Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 19
Nous nous dirigions aussitôt à l'endroit d'où partaient ces cris, et presque toujours nous apercevions un pauvre sanglier saisi au milieu du corps par un boa qui l'avait enlacé dans ses replis, et peu à peu le hissait en haut de l'arbre où il avait pris son point d'appui pour saisir sa proie.
Lorsqu'il l'avait élevé à une certaine hauteur, il le pressait contre l'arbre avec tant de force, qu'il l'étouffait et lui brisait les os.
Alors il le laissait tomber, descendait de l'arbre, et se préparait à l'avaler.
Cette dernière opération était beaucoup trop longue pour en attendre la fin, car elle nécessitait plusieurs jours sans doute.
Pour simplifier la chose, j'envoyais une balle dans la tête du boa; mes Indiens en prenaient la chair pour la boucaner et s'en servir comme aliment, et la peau pour faire des gaînes de poignard.
Il n'est pas besoin de dire que le sanglier n'était pas oublié; c'était une proie qui nous avait coûté peu de peine.
Un jour, un Indien trouva un de ces reptiles endormi après avoir avalé une énorme biche; il était si monstrueux, qu'il eût été nécessaire d'une charrette et d'un buffle pour le transporter au village. L'Indien se contenta de le couper par morceaux, et d'emporter sa charge de chair.
Ayant été prévenu, j'envoyai tout de suite chercher les restes; on m'apporta un tronçon d'environ huit pieds de long, et si énorme, qu'après en avoir desséché la peau, elle pouvait, comme un manteau, envelopper un homme de la plus haute stature.
J'en fis cadeau à mon ami Hamilton Lindsay.
Je n'avais pas encore vu vivants de ces monstrueux reptiles, dont les Indiens me parlaient tant et toujours avec un peu d'exagération, lorsqu'une après-midi, traversant les montagnes avec deux de mes bergers, notre attention fut éveillée par les aboiements continuels de mes chiens, qui paraissaient attaquer un animal décidé à se défendre.
Nous crûmes d'abord que c'était un buffle qu'ils avaient débusqué, et qui leur faisait tête; nous nous approchâmes avec précaution.
Mes chiens étaient éparpillés sur les bords d'un ravin profond, dans lequel nous aperçûmes un superbe boa.
Le monstre élevait sa tête à la hauteur de cinq à six pieds, la dirigeait d'un bord à l'autre; il menaçait de sa langue fourchue les ennemis qui l'attaquaient; mais les chiens, plus lestes que lui, l'évitaient facilement.
Ma première pensée fut de lui tirer une balle dans la tête; mais l'idée me vint de m'en emparer tout vivant, et de l'envoyer en France.
Assurément c'eût été le plus monstrueux boa que jamais on y eût vu.
Pour exécuter mon projet, nous fîmes des lacs en rotin d'une force telle, qu'ils auraient pu résister au plus furieux buffle sauvage.
Avec beaucoup de précaution nous pûmes passer un de nos lacs au cou du boa; puis nous le liâmes fortement à un arbre, de manière à lui tenir la tête à la hauteur à peu près de six pieds de terre.
Cela fait, nous passâmes de l'autre côté du ravin, et lui jetâmes un autre lacet que nous amarrâmes comme le premier.
Lorsqu'il se sentit pris des deux côtés et dans l'impossibilité presque de remuer sa tête, il se replia sur lui-même, et enlaça plusieurs petits arbres qui étaient à sa portée sur le bord du ravin.
Malheureusement pour lui, tout cédait à ses efforts; il déracinait les jeunes arbres, en broyait les branches, et faisait rouler des pierres énormes à l'endroit où il cherchait vainement à prendre le point d'appui qui lui manquait; mais les lacets étaient solides, et résistaient à toute sa furie.
Pour transporter un animal comme celui-là, il eût fallu plusieurs buffles et tout un attirail de cordes.
La nuit approchait: nous avions confiance dans nos lacets; nous nous promîmes de revenir le lendemain avec tout ce qui serait nécessaire pour terminer notre chasse. Mais nous comptions sans notre hôte: dans la nuit le boa changea de direction, reploya son corps au-dessus de l'endroit qu'il occupait lorsque nous l'avions enlacé, prit un point d'appui à d'énormes blocs de basalte, et fit de tels efforts que les lacs cédèrent et se rompirent à l'endroit où il était saisi.
Quand je me fus assuré que notre proie nous était échappée et qu'aucune recherche dans les environs ne pouvait nous la faire découvrir, mon désappointement fut très-grand, car je doutais que jamais pareille occasion pût se retrouver.
Du reste, les accidents occasionnés par ces énormes reptiles sont très-rares; une seule fois j'ai eu connaissance qu'un homme avait été leur victime.
Voici comment:
Cet homme, poursuivi pour quelques méfaits, se cachait dans une caverne.
Son père, qui seul connaissait sa retraite, allait de temps en temps le voir et lui porter du riz.
Dans une de ses visites, il trouva à la place de son fils un énorme boa endormi; il le tua, et retira de son estomac le corps de son malheureux fils.
Il paraît que pendant la nuit il avait été surpris et étouffé par le boa, et qu'il lui avait servi de pâture.
Le curé du village, qui avait été chercher le corps pour lui donner la sépulture, et qui avait vu les restes du boa, me le dépeignit d'une grosseur presque incroyable.
Malheureusement c'était assez loin de mon habitation, et je ne fus prévenu que lorsqu'il n'était plus temps de vérifier le fait par moi-même; mais il n'est point surprenant qu'un boa, qui peut avaler une biche, puisse plus facilement encore avaler un homme.
Plusieurs autres faits à peu près semblables m'ont été racontés par les Indiens.
Ils me citaient de leurs camarades qui, en parcourant les bois, avaient été saisis par un boa, broyés contre un arbre, et ensuite dévorés; mais j'ai toujours été en garde contre les histoires indiennes, et je n'ai pu vérifier positivement que celle que je viens de citer.
Le boa est un des serpents le moins à craindre parmi ceux que l'on trouve aux Philippines.
Il y en a d'une petite dimension, qui donnent la mort en quelques heures: celui surtout nommé par les Indiens _dajon-palay_ (feuille de riz) est extrêmement vénéneux.
Le seul remède à sa morsure est de la brûler avec un tison ardent; et si l'on tarde seulement de quelques minutes, la mort arrive après quelques heures de souffrances atroces.
L'_alin-morani_ est une autre espèce, qui acquiert une longueur de huit à dix pieds; sa morsure est peut-être encore plus dangereuse que celle du _dajon-palay_. Elle est plus profonde, et, par conséquent, plus difficile à cautériser.
Jamais je n'ai été mordu par aucun de ces reptiles, malgré le peu de précautions que je prenais en voyageant dans les bois, la nuit comme le jour.
Deux fois seulement, je courus une espèce de danger: la première, ce fut en marchant sur un _dajon-palay_; je fus averti par le mouvement et l'impression que je ressentis sous mon pied.
J'appuyai fortement, et je vis sa petite tête qui s'allongeait pour me saisir à la cheville. Fort heureusement, je le tenais cloué sur le sol à une si petite distance de sa tête qu'il ne pouvait pas m'atteindre: je tirai mon poignard, et la lui coupai.
Une autre fois, je vis deux aigles qui s'élevaient et retombaient comme des flèches entre des buissons, toujours au même endroit.
Je voulus voir quelle espèce d'animal ils attaquaient.
A peine m'étais-je approché, qu'un énorme _alin-morani_, furieux des blessures que les aigles lui avaient faites, s'avança sur moi; je voulus reculer, il se reploya sur lui-même, s'élança, et vint m'atteindre presque à la figure.
Par un mouvement inverse, je fis un saut en arrière et l'évitai; mais je me gardai bien de tourner le dos et de fuir, car j'aurais alors été pris sans défense.
Le serpent revint à la charge en bondissant vers moi; je l'évitai de nouveau, et cherchais vainement à l'atteindre du tranchant de mon poignard, lorsqu'un Indien qui m'aperçut de loin accourut armé d'une branche, et m'en débarrassa.
Jamais vie n'a été plus active et plus remplie d'émotions que celle que je passais à _Jala-Jala_; mais elle convenait à mes goûts et à mon caractère, et je jouissais d'un bonheur aussi parfait que celui que l'on peut goûter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna était pour moi un ange de bonté et de douceur; mes Indiens étaient heureux, l'abondance et le bien-être régnaient dans leurs familles; mes champs étaient couverts de riches moissons, et mes pâturages de nombreux troupeaux.
Ce n'était point sans beaucoup de peine et de difficulté que j'étais arrivé à mon but: que de fois j'eus besoin de tout mon courage et de toute ma philosophie pour ne pas désespérer en présence de revers qu'il m'était impossible d'éviter!
Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent ou des inondations détruire de belles récoltes prêtes à être moissonnées, et que j'avais eu tant de peine à défendre contre les buffles, les singes et les sangliers, voire même contre un insecte bien plus nuisible encore que tous les fléaux dont je viens de parler, contre les sauterelles, une des plaies d'Égypte, transportée apparemment dans cette contrée, et qui, presque régulièrement tous les sept ans, partent par nuages des îles du sud, et viennent s'abattre sur Luçon en y apportant la désolation et souvent la famine.
Il faut avoir vu un tel spectacle pour s'en former une idée.
Quand elles arrivent, on aperçoit à l'horizon un nuage couleur de feu; d'innombrables sauterelles forment ce nuage.
Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamètre de deux à trois lieues et en bataillon serré, et passent ainsi au-dessus de vous pendant cinq à six heures consécutives.
Si elles aperçoivent un champ bien vert, elles s'y abattent; en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste entièrement nue: alors elles reprennent leur vol pour porter ailleurs la disette et la destruction.
Le soir, c'est dans les forêts, sur les arbres, qu'elles vont prendre leur gîte; elles s'abattent en si grande quantité aux extrémités des branches, que leur poids brise les plus grosses.
Pendant la nuit, dans l'endroit où elles se sont reposées, c'est un craquement continuel et un bruit tellement fort, que l'on a peine à croire qu'il puisse être produit par un si petit insecte.
Le lendemain, elles repartent à la pointe du jour, laissant les arbres sur lesquels elles se sont reposées, hachés et brisés comme si la foudre avait sillonné la forêt dans tous les sens; puis elles vont ailleurs produire de nouveaux ravages.
A une certaine époque, elles se reposent dans de vastes plaines ou sur les montagnes fertiles; là elles allongent l'extrémité de leur corps en forme de tarière, et percent la terre à une profondeur de quatre à cinq centimètres, pour y déposer leurs oeufs; la ponte finie, elles laissent le sol percé comme un crible, et disparaissent, car leur existence est terminée.
Mais, trois semaines après, les oeufs éclosent, et des myriades de petites sauterelles surgissent de la terre.
Dans le lieu où elles naissent, tout ce qui peut servir à leur pâture est détruit.
Aussitôt qu'elles ont acquis un peu de force, elles abandonnent le site de leur naissance, font disparaître toute végétation sur leur passage, et se dirigent vers les champs cultivés, qu'elles parcourent et désolent jusqu'à ce qu'elles aient leurs ailes; alors elles prennent leur vol pour aller plus loin dévaster de nouvelles plantations.
CHAPITRE XVIII.
Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot.
L'agriculture, aux Philippines, présente bien des difficultés; mais aussi elle donne des produits que l'on ne peut trouver dans aucun autre pays.
Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses, toutes les denrées coloniales se produisent avec une abondance extraordinaire; il n'est pas rare que la production soit dans la proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations on fait deux récoltes du même produit dans la même année.
La richesse et l'immensité des pâturages donnent la facilité d'élever un grand nombre de bestiaux, qui ne coûtent absolument que les faibles gages payés par le propriétaire à quelques bergers.
Je possédais sur mon habitation trois troupeaux: un de bêtes bovines, de trois mille têtes; un autre de huit cents buffles, et l'autre de six cents chevaux.
A une époque de l'année, lorsque les riz étaient récoltés, les bergers parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une grande plaine peu éloignée de ma maison.
Cette plaine se couvrait de ces trois espèces, et présentait, surtout pour le propriétaire, un coup d'oeil admirable; le soir, ils étaient conduits dans de grands enclos, près du village.
Le lendemain, on choisissait les boeufs qui étaient bons pour la boucherie, les chevaux en âge d'être domptés, et les buffles assez forts pour être employés au labourage; puis les troupeaux étaient reconduits à la plaine, pour y rester jusqu'au soir.
Cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après lesquels on leur donnait la liberté jusqu'à l'année suivante, à la même époque.
Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les montagnes et dans les pâturages qu'ils avaient l'habitude de fréquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient.
Tout prospérait autour de moi: mes Indiens étaient heureux aussi, et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque jusqu'à l'idolâtrie.
Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna j'oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais éprouver.
Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui devais, et me la rendre plus chère.
Depuis quelques mois, la santé d'Anna s'était altérée; elle avait eu des symptômes de grossesse. Cependant il y avait près de douze années que nous étions unis, et jamais elle n'avait donné aucun signe de maternité.
J'étais si persuadé que nous n'aurions jamais d'enfants, que le dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu'un matin, partant pour aller à mes travaux, elle me dit:
«Je ne me sens pas bien; reste près de moi aujourd'hui.»
Deux heures après, à ma grande surprise, elle mettait au monde une petite fille qui n'était attendue de personne. Elle n'était pas arrivée à terme, et vécut seulement pendant une heure, le temps de recevoir le baptême, que je m'empressai de lui donner.
C'était la seconde créature humaine qui expirait dans la maison de _Jala-Jala_, mais aussi c'était la première qui y recevait le jour!
Le chagrin que nous en ressentîmes fut adouci par la certitude que ma chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa santé fut bientôt rétablie, elle reprit sa gaieté et tous ses charmes.
Elle était si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient:
«Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille, nous voudrions qu'elle eût vos traits: permettez-nous donc de vous regarder quelque temps.»
Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et retournaient dans leur village, où elles mettaient au monde une créature qui n'avait rien du modèle qu'elles avaient observé avec tant de soin et une confiance aussi naïve.
Mon Anna donna de nouveaux signes de maternité. Cette fois, sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa santé en fût très-altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un petit garçon faible et délicat, mais plein de vie.
Nous étions au comble du bonheur, nous possédions enfin ce que nous avions tant désiré, et ce qui seul nous manquait, je crois.
Mes Indiens manifestèrent tous une grande joie.
Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes continuelles à _Jala-Jala_, et mon Anna, quoique alitée, fut obligée de recevoir d'abord la visite de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de tous les Indiens pères de famille.
Chacun apportait un petit présent pour le nouveau-né, et le plus habile était chargé de faire un petit compliment qui se résumait en des souhaits de toute espèce de bonheur pour la mère et pour l'enfant, et en assurances de la joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils seraient gouvernés par le fils du maître qui leur avait fait tant de bien, nous disaient-ils dans leur sincère reconnaissance.
La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse société d'amis et de parents.
Ils y restèrent jusqu'au baptême, qui eut lieu dans mon salon.
Anna, presque entièrement rétablie, put y assister; mon fils fut nommé Henri, du nom de son oncle.
A cette époque j'étais heureux, oh! bien heureux! car tous mes voeux étaient presque remplis.
Je n'en formais plus qu'un, c'était de revoir ma vieille mère et mes soeurs; et j'espérais que le temps n'était pas bien éloigné où je pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie.
Tout prospérait sur mon habitation, j'augmentais tous les ans mon revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes à sucre.
A cette culture et à celle du riz j'avais joint celle du café, et mon frère avait pris la direction d'une vaste plantation qui promettait de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement espagnol s'était engagé à donner au possesseur d'une plantation de quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j'avais à supporter avant de revoir ma patrie!!
Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à coup pris d'une fièvre intermittente qui l'enleva en quelques jours!...
Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri avec une profonde tendresse.
Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos travaux, nos peines et nos plaisirs; c'était le seul parent que j'eusse aux Philippines.
Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tâche que je m'étais imposée. Ses qualités aimables et un coeur excellent nous le rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que je n'avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus poignante et plus amère.
Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à _Jala-Jala_!--Je lui fis élever un modeste tombeau à la porte de l'église, et pendant plusieurs mois _Jala-Jala_ ne fut plus qu'un séjour de deuil et de tristesse...
Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint encore fondre sur moi.
A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m'étais lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo, et second d'un navire du même port.
Pendant quelques mois qu'il séjourna à Cavite, notre liaison devint intime.
Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincère dévouement.
Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance l'un de l'autre.
Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation pour me conduire à bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment, faisait faire une manoeuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre, et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de l'équipage où Malvilain se trouvait.
De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami.
Je crus qu'il était mort ou blessé; j'eus un moment d'angoisse et d'inquiétude que je ne pus maîtriser. Je me jetai à l'eau, et atteignis à la nage le navire de mon ami que j'eus le bonheur de trouver sans blessure, et seulement tout étourdi du danger auquel il venait d'échapper.
Après l'avoir étroitement serré dans mes bras, tout ruisselant encore du bain de mer d'où je sortais, je donnai mes soins à quelques matelots de son équipage qui avaient été moins heureux que lui.
Une autre fois, c'était moi qui devais causer une vive frayeur à Malvilain.
Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s'étaient amoncelés au-dessus de la pointe de Cavite, et un épouvantable orage _des tropiques_ avait éclaté.
Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et à chaque coup la foudre en longs serpents de feu s'échappait des nuages, et venait labourer la petite plaine située à l'extrémité de la pointe de Cavite, près du mouillage des navires.
Malgré cet orage, j'allai voir Malvilain. J'étais déjà prêt à mettre le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer, mais si près de moi, que la respiration me manqua.
Je ressentis tout à coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte que si l'on m'avait appliqué un tison ardent entre les deux épaules; la douleur fut si aiguë, qu'à peine revenu à moi je jetai un cri.
Malvilain, qui se trouvait à quelques pas, se sentait lui-même tout étourdi de la commotion électrique dont je venais d'être légèrement atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j'étais grièvement blessé. Il se précipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu'à ce que je l'eusse rassuré à plusieurs reprises. L'étincelle m'avait frôlé, mais n'avait produit aucune lésion.
J'ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connaître toute l'intimité qui existait entre nous, et combien j'ai été frappé dans mes plus chères affections.
Mon existence a été jusqu'au jour où j'écris si pleine de faits extraordinaires, que j'ai été naturellement conduit à croire que la destinée de l'homme est soumise à un ordre qui doit infailliblement s'accomplir.
Cette pensée a eu une grande influence pour me résigner à supporter tous les malheurs qui m'ont affligé.
Était-ce aussi bien ma destinée qui m'avait conduit à aimer Prosper de Malvilain, et à être aussi sincèrement aimé de lui?--Je ne puis en douter.
Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner en France.
Le coeur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part et d'autre de nous revoir... Mais, hélas! le sort en avait décidé autrement.
Malvilain retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un commandement; là il fit connaissance avec ma soeur aînée, et l'épousa.
J'avais appris cette nouvelle à l'époque où j'habitais encore Manille; elle m'avait causé une grande joie, et certes si j'avais été à même de choisir un mari pour ma chère soeur Émilie, cette union seule eût pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.
Après son mariage, Prosper de Malvilain avait continué à naviguer pour le port de Nantes.
Son noble caractère et ses connaissances l'avaient fait apprécier de tout le haut commerce.
Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer sa vie aux hasards de la mer; il était enfin à son dernier voyage lorsqu'à l'île Maurice il fut atteint d'une maladie à laquelle il succomba, en laissant ma soeur inconsolable et trois filles en bas âge!
Cette nouvelle perte irréparable que je venais d'apprendre ajoutait encore à la douleur que m'avait fait éprouver la fin malheureuse de mon pauvre frère.
Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi!
Après quelques années de bonheur, je voyais peu à peu disparaître de ce monde mes plus chères affections; mais, hélas! je n'étais pas encore au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m'attendaient!
Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne santé, et prendre des forces. Cependant je n'étais pas heureux, et à la tristesse que m'avaient laissée les pertes que je venais de faire se joignit une mortelle inquiétude: ma chère Anna ne s'était pas bien remise de ses couches, et de jour en jour sa santé s'altérait; elle ne connaissait pas son état; son bonheur d'être mère était si grand, qu'elle ne pensait pas du tout à elle.
J'avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante; mes plantations étaient faites.