Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 23
S'il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamètre, on retire encore, du bambou, une petite planchette un peu plus grande que l'ouverture que l'on veut boucher; puis, avec la pointe du poignard, on la perce tout autour de petits trous correspondant à des trous pareils que l'on a pratiqués à l'embarcation même. Ensuite, avec une longueur suffisante de rotin, qui a été divisée et effilée en petites cordes, on coud la planchette sur l'ouverture, comme on pourrait coudre un morceau de drap sur un habit; on recouvre la couture avec de la gomme élémie, et l'on est sûr que l'eau ne s'y introduira pas.
Le rotin remplace ainsi le chanvre, et répond à tous les besoins qui peuvent, je crois, se présenter.
Nous travaillâmes avec ardeur à notre véritable planche de salut.
Une fois radoubée, nous y plaçâmes deux forts balanciers composés de deux gros bambous, car, sans ces balanciers, nous n'eussions pas navigué dix minutes sans chavirer.
Un autre bambou nous servit à faire un mât; notre grand sac en natte, où était notre squelette, fut transformé en voile; enfin, la nuit n'était pas très-avancée quand tous nos préparatifs furent terminés.
Le vent était favorable; nous avions hâte d'essayer notre embarcation et de lutter contre de nouvelles difficultés. Nous mîmes dans notre pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles; puis nous la poussâmes sur le sable pour la mettre à flot.
Pendant plus d'une grande demi-heure nous eûmes à lutter contre les brisants. A chaque instant, nous étions sur le point d'être engloutis par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui bordent la côte.
Enfin, après des difficultés et des dangers inouïs, nous pûmes atteindre la pleine mer, où la lame plus régulière, véritable montagne mobile, élève sans secousse une frêle embarcation presque à la hauteur des nuages, et avec la même mansuétude la précipite dans un abîme, d'où elle se relève pour reparaître de nouveau au sommet d'une montagne liquide.
Ces grandes lames, qui se succèdent d'intervalles en intervalles ordinairement très-réguliers, font courir peu de dangers au bon pilote qui a la précaution de leur présenter toujours la proue: mais malheur à lui s'il s'oublie, et si en faisant une fausse manoeuvre il présente le côté! il est alors certain de chavirer et de faire naufrage.
J'étais si habitué à gouverner des pirogues, que, plus confiant en ma vigilance qu'en celle de mes Indiens, j'avais pris le gouvernail.
Le vent était de travers, nous avions déployé notre petite voile, nous faisions bonne route, quoique à chaque instant je fusse obligé de mettre la proue au large pour faire face à la lame.
Nous étions déjà à une assez grande distance de la côte pour ne pas craindre, si le vent venait à changer, que la lame nous rejetât dans les brisants; tout nous faisait espérer une navigation heureuse, quand j'entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n'avaient jamais navigué que sur le lac, sur l'eau douce: ils venaient d'être pris du mal de mer.
C'était fâcheux pour moi, car je savais par expérience que la personne atteinte de ce mal, surtout pour la première fois, est tout à fait incapable de rendre aucun service, et même de se défendre contre le plus petit danger qui la menacerait.
Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la barque; aussi je dis à celui qui tenait l'écoute de me la passer. Je la tournai autour de mon pied, car je n'avais pas trop de mes deux mains pour la pagaye qui me servait de gouvernail. Mes pauvres Indiens, comme deux corps inanimés, se couchèrent dans le fond de la pirogue.
Quand je songe à la position dans laquelle je me trouvais, au milieu de l'océan soi-disant Pacifique, dans une frêle pirogue, ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux crânes et un squelette d'_Ajetas_, je ne puis m'empêcher de supposer à mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l'exacte vérité, et, du reste, me croira qui voudra.
J'étais donc seul dans ma frêle embarcation à lutter continuellement contre ces grosses lames qui m'obligeaient à chaque instant à dévier de la route.
Le jour pour moi tardait bien à revenir... car avec lui j'espérais reconnaître la plage de _Binangonan-de-Lampon_, refuge assuré où je devais retrouver l'hospitalité la plus franche et les secours précieux de mes anciens amis.
Enfin, ce soleil tant désiré parut à l'horizon; je reconnus alors que nous étions environ à trois lieues de la côte; j'avais beaucoup trop pris le large, et dépassé _Binangonan_ d'une grande distance; il était impossible de revenir en arrière, le vent ne le permettait pas. Je me décidai donc à poursuivre la même route, et à faire tout mon possible pour arriver avant la nuit à _Maoban_, grand village tagaloc, situé sur la côte est de Luçon, et qu'une petite chaîne de montagnes sépare du lac de Bay.
Les premiers rayons du soleil et un peu de calme remirent mes Indiens en état de me rendre quelques services.
Nous passâmes toute la journée sans boire ni manger, et nous eûmes le chagrin de voir revenir l'obscurité sans avoir atteint notre but.
Cette position était des plus inquiétantes. Il pouvait survenir un orage, le vent pouvait souffler avec force, et la seule ressource que nous aurions eue alors était d'aller nous jeter au milieu des brisants pour faire côte: mais heureusement il n'en fut rien, et vers le milieu de la nuit nous reconnûmes, par une petite île, que nous étions en face du village de _Maoban_.
Je laissai aussitôt arriver, et, peu de temps après, nous nous trouvâmes dans une baie calme et paisible, près d'une plage sablonneuse.
La fatigue et le manque d'aliments avaient complétement épuisé mes forces; je mis pied à terre, je m'étendis sur le sable et m'endormis d'un profond sommeil, qui dura jusqu'au jour.
Lorsque je me réveillai, les rayons du soleil dardaient en plein sur moi; il était à peu près sept heures.
En toute autre occasion, j'aurais rougi de ma paresse; mais le moyen de m'en vouloir après trente-six heures de jeûnes et d'efforts désespérés!
Pendant mon sommeil, un de mes Indiens était allé au village chercher des provisions; je trouvai près de moi d'excellent riz et du poisson salé. Nous fîmes un repas délicieux et splendide.
Mes Indiens m'engagèrent, de la part des habitants, à me rendre au village pour y passer la journée; mais j'avais trop hâte d'arriver à mon habitation.
Je savais qu'en marchant bien nous pouvions traverser les montagnes et arriver à la nuit sur le bord du lac de _Bay_, à quelques heures de chez moi; je me décidai donc à partir sans délai.
Nous eûmes bientôt retiré nos effets de notre embarcation; la petite voile reprit sa forme primitive pour contenir les crânes et le squelette, cause de tous les dangers que nous venions d'affronter; et tous trois enfin, bien restaurés, munis de provisions pour la journée, nous commençâmes à gravir les hautes montagnes qui séparent le golfe de _Maoban_ du lac de _Bay_.
La journée fut fatigante et pénible.
A sept heures du soir, nous nous embarquâmes sur le lac, et vers le milieu de la nuit nous arrivâmes à _Jala-Jala_, où j'oubliai bien vite toutes les fatigues de ce long et périlleux voyage, en pressant sur mon coeur mon cher fils et le couvrant de mes baisers paternels.
Mon bon ami Vidie, à qui j'avais vendu mon habitation, me remit des lettres qu'il avait reçues de Manille. On m'y attendait depuis plusieurs jours pour des affaires importantes. Je me décidai à partir dès le lendemain.
Je venais de terminer le dernier voyage que je devais faire dans l'intérieur des Philippines; je ne voulais plus m'éloigner de mon fils, seul être qui me restait de tous ceux que j'avais si tendrement aimés; je l'emmenai à Manille avec moi; je ne fis pas tout à fait mes adieux à _Jala-Jala_. Cependant j'avais presque l'intention de ne plus y revenir.
Le voyage fut pour moi aussi agréable que le permettaient mes tristes souvenirs.
J'éprouvais un si grand bonheur à tenir dans mes bras mon enfant et à recevoir ses naïves caresses, que j'oubliais par instant tous mes malheurs....
J'arrivai à Manille et fus prendre ma demeure chez Baptiste Vidie, frère de l'ami que j'avais laissé à l'habitation.
Après avoir échappé à l'attaque des _Ajetas_, je m'étais aperçu que j'avais une petite blessure à l'index de la main droite, et j'attribuai ce léger accident à une branche ou une épine qui m'avait froissé lorsque, avec tant de précipitation, nous nous sauvions des flèches que nous décochaient les sauvages.
La première nuit que je passai à Manille, je ressentis à l'endroit de cette légère blessure des douleurs si aiguës, que je tombai deux fois sans connaissance.
La souffrance augmentait à chaque instant, et devint si violente, que je ne doutai plus qu'elle ne fut causée par le poison d'une flèche d'_Ajetas_; je fis venir un de mes confrères.
Après un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision qui ne me procura aucun soulagement; la main, au contraire, s'envenimait. Peu à peu l'inflammation gagna tout le bras, et je fus bientôt dans un état alarmant...
Bref, après un mois de souffrances et d'inquiétudes les plus cruelles, il sembla que le poison fût passé à la poitrine. Je n'avais pas un moment de sommeil, et malgré moi des cris sourds et douloureux sortaient de ma poitrine en feu; mes yeux se voilaient, une sueur ardente inondait mon visage, mon sang brûlant ne circulait plus dans mes veines, ma vie semblait s'éteindre.
Les médecins déclarèrent que je ne passerais pas la nuit.
D'après les usages du pays, on me prévint qu'il fallait songer à mettre ordre à mes affaires.
Je demandai qu'on fit venir près de moi le consul général de France, mon bon ami, Adolphe Barrot.
Je savais Adolphe homme de coeur et de dévouement: je lui recommandai mon fils. Il me promit d'en avoir soin comme s'il eût été son propre enfant, de le conduire en France et de le remettre à ma famille.
Ensuite vint un bon moine dominicain: nous nous entretînmes longuement, et, après m'avoir prodigué les consolations de son ministère, il m'administra l'extrême-onction. Tout enfin s'était passé avec les formes voulues; il ne manquait plus que moi pour achever la cérémonie funèbre.
Toutefois, au milieu de tous ces préparatifs, moi seul n'étais pas aussi pressé, et malgré mes douleurs je conservais ma présence d'esprit, et ne voulais pas mourir.
Était-ce du courage? Était-ce cette grande confiance de ma force et de ma robuste santé qui me faisait croire à ma guérison? Était-ce un pressentiment, une voix intérieure qui me disait: Les médecins se trompent; et quelle surprise ils auront demain de me trouver mieux!... Bref, je ne voulais pas mourir; selon moi, ma volonté devait arrêter l'ordre de la nature, et me faire survivre à toutes les douleurs imaginables.
Le lendemain, j'étais mieux; les médecins me trouvèrent le pouls régulier et sans intermittence. Quelques jours après, le poison passa de la poitrine à la peau; tout mon corps se couvrit d'une éruption miliaire... Dès lors j'étais sauvé.
Ma convalescence fut longue, et plus d'une année après je ressentais encore de vives douleurs dans la poitrine.
Pendant le cours de ma maladie, j'avais reçu bien des marques d'affection de mes compatriotes, et en général de tous les Espagnols habitants de Manille; je dois dire ici, à la louange de ces derniers, que, pendant vingt années passées aux Philippines, j'ai toujours trouvé, dans tous ceux avec lesquels j'ai eu des relations, une grande noblesse d'âme et un dévouement sans égoïsme.
Aussi jamais je n'oublierai tous les services que j'ai reçus de cette noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance.
Pour moi, tout Espagnol est un frère à qui je serais heureux de prouver que ses compatriotes n'ont point obligé un ingrat.
J'espère que mon lecteur me pardonnera de m'éloigner ainsi de mon sujet pour remplir un devoir de reconnaissance. Ne sont-ce pas mes souvenirs que j'écris [49]?
Le désir d'entreprendre prochainement avec mon fils le voyage qui devait me rendre à ma patrie, la pensée de revoir ma bonne mère, mes soeurs et tant d'amis que j'y avais laissés, me réconciliait avec l'existence, et me faisait entrevoir encore un peu de bonheur.
J'attendais avec impatience l'époque de m'embarquer; mais, hélas! ma mission n'était point encore terminée aux Philippines, et une nouvelle catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs.
CHAPITRE XXI.
Mort de mon fils.--Départ de Jala-Jala et des Philippines.--Retour en France.
A peine fus-je rétabli, que mon cher fils, mon seul bonheur, le dernier être bien-aimé qui me restât sur cette terre féconde et dévorante tout à la fois, mon pauvre Henri tomba subitement malade; son mal fit des progrès rapides.
Mes amis pressentirent aussitôt qu'un malheur suprême me menaçait. Moi seul je ne connaissais pas l'état dans lequel se trouvait mon enfant. Je l'aimais d'une si grande passion, que je croyais impossible que la Providence voulût me séparer de lui.
Mon médecin, ou plutôt mon ami Genu, me conseilla de le conduire à _Jala-Jala_, où l'air natal et la campagne, me disait-il, favoriseraient sans doute sa guérison.
Je goûtai ce conseil; tant de personnes avaient recouvré la santé à _Jala-Jala_, que je devais espérer le même succès pour mon fils.
Je partis donc avec lui et sa gouvernante; le voyage fut bien triste, car je voyais mon pauvre enfant souffrir sans pouvoir le soulager.
A notre arrivée, Vidie vint me recevoir, et un instant après j'occupais, avec mon Henri, la même chambre qui me rappelait déjà deux pertes bien douloureuses, la mort de ma petite fille et celle de ma chère Anna; de plus, c'était dans cette même chambre que mon Henri était né, rapprochement cruel des moments les plus heureux de mon existence avec celui où j'allais pleurer mon fils si tendrement aimé.
Néanmoins, ne désespérant pas encore des ressources de mon art et de mon expérience, je m'assis au chevet de mon fils et ne le quittai plus. Je dormais près de lui, et passais toutes mes journées à lui donner des soins qui n'apportaient, hélas! aucun soulagement à ses souffrances. Je perdis tout espoir, et, le neuvième jour après notre arrivée, ce cher enfant expira dans mes bras.
Il est impossible de rendre compte de ce que je ressentis à cette dernière épreuve. J'avais le coeur brisé, la tête en feu. Je devenais fou, et jamais désespoir plus grand ne s'était emparé de moi. Je n'écoutais plus que ma douleur, et il fallut employer la force pour arracher de mes bras les restes mortels de mon enfant.
Le lendemain il fut déposé près de sa mère, et une tombe de plus s'éleva dans l'église de _Jala-Jala_.
En vain mon ami Vidie chercha-t-il à me soulager et à me distraire; plusieurs fois il voulut m'éloigner de la chambre fatale où je ne comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J'avais l'espoir et je croyais avoir le droit de mourir aussi... là où ma femme et mon fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus, la parole elle-même manquait à l'épanchement de ma douleur. Une fièvre ardente qui me dévorait était trop lente encore au gré de mon désir.
Dans un moment d'égarement, je fus sur le point de commettre la plus grande lâcheté dont puisse se rendre coupable le malheureux envers son Créateur: je fermai ma porte à double tour, je saisis le poignard qui si souvent avait défendu ma vie, et le retournai contre moi...
Déjà je choisissais l'endroit où il fallait frapper pour terminer d'un seul coup ma triste existence: mon bras, roidi par le délire, allait s'abattre sur ma poitrine... lorsqu'une pensée subite vint m'empêcher de consommer le crime sans pardon, le crime du désespoir. Ma mère, ma pauvre mère que j'avais tant aimée, ma bonne mère se présenta à mon esprit; elle me disait:
«Tu veux donc m'abandonner? Je ne te verrai donc plus?»
Je me rappelai aussi les dernières paroles de ma chère Anna:
«Va revoir ta vieille mère.»
Cette pensée opéra en moi une révolution complète: je rejetai avec horreur mon poignard, je tombai anéanti sur mon lit; mes yeux, secs et brûlants depuis bien des jours, retrouvèrent des larmes qui soulagèrent mon coeur ulcéré.
Cette force d'âme dont j'avais tant besoin se réveilla en moi; je ne pensai plus à mourir, mais à accomplir ma rigoureuse destinée. Plus calme déjà, et soulagé par les larmes abondantes que j'avais versées, je me livrai complétement à l'idée d'embrasser ma mère et mes soeurs; puis je voulus ajouter la page suivante à mon journal.
Je n'avais pas encore la tête bien à moi; je traduirai ce que j'écrivais alors en espagnol, ma langue adoptive et familière, de préférence même au français, que je ne parlais presque plus depuis près de vingt années.
«Comment ai-je la force de prendre cette plume? Mon pauvre fils, mon Henri bien aimé n'existe plus; son âme s'est envolée vers le Créateur! Mon Dieu, pardonnez cette plainte à ma douleur... Mais qu'ai-je donc fait pour être éprouvé aussi cruellement? Mon fils, mon cher fils, ma seule espérance, mon dernier bonheur, je ne le reverrai plus! Autrefois j'étais encore heureux; j'avais ma bonne Anna et notre cher enfant. Bientôt le sort cruel vint m'enlever ma compagne. Mon chagrin fut bien grand et mon affliction bien profonde; mais tu me restais, ô mon fils! et toutes mes affections se reportèrent sur toi; tu séchais mes larmes avec tes caresses, tu souriais comme ta mère, et les beaux traits de ton visage me faisaient la retrouver. Aujourd'hui, hélas! je vous ai perdus tous deux!... Quel vide, mon Dieu! et quelle solitude! Oh! je devrais mourir dans cette chambre, dépositaire de tous mes malheurs. Ici j'ai pleuré mon pauvre frère; ici j'ai fermé les yeux à ma fille; ici encore, baignée de larmes, Anna mourante m'a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi, mon fils, on t'a arraché de mes bras pour te déposer près des cendres de ta mère.
«Que d'afflictions, que de chagrins pour un seul homme! Dieu de bonté et de miséricorde, ne me rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hélas! je sens à peine que je m'abuse; mais il plaindra mon égarement celui qui a été aimé, et qui s'est vu enlever un à un tous les éléments de son bonheur. Quant à moi, être isolé et inutile désormais sur cette terre, peu importe où je succomberai à ma douleur. Si ce n'était l'espoir de voir ma mère et mes soeurs, ici, à _Jala-Jala_, je terminerais ma pénible existence: mon sépulcre serait le vôtre, ô vous que j'ai tant aimés! Je reposerais près de vous, et pendant le reste de ma triste vie j'irais chaque jour sur votre tombe! Mais non, un devoir sacré m'obligera bientôt à me séparer de vous, et à vous dire un éternel adieu!... Cruel, bien cruel sera le moment où je m'éloignerai de vous!... Et toi, ô chère et bonne épouse, Anna si bien aimée, tes dernières paroles s'accompliront: je partirai, mais le regret et la douleur m'accompagneront dans ce voyage, mon coeur et mes souvenirs resteront à _Jala-Jala_.
«Terre arrosée de mes sueurs, de mon sang et de mes larmes, lorsque le sort m'amena sur ta rive, tu étais alors couverte de sombres forêts qui aujourd'hui ont fait place à de riches moissons; parmi les habitants, l'ordre, l'abondance et le bien-être ont remplacé la débauche et la misère; tout avait couronné mes efforts, tout prospérait autour de moi: hélas! j'étais trop heureux!
«Mais, en m'accablant, le malheur n'aura frappé que moi, mon oeuvre me survivra. Vous serez heureux, ô mes amis! et si je l'ai été moi-même d'y avoir contribué, qu'un souvenir vienne quelquefois vous rappeler celui à qui vous avez si souvent donné le nom de _père_! Si vous conservez pour lui un peu de reconnaissance, oh! gardez religieusement les tombeaux trois fois chéris qu'il vous confie!»
Mes lecteurs me pardonneront cette triste et longue plainte; ils la comprendront, s'ils se pénètrent bien de ma position. Éloigné de cinq mille cinq cents lieues de ma patrie, le coup le plus sensible, le plus inattendu, venait de me frapper; je n'avais plus de parents aux Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections vivantes, et, au moment d'abandonner pour toujours _Jala-Jala___, l'idée de quitter aussi mes Indiens si affectueux, si dévoués pour moi, était un surcroît ajouté à mes chagrins; aussi je ne pouvais me décider à les prévenir de cette séparation.
Je restais renfermé dans ma chambre, sans en sortir, même pour les repas.
Mon ami Vidie faisait tout au monde pour me préparer à ces adieux et pour me consoler; il m'engageait surtout à me rendre à Manille pour y faire mes préparatifs de départ; mais une force irrésistible me retenait à _Jala-Jala_. J'étais si faible, j'avais le coeur tellement brisé par le chagrin, que je n'avais plus le courage de prendre aucune résolution. Je remettais de jour en jour, et de jour en jour j'étais plus indécis; il fallait une occasion imprévue pour vaincre mon apathie; il fallait surtout triompher de moi par les doux sentiments de la reconnaissance, sentiments auxquels je n'ai jamais pu résister.
Cette occasion, ce motif déterminant à mon départ, la Providence daigna me le fournir.
J'avais à Manille une amie, une femme angélique de bonté, de douceur et de dévouement.
Dès mon arrivée aux Philippines, lié intimement avec toute sa famille, je l'avais connue enfant, ensuite mariée à un homme honorable qu'elle avait perdu; je lui avais alors prodigué les consolations que peut offrir l'amitié la plus sincère. Elle avait été témoin du bonheur dont j'avais joui avec ma chère Anna, et, apprenant que j'étais malheureux, elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir à son tour prendre sa part de mes chagrins.
La bonne Dolorès Señeris arriva un matin à _Jala-Jala_; elle se jeta dans mes bras, et, pendant quelques instants, nos larmes seules furent l'interprète de nos pensées.
Quand nous fûmes remis de notre première émotion, elle me dit qu'elle venait me chercher, et fit elle-même les préparatifs de mon départ. J'étais trop reconnaissant de cette preuve d'amitié de la bonne Dolorès pour ne pas acquiescer à ses désirs, et il fut décidé que le lendemain je quitterais pour toujours _Jala-Jala_.
Le bruit s'en répandit parmi mes Indiens.
Ils vinrent tous me faire leurs adieux. Tous paraissaient profondément affligés; ils pleuraient, et me disaient: «O maître, ne nous ôtez pas l'espoir de vous revoir! Allez vous consoler près de votre mère, et revenez ensuite au milieu de vos enfants.»
Ce jour fut un jour de pénibles émotions.
Le lendemain, 29 février 1838, était un dimanche. J'allai faire mes derniers adieux aux restes bien chers que je laissais dans la tombe; j'entendis pour la dernière fois l'office divin dans cette modeste église que j'avais fait élever, et où pendant longtemps, entouré de toutes mes affections, j'étais heureux de réunir à pareil jour la petite population de Jala-Jala.
Après l'office, je me rendis au rivage, où m'attendait l'embarcation qui devait me conduire à Manille.
Là, entouré de tous mes Indiens, du bon curé le père Miguel, de mon ami Vidie, je leur fis à tous mon dernier adieu.
Dolorès et moi nous entrâmes dans l'embarcation.
A peine s'éloigna-t-elle de la rive, que tous les bras furent tendus vers moi, et toutes les bouches répétèrent:
«Bon voyage, maître; oh! revenez promptement!»
Un des plus anciens, d'un signe imposa silence, et dit à haute vois ces prophétiques paroles:
«Frères, pleurons et prions... , car le soleil s'est obscurci pour nous...; l'astre qui s'éloigne a éclairé nos meilleurs jours, et désormais, privés de la lumière, nous ne saurons combien durera la nuit où nous plonge le malheur de son départ.»
Cette exhortation du vieil Indien furent les dernières paroles qui arrivèrent jusqu'à moi; l'embarcation s'éloignait, et j'avais les yeux toujours fixés sur cette terre chérie que je ne devais jamais revoir.
Nous arrivâmes à Manille par une de ces ravissantes nuits telles que je les ai décrites aux beaux jours de mes voyages.