Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines

Chapter 12

Chapter 123,923 wordsPublic domain

«--Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc pas que c'est dans les grands _balètés_ qu'habite le _Tic balan_ [27]? Si nous restons ici, vous êtes bien sûr que je ne dormirai pas un instant, et que toute la nuit nous serons tourmentés... »

Je souris; mon lieutenant vit mon sourire.

«--Oh! maître, dit-il tristement, que voulez-vous que nous fassions sur un esprit qui ne craint ni la balle, ni le poignard?»

L'effroi du pauvre Tagal était trop grand pour que je lui résistasse; je cédai, et nous allâmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins à mon goût, mais bien plus à celui d'Alila.

Notre nuit se passa comme toutes les autres, c'est-à-dire parfaitement bien; nous nous réveillâmes pour reprendre notre course dans la forêt.

Il y avait deux heures que nous marchions, lorsqu'au sortir du bois pour entrer en plaine nous nous trouvâmes face à face avec un _Igorrotè_, monté sur un buffle.

La rencontre était assez curieuse. Je présentai le canon de mon fusil au sauvage, mon lieutenant saisit la monture par la longe, et je fis signe à l'_Igorrotè_ de ne pas bouger; puis, toujours en mimant, je m'informai s'il était seul.

Je compris qu'il n'avait pas de compagnon de route et qu'il se rendait au nord, à l'opposé de nous.

Alila, qui décidément en voulait aux sauvages, désirait tirer un coup de fusil à celui-là et lui loger une balle dans la tête; je m'opposai vigoureusement à ce projet, et lui dis de lâcher le buffle.

«--Maître, dit-il, voyons au moins ce que renferment les vases que voici!»

L'_Igorrotè_ avait attaché sur le col de son buffle trois ou quatre vases, recouverts de feuilles de bananier.

Mon lieutenant, sans attendre ma réponse, y porta le nez et reconnut, à sa grande satisfaction, qu'ils contenaient un ragoût de cerf qui jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il détacha le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle qu'il lâcha, et dit:

«--_Ve-te, Judio!_ (Va, vilain Juif!)»

L'_Igorrotè_, se voyant libre, s'enfuit de toute la vitesse de son buffle; et nous, nous rentrâmes dans les bois en évitant les endroits découverts, de crainte d'être surpris par un trop grand nombre de sauvages.

Vers les quatre heures, nous fîmes halte pour prendre notre repas.

Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du sauvage répandait une suave odeur.

Enfin, l'instant désiré arriva; nous nous assîmes sur la pelouse: je plongeai mon poignard dans le vase qu'Alila avait approché du feu, et j'en retirai... une main tout entière [28].

Mon pauvre lieutenant fut aussi stupéfait que moi, et nous restâmes quelques minutes sans nous adresser la parole.

Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa; la chair humaine qu'il contenait s'éparpilla sur le sol. Je tenais toujours la main fatale au bout de mon poignard...

Cette main me faisait horreur; je l'examinai avec soin, elle me parut avoir appartenu à un enfant ou à un _Ajetas_, race de sauvages qui habite les montagnes de _Nueva-Exica_ et de _Maribèles_, de laquelle j'aurai occasion de parler dans le cours de ce récit.

Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m'imita, et nous repartîmes, assez mécontents, chercher un gîte pour la nuit.

Deux heures après le lever du soleil, nous sortîmes de la forêt pour entrer dans la plaine.

De distance en distance nous trouvions des champs de riz cultivés à la manière tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie naïve:

«--Maître, nous sommes sur la terre des chrétiens!»

En effet, la route devenait plus facile. Nous suivîmes un petit sentier, et vers le soir nous arrivâmes devant une cabane indienne.

Au seuil de cette cabane une jeune fille était assise; des larmes coulaient avec abondance sur son visage attristé. Je m'approchai, et lui demandai la cause de son chagrin.

En entendant mes questions elle se leva, et sans y répondre nous conduisit au fond de son habitation.

Là nous vîmes le corps inanimé d'une vieille femme, et nous apprîmes que cette morte était la mère de la jeune fille.

Son frère était allé jusqu'au village chercher les parents de la défunte, pour qu'ils l'aidassent à transporter son corps.

Cette scène m'attendrit. Je cherchai à consoler la jeune désolée, et lui demandai l'hospitalité, qui nous fut accordée aussitôt.

La compagnie d'une morte ne m'effrayait pas; mais je pensai à Alila, si superstitieux et si craintif quand il s'agissait des revenants et des esprits malins.

«--Eh bien! lui dis-je, n'as-tu pas peur de passer la nuit auprès d'une morte?

«--Non, maître, me répondit-il hardiment. Cette morte c'est une âme chrétienne, qui, loin de nous vouloir du mal, veillera sur nous.»

Je m'étonnai de la réponse du Tagaloc, de son calme, de sa sécurité. Le coquin avait des motifs pour me parler ainsi.

Les cases indiennes, dans les campagnes, ne se composent jamais que d'une chambre; celle où nous étions était à peine assez grande pour nous loger tous quatre.

Chacun de nous s'y arrangea le mieux qu'il lui fut possible.

La morte occupait le fond; une petite lampe placée à sa tête jetait une faible clarté; auprès d'elle était couchée sa pauvre fille.

Je m'étais placé à une petite distance de ce lit funéraire, et mon lieutenant était le plus rapproché de la porte, que nous avions laissée ouverte pour éviter la chaleur et le mauvais air.

Vers les deux heures de la nuit je fus réveillé par une voix déchirante, et je sentis au même instant que quelqu'un passait par-dessus moi en poussant des cris qui retentirent bientôt en dehors de la cabane.

Je portai aussitôt la main du côté où était couché Alila; sa place était vide, la lampe était éteinte, l'obscurité complète...

Cela m'inquiéta.

J'appelai la jeune fille; elle me répondit qu'elle avait entendu comme moi des cris et du bruit, mais qu'elle en ignorait la cause.

Je pris mon fusil et je sortis, en appelant mon lieutenant. Personne ne répondait, tout restait silencieux.

Alors je me mis à parcourir la campagne au hasard, appelant de temps en temps Alila...

J'avais fait environ une centaine de pas, lorsque j'entendis sortir d'un arbre auprès duquel je passais ces mots timidement prononcés:

«--Je suis ici, maître!»

C'était Alila. Je m'approchai, et vis mon lieutenant blotti derrière le tronc de l'arbre, et tremblant comme une de ses feuilles.

«--Que t'est-il donc arrivé? lui demandai-je, et que fais-tu là?»

«--O maître! me dit-il, pardonnez-moi: il m'est arrivé de mauvaises pensées; la jeune Indienne me les a inspirées, mais le démon seul me les a soufflées... Je me suis approché cette nuit de la couche de la jeune fille; j'ai éteint la lampe quand je vous ai vu bien endormi.»

«--Et puis? dis-je impatienté.»

«--Et puis... j'ai voulu embrasser la jeune femme; mais, au moment où je me suis approché, la morte a pris la place de sa fille; je n'ai plus trouvé qu'une figure froide et glacée; et, au même instant, deux grands bras se sont allongés pour me saisir... Alors j'ai poussé un cri... je me suis enfui... Mais la vieille femme m'a suivi, la morte a marché derrière moi, et elle n'a disparu que tout à l'heure, en entendant votre voix: c'est alors que je me suis abrité derrière cet arbre, où vous me voyez maintenant.»

La frayeur du Tagaloc et sa méprise me donnèrent envie de rire; mais je lui adressai une réprimande sévère sur la mauvaise intention qu'il avait eue d'abuser de l'hospitalité qu'on nous avait si gracieusement offerte.

Il se repentit, et me pria de l'excuser. Il était, je crois, assez puni par sa frayeur.

Je voulus le ramener à la cabane, ce fut impossible. Je lui laissai mon fusil, et je rentrai dans la case.

La pauvre fille était aussi tout effrayée.

Je la mis au courant de l'aventure, je la remerciai de l'accueil qu'elle nous avait fait; et, la nuit étant avancée, j'allai rejoindre Alila, qui m'attendait avec impatience.

L'espoir de revoir bientôt nos parents, notre pays, doubla nos forces; et avant le coucher du soleil nous atteignîmes un village indien, sans qu'il nous fût survenu rien de remarquable. C'était notre dernière étape.

Après ce long et intéressant voyage, j'arrivai à _Quingua_, bourg de la province de Boulacan, où j'avais laissé mon ami en convalescence.

Mon absence prolongée avait causé de grandes inquiétudes; ma femme, étant heureusement restée à Manille, ignorait le voyage que j'avais entrepris et exécuté.

Mon malade s'était écarté du régime prescrit, son mal s'était aggravé, et il m'attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il, dans sa maison: ses voeux furent satisfaits.

Nous partîmes quelques jours après mon retour, et nous arrivâmes le lendemain à Manille, où mon ami rendit le dernier soupir au milieu de sa famille.

Cet événement attrista le plaisir que j'éprouvais de revoir ma femme.

Quelques jours après le décès de notre ami, nous nous embarquâmes et fîmes voile pour _Jala-Jala_.

Nous voyageâmes fort agréablement sur le lac, jusqu'à la sortie du détroit de _Quinabutasan_; mais, arrivés là, nous trouvâmes un vent d'est tellement violent, les eaux du lac si tourmentées, que nous dûmes rentrer dans le détroit, et aller mouiller près de la cabane du vieux pêcheur _Re-Lampago_, dont j'ai déjà parlé.

Nos matelots mirent pied à terre pour préparer leur souper: quant à nous, nous restâmes nonchalamment couchés dans notre embarcation, pendant que le vieux pêcheur, accroupi à quelques pas de nous à la manière indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous racontant des histoires de bandits.

CHAPITRE XIII.

Aventures de Re-Lampago.

Je l'interrompis tout à coup, et lui dis:

«Re-Lampago, je préférerais entendre le récit des aventures qui te sont arrivées; conte-nous donc plutôt tes malheurs.»

Le vieux pêcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me désobliger, il commença sa narration en ces termes poétiques, si familiers à la langue tagale, et qu'il est presque impossible de reproduire dans une traduction:

«--La lagune n'est pas mon pays, dit-il; je suis né sur l'île de _Zébu_. J'étais à vingt ans ce que l'on appelle un beau garçon; mais, croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques, et je préférais être le premier pêcheur de mon village. Mes compagnons me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver à leur goût.»

Je souris de l'aveu naïf du vieillard. Il s'en aperçut.

«Je vous dis ces choses-là, monsieur, reprit-il, parce qu'à mon âge on peut en parler sans crainte de paraître ridicule. Il y a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c'est pour vous faire un récit exact que je rapporte ces particularités, et non par vanité! D'ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m'adresser lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement.

«J'aimais Thérésa, monsieur; je l'aimais avec passion, j'étais aimé d'elle: tout autre regard que le sien m'était bien indifférent. Ah! c'est que Thérésa était la plus jolie fille du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien changé. Les années sont un poids énorme qui vous courbe malgré vous, et contre lequel il n'y a pas à lutter.

«Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux jours de ma jeunesse, à la force, au courage que nous puisions dans notre mutuelle affection, je répands des larmes de regret et d'attendrissement.

«Où sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents âpres et terribles qui amènent les orages. La vie a son aube comme le jour, et comme le jour aussi elle a son déclin... »

Le pêcheur s'arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de méditation. Il s'établit alors un profond silence, qui dura quelques instants.

Tout à coup _Re-Lampago_ sembla sortir d'un songe, il passa la main sur son front, nous regarda comme pour s'excuser de ce moment d'absence, et continua:

«Nous avions été élevés ensemble, dit-il, et nous nous étions fiancés aussitôt que nous avions grandi. Thérésa serait morte plutôt que d'appartenir à un autre, et, ainsi que je le prouverai bientôt, j'eusse accepté toutes les conditions, même les plus défavorables, pour ne pas quitter l'amie de mon coeur.

«Hélas! dans la vie c'est presque toujours avec ses larmes que l'on trace son pénible chemin.

«Les parents de Thérésa s'opposaient à notre union; ils alléguaient toujours de vains prétextes, et, quels que fussent mes efforts pour les décider à m'accorder la main de ma fiancée, je ne pouvais y parvenir.

«Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne pouvions vivre l'un sans l'autre, et que nous séparer c'eût été nous faire mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs ne trouvaient que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprît nos souffrances.

«Je commençais à me décourager, lorsqu'un matin la pensée pieuse me vint d'offrir à l'enfant Jésus de l'église de _Zébu_ la première perle que je pêcherais.

«Je me rendis plus tôt que je n'avais coutume de le faire aux bords de la mer, et j'invoquai tout haut le Seigneur pour qu'il me protégeât et que l'on m'unît à ma Thérésa.

«Le soleil commençait à lancer ses feux sur la terre. Il dorait la surface argentée des eaux; la nature s'éveillait, et chaque être vivant chantait dans son langage un hymne au Créateur.

«Le coeur ému, je commençai à plonger pour retirer du fond de la mer la perle que je désirais si ardemment; mes recherches furent d'abord infructueuses.

«Si quelqu'un eût été à côté de moi en ce moment, il eût vu sur ma physionomie mon désappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je recommençai, mais sans être plus heureux.

«O Seigneur! m'écriai-je, vous n'entendez donc pas ma prière? Vous ne voulez donc pas pour votre fils bien-aimé l'offrande que je lui destine [29]?

«Je plongeai pour la sixième fois, et je rapportai du fond de la mer deux énormes huîtres; mon coeur bondit de joie.

«J'ouvris l'une, et j'y trouvai une perle si belle, que de ma vie je n'en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis à danser dans ma pirogue, comme si j'avais perdu la raison. Le Seigneur daignait me protéger, puisqu'il me mettait à même d'accomplir mon voeu.

«Le coeur tout joyeux, je m'en retournai chez moi, et, ne voulant pas manquer à ma parole, je portai chez M. le curé de _Zébu_ cette belle perle.

«--M. le curé, reprit le vieux pêcheur, fut enchanté de mon présent. Cette perle vaut 5,000 piastres [30], et vous avez dû l'admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l'église, car l'enfant Jésus la tient toujours à la main. Le curé me remercia, et me félicita de ma bonne pensée.

«--Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce désintéressement et de cette bonne action, et tôt ou tard tes voeux seront exaucés.

«Je sortis de chez le saint homme l'âme toute contente, et je courus dire à Thérésa les bonnes paroles du pasteur.

«Nous nous réjouîmes, comme deux enfants que nous étions.

«Ah! la jeunesse a reçu de Dieu tous les priviléges: elle a reçu surtout l'espérance. A vingt ans, si le coeur croit devoir espérer, tous les chagrins s'envolent; et comme la brise du matin boit les gouttes d'eau laissées par l'orage dans le calice des fleurs, de même l'espoir sèche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les soupirs qui gonflent la poitrine et l'oppressent.

«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis, que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l'Indien agile n'en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé!

«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour empêcher notre mariage.

«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balancée par un vent doux; nous chantions l'hymne du retour, sans penser, hélas! que nous allions nous briser contre un écueil!

«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le _grain_ qui doit les atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent il s'élance au-devant du danger pour lui échapper. J'allais comme un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était caché dans l'ombre. Le malheur me surprit d'autant plus que je ne l'attendais pas.

«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi un de mes voisins qui m'avait toujours témoigné une grande affection.

«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon coeur s'arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée:

«--_Les Moros_ [31] sont débarqués sur la côte, me dit-il...

«--Ciel! m'écriai-je en mettant la main sur ma figure.

«--Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées prisonnières.

«--Et Thérésa? m'écriai-je.

«--Thérésa a été enlevée, répondit-il.

«Je n'entendis plus rien à cette révélation, et pendant quelques minutes, tel que le guerrier frappé au coeur par la flèche empoisonnée, je fus privé de tout sentiment.

«Lorsque je revins à moi, des larmes inondèrent mon visage et vinrent me soulager.

«Subitement je repris courage, et je compris qu'il ne fallait pas perdre de temps.

«Je courus à la plage, où j'avais laissé ma pirogue. Je la détachai, et m'élançai à force de rames à la poursuite des Malais, non dans l'espoir de leur arracher Thérésa, mais pour partager sa captivité et ses malheurs. On souffre moins à deux les maux qu'il faut souffrir.

«Celui qui m'avait apporté la fatale nouvelle me vit partir, et crut que j'étais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de l'aliénation mentale.

«Je semblais inspiré par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les eaux agitées de la mer, comme si elle eût eu des ailes. On eût dit que j'avais vingt rameurs à mes ordres; je fendais les flots avec la même rapidité que le vol de l'alcyon emporté par la tempête.

«Après quelques instants de navigation pénible et douloureuse, j'aperçus enfin les corsaires qui emmenaient mon trésor. Leur vue doubla mes forces, et je les rejoignis bientôt.

«Lorsque je fus auprès d'eux, je leur dis, avec des accents touchants et qui venaient de mon âme, que Thérésa était ma femme, et que je préférais être esclave avec elle que de l'abandonner.

«Les pirates écoutèrent ma voix étouffée par les larmes, et me prirent à leur bord, non par commisération, mais par cruauté.

«J'étais un esclave de plus! Pourquoi m'eussent-ils repoussé?

«Quelques jours après cette soirée fatale, nous arrivâmes à _Jolo_.

«Là, on fit le partage des captifs, et le maître que le sort nous donna nous emmena chez lui.

«Était-ce donc pour avoir un sort pareil que j'étais allé pêcher de grand matin, et que j'avais fait le voeu de donner à l'enfant Jésus de _Zébu_ la première perle que je prendrais?...

«Malgré mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas mon offrande. Le Seigneur était le maître, sa volonté devait être faite!...»

_Re-Lampago_ s'arrêta pour regarder le ciel avec résignation, et nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines profondes que la vie amène avec elle.

Le vent soufflait toujours avec violence, et balançait notre embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas, et, pour entendre le récit du pêcheur, ils étaient venus s'asseoir à ses côtés. Leurs figures portaient l'empreinte de l'attention la plus naïve.

Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes:

«--Notre captivité dura deux ans, pendant lesquels nous eûmes à supporter de grandes souffrances. Souvent mes maîtres m'emmenaient avec eux sur les bords d'un lac de l'intérieur de l'île, et ces absences duraient des mois entiers, pendant lesquels j'étais séparé de ma Thérésa, de ma femme; car, ne pouvant être unis par les hommes, nous nous étions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour, je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidèle et dévouée; sou courage soutenait le mien.

«Une circonstance me décida à prendre une résolution audacieuse. Thérésa devint enceinte...

«Quelle eût été ma joie si nous eussions été à _Zébu_ au milieu de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j'eusse éprouvé à l'idée d'être père! Hélas! dans l'esclavage, cette pensée me glaça de terreur, et je résolus d'arracher la mère et son enfant aux tortures de la captivité.

«Je m'étais fait une plaie à la jambe dans une excursion précédente, et cette blessure me fut d'un grand secours.

«Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac, et, me sachant blessé, me laissèrent à _Jolo_.

«Je profitai de cette occasion pour mettre à exécution un projet que j'avais formé depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thérésa.

«L'oeuvre était hardie, mais le désir d'être libre double les forces et augmente le courage; je n'hésitai pas un seul instant.

«Lorsque la nuit fut venue, Thérésa prit par une route que je lui indiquai, je pris par une autre, et nous arrivâmes tous les deux à peu de distance du bord de la mer. Là, nous nous jetâmes dans une petite pirogue, et nous nous mîmes sous la protection du ciel.

«Toute la nuit, nous fîmes force de rames; je n'oublierai de ma vie cette fuite mystérieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence, la nuit était noire, et les étoiles perdaient peu à peu leur vif éclat.

«Nous croyions toujours entendre derrière nous le bruit causé par les gens chargés de nous poursuivre, et nos coeurs battaient si violemment qu'on eût pu les entendre au milieu du silence qui régnait dans la nature!

«Enfin, le jour arriva; peu à peu nous distinguâmes, dans les brumes du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pûmes voir assez dans le lointain pour reconnaître que nous n'étions pas poursuivis!

«L'âme remplie d'un saint espoir, nous continuâmes à ramer avec courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans une île chrétienne.

«J'avais pris avec nous quelques cocos, mais ils étaient d'une faible ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans rien prendre, lorsque, exténués de fatigue, nous tombâmes à genoux en invoquant l'enfant Jésus de _Zébu_.

«Après cette fervente prière, nos forces étaient tout à fait épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames de nos mains affaiblies, et nous nous couchâmes au fond de la pirogue, décidés à périr dans une étreinte affectueuse.

«Notre défaillance augmenta insensiblement, et nous perdîmes tout à fait connaissance...

«La pirogue alla au gré des flots!

«Lorsque nous revînmes à nous,--j'ignore au bout de combien de temps,--nous nous retrouvâmes entourés de soins par des chrétiens qui nous avaient aperçus dans notre frêle embarcation, et qui nous avaient charitablement recueillis.

«A peine fûmes-nous à terre, que ma chère Thérésa se sentit prise par de violentes douleurs, et qu'elle mit au monde un enfant chétif et souffreteux.

«Je m'agenouillai devant cette innocente créature échappée de l'esclavage. C'était un garçon...»

Le pêcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses deux mains amaigries.

Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.

«--Notre convalescence fut longue, dit _Re-Lampago;_ enfin nous reprîmes assez de santé pour quitter l'île de _Négros_, où l'enfant Jésus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous établir ici, au bord de ce grand lac, qui, situé dans l'intérieur de l'île de Luçon, me facilitait les moyens de continuer mon état de pêcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous reprendre à _Zébu_.

«Mon premier soin fut, en arrivant, de faire célébrer mon mariage dans l'église de _Moron_. Je l'avais promis à Dieu, et je ne voulus pas manquer à la promesse que j'avais faite à Celui qui lit au fond de nos coeurs.

«Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commençai à vivre tranquille avec ma famille.