insupportable.
Ne sachant toutefois que faire pour m'occuper, je me décidai à voyager en Europe et à étudier le monde civilisé, auquel je me trouvais alors si étranger.
Je parcourus la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et l'Italie.
Je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouvé dans l'étude que je venais de faire qui pût me faire oublier mes Indiens, _Jala-Jala_, mes voyages solitaires dans mes forêts vierges; et la société des hommes élevés dans une extrême civilisation ne pouvait effacer de ma mémoire ma modeste existence passée.
Malgré mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu'il m'était impossible de dissimuler: ma bonne mère, qui voyait avec peine ma répugnance à me fixer dans aucun lieu de mon pays, et qui avait des craintes, peut-être bien fondées, que je ne voulusse retourner aux Philippines, mit tout en oeuvre pour l'empêcher.
Elle me parla mariage, me répétant dans toutes ses lettres qu'elle ne serait heureuse qu'autant que je me déciderais à contracter de nouveaux liens; elle me disait qu'après moi mon nom s'éteignait, et enfin me demandait, comme dernière consolation pour elle, celle de choisir une compagne.
Le désir de la satisfaire, et le souvenir d'ailleurs des dernières paroles de mon Anna:
«Retourne dans ta patrie, marie-toi avec une de tes compatriotes,» me décidèrent.
J'eus bientôt fait choix de celle qui pouvait combler les voeux de l'homme qui n'aurait pas eu trop présent le souvenir d'une union antérieure.
Cependant je fus aussi heureux que je pouvais l'être. Ma nouvelle femme possédait toutes les qualités nécessaires à mon bonheur; elle me rendit père de deux enfants, et je commençais déjà à bénir la détermination que ma mère avait tant contribué à me faire prendre; mais, hélas! le bonheur ne devait jamais être de longue durée pour moi: la coupe de l'amertume n'était pas épuisée, et j'avais encore bien des larmes à verser.
Dans le cimetière de Vertoux, pour toi, pauvre mère, un modeste tombeau s'éleva entre celui d'un époux et d'un fils, et bientôt un autre s'ouvrit encore dans celui de Neuilly.
Dans ma douleur profonde, je fis graver ces deux vers sur le dernier:
Veille, du haut des cieux, sur ta triste famille; Conserve-moi ton fils, et revis dans ta fille!
APERÇU
Sur la géologie et la nature du sol des îles Philippines; sur ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel.
§ I.--Nature du sol.
L'île de Luçon, la principale de l'archipel des Philippines, est située entre les 123º 22' et les 127° 53' 30'' de longitude, et par les 12° 10' et 15° 43' de latitude du méridien de Madrid.
C'est la plus grande de l'archipel.
A l'est, ses côtes sont baignées par l'océan Pacifique, et à l'ouest par la mer de Chine.
Dans toute sa longueur du nord au sud, elle est divisée par une haute chaîne de montagnes, dont de grandes ramifications s'étendent à l'est et à l'ouest.
Son sol est essentiellement volcanique. On y remarque encore quelques volcans en combustion, de nombreux cratères éteints, et de grands bouleversements produits par des feux souterrains. Ses montagnes doivent leur origine à de grands soulèvements du sol.
Le volcan de _Taal_, au milieu du lac de _Bombon_, dans la province de _Batangas_, est toujours à l'état d'ignition; et, bien que depuis 1754 il n'ait pas fait de grandes éruptions, d'énormes colonnes de fumée s'échappent continuellement de son vaste cratère, qui n'a pas moins de quatre kilomètres de circonférence. L'éruption de 1754 fut si terrible, qu'à une distance de trente à quarante lieues la clarté du jour était obscurcie par l'immense quantité de cendres qu'il avait projetée dans l'air. A Manille, éloignée de vingt lieues, on entendit plusieurs détonations semblables à celles de la grosse artillerie. Les bourgs de _Sala, Lipa, Tanaban_ et _Taal_, situés sur les bords du lac de _Bombon_, furent entièrement détruits.
Il est probable que ce volcan a des communications souterraines avec la haute montagne de _Mainit_, située au nord-est, à une distance de quatre à cinq lieues du lac de _Bombon_. Peut-être à une époque prochaine cette haute montagne se transformera-t-elle en un énorme volcan: elle menace continuellement de faire éruption; à son sommet, plusieurs crevasses laissent parfois échapper une épaisse fumée et souvent des flammes. A sa base, dans la partie baignée par les eaux du lac de _Bay_, surgissent de nombreuses sources thermales, à la température de l'eau bouillante. Toutes ces sources vont se jeter dans les eaux froides de _Bay_, et dégagent une si grande quantité de vapeur, qu'à une petite distance cette partie du lac paraît dans une ébullition continuelle. C'est dans ces sources que quelques auteurs ont prétendu que des poissons vivaient et que des plantes croissaient. Je puis assurer que c'est là une erreur.
L'île de _Socolme_, dont j'ai parlé, éloignée de quatre à cinq kilomètres des sources thermales, est un ancien cratère.
Dans les provinces de la _Lagune_ et de _Tayabas_, plus à l'est de _Mainit_, la montagne de _Majayjay_, une des plus élevées de l'île de _Luçon_, a probablement été formée par un volcan dont le cratère, qui occupait le sommet, est maintenant un lac circulaire; sa profondeur n'a jamais pu être mesurée. A l'époque où ce volcan était en ignition, la lave qui coulait du sommet vers la base, dans la direction du bourg de _Nacarlang_, a probablement recouvert d'immenses cavités dans une grande étendue. Souvent, à la suite d'inondations ou de tremblements de terre, la couche volcanique qui recouvre ces cavités vient à se rompre, et laisse à découvert d'énormes profondeurs que les Indiens nomment _bouches de l'enfer_.
Entre _Mainit_ et _Majayjay_, sur tout le territoire du bourg de _San-Pablo_, on trouve de distance en distance des petits lacs circulaires qui étaient autant de volcans. Les amas de pierre ponce et de laves de diverses natures qu'on remarque aux alentours de ces lacs ne laissent aucun doute sur leur première nature.
Le volcan de _Mayon_, qui, le 23 octobre 1766, fit une si terrible éruption, est situé tout à l'extrémité de _Luçon_, dans la province d'_Albay_. En 1814, une nouvelle éruption détruisit complétement le bourg de ce nom.
Tout le territoire de cette province est volcanique. On y trouve un grand nombre de cratères éteints, d'où l'on retire une grande quantité de soufre pour le commerce.
Tout à fait au nord de Luçon, les îles _Babuyanes_ sont entièrement volcaniques. Dans ce groupe, celles nommées _Camiguin, Dalapury_ et _Fuya_ fournissent une grande quantité de soufre.
Comme on vient de le voir, au centre de l'île de Luçon, et à ses deux extrémités, le sol est essentiellement volcanique. Il serait superflu de donner dans ce court aperçu plus de détails sur les autres parties, qui sont absolument de la même nature, et qui prouvent évidemment que les Philippines ont été bouleversées par des feux souterrains et de fréquents tremblements de terre.
Ceux de ces tremblements de terre qui font époque ont eu lieu en 1627, 1645, 1675, le 24 septembre 1716, le 20 juin 1767, 1796, 1824, 1828 et 1852.
Celui de 1627 engloutit une des plus hautes montagnes de la province de _Cagayan_.
Celui de 1675 sépara, dans l'île de Mindanao, une haute montagne. Les eaux de la mer se précipitèrent par cette ouverture, et inondèrent une immense étendue de terres cultivées.
Le dernier qu'a éprouvé Luçon commença le 16 septembre 1852, à six heures trente minutes du soir. Les premières oscillations, accompagnées d'un fort bruit souterrain, firent varier le pendule de 43 degrés; elles se répétèrent, moins fortes, d'intervalles en intervalles plus ou moins éloignés, jusqu'au 12 octobre.
Il causa la ruine de tous les grands édifices; la montagne d'_Uba-Uba_, située dans la baie de _Subic_, province de _Zembales_, fut complétement engloutie.
Dans plusieurs parties de Luçon, la terre s'entr'ouvrit pour rejeter des masses d'eau, de vase et de sable. Non-seulement ce cataclysme fit sentir ses terribles effets dans toute l'île de Luçon, mais aussi dans les îles voisines. A _Mindanao_, les édifices et les ponts s'écroulèrent, et la terre, comme à _Luçon_, s'ouvrit dans plusieurs endroits pour vomir des masses d'eau, de vase et de sable.
§ II.--Climat.
La position topographique de l'île de _Luçon_ et la haute chaîne de montagnes qui la divise du nord au sud, nommée _Caravallo_, procurent à ces belles contrées un printemps perpétuel. Cependant deux saisons bien distinctes y régnent en même temps: celle des pluies ou l'hivernage, celle des sécheresses ou l'été.
Pendant six mois, depuis juin jusqu'à la fin de novembre, le vent souffle du sud-ouest, et, pendant les autres six mois, du nord-est.--On distingue ces deux époques par mousson de sud-ouest et mousson de nord-est.
Pendant la durée de la mousson de sud-ouest, toute la partie de l'île située à l'ouest est dans la saison de l'hivernage, tandis que la partie opposée, à l'est, est dans la saison d'été, et _vice versa_, lorsque c'est le vent de nord-est qui règne. Celui qui voudrait éviter l'hivernage pourrait employer le même moyen que les _Négritos_ ou _Ajetas_, lesquels, ainsi que je l'ai dit, changent de localité avec la mousson.
Le vent, dans une mousson ou dans l'autre, vient toujours de la mer. Il est arrêté par la haute chaîne de montagnes. Les nuages qu'il apporte, retenus par cette barrière, grossissent et s'accumulent jusqu'à ce qu'un orage vienne à se former. Alors le tonnerre gronde, la foudre sillonne l'air, la pluie tombe comme si le ciel avait ouvert ses cataractes; les rivières et les torrents grossis se précipitent dans la plaine, qu'ils fertilisent de tous les détritus et des terres limoneuses qu'ils ont arrachés au flanc des montagnes couvertes de hautes forêts. Mais bientôt le calme se rétablit, les nuages se dissipent, et le soleil luit de tout son éclat. Alors l'air est rafraîchi non-seulement pour les habitants de la région de l'hivernage, mais aussi pour ceux qui, de l'autre côté des montagnes, se trouvent dans la saison des sécheresses, car la brise qu'ils reçoivent a lamé cette fraîcheur dans la région humide qu'elle a parcourue.
Les orages, qui se répètent continuellement pendant la saison de l'hivernage, ne se passent pas toujours comme je viens de l'indiquer: souvent le tonnerre se fait à peine entendre, et la pluie tombe à torrents pendant cinq à six jours sans interruption; ou bien le vent ne suit pas son cours naturel. Dans moins de vingt-quatre heures, il parcourt tous les points de la boussole; il se déclare alors des ouragans ou _tay-foungs_, tels que je les ai décrits au commencement de ce livre.
Généralement, ces grands bouleversements de l'atmosphère arrivent au changement de mousson, pendant la lutte qui se livre entre le vent de nord-est et celui de sud-ouest. A cette époque aussi il survient des calmes de plusieurs jours, pendant lesquels les plus fortes et les plus accablantes chaleurs de l'année se font sentir.
§ III.--Regne minéral.
Le règne minéral est très-riche dans les Philippines.
L'or s'y trouve en paillettes et en grains dans presque toutes les rivières et les torrents.
Dans l'île de _Luçon_, les provinces de _Tondoc_, _Nueva-Ecija_, _Camarines-Nord_, en fournissent abondamment.
M. Oudan de Virly, Parisien d'origine, a longtemps exploité une mine en filon dans les montagnes nommées _Caragas_, dans l'île de _Mindanao_.