Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 15
Quelques minutes après, il revint accompagné de deux Indiens qui, assurés par lui de mes intentions toutes pacifiques à leur égard, venaient nous chercher pour nous conduire au village.
Avec cette escorte nous n'avions plus rien à craindre. Nous fîmes gaiement le reste de la route jusqu'à l'endroit où finissait l'espèce d'entonnoir dans lequel nous marchions.
A cette hauteur, une plaine de quelques milles de circonférence se trouvait encaissée par de hautes montagnes.
Le lieu que nous parcourions était encombré d'immenses blocs de rochers superposés les uns aux autres.
Derrière surgissait une montagne abrupte, menaçante, sans aucun vestige de végétation, représentant assez bien une vieille forteresse d'Europe qu'une puissance magique avait élevée au milieu des hautes montagnes qui la dominaient.
D'un coup d'oeil, j'avais embrassé l'ensemble du site que nous traversions tout en réfléchissant aux immenses variétés qu'offre la nature.
Tout à coup l'objet tant désiré de mon voyage, le village de _Tapuzi_, se présenta à mes regards.
Situé à l'extrémité de la plaine, il est composé d'une soixantaine de maisons en paille, en tout semblables à celles des Indiens.
Les habitants étaient aux fenêtres pour voir notre arrivée.
Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou _matanda-sanayon_ [36].
C'était un beau vieillard qui, d'après son visage, paraissait approcher de quatre-vingts ans. Il nous salua avec affabilité, et s'adressant à moi, il me dit:
«Comment êtes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosité? ou les lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher un refuge parmi nous? S'il en est ainsi, soyez le bien venu, vous trouverez ici des frères.»
«Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je suis votre voisin, le seigneur de _Jala-Jala_; je viens vous voir, vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre.»
Au nom de _Jala-Jala_, le vieillard fit un mouvement de surprise; puis il me dit:
«Il y a longtemps que j'ai entendu parler de vous comme d'un agent du gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j'ai entendu dire aussi que vous remplissiez votre mission avec bonté, et que souvent vous étiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.»
Après cette première reconnaissance, on nous fit servir du lait et des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer librement avec moi.
«Il y a bien des années, me dit-il, à une époque que je ne sais pas fixer, quelques hommes vinrent habiter _Tapuzi_. La tranquillité et la sécurité dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par d'autres qui cherchaient à se soustraire à la punition de quelques fautes qu'ils avaient commises. On vit bientôt arriver des pères de famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premières bases du petit gouvernement que vous voyez.
«Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; celui qui possède donne à celui qui n'a pas. Presque tous nos vêtements sont filés et tissés par nos femmes; l'_abaca_ [37] de la forêt fournit le fil nécessaire; nous ne connaissons pas l'argent, nous n'en avons pas besoin.
«Ici, point d'ambition; chacun est sûr de ne pas souffrir de la faim.
«De temps en temps, il nous arrive des étrangers. S'ils veulent se soumettre à nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours d'épreuves pour se décider. Après ces quinze jours, ils sont libres de se retirer, ou faire partie de notre famille.
«Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand châtiment que nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a commis une grande faute.
«Nous n'avons point oublié la religion de nos pères, et Dieu sans doute me pardonnera mes premières fautes en faveur de tout ce que je fais, depuis tant d'années, pour son culte et le bien de mes semblables.»
«Mais, lui dis-je, qui est votre chef? quels sont vos juges et vos prêtres?
«C'est moi, dit-il; à moi seul je remplis toutes ces fonctions.
«Autrefois, ici on vivait comme de vrais sauvages; j'étais jeune, robuste, et dévoué à tous mes frères.
«Leur chef vint à mourir; je fus choisi pour le remplacer.
«Je mis alors tous mes soins à ne rien faire qui ne fût juste, et propre au bonheur de ceux qui se confiaient à moi.
«Jusqu'alors on avait fait peu de cas de la religion; j'ai voulu rappeler à mes semblables qu'ils étaient nés chrétiens. J'ai donc fixé une heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je me suis revêtu de tous les attributs d'un ministre de l'Évangile.
«Je célèbre les mariages, je répands l'eau du baptême sur le front des nouveau-nés, et j'offre des consolations aux moribonds.
«Dans ma jeunesse, j'avais été enfant de choeur: je me suis rappelé les cérémonies de l'Église. Si je ne suis pas investi des attributions nécessaires pour les fonctions que je me suis données, je les exerce avec foi et avec amour; c'est pourquoi j'espère que mes bonnes intentions me feront pardonner par celui qui est le Maître suprême.»
Pendant tout le discours du vieillard, j'avais été dans une admiration continuelle: j'étais au milieu de gens qui avaient la réputation de vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins.
Ils étaient tout à fait méconnus. C'était un véritable grand phalanstère, composé de frères presque tous dignes de ce nom.
J'admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d'années.
D'un autre côté, quel exemple que celui d'hommes libres ne pouvant vivre sans se choisir un chef, un roi pour ainsi dire, et revenant les uns par les autres à pratiquer le bien et la vertu!
Je fis part à mon vieillard de toutes mes pensées, je lui fis mille éloges de sa conduite, et l'assurai que monseigneur l'archevêque de Manille approuverait tous les actes religieux qu'il remplissait dans un si noble but; je lui offris même d'intercéder près de l'archevêque pour qu'il lui envoyât un aide et un pasteur.
Mais il me répondit:
«Non, Monsieur, je vous remercie; ne parlez jamais de nous. Assurément, nous serions heureux d'avoir ici un ministre de l'Évangile; mais bientôt, par son influence, nous serions soumis au gouvernement espagnol.
«Il nous faudrait de l'argent pour payer nos contributions, l'ambition se glisserait parmi nous, et, de libres que nous sommes, nous deviendrions esclaves et ne serions plus heureux.
«Non, encore une fois, ne parlez pas de nous! donnez-m'en votre parole.»
Son raisonnement me semblait si juste, que j'acquiesçai à sa demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges qu'il méritait, et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrétion la tranquillité des habitants de son village.
Le soir, nous reçûmes la visite de tous les habitants, particulièrement des femmes et des jeunes filles, qui toutes avaient une curiosité immodérée de voir un blanc.
Pas une des femmes de _Tapuzi_ n'était jamais sortie de son village et n'avait presque perdu sa case de vue; il n'était donc pas étonnant qu'elles fussent aussi curieuses.
Le lendemain, accompagné du vieillard et de quelques anciens, je fis le tour de la plaine et visitai les champs de patates douces et de maïs, principaux aliments des habitants.
En arrivant à la partie où j'avais déjà remarqué la veille d'énormes blocs de rochers, le vieillard s'arrêta, et me dit:
«Voyez, _Castilla_ [38], à une époque où les Tapuziens étaient sans religion et vivaient comme des bêtes sauvages, Dieu les punit.
«Regardez toute cette partie de la montagne dégarnie de végétation: une nuit, au milieu d'un affreux tremblement de terre, la montagne se divisa en deux, et une partie vint engloutir la moitié du village, qui occupait alors tout l'endroit où sont ces énormes rochers. Quelques centaines de pas de plus, tout eût été détruit, il n'eût plus existé une seule personne à _Tapuzi_. Mais une partie de la population ne fut pas atteinte, et alla s'établir où est maintenant le village.
«Depuis, nous prions Dieu, et vivons de manière à ne pas mériter un aussi grand châtiment que celui éprouvé par les malheureuses victimes de cette terrible nuit.»
La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire du _roi de Tapuzi_, était pour moi des plus intéressantes. Mais il y avait déjà plusieurs jours que j'avais quitté _Jala-Jala_; on devait être inquiet de mon absence. Je prévins mon lieutenant de préparer notre départ. Nous fîmes nos adieux à nos hôtes.
Deux jours après je rentrai chez moi, content de mon voyage et des bons habitants de _Tapuzi_.
Je trouvai Anna dans une grande inquiétude, non-seulement à cause de mon absence, mais parce que la veille on était venu me prévenir que les habitants des deux plus grands bourgs de la province s'étaient, pour ainsi dire, déclaré la guerre.
Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque côté, s'étaient rendus sur l'île de Talim.
Là, les deux partis en présence étaient sur le point de se livrer bataille; déjà dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes.
Cette nouvelle avait effrayé Anna.
Elle savait que je n'étais pas homme à attendre tranquillement chez moi le résultat du combat; elle me voyait déjà, avec mes dix gardes, engagé au plus fort de la mêlée, et victime peut-être de mon dévouement.
Je la rassurai, comme je le faisais toujours, en lui promettant d'être prudent et de ne pas l'oublier; mais il n'y avait pas un moment à perdre; il fallait, à tout prix, faire cesser une collision qui aurait sans doute causé la mort de bien des hommes.
Mais que faire avec mes dix gardes? Pouvais-je prétendre imposer ma volonté à toute cette multitude? Évidemment non. Vouloir agir par la force, c'était nous sacrifier tous. Que faire donc? Armer tous mes Indiens... mais je n'avais pas assez d'embarcations pour les transporter à Talim. Dans cet embarras, je me décidai à partir seul avec mon lieutenant; nous prîmes nos armes, et nous embarquâmes dans une petite pirogue que nous conduisîmes nous-mêmes.
A peine étions-nous arrivés vers la plage, à la portée de la voix, que des Indiens armés nous crièrent de ne pas aborder, ou qu'ils allaient faire feu sur nous.
Sans tenir compte de cette menace, mon lieutenant et moi, quelques minutes plus tard, sautions résolument à terre, et à quelques pas plus loin nous nous trouvâmes au milieu des combattants.
Je me dirigeai aussitôt vers les chefs:
«Malheureux! leur dis-je, que faites-vous? C'est sur vous qui commandez que retombera toute la sévérité des lois.
«Il est encore temps: méritez votre pardon, ordonnez à vos hommes de mettre bas les armes, remettez-moi les vôtres vous-mêmes; ou dans quelques minutes je serai à la tête de vos ennemis pour vous combattre. Obéissez, ou vous allez tous être traités comme des rebelles.»
Ils m'avaient écouté avec attention, ils étaient à demi vaincus.
Cependant l'un d'eux me répondit:
«Et si vous nous ôtez nos armes, qui nous répondra que nos ennemis ne viendront pas nous attaquer?
«--Moi, leur dis-je; je vous en donne ma parole; et s'ils ne m'obéissent pas, comme vous allez le faire, je reviens vers vous, je vous rends vos armes, et je combattrai à votre tête.»
Ces paroles, dites avec un ton d'autorité et de commandement, produisirent l'effet que j'attendais.
Les chefs, sans répliquer un mot, vinrent déposer leurs armes à mes pieds.
Leur exemple fut suivi par tous les combattants, et, en un instant, un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut devant moi.
Je désignai une dizaine d'individus parmi ceux qui venaient de m'obéir, je leur donnai à chacun un fusil, et leur dis:
«Je vous confie le dépôt de ces armes. Si l'on venait pour s'en emparer, faites feu sur les agresseurs.»
Je fis semblant de prendre leurs noms, et partis de suite pour le camp opposé, où je trouvai tous les combattants sur pied, prêts à marcher contre leurs ennemis.
Je les arrêtai en leur disant:
«Plus de combat! vos ennemis sont désarmés. Vous aussi, vous allez me remettre vos armes, ou vous embarquer de suite dans vos pirogues pour rejoindre votre village.
«Si vous ne m'obéissez pas, dans un instant je rendrai les armes à vos ennemis, et me mettrai à leur tête pour vous combattre. Exécutez ce que je vous ordonne, je vous promets que tout sera oublié.»
Il n'y avait pas à balancer. Les Indiens savaient que je ne leur donnais pas longtemps à réfléchir, et que chez moi menace et châtiment se suivaient de près.
En quelques minutes, ils s'embarquèrent tous dans leurs pirogues.
Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu'à ce que j'eusse à peu près perdu de vue la petite flottille.
Je retournai alors à l'autre camp, où l'on m'attendait avec impatience; j'annonçai aux Indiens qu'ils n'avaient plus d'ennemis, et qu'ainsi ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur village.
CHAPITRE XVI.
Jala-Jala.--Séjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos, alcade de Pagsanjan.--Fêtes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile et lac de Socolme.--Grotte de San-Matéo.
Comme on voit, il se passait peu de jours sans que j'eusse de nouveaux dangers à affronter.
J'en avais pris l'habitude; je me fiais à mon étoile, et je triomphais de toutes mes imprudences.
J'étais aimé de mes Indiens, j'étais sûr de leur fidélité; aussi rien ne me coûtait lorsqu'il s'agissait de leur rendre un service. Ma sollicitude n'était pas seulement acquise aux habitants de _Jala-Jala_; elle s'étendait sur tous ceux de la province.
Tous les mois j'allais à _Pagsanjan_ pour y voir l'alcade. C'était une visite que je nommais _visite du pardon_. Dans les prisons du chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de détenus qui n'avaient commis que des fautes légères. L'alcade, _don Prudencio de Santos_, homme honorable et bon, avec lequel j'étais intimement lié, ne pouvait pas leur infliger le châtiment qui lui eût paru juste, et les renvoyer; son ministère l'obligeait à instruire leur procès, et à les soumettre au jugement des tribunaux.
Ainsi qu'en Europe, la justice n'est guère expéditive aux Philippines; aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des années un arrêt qui les rendît à la liberté.
Dès mon arrivée à Pagsanjan, les parents ou les amis des détenus me présentaient des pétitions, et me priaient d'intercéder pour eux. J'examinais les fautes qu'ils avaient commises. Si elles étaient de nature à ne mériter qu'une simple correction, je leur demandais de se conformer à celle qui me paraîtrait juste; leur réponse était toujours affirmative. Je négociais alors avec l'alcade; je débattais avec lui le châtiment qui serait appliqué à mon client. Lorsque nous étions d'accord, il envoyait un ordre à la prison; mon Indien signait un procès-verbal constatant qu'il s'en était rapporté à mon arbitrage; il recevait la correction que j'avais demandée pour lui, et il était immédiatement mis en liberté.
Le soir, en retournant à mon habitation, je trouvais sur la route tous ceux qui me devaient la liberté; ils m'attendaient pour me remercier, et me demander ma main à baiser en signe de reconnaissance.
Après de pareilles visites, j'avoue que j'éprouvais une satisfaction bien douce, le bonheur que seul peut apprécier celui qui a rendu un captif à la liberté.
Mes Indiens m'étaient aveuglément soumis; j'étais si certain de leur fidélité, je le répète, que je ne prenais plus contre eux les précautions auxquelles je m'étais assujetti la première année de ma demeure à _Jala-Jala_.
Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes, une partie même de mes dangers. Eût-il été possible de ne pas l'aimer d'une affection plus touchante que celle qu'on éprouve pour sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur elle me recevait après la moindre absence! La joie et la satisfaction brillaient sur son visage; ses caresses étaient un baume qui dissipait toutes mes fatigues; et les reproches même qu'elle me faisait avec tant de douceur, pour l'inquiétude que je lui avais causée, étaient encore pour moi du bonheur.
Je n'avais qu'à me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient continuellement mes Indiens.
Les jours de la fête de ma femme et de la mienne, ils employaient toute leur intelligence à les célébrer avec le plus de solennité possible.
Ils se divisaient en trois bandes: le _gobernadorcillo_, les vieillards et les hommes mûrs formaient la première, les femmes mariées la seconde, et la troisième se composait de la troupe joyeuse des jeunes gens et des jeunes filles.
Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs et flexibles bambous, entourés de guirlandes de verdure et de fleurs. Le matin, tout le village était en fête. A neuf heures, le _gobernadorcillo_ en grande tenue, le père Miguel dans ses plus beaux habits, avec un fouet richement orné à la main [39], suivis de tous les hommes du village, nous faisaient la première visite.
Le _gobernadorcillo_ nous offrait, au nom d'eux tous, des fleurs et des fruits. (C'étaient les seules choses que je consentais à recevoir.)
Le père Miguel prononçait un long discours pour nous complimenter. Je faisais servir des rafraîchissements, et, excepté le père Miguel qui restait avec nous, tous se retiraient pour céder la place à leurs femmes.
Elles apportaient une couronne formée de l'assemblage de tous les bijoux en or qu'elles possédaient: sur de flexibles baguettes de bambous, chaînes, médailles, bagues, boucles d'oreilles étaient groupées comme par la main d'un habile artiste. Si c'était Anna que l'on fêtait, la femme du _gobernadorcillo_ plaçait sur sa tête cette couronne improvisée; l'étiquette exigeait qu'elle la gardât pendant toute la durée du discours de compliment et l'offrande des fleurs et des fruits.
Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes filles. La plus jolie faisait une seconde représentation du couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagnée d'un joueur de guitare, présentait l'offrande, et _chantait_ le compliment composé à l'avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, était toujours gracieux et plein de poésie, surtout lorsqu'il s'adressait à ma femme. En voici un échantillon, dont j'ai conservé la traduction:
«_Tala_ [40], qui paraît le soir sur la montagne, un matin, plus brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous [41].
«C'était la reine de _Jala-Jala_, plus bienfaisante que _Tala_ de la montagne, qui ne donne qu'une faible clarté au voyageur égaré.
«C'était toi, lumière de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligés.
«Reine de _Jala-Jala_, tu es pour nous un brillant soleil, et la pluie du matin qui fait renaître les jeunes plantes que la sécheresse faisait mourir.
«Nous sommes à toi, nous t'avons donné nos coeurs: que pouvons-nous t'offrir? Des fleurs, des fruits; c'est tout ce que tes enfants possèdent.»
Après le compliment, les plus agiles exécutaient des danses du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il représentait, avec une expression très-souvent comique, quelque scène de la vie indienne: c'étaient des voyageurs égarés et mourant de faim. L'un d'eux va à la découverte. Il aperçoit une ruche d'abeilles. Il fait signe à ses compagnons, pour leur faire part du bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs piqûres, et ne s'approche qu'avec précaution. Il réunit quelques broussailles, et y met le feu; il est aveuglé par la fumée. Lorsqu'il croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour détacher le rayon qui pend à la branche [42]. Mais les abeilles viennent bourdonner à ses oreilles et l'attaquer de tous côtés; il fait alors les grimaces et les contorsions qui représentent la douleur occasionnée par la piqûre des abeilles.
Après la pantomime, venait un bateleur qui exécutait des tours d'adresse et d'escamotage.
Lorsque les jeux et les danses étaient terminés, la troupe joyeuse se retirait, et la fête continuait dans le village. J'avais eu soin d'y faire préparer une immense table, copieusement servie pour tous ceux qui voulaient prendre part au repas que j'offrais.
Le reste de la journée se passait en combats de coqs, et la nuit tout entière en jeux de cartes et de hasard.
_Jala-Jala_ était en pleine prospérité: des champs immenses de riz, de cannes à sucre et de café avaient remplacé des forêts et des bois improductifs; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux, un beau village à l'indienne occupait le centre des exploitations.
On y voyait toujours régner l'abondance, l'activité, comme la joie sur la physionomie de tous les habitants.
Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui arrivaient à Manille, et un lieu de convalescence pour bien des malades qui venaient respirer le bon air de _Jala-Jala_ et y jouir de tous ses agréments.
Là, point de distinctions; tous les hommes étaient égaux pour nous, Français, Espagnols, Anglais, Américains: quelle que fût la nation de ceux qui abordaient à _Jala-Jala_, ils étaient reçus en frères, avec toute la cordiale hospitalité que l'on trouvait autrefois dans nos colonies.
On jouissait d'une liberté entière dans ma seigneurie; seulement, celui qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l'heure des repas; aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goûts divers.
Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes, les oiseaux, et faisaient d'amples récoltes de plantes de toute espèce.
Les malades trouvaient les soins assidus d'un médecin, les attentions et la société d'une maîtresse de maison aimable, spirituelle, et qui se faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps auprès d'elle.
Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites, et choisir entre les bois, les montagnes, les cascades, les ruisseaux et les belles plages du lac.
Les chasseurs, à _Jala-Jala_, étaient dans une véritable terre promise; ils avaient toujours à leur disposition une bonne meute, des Indiens pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et les plaines les plus variées, où ils trouvaient abondamment du cerf et du sanglier.
Ceux qui venaient à _Jala-Jala_ pour y passer les derniers jours du carême pouvaient y voir une chasse toute particulière, qui offrait le plus vif intérêt aux amateurs.
Cette chasse n'avait lieu qu'une seule fois dans l'année, le jour du samedi saint, après l'office de la messe.
Les Indiens, généralement superstitieux, prétendent que ce jour-là les animaux les plus sauvages se réunissent pour fêter la résurrection de Notre-Seigneur, et qu'ils sont alors d'une si grande douceur qu'ils se laissent prendre sans se défendre.
La veille, tout est préparé. Indiens, petits et grands, qui peuvent manier une lance et gravir la montagne, sont chasseurs ce jour-là. Tous les chiens du bourg, les roquets comme les mâtins, forment la meute imposante qui doit faire retentir les forêts de ses aboiements. Le curé, prévenu, est prié de s'y prendre de bonne heure pour célébrer la messe. Enfin, le soir, toute la bande joyeuse, avide de sang et de carnage, pressée surtout de manger de la viande fraîche, dont elle est privée depuis quarante jours, prend la route de la montagne, et va établir son bivouac sur celle qui domine le bourg. Là, chacun fait son gîte comme il l'entend, se couche sur l'herbe tendre, et dort aussi bien qu'un Sybarite sur de moelleux édredons.
A peine le jour commence-t-il à luire, que tous les chasseurs sont sur pied. Les yeux fixés sur le presbytère et sur les cases du village, qui apparaissent au-dessous d'eux comme des cabanes de Lilliputiens, ils se tourmentent et se désolent de la paresse du curé et de celle de leurs femmes, que, dans leur impatience, ils trouvent moins diligentes qu'à l'ordinaire.