Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 16

Chapter 163,802 wordsPublic domain

Après une longue et ennuyeuse attente, un point noir, suivi de quelques points blancs, descend les degrés du presbytère et se dirige vers l'église. C'est le pasteur avec ses sacristains. La joie se manifeste parmi les chasseurs: ils n'ont plus que quelque quart d'heure d'attente pour commencer la guerre qu'ils ont déclarée aux habitants des forêts. Les femmes, car il n'y a plus d'hommes dans le village, se rendent à l'église, ainsi que les habitants de la demeure du maître. C'est le signal que l'office va commencer; c'est aussi celui du recueillement et du silence pour les chasseurs. Tous, au même instant, tombent à genoux, et adressent leurs prières au Tout-Puissant.

Ce silence, qui a remplacé le flux de paroles qui s'échangeaient bruyamment un instant avant; cet immense lac aux eaux paisibles et argentées; ces belles montagnes couvertes de toute la richesse d'une végétation dans un printemps perpétuel; ce lever imposant et majestueux du soleil, encore enveloppé des vapeurs de la nuit, ne projetant de son disque de feu que de faibles rayons, et permettant à l'oeil de le fixer sans fatigue; ces humbles et modestes cabanes d'où s'élèvent quelques faibles colonnes de fumée indiquant la vigilance de leurs habitants; enfin, ces hommes prosternés au sommet de la montagne, adressant leurs voeux au Créateur, formaient le tableau le plus capable d'impressionner l'observateur, et de lui faire adorer la majesté de Dieu. Ce n'est jamais sans émotion que le souvenir de cet imposant spectacle se présente à ma mémoire.

Après la prière, les chasseurs, sans changer d'attitude, portaient leurs regards sur le clocher d'où devait partir le signal de la fin de l'office divin. Dès qu'ils apercevaient le sacristain monter l'échelle pour sonner les cloches, la scène changeait instantanément. Ils jetaient des cris de joie, auxquels venaient se mêler les aboiements des chiens. Chacun s'emparait de ses armes, et toute la bande prenait la direction des forêts. Ce n'était pas le moment le moins pittoresque de la journée: la diversité des costumes et des armes; les piétons, les cavaliers, des chiens courant de tous côtés, formaient un départ de chasse bien digne d'être représenté par un habile pinceau.

La chasse était toujours abondante, bien que les habitants des forêts, malgré la croyance des Indiens, ne soient pas plus faciles et plus doux ce jour-là qu'un autre jour. Malheur si, contre la volonté des chasseurs, on venait à débusquer un buffle! C'était alors un sauve qui peut général. Les plus lestes grimpaient sur les arbres; ceux qui se trouvaient à portée gravissaient, pour jouir du coup d'oeil, sur la crête des montagnes; des cris partaient de tous côtés, surtout si quelqu'un de la bande se trouvait en danger, ainsi qu'il nous arriva un jour avec un enfant d'une douzaine d'années.

Cet enfant nous fit passer un moment émouvant de crainte et d'angoisse: il était à cheval; un énorme buffle le poursuivait avec un acharnement incroyable. L'enfant avait mis son cheval au galop, et fuyait de toute la vitesse de sa monture. De tous côtés on lui criait: «Sauve-toi, le _caravao_ approche! Tu es pris: recommande ton âme à Dieu.» C'était aussi au buffle que l'on adressait toutes les menaces et les imprécations imaginables, comme s'il eût été une créature humaine.

Quelques pas seulement séparaient l'ennemi de celui qui allait être la victime. Il se fit un moment de silence; l'émotion des spectateurs était grande: chacun s'attendait à voir les énormes cornes du terrible animal labourer le corps du cheval, puis mettre en lambeaux le malheureux enfant.

Celui-ci cependant ne perdait pas la tête, et veillait plus qu'on ne le pensait à sa conservation.

Il avait dirigé son cheval vers une partie de la plaine où se trouvait un arbre séculaire, et en passant dessous, au galop, il s'élance d'un bond sur une des branches. Il était sauvé. Un hourra général, en signe d'allégresse, fit retentir tous les échos de la montagne. Le cheval, libre de son cavalier, doubla de vitesse, changea de direction, et, au lieu de suivre un plan incliné, se dirigea vers la montagne. Le buffle, poursuivi par les chiens, voyant sa victime lui échapper, regagna la forêt [43].

Une autre fois, j'étais accompagné par des étrangers: la chasse ne fut pas une de celles où les animaux, pleins de mansuétude et de douceur, comme le disent les Indiens, se laissent prendre sans se défendre. Nous avions abattu d'assez bonne heure trois cerfs et deux sangliers. Je dis à mes hôtes: «Mes chiens suivent un sanglier énorme; c'est une bête qui nous mènerait loin. Nous avons assez de venaison; retournons à l'habitation.»

Un Indien qui nous accompagnait, armé seulement de son poignard et d'une mauvaise lance, me dit:

«Maître, je veux avoir ce sanglier; permettez-moi de suivre la chasse.»

«Bien, lui dis-je, fais ta volonté; aujourd'hui liberté entière à tous les chasseurs.»

Il partit aussitôt pour rejoindre les chiens, et nous rentrâmes à l'habitation.

La journée se passa sans avoir des nouvelles du chasseur. Ce ne fut qu'à huit heures du soir qu'on m'amena, sur un buffle, Indien et sanglier. Le malheureux était couvert de sang et de blessures. Il en avait à la jambe, à la cuisse, au ventre, à la mâchoire inférieure; la main gauche était littéralement broyée. Avant de lui adresser aucune question, je bandai ses plaies. Lorsque j'eus terminé, je l'invitai à me raconter ce qui lui était arrivé. Voici sa réponse:

«Maître, faites-moi donner un verre de vin, afin que je ne perde pas courage.»

Après avoir avalé un petit verre d'eau-de-vie, il commença ainsi sa narration:

«Il était déjà tard lorsque j'ai pu rejoindre le sanglier. Il faisait tête aux chiens. Je lui portai un coup de lance qui le traversa; mais le bois de ma lance s'étant brisé, il s'est jeté sur moi, et m'a blessé au ventre et puis à la cuisse. J'ai voulu reculer: il m'a porté un coup à la jambe, qui m'a fait tomber. C'est alors qu'il m'a frangé le menton, comme vous l'avez vu. Dans ce moment, me voyant perdu sans rémission, je recommandai mon âme à Dieu. Cependant il me vint une idée: ce fut de lui fourrer la main gauche dans la gueule. Pendant qu'il la mordait et que j'éprouvais d'atroces souffrances, je pus tirer mon poignard de la main droite. Je lui portai plus de vingt coups avant de le tuer. Je vous assure qu'il avait la vie dure. Lorsqu'il fut mort, je croyais bien que j'allais mourir aussi à côté de lui. Je ne pouvais plus ni marcher, ni remuer; mais heureusement _Sourout_, qui revenait de la chasse, a entendu les chiens. Il est venu à mon secours, et m'a ramené dans l'état où vous me voyez.»

Pendant un mois je donnai des soins au malheureux chasseur. J'eus le bonheur de le guérir de ses blessures, mais non de la guerre à mort qu'il déclara à ceux qu'il appelait toujours ses ennemis: les sangliers.

Les chasseurs qui voulaient se livrer à un exercice moins fatigant faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques, et pouvaient passer sur les petites îles situées entre la terre de _Jala-Jala_ et l'île de _Talim_.

Là, ils faisaient une chasse tout à fait inconnue en Europe, celle d'énormes chauves-souris, espèce de vampire connu par les naturalistes sous le nom de _roussettes_.

Pendant six mois de l'année, à l'époque de la mousson de l'est, tous les arbres de ces petites îles sont couverts, depuis le sommet jusqu'aux premières branches, de ces chauves-souris; elles remplacent le feuillage qu'elles ont entièrement détruit. Enveloppées de leurs grandes ailes, elles dorment durant le jour, puis, la nuit, partent en grandes bandes et vont au loin chercher leur pâture.

Dès que la mousson de l'ouest remplace celle de l'est, elles disparaissent pour aller, toujours dans les mêmes lieux, s'abriter du vent sur la côte est de Luçon. La mousson change-t-elle? elles reviennent à leur ancienne demeure.

Aussitôt que mes hôtes mettaient pied à terre sur une de ces îles, la fusillade commençait, et durait jusqu'à ce que les chauves-souris, épouvantées par tant de détonations et par les cris des blessés restés accrochés aux branches, partissent en masse.

Elles tourbillonnaient pendant quelque temps comme un gros nuage au-dessus de leur demeure, imitaient parfaitement les Furies représentées dans certaines gravures qui figurent les enfers, et allaient ensuite à une faible distance s'abattre sur les arbres d'une petite île voisine.

Si les chasseurs n'étaient pas fatigués du carnage, ils pouvaient aller les rejoindre et le recommencer; mais presque toujours il y avait assez de victimes, et l'on s'occupait alors à les ramasser sous les arbres d'où elles avaient été abattues.

La chasse aux chauves-souris terminée, on s'amusait à poursuivre et à tirer des _iguanas_, grande espèce de lézard de cinq à six pieds de long, qui habite dans les rochers sur le bord du lac.

Fatigués de tirer sans avoir eu besoin d'adresse, les chasseurs se rembarquaient dans les pirogues, et jouissaient encore d'un autre amusement: c'était de tirer les aigles qui venaient planer au-dessus de leur tête.

Mais ici il fallait de l'adresse et beaucoup de justesse de coup d'oeil, car presque toujours ce n'était qu'avec une balle qu'on pouvait atteindre ces énormes oiseaux de proie.

On rentrait ensuite à l'habitation avec les embarcations pleines de gibier, et chacun avait quelques prouesses à raconter.

L'_iguana_ et la chauve-souris ont une chair savoureuse et délicate; mais quant au goût, tout gît dans notre imagination, comme on va le voir.

Après une de ces grandes chasses aux petites îles, un jeune Américain me dit que ses amis et lui désiraient goûter de l'_iguana_ et de la _chauve-souris_.

Les croyant tous d'accord, je commandai à mon maître d'hôtel un carik d'_iguana_ et un ragoût de _chauve-souris_.

Au dîner, on commença par le carik; tous en mangeaient de bon appétit, lorsque je dis à l'un d'eux:

«Vous voyez que l'_iguana_ est une chair d'un goût délicat?»

A ce mot d'_iguana_, tous mes hôtes changèrent de couleur, et chacun, par un mouvement subit, repoussa son assiette sans pouvoir avaler le morceau qu'il avait dans la bouche; il fallut faire disparaître l'_iguana_ et la _chauve-souris_ pour qu'ils pussent continuer leur repas.

Lorsque je le pouvais, j'accompagnais mes hôtes: alors la chasse était toujours abondante et remplie d'intérêt, parce que j'avais soin de les conduire dans des lieux giboyeux et pittoresques.

Je les menais quelquefois à l'île de _Socolme_, beaucoup plus curieuse encore que les îles aux chauves-souris.

_Socolme_ est un lac circulaire, d'une lieue de circonférence, au milieu du grand lac, dont il est séparé par un cordon de terre, ou, pour mieux dire, par une montagne d'un très-petit diamètre à la base, et dont le sommet se termine en arête, et presque perpendiculairement à plus de cinq cents mètres au-dessus des eaux. Les deux versants sont complétement couverts de grands arbres d'une belle végétation. C'est sur le côté du petit lac, où les Indiens ne vont jamais, de crainte des caïmans, que vont nicher presque tous les oiseaux aquatiques du grand lac. Chaque arbre, blanchi depuis le haut jusqu'en bas par la fiente qu'ils y déposent, est couvert de nids remplis d'oeufs et d'oiseaux de tous les âges...

Un jour, accompagné de mon frère et de M. Hamilton Lindsay [44], aussi intrépide explorateur que nous l'étions nous-mêmes, nous partîmes de l'habitation, avec l'intention de faire passer une légère pirogue par-dessus la montagne de _Socolme,_ et de nous en servir pour une promenade sur le lac. Après bien des difficultés, avec l'aide de quelques Indiens, nous parvînmes à mettre notre projet à exécution.

Nous étions les premiers touristes qui s'aventuraient sur le lac de _Socolme_. Les Indiens qui nous avaient accompagnés refusèrent de s'embarquer avec nous; ils s'arrêtèrent sur la rive, et là ils employèrent toute leur éloquence pour nous faire abandonner notre projet.

«Vous allez, nous dirent-ils, inutilement vous exposer à un grand danger, contre lequel vous n'avez aucun moyen de défense; car vous verrez bientôt surgir du fond des eaux des milliers de caïmans qui viendront vous attaquer: et qu'opposerez-vous à ces invulnérables ennemis, contre qui vos balles sont inoffensives? Croyez-vous leur échapper par la fuite? Détrompez-vous. Dans leur élément ils vont plus vite que votre pirogue: dès qu'ils l'auront atteinte, ils la feront chavirer avec plus de facilité que vous n'avez à la conduire, et c'est alors que commencera un horrible carnage, dont pas un de vous ne pourra échapper.»

Leur raisonnement n'était pas dépourvu de bon sens; et certainement c'était une imprudence de s'embarquer dans une faible pirogue pour faire une promenade sur un lac peuplé d'une grande quantité de caïmans, d'autant plus à redouter que difficilement ce lac pouvait fournir une assez grande quantité de poissons pour assouvir leur voracité, et que, pressés par la faim, ils étaient plus à craindre.

Mais le danger et les difficultés ne nous faisaient jamais reculer, comme on l'a déjà vu; ainsi, sans tenir compte du pronostic de mes prudents Indiens, pendant leur long discours nous avions fait nos préparatifs, et nous étions entrés dans notre pirogue.

A peine se fut-elle éloignée de quelques toises de la rive, qu'une certaine émotion s'empara de nous tous; elle était, sans aucun doute, autant l'effet de l'attente du danger, que produite par l'aspect du site qui se déroulait à notre vue.

Nous étions au fond d'un gouffre entouré de hautes et abruptes montagnes, entièrement couvertes d'une épaisse végétation.

Partout elles forment une barrière qui nous paraissait infranchissable. L'ombre qu'elles projetaient sur l'eau au fond de ce gouffre produisait une demi-obscurité qui, jointe au silence qui régnait alors dans cette solitude, lui donnait un aspect lugubre et mélancolique. Involontairement nous étions tous vivement impressionnés, et absorbés dans un profond recueillement qui nous empêchait de nous communiquer nos observations.

Notre pirogue continuait cependant à s'éloigner du lieu du départ; elle glissait légèrement sur cette nappe liquide, jamais agitée par les vents les plus impétueux, et qui ne reçoit les rayons du soleil que lorsqu'il est entièrement à son zénith.

Le silence où nous étions tous plongés fut tout à coup interrompu par l'apparition d'un caïman. Il éleva sa hideuse tête au-dessus de l'eau, ouvrit une énorme gueule, comme s'il eût voulu nous menacer, et se diriger vers nous.

Le moment était venu. Le grand drame annoncé par nos Indiens allait se réaliser, ou toutes nos craintes se dissiper; il n'y avait pas un instant à perdre. Il fallait prendre un parti, et fuir au plus vite l'ennemi plutôt que de s'exposer à son attaque.

C'est moi qui dirigeais la pirogue. Je fis tous mes efforts pour l'éloigner du danger et la conduire à terre; mais l'animal amphibie s'avançait avec une si grande rapidité qu'il était sur le point de nous atteindre, lorsque Lindsay, à tout hasard, déchargea contre lui son arme.

L'effet produit par la détonation fut prodigieux, et comme par enchantement dissipa toutes nos appréhensions. Il rompit, de la manière la plus éclatante, le silence qui avait régné jusqu'alors. Le caïman effrayé rentra au fond des eaux; un nombre incalculable d'échos, semblables au bruit qu'aurait produit un feu de tirailleurs, se répétèrent jusqu'au sommet des montagnes, et une nuée de cormorans sortit de tous les arbres en jetant des cris perçants auxquels vinrent s'unir les clameurs d'allégresse des Indiens, qui de la rive avaient remarqué l'épouvante et la fuite de l'ennemi qu'ils redoutaient tant.

Entièrement rassurés, nous continuâmes paisiblement notre promenade. De temps à autre, quelques caïmans reparaissaient; mais le bruit de nos armes les faisait rentrer dans leur demeure.

Nous nous approchâmes des grands arbres dont les branches s'étendaient sur le lac; elles étaient couvertes de nids remplis d'oeufs, et d'une si grande quantité de jeunes oiseaux, que nous aurions pu en charger plusieurs pirogues comme celle où nous étions.

Les cormorans, effrayés par le bruit de nos armes, tourbillonnaient continuellement comme un gros image au-dessus de nous, sans vouloir s'éloigner du lieu où sans doute les retenait leur sollicitude maternelle.

Après avoir fait entièrement le tour du lac, nous arrivâmes au lieu du départ, où nous attendaient les Indiens pour nous aider à faire franchir la montagne une seconde fois à notre pirogue.

Nous ne voulûmes cependant point terminer cette promenade sans faire quelque chose pour la science; ainsi nous mesurâmes la circonférence du lac, qui est à peu près de 4 kilomètres. Nous ne pûmes pas mesurer la plus grande profondeur vers le milieu; mais à quelques toises de la rive nous trouvâmes partout qu'elle était de 180 pieds. Il est à remarquer que, dans aucune partie du grand lac de _Bay_, on ne trouve une profondeur qui dépasse 75 pieds.

De _Socolme_ je conduisais aussi mes hôtes à _Los Banos_, au pied d'une haute montagne de plusieurs mille mètres d'élévation, d'où jaillissent de belles sources d'eau bouillante qui vont se jeter dans le lac, et, se mêlant à ses eaux, forment des bains naturels à toutes les températures que l'on peut désirer.

Là aussi, sur les collines, la chasse était abondante et facile. De nombreux pigeons ramiers et de belles colombes, perchés sur de grands arbres, attendaient sans méfiance les chasseurs, qui ne revenaient jamais des bains sans avoir rempli leurs carniers.

Je leur donnais aussi quelquefois le spectacle imposant d'une chasse au buffle; mais, depuis le malheur arrivé à l'infortuné Ocampo, je ne permettais plus à aucun étranger de prendre part à ses dangers. Placés sur des arbres ou sur la crête d'une montagne, ils jouissaient du coup d'oeil en pleine sécurité.

Les jours de repos, nous allions, dans les bois voisins des champs cultivés, faire la guerre aux singes, les plus grands ennemis de nos moissons.

Aussitôt qu'un petit chien dressé à cette chasse nous avertissait par ses aboiements que des maraudeurs étaient en vue, nous nous rendions sur les lieux, et la fusillade commençait.

L'épouvante se mettait dans la petite famille. Chacun se cachait dans son arbre, et, du mieux qu'il pouvait, devenait invisible.

Mais le petit chien ne quittait pas le pied de l'arbre. Nous tournions tout autour, et finissions toujours par découvrir celui qui s'y était blotti. La fusillade recommençait, alors jusqu'à ce qu'il fût tombé.

Enfin, quand nous avions fait plusieurs victimes, je les envoyais pendre à des fourches patibulaires autour des champs de canne à sucre, pour épouvanter ceux qui s'étaient échappés.

Seulement, le plus gros était toujours porté au père Miguel, mon bon curé, pour lequel un ragoût de singe était un vrai régal.

Quelquefois, c'était à plusieurs jours de marche de _Jala-Jala_ que je conduisais mes hôtes, pour leur faire voir des sites admirables, des cascades, des grottes, ou ces merveilles de végétation que produit la féconde nature des Philippines.

Un jour, M. Hamilton Lindsay, le plus intrépide voyageur que j'aie connu, le même qui m'avait accompagné sur le lac de _Socolme_, me proposa une partie pour la grotte de _San-Matéo_, grotte que plusieurs voyageurs et moi-même avions visitée plus d'une fois, mais toujours d'une manière si incomplète que nous n'en avions exploré qu'une faible partie.

Cette proposition était trop dans mes goûts pour ne pas l'accepter avec empressement; mais, cette fois, je ne voulus pas revenir de cette expédition comme des précédentes, c'est-à-dire sans avoir fait toutes les tentatives possibles pour la parcourir dans toute son étendue.

Lindsay, un médecin que je m'abstiens de nommer et mon frère prirent, avec moi, la résolution de vérifier si tout ce que nous disaient les Indiens de cette grotte avait quelque vraisemblance, ou bien si, comme je l'avais si souvent éprouvé, leur esprit poétique n'inventait pas des merveilles qui n'avaient jamais existé.

Leurs vieilles traditions donnaient à ce souterrain une étendue immense: on y voyait, disaient-ils, des palais féeriques auxquels rien ne pouvait être comparé et qui servaient de résidence à des êtres fantastiques.

Bien résolus de voir par nous-mêmes toutes ces merveilles, nous partîmes pour _San-Matéo_, emmenant avec nous un Indien muni d'un pic et d'une pioche, pour nous frayer passage, si nous avions quoique chance de prolonger notre promenade souterraine au delà de la limite que tous, déjà, nous connaissions.

Nous emportâmes aussi une bonne provision de flambeaux, nécessaire pour mettre notre projet à exécution.

Nous arrivâmes de bonne heure à _San-Matéo_, et nous passâmes le reste de la journée à visiter d'admirables sites qui avoisinent le bourg.

Nous descendîmes aussi dans le lit d'un torrent qui prend sa source dans les montagnes et passe dans le nord du bourg; nous y vîmes plusieurs Indiens et Indiennes occupés à laver les sables pour en extraire la poudre d'or. Le produit qu'ils retirent journellement de ce travail, auquel ils se livrent trois ou quatre heures par jour, varie depuis un franc, deux francs, jusqu'à huit ou dix; c'est selon la plus ou moins heureuse veine que le hasard leur fait découvrir.

Cette industrie, la culture des terres douées d'une fécondité sans égale, les bois de construction dont abondent les montagnes voisines, voilà toute la richesse des habitants, qui, généralement, vivent dans l'abondance et la prospérité.

Le lendemain, à l'aube du jour, nous cheminions vers la grotte, éloignée du bourg de deux heures de marche.

La route, qui d'abord serpente au milieu de belles plantations de riz et de bétel, encadrée elle-même dans une superbe végétation, est d'un facile parcours; mais, à la moitié de son trajet, tout à coup elle devient dangereuse et difficile.

On laisse alors les champs cultivés pour suivre les bords de la rivière. Elle coule au milieu de montagnes de peu d'élévation, et forme tant de circuits et de détours, qu'il faut, à chaque instant, la traverser presque à la nage d'un bord à l'autre pour profiter de petits sentiers qui se trouvent sur la berge.

Jusqu'à une faible distance de la grotte, rien ne vient rompre la monotonie de ces sites agrestes.

On marche au milieu d'une gorge où de tous côtés la vue est limitée par des rochers et un rideau de verdure formé par les arbustes qui boisent les collines.

Mais, à un fort détour que fait la rivière, l'oeil est tout à coup ébloui en face d'un panorama qui se déroule avec une lente et féerique magnificence.

Figurez-vous un torrent au pied de deux immenses montagnes de forme pyramidale, toutes deux entièrement semblables, et de la même élévation!

L'intervalle qui les sépare permet à la vue de se porter au loin, et de découvrir le fond d'un tableau impossible à décrire.

Entre les deux géantes la rivière s'est ouvert une issue, et là, sous vos pieds, vous la voyez se précipiter au milieu d'écueils formés par d'énormes blocs de marbre blanc; l'eau, limpide et brillante, se joue au milieu de tous les obstacles qui gênent son cours; parfois elle forme une bruyante cascade, puis disparaît à la base d'un énorme rocher, pour reparaître bientôt écumeuse et bouillonnante, comme si une force surnaturelle la faisait surgir des entrailles de la terre.

Plus loin, formant une suite continue de petites cascades, elle coule en large nappe argentée sur un lit de marbre blanc et brillant comme l'albâtre, pour retomber sur d'autres, d'une blancheur non moins éclatante. Enfin, après avoir franchi tous les écueils, elle coule paisiblement dans un lit plus modeste, et où vient se refléter l'admirable végétation qui pousse sur ses bords.

C'est dans la montagne située sur la rive droite que se trouve la fameuse grotte.

On traverse la rivière en sautant d'un bloc de marbre à l'autre; ensuite, après avoir gravi une pente ardue pendant l'espace de deux cents mètres, on se trouve à l'entrée de cette grotte, où, pas à pas, je vais conduire mon lecteur.