Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 18

Chapter 183,973 wordsPublic domain

Le lendemain, le jeune homme se présente chez les parents de sa fiancée. Il est reçu comme l'enfant de la maison; il y couche, y loge, prend part à tous les travaux, et surtout à ceux particulièrement à la charge de la jeune fille.

Il commence alors un service qui dure plus ou moins longtemps, deux, trois ou quatre ans, pendant lesquels il faut qu'il s'observe bien; car si on a quelques reproches à lui faire, il est renvoyé, et ne peut plus prétendre à la main, de celle qu'il voulait épouser.

Les Espagnols ont fait tout ce qu'ils ont pu pour supprimer cette habitude, à cause des inconvénients qu'elle entraîne après elle.

Souvent un père, pour avoir à son service un homme qui ne lui coûte rien, fait durer indéfiniment cet état de servitude, et quelquefois renvoie celui qui déjà a passé deux ou trois ans chez lui, pour en prendre un autre sous le même titre de prétendant.

Mais il arrive aussi que si les deux fiancés se fatiguent, ils usent alors des droits du mariage avant la cérémonie; et un jour la jeune fille prend son amant par les cheveux, le conduit chez le curé du village, auquel elle dit:

«Qu'elle vient de l'enlever, qu'ainsi il faut les marier.»

La cérémonie du mariage a lieu alors sans le consentement des parents; mais si c'était le jeune homme qui enlevât sa maîtresse, il serait sévèrement puni, et la jeune fille serait rendue à sa famille.

Si les choses se sont passées dans le bon ordre, si le prétendant a fait les deux ou trois années de servitude volontaire, et que les parents soient tout à fait contents de son caractère et de sa conduite, arrive le jour de la seconde cérémonie, nommée _tajin bojol_ (_le jeune homme qui veut serrer le noeud de l'union_).

Cette seconde cérémonie est un grand jour de fête.

Tous les parents et amis des deux familles sont réunis chez la fiancée et divisés en deux camps, dont chacun débat les intérêts des fiancés.

Mais chaque famille a un avocat, qui seul peut prendre la parole en faveur de son client.

Les parents n'ont pas le droit de parler; ils font seulement, à voix basse, les observations qu'ils jugent convenables à leur avocat.

L'Indienne n'apporte jamais de dot. Quand elle prend un mari, elle n'a rien; c'est le jeune homme qui apporte la dot: aussi l'avocat de la jeune fille adresse-t-il le premier la parole pour la demander et établir les conditions.

Je vais rapporter le discours des deux avocats dans une cérémonie de ce genre à laquelle j'eus la curiosité d'assister.

Pour ne pas blesser l'amour-propre des parties, les avocats ne parlent qu'en termes allégoriques.

Dans la cérémonie que j'honorais de ma présence, celui de la jeune Indienne commença ainsi:

«Un jeune homme et une jeune fille s'étaient unis; ils ne possédaient rien, pas même un abri. Pendant plusieurs années la jeune femme fut bien malheureuse! enfin ses malheurs eurent une fin, et un jour elle se vit dans une belle case qui lui appartenait; elle devint mère d'une jolie petite fille; le jour de ses couches, un ange lui apparut et lui dit: Rappelle-toi ton mariage et le temps de misère que tu as passé. Je prends l'enfant qui vient de naître sous ma protection; lorsqu'elle sera grande et belle fille, et que tous les jeunes gens rechercheront son alliance, ne la donne qu'à celui qui lui bâtira un temple où il y aura dix colonnes, composées chacune de dix pierres. Si tu n'exécutes pas mes ordres, ta fille sera malheureuse comme tu l'as été.»

Après ce petit discours, l'avocat adverse prit la parole et dit:

«Il y avait une reine dont le royaume était sur le bord de la mer.

«Parmi les lois de son gouvernement, il en existait une qu'elle faisait observer avec la plus grande rigueur.

«Tous les navires qui arrivaient dans un port de ses États ne pouvaient, d'après cette loi, jeter leur ancre que par une profondeur de cent brasses; celui qui enfreignait cette loi était mis à mort sans pitié.

«Il advint un jour qu'un brave marin fut surpris par une grande tempête.

«Après bien des efforts pour sauver son navire, il fut obligé d'entrer dans ce port et d'y mouiller, quoique son câble ne fut seulement que de quatre-vingts brasses; il préférait mourir sur l'échafaud, plutôt que de perdre son navire avec l'équipage.

«La reine, courroucée, le fit venir en sa présence; il se jeta à ses pieds, lui dit qu'une force majeure l'avait obligé à enfreindre ses lois, et que, n'ayant que quatre-vingts brasses de câble, il ne pouvait par conséquent mouiller par cent: ainsi, qu'il la suppliait de lui pardonner.»

Là se termina son discours.

L'autre avocat reprit et dit:

«La reine, touchée de la prière et de l'impossibilité où se trouvait le pauvre capitaine de jeter son ancre par cent brasses, lui pardonna, et fit bien.»

A ces dernières paroles, la joie se répandit sur tous les visages, les musiciens commencèrent à jouer de la guitare.

Le fiancé et la fiancée, qui s'étaient tenus dans une chambre voisine, se présentèrent.

Le jeune homme ôta de son cou son rosaire, le passa à celui de sa fiancée, et prit le sien pour remplacer celui qu'il venait de lui donner. La nuit se passa en danses, et la cérémonie du mariage, toute chrétienne comme chez nous, fut remise à la huitaine.

Maintenant je vais, telle que je la reçus, donner l'explication des discours des avocats, que je n'avais pas trop compris.

La mère de la fiancée s'était mariée sans dot, elle avait été malheureuse; le temple que l'ange lui avait dit de demander pour sa fille était une maison; et les dix colonnes composées de dix pierres chacune voulaient dire qu'avec la maison il fallait une somme de 100 piastres (500 francs).

Le discours de l'avocat du jeune homme signifiait qu'il consentait à donner la maison, puisqu'il n'en parlait pas; mais que, ne possédant que 80 piastres, il se jetait aux pieds des parents de sa fiancée, afin que les 20 piastres qui lui manquaient ne fussent pas un obstacle à son union. Le pardon accordé par la reine était celui du jeune homme, qui était accepté avec 80 piastres seulement.

La servitude qui précède le mariage, et dont je viens de parler, était pratiquée bien avant la conquête des Espagnols. Elle prouve l'origine que j'attribue aux Tagalocs, que je fais descendre des Malais, qui, étant tous musulmans, auront conservé quelques usages de nos anciens patriarches.

La dernière cérémonie, celle du mariage à l'église, est toute chrétienne, ainsi que je viens de le dire. Le jour où elle a lieu se termine par une grande fête, un banquet et la danse.

Dans quelques bourgs, la fête dure trois jours. Pendant ces trois jours, les époux sont obligés de tenir table ouverte et splendidement servie pour tous ceux qui se présentent, connus ou inconnus. Le troisième jour, la marraine de la mariée distribue à chaque assistant ou convive une tasse en porcelaine de Chine, et celui qui la reçoit est obligé d'y déposer une pièce de monnaie et d'aller l'offrir à la mariée. Cette offrande est destinée à son mariage, et en quelque sorte à l'indemnité de l'énorme sacrifice qu'elle a fait pendant les trois jours de fête.

Je crois avoir suffisamment fait connaître les Indiens et leurs coutumes; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espèces de monstres que j'ai eu souvent occasion d'observer et même de combattre: l'un, habitant les forêts, le serpent boa, et l'autre, les grandes rivières et les lacs, le caïman.

A l'époque où j'avais commencé à coloniser le village de _Jala-Jala_ et d'habiter ma demeure, les caïmans abondaient de ce côté du lac, et de mes fenêtres je les voyais journellement se jouer dans les eaux, guetter et happer les chiens qui approchaient de la plage.

Un jour, une femme de chambre de ma maison ayant eu l'imprudence de se baigner sur le bord du lac, fut surprise par l'un d'eux, d'un volume énorme. Un de mes gardes arriva au moment où le monstre l'emportait; il lui tira un coup de carabine et l'atteignit sous l'aisselle, seule partie vulnérable; mais la blessure était trop peu de chose pour qu'elle l'arrêtât; il disparut avec sa proie.

Cependant ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est à remarquer que, dans les eaux de _Bay_, la moindre blessure faite à la peau du caïman est incurable.

Les crevettes, si abondantes dans le lac, s'introduisent dans la blessure: peu à peu leur nombre augmente; elles finissent par lui ronger les chairs, et par s'introduire jusque dans l'intérieur de son corps.

C'est ce qui arriva à celui qui avait dévoré la femme de chambre.

Un mois après cet accident, le monstre fut trouvé mort sur la plage, à cinq ou six lieues de mon habitation.

Les Indiens me rapportèrent les boucles d'oreilles de cette malheureuse femme, qu'ils avaient retrouvées dans son estomac.

Une autre fois, je voyageais dans les parages de _Marigondon_, accompagné d'un guide. La chaleur était excessive, le soleil dardait perpendiculairement ses rayons sur un sol brûlant. Nos chevaux suivaient lentement une route peu fréquentée, éloignée de toute habitation. Nous rencontrâmes un Chinois qui voyageait aussi à cheval, et suivait la même direction que nous; mais, plus précautionneux, il se garantissait du soleil avec un parasol en papier gommé, meuble inséparable de l'habitant du Céleste Empire.

Mon guide me dit: «Nous voici près de la rivière _Indang_. Reposons-nous: une petite halte ne fera pas de mal à nos montures.»--Je n'étais pas de son avis; je lui fis observer que si nous nous arrêtions, nous n'arriverions pas de jour au village.--«N'importe, me répondit-il, je connais la route, je ne vous égarerai pas. Croyez-moi, laissons passer devant les plus pressés. Vous allez voir ce mécréant Chinois, qui se garde si bien du soleil et se tient si mal à cheval, nous montrer où nous pourrons passer la rivière sans faire nager nos chevaux.»

Cette dernière observation me parut assez sage pour être prise en considération. J'acquiesçai à la demande de mon guide, et nous mîmes pied à terre.

Quelques instants après, le Chinois fouettait son cheval pour le faire entrer dans la rivière. A peine était-il arrivé au milieu, que plusieurs caïmans, cachés sous l'eau, se jetèrent sur lui, et instantanément, cheval et Chinois disparurent. Pendant quelques minutes les eaux se teignirent de sang; mais rien du Chinois et de sa monture ne reparut à la surface, si ce n'est le parasol qui flottait au gré du courant.

Mon guide rompit le premier le silence en faisant claquer sa langue contre son palais, et il dit: «_Sayan!_ (Quel dommage!)»

«Tu pourrais bien, lui dis-je, te servir du mot malheur.»

«Oh oui, reprit-il, car nous n'avons pas de chance. Le vent aurait pu le pousser vers nous.»

Cette réponse, faite avec tout le sang-froid indien, me fit comprendre que le mouvement de langue avait été pour le Chinois, et l'exclamation _Sayan!_ (Quel dommage!) pour le parasol, dont la perte le préoccupait beaucoup plus que la catastrophe qui venait de s'accomplir sous nos yeux.

J'étais curieux de voir de près un de ces animaux voraces.

Lorsqu'ils fréquentaient les abords de ma maison, j'avais fait diverses tentatives à ce sujet.

Une nuit, j'avais mis un mouton tout entier à un énorme hameçon tenu par une chaîne et une forte corde; le lendemain, mouton et chaîne avaient disparu.

J'avais souvent guetté les caïmans avec mon fusil; mais lorsqu'ils étaient dans l'eau, la balle frappait sur leurs écailles, et rebondissait sans leur faire le moindre mal.

Un soir qu'il m'était mort un énorme chien de cette race unique aux Philippines, d'une taille au-dessus de toutes celles connues en Europe, je le fis traîner sur la plage; je me cachai dans un petit buisson, et j'attendis, avec mon fusil bien préparé, qu'un caïman se présentai pour l'enlever.

Mais bientôt le sommeil me gagna...

Quand je me réveillai, le chien avait disparu. Heureusement que le caïman ne s'était pas trompé de proie.

Après quelques années, on n'en voyait plus aux environs du village de _Jala-Jala_, lorsqu'un matin, me trouvant avec mes bergers à quelques lieues de ma maison, il nous fallut traverser une rivière à la nage. L'un d'eux me dit:

«Maître, les eaux sont hautes, nous sommes ici dans des parages où il y a beaucoup de caïmans: un malheur est bientôt arrivé. Remontons un peu la rivière, nous passerons dans un endroit où il y aura moins d'eau.»

Nous allions changer de direction, lorsqu'un d'eux, plus imprudent que tous les autres, dit:

«Moi, je n'ai pas peur des caïmans!» et lança son cheval à l'eau.

A peine fut-il au milieu de la rivière, que nous vîmes un caïman d'une taille monstrueuse s'avancer vers lui.

Nous jetâmes tous un cri pour le prévenir; il aperçut aussi le danger, et, pour l'éviter, il descendit de son cheval du côté opposé à celui par où le caïman se dirigeait vers lui, et nagea de toutes ses forces pour regagner le bord.

Il avait déjà touché terre; mais il eut l'imprudence de s'arrêter derrière le tronc d'un arbre qui avait été renversé par le courant, et où il avait de l'eau jusqu'aux genoux.

Il croyait être parfaitement en sûreté. Il tira son coutelas, et se mit à observer ce que ferait le caïman, qui, pendant que l'Indien était descendu de son cheval, s'était approché de celui-ci, avait élevé son énorme tête au-dessus des eaux, s'était jeté sur le cheval, et l'avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les sangles s'étaient rompues, et pendant que le caïman broyait la selle entre ses dents il s'était sauvé à terre.

Mais bientôt le caïman s'était aperçu que sa proie lui avait échappé; il rejeta la selle et s'avança vers l'Indien.

Nous nous aperçûmes de ce mouvement, et criâmes tous aussitôt:

«Sauve-toi! sauve-toi! le caïman va te trouver!»

Mais l'Indien impassible, son coutelas à la main, ne bougea pas.

Le monstre s'avança vers lui; l'Indien lui porta un coup sur la tête: c'était une chiquenaude sur la corne d'un taureau!...

Le caïman fit un saut, le saisit par une cuisse, et pendant plus d'une minute nous vîmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus de la surface de l'eau, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant l'attitude d'un homme qui implore la clémence divine, entraîné vers le lac; bientôt il disparut...

Le drame était achevé, l'estomac du caïman lui servait déjà de tombeau.

Pendant ce moment d'angoisse nous étions restés silencieux; mais à peine mon pauvre berger eut-il disparu, que nous jurâmes de le venger.

Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun barrer la rivière; je fis aussi construire une petite cabane, et j'y logeai un Indien qui devait faire une garde assidue, et me prévenir lorsque le caïman reviendrait dans la rivière.

Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps l'Indien vint me dire que le monstre s'était emparé d'un cheval, et que, pour le dévorer tout à son aise, il l'avait entraîné dans la rivière.

Je me rendis aussitôt sur les lieux: j'étais accompagné de mes gardes, de mon curé qui voulait absolument voir la chasse d'un caïman, et d'un Américain mon ami, _M. George Russell_ [46], qui se trouvait alors à mon habitation.

Je fis tendre les filets de distance en distance, afin que le caïman ne put pas retourner au lac.

Cette opération ne se faisait pas sans quelques imprudences: par exemple, lorsque les filets furent placés, un Indien plongea pour s'assurer qu'ils arrivaient bien jusqu'au fond, et que notre ennemi ne pouvait s'échapper en passant par-dessous; mais il pouvait fort bien se trouver entre l'intervalle qui séparait les filets, et croquer mon Indien.

Heureusement tout se passa au gré de nos désirs.

Quand tout fut prêt, je fis mettre sur la rivière trois pirogues fortement unies, bord contre bord, et au milieu quelques Indiens armés de lances et de grands bambous, avec lesquels ils pouvaient toucher le fond.

Enfin, toutes les mesures prises pour arriver à mon but sans craindre d'accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencèrent à battre la rivière.

Un animal d'une taille aussi formidable que celui dont nous faisions la recherche ne se cache pas facilement.

Aussi le vîmes-nous bientôt à la surface de l'eau, battant l'onde de sa longue queue, faisant claquer ses mâchoires, et cherchant à atteindre ceux qui osaient le troubler dans sa retraite.

Dès qu'il parut, chacun poussa des cris de joie; les Indiens des pirogues lui jetèrent leurs lances, et nous autres, placés sur les deux bords, nous fîmes une décharge générale; mais les balles rebondissaient sur les écailles sans pénétrer.

Les lances, plus aiguës, glissaient jusqu'à leur défaut, et entraient de huit à dix pouces dans son corps; mais alors il disparaissait en nageant d'une vitesse incroyable, arrivait au premier filet, dont la résistance lui faisait remonter la rivière et reparaître au-dessus de l'eau.

Ce mouvement violent brisait les hampes des lances que les Indiens avaient clouées dans son corps, et le fer seul y restait.

Toutes les fois qu'il reparaissait, la fusillade recommençait, et de nouvelles lances allaient encore se perdre dans son énorme corps.

J'avais cependant reconnu l'inutilité de nos armes à feu sur ses écailles invulnérables.

Je l'excitais de mes cris et de mes gestes, et lorsqu'il arrivait sur le bord de l'eau, ouvrant son énorme gueule prête à m'engloutir, j'approchais le bout de mon fusil à quelques pouces et lâchais mes deux coups, dans l'espoir que mes balles ne trouveraient pas d'écailles dans l'intérieur de sa formidable gueule, et qu'elles pourraient pénétrer jusqu'à son cerveau; mais tout était inutile.

La gueule se fermait avec un bruit terrible, ne saisissant que le feu et la fumée sortis de mon fusil, et mes balles allaient s'aplatir sur ses os sans les endommager.

L'animal, devenu furieux, faisait des efforts inconcevables pour chercher à s'emparer d'un de ses ennemis; ses forces paraissaient augmenter au lieu de diminuer, et nous étions à bout des nôtres.

Presque toutes nos lances étaient clouées sur son corps, et nos munitions tiraient à leur fin.

Il y avait près de six heures que la lutte durait sans aucun résultat qui pût faire espérer la fin du combat, lorsqu'un Indien le toucha au fond de l'eau avec une lance d'une force et d'une grosseur inusitée; un autre Indien, sur l'avis de son camarade, appliqua deux forts coups de masse sur l'extrémité de la hampe; le fer pénétra profondément dans le corps de l'animal, et à l'instant, par un mouvement rapide comme l'éclair, il se dirigea vers les filets et disparut.

La hampe de la lance, séparée du fer, revint flotter à la surface de l'eau; nous attendîmes quelques minutes inutilement que le monstre reparût; nous crûmes que le dernier effort qu'il avait fait lui avait permis de regagner le lac, et que notre chasse était tout à fait infructueuse.

Nous retirâmes le premier filet; une large trouée nous convainquit que notre supposition était exacte; le second filet était dans le même état que le premier.

Tristes de notre échec, nous retirions le troisième, lorsque nous sentîmes une forte résistance.

Plusieurs Indiens se mirent à tirer vers le bord, et, à notre grande joie, nous aperçûmes le monstre à la surface de l'eau: il était expirant.

Nous lui jetâmes plusieurs lacets de fortes cordes, et quand il fut bien attaché, nous l'attirâmes vers le bord.

Il n'était pas facile de le haler sur la berge; la force de quarante Indiens était à peine suffisante.

Enfin, lorsque nous l'eûmes sous nos yeux tout entier hors de l'eau, nous restâmes tout stupéfaits; car autre chose était de voir ainsi son corps, ou de le voir nageant lorsque nous le combattions.

M. Russell, homme tout à fait compétent, fut chargé d'en prendre les dimensions.

De l'extrémité des naseaux au bout de la queue, il lui trouva _vingt-sept pieds_, et onze pieds de circonférence mesuré sous les aisselles.

Le ventre était bien plus volumineux: nous ne jugeâmes pas utile de le mesurer dans cette partie, car nous pensions bien que le cheval dont il avait fait son déjeuner avait considérablement augmenté son embonpoint.

Après cette première opération, nous tînmes conseil sur ce que nous allions en faire: chacun émit son opinion.

J'aurais voulu le transporter tel qu'il était à mon habitation, mais c'était impossible; il nous eût fallu une embarcation du port de cinq ou six tonneaux, et nous ne pouvions pas nous la procurer.

Un autre voulait la peau; les Indiens demandaient la chair pour la boucaner, et s'en servir comme spécifique contre la maladie de l'asthme. Ils disaient que tout asthmatique qui se nourrit pendant quelque temps de cette chair est infailliblement guéri.

Un troisième voulait la graisse pour les douleurs rhumatismales.

Et enfin mon bon curé demandait, lui, que nous lui ouvrissions l'estomac, pour voir combien de chrétiens le monstre avait pu ensevelir.

«Chaque fois, disait-il, qu'un caïman mange un chrétien, il avale en même temps un gros caillou: ainsi, le nombre de caillons que nous lui trouverons dans l'estomac indiquera positivement celui des fidèles auxquels son énorme estomac aura servi de sépulture.»

Pour contenter tout le monde, j'envoyai chercher une hache, afin de couper la tête que je me réservais, abandonnant le reste à tous ceux qui avaient pris part à la capture.

Ce ne fut pas chose facile de séparer cette tête. La hache entrait dans les chairs jusqu'au milieu du manche sans atteindre les os; enfin, après bien des efforts, nous y parvînmes.

Alors nous ouvrîmes l'estomac, et retirâmes par quartiers le cheval qui avait été dévoré le matin.

Le caïman ne mâche pas; il coupe avec ses énormes dents un quartier, et l'avale.

Nous retrouvâmes donc tout le cheval divisé en sept ou huit pièces; ensuite, à peu près cent cinquante livres de cailloux, de la grosseur du poing à celle d'une noix.

Lorsque mon curé vit cette grande quantité de cailloux, il ne put s'empêcher de dire:

«Allons, c'est un conte; il est impossible que cet animal ait jamais avalé un si grand nombre de chrétiens.»

Il était huit heures du soir lorsque nous terminâmes la curée; j'abandonnai le corps à nos aides, et je fis transporter la tête sur une embarcation, pour la conduire à ma maison.

J'aurais bien désiré conserver cette tête monstrueuse à peu près dans l'état où elle se trouvait; mais il me fallait une grande quantité de savon arsenical, et j'en manquais.

Je pris le parti de la disséquer, et d'en conserver le squelette.

Je la pesai avant d'en détacher les ligaments; son poids était de quatre cent trente livres; sa longueur, depuis le museau jusqu'à la première vertèbre, était de cinq pieds.

Je retrouvai toutes mes balles, qui s'étaient aplaties sur les os du palais et des mâchoires, comme elles eussent pu faire sur une plaque de fonte.

Le coup de lance qui lui avait donné la mort était un hasard, une espèce de miracle.

A l'instant où l'Indien avait frappé de sa masse la hampe, le fer était entré par la nuque dans la colonne vertébrale, et avait pénétré dans la moelle épinière, seule partie vulnérable.

Après que cette tête formidable fut bien préparée et que les os furent desséchés et blanchis, je fus heureux de l'offrir à mon ami George Russell, qui depuis l'a déposée au musée de Boston.

L'autre monstre dont j'ai promis la description, le serpent boa, est très-commun aux Philippines, mais il est rare d'en voir d'une grande dimension.

Il est possible, probable même, que ce reptile, pour arriver à une taille monstrueuse, doit vivre plusieurs siècles; mais comme il est difficile pour un animal quelconque de vivre un grand laps de temps sans éprouver des accidents qui mettent fin à son existence, ce n'est que dans les plus sombres forêts et les lieux les plus sauvages que l'on rencontre des boas qui aient atteint toute leur grosseur.

J'en avais vu souvent d'une dimension ordinaire, telle que ceux que l'on voit dans nos cabinets.

Il y en avait même qui habitaient ma maison, et une nuit j'en trouvai un, long de deux mètres, en possession de mon propre lit.

Plusieurs fois, en me promenant dans les bois avec mes Indiens, nous entendions les cris perçants d'un sanglier.