Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 22
Un matin, cheminant en silence, nous entendîmes devant nous un choeur de voix glapissantes qui avaient plutôt l'air de cris d'oiseaux que de voix humaines.
Nous nous tenions sur nos gardes, nous effaçant le plus possible à l'aide des arbres et des broussailles.
Tout à coup nous aperçûmes à peu de distance une quarantaine de sauvages, de tout sexe et de tout âge, qui avaient absolument l'air d'animaux.
Ils étaient sur le bord d'un ruisseau, autour d'un grand feu.
Nous fîmes quelques pas en avant, leur présentant le bout de nos fusils.
Dès qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent des cris aigus et se préparaient à prendre la fuite; mais je leur fis signe, en leur montrant des paquets de cigares, que nous voulions les leur offrir.
J'avais heureusement pris à _Binangonan_ tous les renseignements nécessaires pour savoir comment les aborder.
Dès qu'ils nous eurent compris, ils se rangèrent tous sur une ligne, comme des hommes que l'on va passer en revue; c'était le signal que nous pouvions approcher d'eux.
Nous les abordâmes nos cigares à la main, et par une extrémité de la ligne je commençai à distribuer mon offrande.
Il était très-important de nous faire des amis et, selon leur coutume, de donner à chacun une part égale.
Les femmes enceintes comptaient pour deux, et se frappaient sur le ventre pour me faire signe qu'elles devaient avoir double part.
Ma distribution faite, notre alliance fut cimentée, la paix était conclue; les sauvages et nous, nous n'avions plus rien à craindre les uns des autres.
Ils se mirent tous à fumer.
Un cerf était suspendu à un arbre, le chef alla en couper trois gros morceaux avec un couteau de bambou; il les jeta au milieu du brasier, et un instant après les retira pour en présenter un à chacun de nous.
La partie extérieure de cette grillade était un peu brûlée et saupoudrée de cendres, mais l'intérieur était parfaitement cru et tout sanglant. Il ne fallait cependant pas manifester la répugnance que j'éprouvais à faire un repas presque de cannibale; mes hôtes en auraient été scandalisés, et je voulais vivre en bonne intelligence pendant quelques jours avec eux.
Je mangeai donc mon morceau de cerf, qui, à tout prendre, n'était pas trop mauvais; mes Indiens firent comme moi, après quoi nos bons rapports étaient établis. Dans ces parages une trahison n'était plus possible.
Je me trouvais enfin au milieu des hommes à la recherche desquels j'étais depuis mon départ de _Jala-Jala_; j'allais les examiner et les étudier à mon aise le temps que je voudrais.
Nous installâmes notre bivouac à quelques pas du leur, comme si nous eussions fait partie de la famille de nos nouveaux amis.
Je ne pouvais leur parler que par gestes, et j'avais une difficulté inouïe à me faire comprendre; mais, le lendemain de mon arrivée, j'eus un interprète.
Une femme, qui vint m'apporter son enfant pour lui donner un nom, avait été élevée par des Tagalocs, elle avait parlé leur langue, elle s'en souvenait un peu, et pouvait me donner, quoique avec peine, tous les renseignements qui m'intéressaient.
Les hommes avec lesquels je venais de me lier pour quelques jours, tels que je les voyais, me paraissaient plutôt une grande famille de singes que des créatures humaines.
Leur voix même imitait assez bien les petits cris de ces animaux, et dans leurs gestes ils leur ressemblaient entièrement.
La seule différence que je trouvais, c'est qu'ils savaient se servir d'un arc et d'une lance, et faire du feu; mais, pour bien les dépeindre, je vais commencer par décrire leurs formes et leurs physionomies.
L'Ajetas ou _Négrito_ est d'un noir d'ébène comme les nègres d'Afrique.
Sa plus haute stature est de quatre pieds et demi; sa chevelure est laineuse, et comme il n'a pas soin de s'en débarrasser, et qu'il ne saurait comment s'y prendre, elle forme autour de sa tête une couronne qui lui donne un aspect tout à fait bizarre, et de loin la fait paraître comme entourée d'une sorte d'auréole.
Il a l'oeil un peu jaune, mais d'une vivacité et d'un brillant comparable à celui de l'aigle.
La nécessité de vivre de chasse et de poursuivre sans cesse sa proie, exerce cet organe de manière à lui donner cette vivacité si remarquable. Les traits des _Ajetas_ tiennent un peu du noir d'Afrique; ils ont cependant les lèvres moins saillantes.
Quand ils sont jeunes, ils ont de jolies formes; mais la vie qu'ils mènent dans les bois, couchant toujours en plein air, sans abri, mangeant beaucoup un jour et souvent pas du tout, des jeûnes prolongés suivis de repas pris avec la même gloutonnerie que les bêtes fauves, leur donnent un gros ventre, et rendent leurs extrémités chétives et grêles.
Ils ne portent jamais aucun vêtement, si ce n'est une petite ceinture d'écorces d'arbres, large de huit à dix pouces, qui entoure le milieu du corps.
Leurs armes consistent dans une lance en bambou, un arc de palmier, et des flèches empoisonnées.
Ils se nourrissent de racines, de fruits, et du produit de leur chasse.
Ils mangent la viande à peu près crue, et vivent par tribus composées de cinquante à soixante individus.
Durant le jour, les vieillards, les infirmes et les enfants se tiennent autour d'un grand feu, pendant que les autres courent les bois pour chasser. Quand ils ont une proie qui peut suffire à les nourrir pendant quelques jours, ils restent tous autour de leur feu; le soir, ils se couchent pêle-mêle au milieu des cendres.
Il est extrêmement curieux de voir ainsi une cinquantaine de ces brutes de tout âge, et plus ou moins difformes.
Les vieilles femmes surtout sont hideuses: leurs membres décrépits, leur gros ventre, et leur chevelure si extraordinaire, leur donnent l'aspect de Furies ou de vieilles sorcières.
A peine étais-je arrivé, les mères qui avaient des enfants en bas âge me les présentaient.
Afin de leur complaire, je faisais quelques caresses à leurs nourrissons; mais ce n'était pas ce qu'elles voulaient, et, malgré leurs gestes et leurs paroles, il m'était impossible de les comprendre.
Le lendemain, celle dont j'ai déjà parlé, et qui avait vécu parmi les Tagalocs, arriva d'une tribu des environs.
Elle était accompagnée d'une dizaine d'autres femmes, qui toutes portaient dans leurs bras leurs petits enfants.
Elle m'expliqua ce que je n'avais pu comprendre la veille.
«Nous avons, me dit-elle, très-peu de mots pour causer entre nous; tous nos enfants, à leur naissance, prennent le nom de l'endroit où ils sont nés: c'est alors une grande confusion, et nous venons vous les apporter pour que vous leur donniez des noms.»
Dès que j'eus cette explication, je voulus faire cette cérémonie avec toute la pompe que la circonstance et le lieu permettaient.
Je m'approchai d'un petit ruisseau. Je connaissais la formule pour donner l'eau du baptême à un nouveau-né.
Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants.
Chaque mère qui apportait son nourrisson était toujours accompagnée de deux personnes de sa famille. Je prononçais les paroles sacramentelles, je versais l'eau sur la tête de l'enfant, puis j'articulais à haute voix le nom qu'il me plaisait de lui donner.
Or, comme ils n'ont aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, dès que j'avais, par exemple, prononcé le nom de _François_, la mère et les deux témoins qui l'accompagnaient le répétaient jusqu'à ce qu'ils pussent bien le prononcer et en conserver la mémoire; puis ils s'en allaient en continuant, pendant leur route, de répéter le nom qu'ils avaient à retenir.
Le premier jour, ce fut une cérémonie assez longue; mais le jour suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entièrement à l'étude de mes hôtes.
J'avais gardé près de moi la femme qui parlait tagaloc, et, dans les longues conversations que j'eus avec elle, elle m'initia complétement à toutes leurs coutumes et à leurs usages.
Les _Ajetas_ n'ont aucune religion, ils n'adorent aucun astre. Il paraît cependant qu'ils ont transmis aux _Tinguianès_, ou qu'ils tiennent de ceux-ci, l'usage d'adorer pendant une journée le rocher ou le tronc d'arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec un animal quelconque; puis ils l'abandonnent ensuite pour ne plus penser à aucune idole, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une autre forme bizarre, nouvel objet d'un culte aussi frivole.
Ils ont une grande vénération pour leurs morts. Pendant plusieurs années ils vont sur leurs tombeaux déposer un peu de tabac et de bétel; l'arc et les flèches qui ont appartenu au défunt sont suspendus, le jour où il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour aller à la chasse.
Les enterrements se font sans aucune cérémonie. On étend le mort tout de son long dans une fosse, où on le recouvre de terre.
Mais lorsqu'un Ajetas est gravement malade, que la maladie est jugée incurable, ou qu'il a été légèrement blessé par une flèche empoisonnée, ses amis le placent assis dans un grand trou, les bras croisés sur la poitrine, et l'enterrent ainsi tout vivant.
Je voulus parler religion à mon interprète.
Je lui demandai si elle ne croyait pas à un être suprême, à une divinité toute-puissante, dont la nature entière et nous-mêmes dépendrions en toutes choses, qui aurait créé le firmament et verrait toutes nos actions.
Elle me regarda en souriant, et me dit:
«Quand j'étais jeune, parmi vos frères, je me souviens qu'ils me parlaient souvent d'un maître qui, disaient-ils, avait le ciel pour sa demeure. Mais tout cela était des mensonges; car voyez» (elle se leva, prit un caillou, le jeta en l'air, et me dit d'un grand sérieux):
«Est-ce qu'un roi, comme vous dites, peut rester dans le ciel plutôt que ce caillou?»
Qu'avais-je à répondre à un pareil raisonnement?... Je laissai la religion de côté, pour lui faire d'autres questions.
Comme je l'ai déjà dit, les _Ajetas_ n'attendent souvent pas la mort d'un malade pour le mettre en terre.
Aussitôt que les honneurs de la sépulture ont été rendus à l'un d'eux, il faut, d'après leurs usages, que sa mort soit vengée.
Les chasseurs de la tribu à laquelle il appartenait partent avec leurs lances et leurs flèches pour tuer le premier être vivant qui tombera sous leur regard: homme, cerf, sanglier, ou buffle.
Dès qu'ils se mettent en campagne à la recherche de leur victime, ils ont soin, partout où ils passent dans les forêts, de briser les jeunes pousses des arbustes qu'ils trouvent sur leur passage, en inclinant le sommet dans la direction de la route qu'ils suivent.
Cette précaution est pour avertir les voyageurs et leurs voisins de s'éloigner des passages où ils cherchent l'animal ou l'homme qu'ils doivent sacrifier; car si l'un des leurs tombait sous leurs mains, c'est lui-même qu'ils prendraient pour victime expiatoire.
Ils sont fidèles dans le mariage, et n'ont qu'une femme.
Quand un jeune homme a fait son choix, ses amis ou ses parents font la demande de la jeune fille.
Dans aucun cas ils n'éprouvent de refus. On choisit un jour.
Le matin de ce jour, avant que le soleil soit levé, la jeune fille est envoyée dans la forêt; là elle s'y cache ou ne s'y cache pas, selon le désir qu'elle a de s'unir à celui qui l'a demandée.
Une heure après, le jeune homme est envoyé à la recherche de sa fiancée: s'il a le bonheur de la trouver et de la ramener vers ses parents avant le coucher du soleil, le mariage est consommé, et elle est pour toujours sa femme; si au contraire il rentre au camp sans elle, il ne peut plus y prétendre.
La vieillesse est très-respectée chez les _Ajetas_, et c'est toujours un des plus anciens qui gouverne la réunion dont il fait partie.
Tous les sauvages de cette race vivent, comme je l'ai déjà dit, en grandes familles de soixante à quatre-vingts.
Ils errent dans les forêts sans avoir de résidence fixe, et changent de lieu selon la plus ou moins grande abondance de gibier que leur fournit la place où ils se trouvent.
Lorsqu'une femme ressent les douleurs de l'enfantement, elle s'éloigne de ses compagnes, se rend sur le bord d'un ruisseau, lie transversalement un morceau de bois à deux arbres, repose et incline son corps sur cet appui, la tête penchée vers le sol, et reste dans cette position jusqu'à ce qu'elle soit délivrée.
Alors elle prend son nouveau-né, se baigne avec lui dans le ruisseau, et retourne ensuite à sa tribu.
Vivant à l'état de nature tout à fait primitive, ces sauvages ne possèdent aucun instrument de musique; et leur langue imitant, comme je l'ai dit, le gazouillement des oiseaux, emploie très-peu de mots, d'une difficulté incroyable pour l'étranger qui voudrait l'étudier.
Ils sont tous bons chasseurs, et se servent de l'arc avec une adresse merveilleuse.
Les petits négrillons des deux sexes, pendant que leurs parents courent les bois, s'exercent sur le bord des rivières, armés d'un petit arc. Lorsque dans l'eau transparente ils aperçoivent un poisson, ils lui tirent une flèche, et il est très-rare que le coup ne porte pas.
Toutes les armes des _Ajetas_ sont empoisonnées. Une simple flèche ne ferait point une blessure assez grave pour arrêter dans sa course un animal aussi fort que le cerf; mais si le dard a été recouvert de la préparation vénéneuse connue d'eux, la moindre piqûre produit à l'animal atteint une soif inextinguible, et la mort immédiate lorsqu'il la satisfait.
Les chasseurs, alors, enlèvent les chairs autour de la blessure, et peuvent ensuite impunément se servir du reste pour leur nourriture; tandis que s'ils négligeaient cette précaution, la chair entière aurait acquis une saveur si amère, que des Ajetas mêmes ne pourraient la dévorer.
N'ayant jamais cru au fameux _boab de Java_, j'avais fait à Sumatra des recherches sur l'espèce de poison dont se servent les Malais. J'avais découvert que c'était tout simplement une forte dissolution d'arsenic dans du jus de citron, dont ils donnaient plusieurs couches à leurs armes.
Je voulus savoir ce qu'employaient les _Ajetas_. Ils me conduisirent au pied d'un grand arbre, en arrachèrent un peu d'écorce, et me dirent que c'était cette écorce qui leur servait de poison.
J'en mâchai devant eux: elle était d'une amertume insupportable, inoffensive d'ailleurs dans son état naturel; mais les _Ajetas_ lui font subir une préparation, dont ils ne voulurent pas me donner le secret.
Quand leur poison forme une espèce de pâte, ils en mettent une simple couche sur leurs armes, de l'épaisseur d'un quart de centimètre.
L'_Ajetas_ est d'une agilité et d'une adresse incroyables dans tous ses mouvements; il monte comme les singes sur les arbres les plus élevés, en saisissant le tronc des deux mains et y appliquant la plante des pieds.
Il court comme un cerf à la poursuite des bêtes fauves, son occupation favorite.
Il est extrêmement curieux de voir ces sauvages partir pour la chasse: hommes, femmes et enfants marchent tous ensemble, à peu près comme une troupe d'_orang-outangs_ qui vont à la picorée.
Ils ont toujours avec eux un ou deux petits chiens, d'une race toute particulière, qui leur servent à poursuivre leur proie quand elle a été blessée.
J'avais joui tout à mon aise de l'hospitalité que m'avaient donnée ces hommes primitifs; j'avais vu par moi-même et au milieu d'eux tout ce que je voulais savoir.
La vie pénible que je menais depuis mon départ n'ayant d'autre abri que les arbres, et ne mangeant que ce que me donnaient les sauvages, commençait à me fatiguer; je résolus de retourner à _Jala-Jala_.
Cependant, avant mon départ, il me vint une idée, ce fut d'emporter le squelette d'un sauvage: c'était, selon moi, une pièce assez curieuse pour en doter le Jardin des Plantes ou le Musée d'anatomie.
L'entreprise devenait fort dangereuse, à cause de la vénération des _Ajetas_ pour leurs morts.
Ils pouvaient nous surprendre à violer leurs sépultures, et dans ce cas ils ne nous eussent pas fait de quartier; mais j'étais si habitué à vaincre ce qui pouvait s'opposer à ma volonté, que le danger ne me fit pas changer de résolution.
J'en fis part à mes Indiens; ils ne s'opposèrent point à mon projet.
Quelques jours auparavant, à un quart de lieue de notre bivouac, j'avais remarqué plusieurs sépultures.
Un après-midi, nous prîmes tout notre bagage, je fis mes adieux à mes hôtes, et nous nous dirigeâmes vers cet endroit.
Dans les premières tombes que nous ouvrîmes, le temps avait détruit une partie des os, et je ne pus me procurer que deux crânes, peu dignes vraiment du danger qu'ils nous faisaient courir.
Cependant nous continuâmes notre travail, et vers la fin du jour nous avions découvert une femme que nous reconnûmes, par la position qu'elle occupait dans sa fosse, avoir été enterrée avant sa mort.
Ses ossements étaient encore recouverts de sa peau, mais elle était desséchée, et presque à l'état de momie; c'était un sujet convenable.
Nous l'avions retirée de la fosse et nous commencions à la mettre dans un sac fragments par fragments, lorsqu'à peu de distance nous entendîmes de petits cris aigus.
C'étaient les _Ajetas_ qui arrivaient.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Nous nous hâtâmes d'emporter notre butin, et de nous sauver à toutes jambes.
Nous n'avions pas fait une centaine de pas, que nous entendîmes des flèches siffler à nos oreilles.
Les _Ajetas_, perchés au sommet des arbres, nous attendaient et nous attaquaient, sans que nous eussions même le moyen de nous défendre.
Heureusement la nuit venait à notre secours; leurs flèches ordinairement si sûres étaient mal dirigées, et ne nous atteignaient pas.
Tout en fuyant, nous déchargeâmes au hasard un de nos fusils pour les effrayer, et bientôt nous pûmes les distancer sans autre mal que la peur, et un avertissement préalable sur le danger de troubler le repos des morts.
Cependant, au sortir du bois, quelques gouttes de sang me firent remarquer une légère égratignure à l'index de la main droite, égratignure que j'attribuai à ma course précipitée. Sans m'en inquiéter davantage, selon mon habitude, je continuai ma marche jusqu'au bord de la mer.
Nous n'avions point abandonné notre squelette: nous le déposâmes sur la grève, ainsi que nos havre-sacs et nos fusils, et nous nous assîmes pour nous remettre des fatigues de la journée.
Alors commencèrent de la part de mes compagnons les réflexions motivées par notre position; le premier, mon lieutenant, inspiré par son affection pour moi et l'appréciation des dangers communs, m'apostropha ainsi:
«Ah! maître, qu'avons-nous fait, et qu'allons-nous devenir?
«Demain, les enragés _Ajetas_ vont être sur pied pour venger l'exécrable butin que nous leur enlevons peut-être au prix de notre vie.
«Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, avec nos fusils nous pourrions nous défendre; mais que voulez-vous faire contre ces animaux perchés çà et là, comme des singes, au haut des arbres de leurs forêts?
«Ce sont pour eux autant de forteresses d'où pleuvront demain sur nous ces dards qui, hélas! ne partent jamais en vain.
«Heureusement il était nuit lorsqu'ils nous ont attaqués, sans cela nous aurions tous à l'heure qu'il est une bonne flèche au travers du corps; ensuite ils auraient coupé nos têtes pour servir de trophée à une superbe fête. La vôtre d'abord, maître, ils l'auraient placée sur le sol et ils auraient dansé autour comme des brutes, et, en qualité de chef, vous eussiez été la cible d'honneur proposée à leur adresse.
«Enfin, maître, tout ce qui nous serait arrivé si la nuit n'avait pas favorisé notre fuite n'est, hélas! que différé.
«Nous ne saurions séjourner indéfiniment sur cette plage, seul endroit favorable pour nous défendre de ces maudits négrillons: il faudra bien retourner chez nous, ce que nous ne pouvons faire sans traverser toutes les forêts habitées par cette race abominable, qui nous a fait manger de la viande toute crue et assaisonnée de cendres.
«Tenez, maître, avant d'entreprendre ce maudit voyage, vous auriez bien dû vous souvenir de tout ce qui nous est arrivé chez les _Tinguianès_ et les _Igorotès_.»
J'avais écouté cette touchante jérémiade de mon lieutenant, qui au fond n'avait pas tout à fait tort; mais quand il eut fini je voulus relever son courage, et je lui dis:
«Eh! comment, toi aussi, brave Alila, tu as donc peur?... Je croyais que le _Tic-balan_, les esprits malins et les âmes des revenants avaient seuls prise sur ta bravoure!
«Tu vas donc me laisser croire que des hommes comme toi, sans autres armes que de mauvaises flèches, te causent de la frayeur?
«Allons, rassure-toi: demain il fera jour, et nous verrons ce que nous avons à faire. En attendant, tâchons de trouver quelques coquillages; car j'ai grand'faim, malgré la peur que tu voudrais me faire!»
Ce petit sermon réconforta mon Alila, qui se mit à faire du feu; puis, à l'aide de bambous enflammés, lui et son camarade se dirigèrent vers les rochers à la recherche des coquillages.
Alila, cependant, n'avait que trop raison, et moi-même je ne me dissimulais pas qu'un hasard seul pouvait nous tirer de la position critique dans laquelle nous nous trouvions par ma faute, pour avoir pensé à mon pays, et vouloir orner le musée de Paris d'un squelette d'_Ajetas_ [48].
Par tempérament et habitude, je n'étais pas homme à m'effrayer d'un danger qui n'était pas immédiat; toutefois, je l'avoue, les dernières paroles que j'avais dites à Alila, «Il sera jour demain, et nous verrons,» me revenaient à la pensée et me préoccupaient.
Mes Indiens m'avaient déjà apporté une assez grande quantité de coquillages pour suffire à notre souper, lorsque Alila revint tout essoufflée:
«Maître, dit-il, je viens de faire une découverte: sur la plage, à cent pas d'ici, se trouve une pirogue que la mer a jetée sur le sable; elle est assez grande pour nous porter tous les trois; nous pouvons nous en servir pour nous rendre à _Binangonan_, et là nous serons à l'abri des flèches empoisonnées de ces chiens d'_Ajetas!_»
Cette découverte était, ou la Providence qui venait à notre secours, ou une complication de dangers plus grands encore que ceux réservés, sur terre, à notre réveil du lendemain.
Je me rendis tout de suite au lieu où Alila venait de faire son importante découverte.
Après avoir dégagé la pirogue des sables qui en recouvraient une partie, je m'assurai qu'avec des bambous, et en bouchant quelques crevasses, elle pouvait nous porter tous les trois, et nous servir à naviguer sur l'océan Pacifique pour nous éloigner des _Ajetas_.
«Eh bien! dis-je à Alila, tu le vois: n'avais-je pas raison, et ne reconnais-tu pas ici la Providence? Ne semble-t-il pas que cette belle embarcation, fabriquée peut-être à quelques mille lieues d'ici, nous arrive tout exprès des îles de la Polynésie pour nous tirer des griffes des sauvages?
«--C'est vrai, maître, c'était notre sort!... Demain, ils seront bien attrapés de ne plus nous retrouver. Mais mettons-nous aussitôt à l'ouvrage, car nous avons bien à faire pour que cette _belle_ embarcation, comme vous l'appelez, soit à peu près en état de naviguer.»
Nous fîmes à l'instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous allâmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins; puis, nous nous mîmes à boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient sous nos efforts dans cette pirogue abandonnée.
Les personnes qui n'ont point voyagé chez les sauvages ne comprendront pas comment, sans instruments et sans clous, on peut boucher les fissures d'une embarcation, et la mettre en état de prendre la mer; ce moyen cependant est des plus simples: nos poignards, des bambous et quelques rotins suppléaient à tout.
En grattant un bambou, on en retire une espèce d'étoupe que l'on met dans les fentes, pour que l'eau ne s'y introduise pas.