Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 20
Désirant donner un peu de distraction à ma femme, je lui proposai d'aller passer quelque temps chez sa soeur Joséphine, qu'elle aimait avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement.
Nous partîmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allâmes nous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivière de Pasig, à une demi-lieue de Manille.
Joséphine était l'une des trois soeurs de ma femme pour qui j'avais le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre soeur.
Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille vinrent nous voir.
Anna était si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa santé parut s'améliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que quelques jours, et bientôt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver.
J'appelai le seul médecin de Manille en qui j'eusse confiance, mon ami Genu; il vint fréquemment la voir, et, après six semaines de soins assidus sans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de retourner à mon habitation, où tant de malades avaient recouvré la santé dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère Anna. Elle-même le désirant, je fixai le jour du départ.
Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le Pasig, à l'extrémité du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse société nous accompagna jusqu'au bord de l'eau.
Au moment de nous séparer, une sombre tristesse était peinte sur toutes les physionomies; chacun avait l'air de se dire: «Nous reverrons-nous?»
Ma belle-soeur Joséphine, qui versait d'abondantes larmes, se jeta dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine à les séparer; enfin, il fallut partir.
J'entraînai ma femme dans l'embarcation, et, de la voix, ces deux soeurs, qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amitié si tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas être longtemps séparées et de se revoir bientôt.
Ces pénibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu'un voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaieté fut triste et silencieux.
A notre arrivée, je ne revis point non plus _Jala-Jala_ avec le même bonheur que d'ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit, et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus lui donneraient un peu de soulagement.
Mais, hélas! de jour en jour la maladie faisait des progrès effrayants; j'étais désespéré.
J'écrivis à Joséphine, et envoyai une embarcation à Manille pour qu'elle vînt soigner sa soeur, qui désirait ardemment la voir.
L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne Joséphine m'apprenait qu'elle-même, gravement malade, ne quittait pas son lit; qu'elle était bien affligée, mais que je pouvais assurer Anna que bientôt elles seraient réunies pour ne plus se séparer.
Cinquante jours, plus longs qu'un siècle, s'étaient à peine écoulés depuis notre retour à _Jala-Jala_, que je n'avais plus d'espoir!
La mort s'approchait à grands pas, et l'instant fatal où j'allais être séparé de celle que j'aimais tant était arrivé.
Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse et mes traits bouleversés par la douleur.
Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m'appela près d'elle, et me dit:
«Adieu, mon Paul chéri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus, retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mère. Ne te remarie qu'en France, si ta mère te le demande, mais non aux Philippines, car tu n'y trouverais pas une compagne qui t'aimerait autant que je t'ai aimé!»
Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure union venaient de se rompre: mon Anna n'existait plus.
Je tenais son corps inanimé entre mes bras, j'espérais par mes caresses le rappeler à la vie; mais, hélas! le destin avait prononcé.
On fut obligé d'employer la force pour m'arracher les précieux restes que je pressais sur mon coeur, et m'entraîner dans une chambre voisine où était mon fils.
En le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer; mais mes yeux n'avaient plus de larmes, et j'étais insensible aux caresses mêmes de mon pauvre enfant.
Il n'y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours de veilles et d'inquiétudes, et à l'anéantissement dans lequel se trouvent le physique et le moral, après que le désespoir a remplacé la lueur d'espérance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil.
Je me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais, grand Dieu! quel épouvantable réveil! Tout ce que ma position avait d'horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle n'existait plus, mon adorable compagne, cet ange chéri et consolateur qui avait tout abandonné, parents, amis, et les plaisirs d'une capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages où elle était exposée à mille dangers, et n'avait que moi pour la soutenir! Elle n'existait plus! le sort funeste venait de me l'arracher, et me plonger pour toujours dans la désolation et la douleur!
Ses funérailles eurent lieu le lendemain.
Pas un habitant de _Jala-Jala_ ne manqua d'y assister.
Son corps fut déposé près de l'autel de la modeste église que j'avais fait élever, et où si souvent elle avait adressé des voeux ardents pour mon bonheur.
Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à _Jala-Jala_.
Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu'ils venaient de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle fut pleurée sincèrement après sa mort.
Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement, sans pouvoir m'occuper d'autres soins que de ceux que je donnais à mon fils, seule consolation qui me restait.
Trois semaines s'étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la chambre où avait expiré ma pauvre femme, lorsque je reçus une lettre de Joséphine.
Elle m'apprenait que sa maladie s'était aggravée, et terminait en me disant:
«Viens, mon cher Paul, viens près de moi, nous pleurerons ensemble; je sens que ta présence me soulagera.»
Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de ma chère Joséphine.
J'avais pour elle la même affection que pour ma propre soeur; ma présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant aimé mon Anna.
L'espoir de lui être utile ranima un peu mon courage; je laissai mon habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant les derniers jours de ma femme ne m'avait point quitté, et je partis avec mon fils.
Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi, en nous revoyant, et que nous eûmes tous deux versé bien des larmes, j'examinai son état.
Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et qui me faisait craindre d'avoir bientôt à déplorer un nouveau malheur. Hélas! je prévoyais trop bien: huit jours plus tard, la pauvre Joséphine, dans des souffrances inouïes, expirait dans mes bras.
Que d'infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait être doué d'une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de douleurs et ne pas y succomber.
Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-soeur, je retournai à _Jala-Jala_.
Le monde m'était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes montagnes, pour recouvrer un peu de calme.
Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires; cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les Philippines et de retourner dans ma patrie, m'obligea de m'en occuper.
Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que personne en état de poursuivre mon oeuvre et de bien traiter mes pauvres Indiens.
Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et plus en état de supporter le voyage.
Je restai donc à _Jala-Jala;_ mais la vie m'était devenue si pénible qu'elle m'était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire ni m'arracher à mes tristes pensées.
Les beaux sites de _Jala-Jala_, que j'avais toujours vus avec tant de plaisir, m'étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les plus sombres et les plus silencieux, j'aillais souvent sur le bord d'un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par de grands arbres.
Ce site n'était peut-être connu que de moi seul, et probablement jamais avant moi créature humaine ne s'y était assise. Là je me livrais tout entier à l'amertume de mes souvenirs; ma femme, mes frères, ma belle-soeur occupaient toute mon imagination.
Quand la pensée de mon fils venait enfin m'arracher à mes sombres rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler l'époque où c'était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et les ennuis que j'avais éprouvés loin d'elle. Hélas! ce temps avait fui sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur.
Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire; il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation que je trouverais à leur présenter mon fils.
L'amour de la patrie, la pensée d'y retrouver des affections dont j'avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu des souffrances toujours vibrantes au fond du coeur.
Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j'avais prise de les quitter.
Ils me témoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu'ils m'abordaient:
«O maître, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?»
Je les tranquillisais le plus qu'il m'était possible en leur disant que Vidie travaillerait à leur bonheur; que, mon fils devenu grand, je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me répondaient:
«Que Dieu vous entende, maître! Mais que de temps nous passerons sans vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.»
A l'époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours cette sincère amitié qui a pris naissance dans un pays étranger, à quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d'Adolphe Barrot, qui avait été envoyé consul général à Manille.
Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours à _Jala-Jala_. Ne voulant point qu'il eût à souffrir de ma situation d'esprit, je tâchai de lui rendre le séjour de _Jala-Jala_ aussi agréable que possible.
Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle avant les malheurs qui venaient de m'accabler.
CHAPITRE XIX.
Voyage chez les Négritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le cocotier.--Le bananier.
Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m'avaient rappelé mes anciens exercices, et avaient réveillé en moi ma passion dominante des excursions.
Mon ami Vidie, toujours en vue de me distraire, m'engageait fortement à aller voir des peuplades que j'avais toujours eu le désir de visiter.
Mes affaires étaient à peu près réglées; mon fils était sous sa surveillance, sous celle de sa nourrice et d'une gouvernante en qui j'avais toute confiance: cette sécurité et les instances de mon ami me décidèrent enfin à me rendre chez les _Ajetas_ ou Négritos, peuples sauvages, tout à fait dans l'état de simple nature, véritables aborigènes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls maîtres de Luçon.
A une époque qui n'est pas encore bien éloignée, lors de la conquête par les Espagnols, les _Ajetas_ exerçaient des droits seigneuriaux sur les populations tagales établies sur les plages du lac de _Bay_.
A jour fixe, ils sortaient de leurs forêts, venaient dans les villages, dont ils forçaient les habitants à leur donner une certaine quantité de riz et de maïs; et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette contribution, ils la remplaçaient en coupant quelques têtes qu'ils emportaient pour leurs fêtes barbares.
Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des Tagalocs; et les _Ajetas_, épouvantés par les armes à feu, restèrent dans leurs forêts, et ne reparurent plus chez les populations indiennes.
Dans plusieurs parties de la Malaisie on retrouve la même race d'hommes, et les habitants de la Nouvelle-Zélande, les Papouins, leur sont presque semblables par leurs formes et leur couleur.
Ce fut parmi ces sauvages que je voulus aller habiter pendant quelques jours.
Mes préparatifs furent bientôt faits.
Je choisis deux de mes meilleurs Indiens pour m'accompagner; et il va sans dire que mon lieutenant en faisait partie; il ne m'a jamais quitté dans toutes mes périlleuses expéditions.
Nous prîmes chacun un petit havresac qui contenait pour trois ou quatre jours de riz, un peu de viande de cerf boucanée, une bonne provision de poudre, des balles et du plomb à giboyer, quelques mouchoirs de couleur, et une assez forte quantité de cigares pour notre provision et notre bienvenue chez les _Ajetas_.
Chacun de nous avait un bon fusil à deux coups et son poignard.
Nos vêtements étaient ceux que nous portions habituellement dans toutes nos expéditions: le salacot, la chemise de soie végétale, le pantalon relevé jusqu'au-dessus des genoux; les pieds et les jambes restaient à découvert.
Ce fut après ces simples préparatifs que nous nous mîmes en route pour un voyage de plusieurs semaines, durant lequel, et dès le second jour de notre départ, nous devions avoir pour seul abri les arbres de la forêt, et pour toute nourriture notre chasse et les palmiers.
Je me gardai bien aussi d'oublier le _vade-mecum_ que je prenais toujours avec moi lorsque je m'éloignais pour quelques jours; je veux dire du papier et un crayon. Je prenais ainsi quelques notes qui, aidées de ma mémoire, me servaient à consigner ensuite sur mon journal les remarques que j'avais faites pendant mes voyages.
Tout étant préparé, nous partîmes un matin de _Jala-Jala_; nous traversâmes la presqu'île formée par mon habitation, et nous allâmes nous embarquer, de l'autre côté, dans une petite pirogue qui nous conduisit au fond du lac, dans la partie nord-est de mon habitation.
Nous passâmes la nuit dans le grand village de _Siniloan_, et le lendemain nous nous remîmes de bonne heure en route.
Cette première journée fut pénible, car nous étions au commencement de la saison des pluies; de forts orages avaient grossi les rivières.
Nous côtoyâmes les bords d'un torrent qui descendait des montagnes, et que nous eûmes à traverser à la nage quinze fois dans la journée.
Nous arrivâmes vers le soir au pied des montagnes où commencent les forêts d'arbres gigantesques qui occupent à peu près tout le centre de Luçon.
Là, nous fîmes notre première halte; nous allumâmes nos feux, nous préparâmes nos lits et notre souper.
Je crois avoir déjà dit ce que nous appelions nos _lits_; l'habitude et la fatigue nous les faisaient trouver délicieux, lorsque nul accident ne venait troubler notre sommeil.
Mais je n'ai encore rien dit de la composition fort simple de nos repas et de la manière dont nous les préparions.
Il nous fallait faire cuire notre riz et notre palmier, opération qui pourrait sembler embarrassante, car nous ne portions pas avec nous de grands ustensiles de cuisine; le briquet même et l'amadou nous manquaient le plus souvent. Le bambou suppléait à tout.
Le bambou est une des trois plantes des tropiques que la nature, dans sa bienfaisante prévoyance, paraît avoir données aux hommes pour suffire à une foule de besoins.
Je ne puis résister au désir de consacrer quelques lignes à décrire ces trois productions des tropiques: le _bambou_, le _cocotier_ et le _bananier_.
Le _bambou_, de la famille des graminées, croît en épais buissons dans les bois, sur le bord des rivières, et partout où il peut trouver un sol un peu humide.
On en compte, aux Philippines, vingt-cinq ou trente espèces, bien distinctes par leur forme et leur grosseur.
Il y en a du diamètre du corps d'un homme ordinaire, formant à l'intérieur un grand vide: cette espèce sert particulièrement à construire des cabanes, à faire des vases pour transporter de l'eau et l'y conserver.
Divisé en filaments, il sert à faire des corbeilles, des chapeaux, et toute espèce d'objets de vannerie; enfin, des cordes ou des câbles d'une grande solidité.
Un autre bambou, d'une dimension plus petite, vide aussi à l'intérieur et recouvert d'un vernis presque aussi solide que l'acier, sert également aux constructions des cases indiennes.
Taillé en pointe, il présente une extrémité aiguë et tranchante: les Indiens s'en servent pour faire des lances, des flèches, des lancettes pour saigner les chevaux, ouvrir un abcès, ou entamer les chairs et en extraire une épine ou tout autre corps étranger qui s'y serait introduit.
Un troisième, beaucoup plus solide et de la grosseur du bras, ne présentant pas de vide à l'intérieur, sert particulièrement pour la partie des cases qui exige une grande solidité, comme la toiture.
Un quatrième, beaucoup plus petit et aussi sans vide, sert à faire des barrières et des entourages pour clore les champs cultivés.
Les autres espèces sont moins employées, mais cependant elles ont toutes leur utilité.
Pour conserver la plante et la rendre tous les ans bien productive, on coupe les jets à la hauteur de dix pieds du sol; tous ces jets imitent un assemblage de tuyaux d'orgue, et sont entourés de branches et d'épines.
Au commencement de la saison des pluies, il sort de chacun de ces buissons, comme de grosses asperges, une quantité de bambous qui s'élèvent comme par enchantement.
Dans l'espace d'un mois, ils ont cinquante à soixante pieds, et au bout de quelque temps ils ont acquis toute la solidité nécessaire pour être employés aux divers ouvrages auxquels ils sont destinés.
Le _cocotier_, de la famille des palmiers, met sept années à croître avant de donner des fruits; mais après ce temps, et pendant plus d'un siècle, il fournit toujours la même récolte, c'est-à-dire, tous les mois, une vingtaine de grosses noix. Jamais cette récolte ne manque, et, sur le même tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits de toutes les grosseurs.
La noix de coco est, comme on sait, une bonne nourriture; on en retire aussi une grande quantité d'huile.
L'enveloppe solide sert à faire des vases, et la partie filamenteuse des cordes et des câbles pour les navires, et même des vêtements grossiers.
Les feuilles sont employées à couvrir les cases, ou à faire des balais et des corbeilles.
On retire encore du cocotier ce que l'on nomme _vin de coco_; c'est une liqueur très-enivrante, et dont les Indiens font habituellement usage dans leurs fêtes.
Pour produire le vin de coco, de grands bois de cocotiers sont destinés à ne plus donner de fruits, mais seulement leur sève.
Les arbres se communiquent tous à leur sommet par de longs bambous; ces bambous servent de passerelles aux Indiens, qui, tous les matins, munis de grands vases, vont faire une récolte.
C'est un métier pénible et dangereux, véritable promenade dans les airs, à soixante et quatre-vingts pieds du sol.
C'est du bouton qui doit produire la fleur que l'on retire l'eau ou la liqueur destinée à la fabrication de l'eau-de-vie.
Aussitôt qu'un bouton est prêt à s'épanouir, l'Indien chargé du soin de la récolte le lie fortement, à quelques centimètres de son extrémité; puis il coupe toute cette extrémité, en dehors de la ligature. C'est de cette coupure, ou des pores qu'elle laisse à découvert, que s'écoule continuellement une liqueur sucrée, douce et agréable au goût tant qu'elle n'a pas fermenté.
Lorsqu'elle a passé à l'état de fermentation, on la porte à l'alambic pour la transformer par la distillation en liqueur alcoolique connue sous le nom de _vin de coco_.
Enfin, l'enveloppe solide de la noix étant brûlée donne une belle peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux de paille.
Le _bananier_ est une plante herbacée, sans partie ligneuse; le tronc de chaque pied est formé de feuilles superposées les unes aux autres.
Ce tronc s'élève ordinairement de douze à quinze pieds du sol, et va s'épanouir en longues et larges feuilles qui n'ont pas moins de cinq à six pieds chacune.
C'est du milieu de ces feuilles que sort la fleur, et ensuite ce que l'on nomme un _régime_.
Par ce mot, il faut entendre une centaine de grosses bananes attachées sur la même tige, formant une longue grappe qui vient s'incliner vers le sol.
Avant que les fruits aient acquis toute leur maturité, on coupe le _régime_, et on se sert de bananes pour aliments au fur et à mesure qu'elles mûrissent.
La partie de la plante qui est en terre est une espèce de grosse souche de laquelle sortent successivement une trentaine de jets. Chaque jet ne doit fournir qu'un seul _régime_ ou grappe; ensuite il est coupé vers le sol; et comme tous les jets qui sont sortis du même tronc ont différents âges, il s'en trouve de toutes les époques de fructification; de manière que, chaque mois ou chaque quinzaine, et en toute saison, on peut recueillir un régime ou deux de la même plante.
C'est aussi d'une espèce de bananier, dont les fruits ne sont pas bons à manger, que l'on retire la soie végétale, ou abaca, qui sert à faire des vêtements et des cordages de toute espèce.
Ce filament se trouve dans le tronc de la plante, qui, comme je l'ai dit, est formé de feuilles superposées les unes aux autres.
On les sépare en longues lanières que l'on met quelques heures au soleil; ensuite on les place sur une lame de fer qui n'est pas aiguë, et l'on tire fortement à soi.
Le parenchyme de la plante est retenu par la lame de fer, et les filaments s'en séparent: il n'y a plus qu'à les mettre quelque temps au soleil pour les livrer ensuite au commerce.
Je m'aperçois que je me suis déjà bien éloigné de mon voyage; mais j'ai voulu faire connaître les trois plantes des tropiques qui pourraient suffire à tous les besoins de l'homme.
Ces plantes sont bien connues; mais peut-être quelques personnes ignorent-elles tous les services qu'elles rendent aux habitants des tropiques, et mes lecteurs seront naturellement amenés à réfléchir combien les naturels de cette zone sont favorisés de la nature, comparativement à ceux de notre climat glacé.
Nous étions donc au pied des montagnes à faire nos préparatifs pour passer la nuit.
Nous nous divisions toujours le travail: l'un préparait le coucher, l'autre le feu, et le troisième la cuisine.
Celui qui s'occupait du feu réunissait une grande quantité de bois mort et de broussailles. Au-dessous de ce bûcher, il mettait une douzaine de livres de gomme élémie, très-commune aux Philippines, et que l'on trouve amoncelée sur le sol, au pied des grands arbres dont elle découle naturellement.
Ensuite il prenait un morceau de bambou long d'un demi-mètre, le fendait dans sa longueur, grattait avec son poignard l'un de ces morceaux pour faire de petits copeaux bien menus; puis il les frottait en les roulant entre ses deux mains, et les plaçait ensuite dans la partie concave de l'autre morceau, l'appliquait sur le sol, et, avec la partie d'où il avait retiré des copeaux, de son côté tranchant il frottait vivement celui qui était sur le sol, comme s'il eût voulu le scier en deux.