Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 17

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Cette entrée, d'une forme presque régulière, représente assez bien le portique d'une église en plein cintre, garni de festons verdoyants dont les plantes rampantes et des lianes font les frais.

A peine en a-t-on franchi le seuil, que l'on se trouve dans un large et spacieux vestibule, tout tapissé de stalactites d'une couleur jaunâtre; c'est là qu'une nuée de chauves-souris, effrayées par la lumière des flambeaux, prend son vol pour se précipiter au dehors.

Pendant une centaine de pas, en se dirigeant dans l'intérieur, la voûte continue très-élevée, et la galerie spacieuse; mais tout à coup l'une s'affaisse, et l'autre se rétrécit, ne laissant plus d'issue que celle nécessaire à un seul homme, obligé encore de se traîner sur les mains et les genoux pour franchir, dans cette pénible position, à peu près une centaine de mètres.

Ensuite la galerie s'élargit de nouveau, et la voûte s'élève de plusieurs toises; mais bientôt il faut surmonter un nouvel obstacle, il faut gravir une espèce de muraille de deux à trois mètres d'élévation.

Immédiatement au delà se trouve le lieu le plus dangereux du souterrain: là, deux énormes précipices, la bouche béante, au ras du sol, sont prêts à engloutir l'imprudent qui, armé de son flambeau, ne marcherait pas avec précaution dans cet obscur labyrinthe.

Des pierres lancées dans ces gouffres attestent, par le bruit sourd qu'elles font en arrivant au fond, une profondeur de plusieurs centaines de mètres.

Ensuite la galerie, large et spacieuse, se continue, sans rien offrir de remarquable, jusqu'au lieu où s'étaient arrêtées les recherches faites jusqu'alors.

Là, elle paraît se terminer par une espèce de rotonde entourée de stalactites de diverses formes, qui, dans un endroit, représentent un véritable dôme soutenu par des colonnes.

Ce dôme recouvre un petit lac d'où continuellement s'élance un ruisseau qui va se perdre dans les précipices dont j'ai parlé.

C'est dans cette partie que nous nous livrâmes à de sérieuses investigations, cherchant à nous assurer s'il était possible de prolonger notre promenade souterraine.

Nous plongeâmes à plusieurs reprises dans le lac, sans rien découvrir qui pût favoriser nos désirs; nous nous dirigeâmes alors vers la droite, examinant, à la lumière de nos flambeaux, les moindres petits enfoncements que nous apercevions sur les parois de la galerie.

Après bien des recherches infructueuses, nous découvrîmes enfin une crevasse par laquelle à peine pouvait-on passer le bras.

En y introduisant un flambeau, quelle ne fut point notre surprise d'y entrevoir un grand vide tout tapissé de brillants cristaux! Cette découverte nous donna un vif désir d'examiner de plus près ce que nous voyions si imparfaitement.

L'Indien, avec son pic, se mit à l'oeuvre pour agrandir l'ouverture, par laquelle nous espérions nous introduire. Il travaillait lentement et à petits coups, pour éviter un éboulement qui non-seulement eût pu détruire nos espérances, mais aussi occasionner une catastrophe.

Cette voûte de rochers suspendue au-dessus de nos têtes pouvait nous engloutir, et, comme on va le voir, les précautions que nous prenions n'étaient point inutiles.

Au moment où nos espérances allaient se réaliser, et que déjà l'ouverture était assez grande pour nous donner passage, tout à coup, au-dessus de nous, il se fit un bruissement sourd et prolongé qui nous glaça d'effroi.

La voûte s'était ébranlée, et menaçait de s'affaisser sur nous.

Pendant un court instant, qui cependant nous parut bien long, nous fûmes terrifiés; notre Indien lui-même, immobile comme une statue, était resté la main appuyée sur le manche de son pic, dans la même position où il se trouvait en donnant le dernier coup.

Après un instant de silence solennel, revenus un peu de notre peur, nous examinâmes le danger que nous venions de courir.

Au-dessus de nos têtes, une longue et large crevasse serpentait la voûte sur une longueur de plusieurs mètres; vers la paroi où elle allait aboutir, un énorme rocher qui, s'en étant séparé, avait été arrêté dans sa chute par un hasard providentiel; la tête du pic, dont la pointe était fortement fixée sur un sol solide, lui avait servi de point d'appui, et ce chanceux arc-boutant le tenait suspendu au-dessus de l'ouverture que nous venions de pratiquer.

Après nous être assurés, avec bien des précautions, que le pic et le rocher offraient une certaine solidité, comme de véritables fous habitués à vaincre toute espèce d'obstacles et de difficultés, nous nous décidâmes à nous glisser un à un dans cette périlleuse ouverture.

Le docteur, qui jusqu'alors avait gardé un morne silence, aussitôt qu'il connut notre décision fut pris d'une si grande frayeur, que la voix lui revint pour se lamenter et nous prier de le conduire au dehors.

Comme si tout à coup il avait été pris d'un vertige, d'une voix saccadée il nous disait que la respiration lui manquait, qu'il se sentait étouffer, et que son coeur battait avec une si grande force, que, s'il restait plus longtemps au milieu des dangers que nous courions, il allait mourir de la rupture d'un anévrisme.

Il offrait tout ce qu'il possédait à celui qui lui sauverait la vie; il suppliait à mains jointes notre Indien de ne pas l'abandonner, et de lui servir de guide.

Nous eûmes pitié de cette panique, et permîmes à l'Indien d'acquiescer à sa prière.

Aussitôt que ce dernier fut revenu, et que nous eûmes la certitude que pendant son absence le rocher, cause de notre frayeur momentanée, était resté immobile, nous mîmes notre projet à exécution, et, comme des serpents, un à un nous nous glissâmes par cette dangereuse ouverture, à peine suffisante pour la grosseur de nos corps.

Nous ne pensâmes bientôt plus au danger que nous courions, ni à l'imprudence que nous venions de commettre, et toute notre attention se fixa sur ce qui s'offrait à nos regards.

Nous nous trouvions au milieu d'un immense salon, d'un aspect tout à fait féerique.

A la lumière de nos flambeaux, la voûte, le sol et les murailles étincelaient et brillaient comme s'ils eussent été recouverts de cristaux de roche de la plus admirable transparence.

Dans quelques endroits, la main de l'homme paraissait avoir présidé à l'ornementation de ce palais enchanté. De nombreuses stalactites et stalagmites, aussi diaphanes que l'eau limpide qui vient de se congeler, affectaient les formes les plus bizarres; elles représentaient de brillantes draperies, des rangées de colonnes, des lustres et des candélabres.

A une extrémité, adossé à la muraille, on voyait un autel avec ses degrés, qui paraissait attendre le pasteur pour y célébrer l'office divin.

Il serait impossible à ma plume de représenter tout ce qui nous transportait d'admiration.

Nous croyions véritablement nous trouver dans un palais des _Mille et une Nuits_; les Indiens eux-mêmes n'avaient deviné qu'une faible partie des merveilles que nous venions de découvrir...

Après avoir quitté ce palais étincelant, nous continuâmes notre promenade souterraine, nous enfonçant de plus en plus dans les entrailles de la terre, et suivant pas à pas un tortueux labyrinthe qui, pendant une demi-lieue, ne nous présenta rien de remarquable, si ce n'est, d'intervalle en intervalle, le danger que nous faisait courir notre indomptable curiosité.

La voûte, dans certains endroits, ne présentait plus la solidité de la pierre; la terre seule s'y révélait, et de récents écoulements attestaient qu'il pouvait s'en faire d'assez considérables pour nous fermer tout moyen de retraite.

Nous poursuivîmes cependant encore bien au delà notre reconnaissance aventureuse, et nous arrivâmes dans un nouvel espace magnifique et grandiose, recouvert, comme le premier, de brillantes stalactites, et qui ne lui cédait en rien pour la beauté de ses détails.

Nous nous y livrâmes de nouveau au minutieux examen de toutes les merveilles qui nous entouraient, et qui resplendissaient comme des prismes à la clarté de nos torches.

Nous recueillîmes sur le sol plusieurs petites stalagmites, grosses et rondes comme des noisettes, qui représentaient si parfaitement ces fruits confits, que quelques jours après, nous trouvant à Manille dans un bal, nous en présentâmes à des dames, dont le premier mouvement fut de les porter à la bouche pour les croquer; mais, lorsqu'elles reconnurent leur méprise, elles voulurent les conserver, pour s'en faire, disaient-elles, des pendants d'oreille.

Après avoir joui du beau et brillant spectacle que nous avions sous les yeux, la faim, la fatigue commencèrent à se faire sentir.

Nous avions marché, dans ce ténébreux souterrain, un espace de plus de quatre kilomètres; depuis le matin nous n'avions rien pris, et la journée était déjà bien avancée.

J'ai souvent expérimenté que la force morale décroît en raison des forces physiques, et sans doute nous nous trouvions dans cet état lorsque de sinistres suppositions vinrent frapper notre imagination.

Un de nous fit la réflexion qu'un éboulement pouvait avoir en lieu entre nous et la sortie, ou, ce qui paraissait plus probable, que l'énorme rocher suspendu et tenu en équilibre sur notre pic pouvait s'être affaissé, et nous fermer toute issue.

Si pareil malheur fût arrivé, dans quelle horrible position nous serions-nous trouvés?

Nous ne pouvions point espérer de secours du dehors, même de notre ami _le docteur_, que nous avions vu si bouleversé par la peur; nos poignards eussent été alors notre seule ressource pour ne pas mourir dans les angoisses qu'endure le malheureux renfermé vivant dans un sépulcre.

Toutes ces réflexions, que nous analysâmes les unes après les autres, nous déterminèrent à rebrousser chemin, et à laisser à d'autres plus imprudents que nous, s'il pouvait s'en rencontrer, le soin d'explorer l'espace qui nous restait à parcourir.

Nous eûmes bientôt franchi celui qui nous séparait du lieu que nous avions le plus à redouter.

La Providence nous favorisait: le pic soutenait encore le roc qui nous préoccupait si vivement.

Un à un, en évitant le plus possible le moindre frottement contre le roc et le pic, nous nous glissâmes de nouveau par cette étroite ouverture, et, tout joyeux de nous voir hors de danger d'une si fatigante expédition, nous commencions déjà à cheminer vers la sortie, lorsque tout à coup un bruit sourd et prolongé, et sous nos pieds un tressaillement subit, nous causèrent une nouvelle frayeur; mais bientôt nous fûmes rassurés par notre Indien qui accourait vers nous, tenant à la main son pic libérateur.

L'imprudent n'avait pas voulu en faire le sacrifice, et, après avoir attendu que nous fussions éloignés de quelques pas, il l'avait, tout en se sauvant, fortement tiré par le manche.

Grâce à la Providence ou à sa légèreté, il ne fut pas écrasé par le pan de rocher, qui, n'ayant plus son point d'appui, s'était affaissé sur le sol, en recouvrant complétement l'issue qui nous avait donné passage.

Après nous, sans doute, personne ne pourra pénétrer dans la belle partie de cette grotte que nous venions de traverser si heureusement.

Après ce dernier épisode, nous ne nous fîmes pas prier pour nous diriger vers la sortie; et ce ne fut point sans une vive sensation de plaisir que nous revîmes la lumière du soleil, et que nous retrouvâmes, assis sur un bloc de marbre, notre ami le docteur, réfléchissant à notre longue absence et à notre inqualifiable témérité.

Peut-être taxera-t-on d'exagération ce que je dis des jouissances et des émotions telles que se composait ma vie à _Jala-Jala_.

Je me renferme partout dans l'exacte vérité, et il me serait facile de citer bien des personnes prêtes à témoigner de la véracité de chacun de mes récits.

Plusieurs voyageurs, du reste, qui ont passé quelque temps à mon habitation, ont reproduit dans leurs publications le tableau de mon existence au milieu de mes chers Indiens, qui tous m'étaient si dévoués.

Je citerai entre autres le _Voyage autour du monde_ du malheureux Dumont-d'Urville et celui du vice-amiral Laplace, dans chacun desquels on trouvera un article spécial consacré à _Jala-Jala_.

Je puis citer également M. Thomas Dent, actuellement à Londres. Il a séjourné quelque temps à _Jala-Jala_, et a assisté à plusieurs de nos aventureuses excursions. J'ai été heureux de le retrouver en Europe, et de lui rappeler des services qu'il m'a rendus avec la plus affectueuse bienveillance.

CHAPITRE XVII.

Le vice-amiral Laplace.--Matelots déserteurs de _l'Artémise_.--M. le capitaine de vaisseau Paris.--Tagalocs.--Cérémonies.--Mariages.--Caïman.--Serpent boa.--M. R. G. Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.--Sauterelles.

Puisque j'ai nommé M. Laplace, je vais raconter une petite anecdote où il a joué un rôle, et qui prouvera l'influence que je possédais généralement dans toute la province de la Lagune.

Plusieurs matelots de l'équipage de la frégate _l'Artémise_, que commandait M. le vice-amiral Laplace, alors capitaine de vaisseau, avaient déserté à Manille.

Malgré toutes les recherches qu'avait fait faire le gouvernement espagnol, il avait été impossible de découvrir la retraite de quatre d'entre eux.

M. Laplace venait passer quelques semaines sur mon habitation; le gouverneur lui dit:

«Pour avoir vos hommes, adressez-vous à M. de la Gironière; personne n'est plus capable que lui de les découvrir: donnez-lui l'ordre, de ma part, de se mettre à leur recherche.»

M. Laplace, en arrivant chez moi, m'avait transmis cet ordre; mais j'étais trop indépendant pour songer à l'exécuter; je ne m'occupai point des déserteurs.

Quelques jours après, un capitaine, avec une centaine de soldats, aborda à _Jala-Jala_.

Il vint prévenir M. Laplace qu'il avait parcouru toute la province sans avoir eu aucun indice des déserteurs qu'il cherchait depuis une quinzaine de jours.

Cette nouvelle affligea M. Laplace.

Il vint à moi, et me dit:

«Monsieur de la Gironière, je vois que je serai obligé de mettre à la voile sans les hommes qui ont déserté, si vous ne voulez pas vous-même aller à leur recherche. Je vous supplie de sacrifier un peu de votre temps pour me rendre ce service.»

Ce n'était plus un ordre, c'était une prière qui m'était adressée; aussi ma réponse ne se fit pas attendre.

«Dans une heure, commandant, je me mets en route, et avant quarante-huit heures vous aurez ici vos hommes.»

«Faites attention, me dit-il, que vous allez avoir affaire à de mauvais sujets. N'exposez pas votre vie, et s'ils font quelque résistance, traitez-les sans pitié; faites feu sur eux.»

Quelques instants après, accompagné de mon lieutenant et d'un soldat de ma garde, je traversai le lac, et me dirigeai vers les lieux où je supposais que s'étaient réfugiés les matelots déserteurs.

Tous trois nous étions bien armés, et en état de mettre à la raison quatre gaillards qui, pour toutes armes, avaient des bâtons.

Au premier village où je débarquai, je pris langue et j'obtins de leurs nouvelles.

J'avais un grand avantage sur la police espagnole, à qui les Indiens ne disent jamais la vérité quand il s'agit de poursuivre des coupables.

Lorsque je m'adressais à un Indien, me fût-il inconnu, mon nom seul suffisait pour lui imposer; de telle sorte qu'il m'obéissait aveuglément, et n'osait pas me cacher la vérité.

J'avais appris que les déserteurs s'étaient réfugiés dans le grand bourg de _Pila_; que le curé les avait pris sous sa protection; qu'il les cachait dans son presbytère, d'où ils ne sortaient que la nuit, dans la crainte d'être découverts avant le départ de _l'Artémise_.

Cette protection du curé compliquait singulièrement ma mission; il n'était ni prudent ni facile d'aller attaquer le presbytère.

Pour prendre les matelots français, il fallait agir de ruse.

A une petite distance du bourg, je me cachai dans un bois, et attendis que la nuit fût close pour en sortir avec mes gens.

Je me rendis chez le chef du bourg, et je lui dis:

«Quatre déserteurs français sont cachés ici, et cela ne peut être qu'avec ton consentement et celui de tes administrés; en conséquence, je viens te prendre pour te conduire à Manille, où tu rendras compte de ta conduite au gouvernement.»

Le pauvre Indien commença à trembler, et me répondit:

«C'est vrai; mais je vous assure que nous n'avons manqué à nos devoirs qu'à la prière et sur l'ordre de notre curé, qui a eu pitié des pauvres Français, qui se disent si malheureux à bord de leur navire.»

«Je te crois, lui dis-je, et ta faute peut être pardonnée, si, à l'instant, tu me les amènes ici. Dis-leur, pour les faire venir, tout ce que tu voudras; mais surtout pas un mot sur ma présence! Si, dans une demi-heure, tu n'es pas de retour, j'irai te chercher.»

L'Indien partit, et un quart d'heure après j'entendis dans la rue les matelots qui venaient en chantant un air français. Je fis cacher mes deux gardes. Je me plaçai près de la porte, dans une position à ce qu'ils pussent entrer sans me voir; et aussitôt qu'ils furent tous les quatre au milieu de la chambre, je me découvris, et me mis entre la porte et eux.

«Vous êtes déserteurs de _l'Artémise_, leur dis-je; et je viens vous prendre pour vous conduire à bord de votre frégate.»

«A bord de notre frégate, Monsieur! mieux vaut mourir. Nous nous ferons tuer plutôt que de nous y laisser conduire.»

Je voyais déjà mes quatre gaillards qui saisissaient leurs gourdins, avec l'apparence de ne pas avoir grand'peur de moi; je frappai un coup dans la main, une porte s'ouvrit, et mes deux gardes se présentèrent, la carabine en arrêt et le poignard au côté.

«Vous le voyez, leur dis-je, toute forfanterie est inutile. Je ne veux pas vous tuer! Déposez vos bâtons, donnez-moi votre parole d'honneur de me suivre sans résistance; sinon, je vous fais amener et conduire comme des brigands.

«Croyez-moi, c'est un véritable service que je vous rends. Après le départ de la frégate, immanquablement vous seriez pris et jetés dans une prison, jusqu'à ce qu'un navire vous emmenât en France, où vous passeriez à un conseil de guerre. Ainsi, suivez-moi de bonne volonté, et vous n'aurez pas à vous plaindre; j'intercéderai pour obtenir votre grâce.»

La vue de mes gardes, le raisonnement que je venais de leur faire, les avaient vaincus. Ils me remirent leurs bâtons et promirent tout ce que j'exigeai d'eux, en me suppliant toutefois d'invoquer pour eux la clémence de leur commandant. Je les rassurai, et nous partîmes.

Le lendemain, j'étais de retour à _Jala-Jala_, et j'accomplissais la promesse que j'avais faite à M. Laplace. Je lui remis ses matelots, et, grâce à la prière de la bonne Anna, le commandant leur fit grâce d'une partie du châtiment qu'ils avaient justement mérité.

Je donnai quelques soldats de ma garde et une bonne embarcation à M. Paris, alors lieutenant de vaisseau, qui, à son grand regret, partit de _Jala-Jala_ pour les conduire à bord, en rade de Manille [45].

J'ai déjà souvent parlé des Tagalocs, et dépeint quelques traits de leur caractère.

Cependant je ne suis point encore entré dans tous les détails nécessaires pour bien faire connaître cette population si soumise aux Espagnols, et dont l'origine primitive ne sera jamais que supposition et véritable problème.

Il est de toute probabilité, et presque incontestable, que les Philippines furent primitivement peuplées par des aborigènes, petite race de nègres qui habitent encore en assez grand nombre dans l'intérieur des forêts, et que les Tagalocs nomment _Ajetas_, et les Espagnols _Négritos_.

A une époque sans doute bien reculée, les plus proches voisins des Philippines, les Malais, envahirent les plages et refoulèrent la population indigène dans l'intérieur des montagnes; ensuite, soit par des accidents de navigation, ou pour profiter de la richesse du sol, se réunirent à eux des Chinois, des Japonais, des habitants des vastes archipels des mers du Sud, des Javanais, et même des Indous.

Du mélange qui résulta de l'union de ces divers hommes, d'une physionomie si différente, sont résultés les diverses nuances et les différents types que l'on remarque parmi la race _tagaloc_, qui cependant conserve généralement la physionomie et la cruauté malaise.

Le Tagal est bien fait, plutôt grand que petit; il a les cheveux longs, rarement de la barbe, une couleur un peu cuivrée, parfois presque blanche; l'oeil grand et vif, quelquefois un peu bridé, à la chinoise; le nez un peu gros, et, comme la race malaise, les pommettes saillantes.

Son caractère est gai et enjoué.

Il aime beaucoup la danse, la musique; est ardent en amour, cruel avec ses ennemis; ne pardonne jamais l'injustice et s'en venge toujours par le poignard, qui, ainsi que chez les Malais le kris, est son arme favorite.

Il tient à la parole qu'il a donnée dans des affaires sérieuses, se livre aux jeux de hasard avec passion; il est bon époux, excellent père, jaloux de l'honneur de sa femme, mais peu soucieux de celui de sa fille, qui, malgré des écarts de jeunesse, n'éprouve aucune difficulté à se marier.

Il est d'une sobriété admirable: de l'eau, un peu de riz et du poisson salé lui suffisent.

L'homme âgé est toujours pour lui en grande vénération.

Dans une famille, à toutes les époques de la vie, le plus jeune obéit à son aîné.

Il exerce l'hospitalité sans égoïsme, et sans autre pensée que celle de soulager son semblable.

Aussi lorsqu'un étranger se présente chez un Indien au moment de son repas, n'eût-il que le strict nécessaire pour lui et sa famille, il l'invite à prendre place à sa table.

Lorsqu'un vieillard, auquel son âge ne permet plus de travailler, se trouve dénué de toutes ressources, il va s'établir chez un voisin. Là, il est considéré comme étant de la maison. Il peut y rester jusqu'à la fin de ses jours.

Dans les occasions solennelles, il aime à poétiser, à dramatiser _ses gestes et ses paroles_; et c'est toujours avec un tact et un à-propos remarquables, chez des peuples que l'on croit généralement inférieurs aux basses classes de notre vieille civilisation. Une petite anecdote suffira pour les juger.

Je me trouvais par hasard dans le bourg de _Siniloan_ le jour où l'on célébrait la fête patronale. Les anciens me firent inviter à aller prendre place à leur banquet. Pendant tout le festin j'avais été le but des plus délicates attentions et de la sollicitude la plus recherchée. Au moment où j'allais me lever, remercier mes hôtes et prendre congé, le plus ancien me pria de lui permettre de me porter un toast.

Le verre en main, il se leva, et dit à haute voix:

«Mes frères, l'honneur que me fait le seigneur de _Jala-Jala_ en acceptant mon invitation n'est pas pour moi seul. Comme les rayons de l'astre de la lumière, il vous couvre tous. Réunissez-vous donc à moi, et élevons nos voeux au grand Maître, pour lui demander que la prospérité soit toujours sous son toit et la joie dans son coeur.»

Après avoir vidé son verre, il le jeta sur le sol, où il se brisa en éclats; et, reprenant la parole:

«Ce verre, dit-il, qui a servi pour affirmer les voeux que les habitants de Siniloan adressent au Seigneur pour leur hôte, ne devait plus servir à personne.»

Le mariage présente chez les Tagals des particularités assez curieuses.

Deux cérémonies le précèdent: la première se nomme _tain manoc_, mots tagals qui veulent dire:_ le coq qui cherche sa poule_.

Aussitôt qu'un jeune homme a dit à ses père et mère qu'il a des préférences pour une jeune Indienne, ceux-ci se rendent un soir chez les parents de celle-ci, et, après avoir eu avec eux une conversation indifférente, la mère du poursuivant présente une piastre à celle de la prétendue.

Le prétendant est admis, si elle accepte; et alors elle va aussitôt employer cette piastre en bétel et en vin de cocos.

Pendant une grande partie de la nuit, toute la société mâche le bétel et boit le vin de cocos, et l'on parle de tout autre chose que de mariage.

Les jeunes gens ne se montrent qu'après que la piastre a été acceptée, parce qu'alors ils considèrent cette acceptation comme préliminaire de leur union.