Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 11
Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes l'étage de la case, et je m'endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer: la momie et le basi le tenaient éveillé.
Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à descendre de leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire nos préparatifs de départ.
J'avais assez séjourné à _Laganguilan y Madalag_; je désirais me rendre à _Manabo_, grand village situé à peu de distance de _Laganguilan_. Je profitai des gens de Manabo qui étaient venus assister à la _cérémonie des cervelles_ (c'est ainsi que j'avais surnommé la fête sauvage), et je partis avec eux.
Dans la troupe, il s'en trouvait un qui avait habité quelque temps parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possédais assez bien.
Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je causai avec le sauvage, l'interrogeant sur les usages, les coutumes, les moeurs de ses compatriotes.
Un point surtout me préoccupait. J'ignorais quelle était la religion de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu'alors je n'avais vu aucun temple, rien qui ressemblât à une idole; j'ignorais quel était leur dieu.
Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et promptement.
«Les _Tinguianès_, me dit-il, n'ont aucune vénération pour les astres; ils n'adorent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Ils croient à l'existence de l'âme, et prétendent qu'elle se détache du corps et reste dans la famille après la mort.»
Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de douce philosophie. On regrette moins la vie, si l'on pense laisser quelque chose de soi à ceux que l'on quitte! Quant au dieu qu'ils adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les circonstances. Voici pourquoi:
Lorsqu'un chef _tinguianès_ a trouvé dans la campagne un rocher ou un tronc d'arbre de forme bizarre, c'est-à-dire représentant assez bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade; et le rocher ou le tronc d'arbre est aussitôt considéré comme un dieu, c'est-à-dire comme une chose supérieure à l'homme.
Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqué, emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants.
Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l'idole nouvelle un toit en paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rôtir les porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de provisions.
Quand tout a été bu et mangé, on met le feu au toit de paille, et l'idole est oubliée jusqu'à ce que le chef, en ayant découvert une autre, ordonne une nouvelle cérémonie.
Relativement aux moeurs, voici ce que j'ai appris:
Le _Tinguianès_ a ordinairement une femme légitime et plusieurs concubines; mais la femme légitime habite seule la maison conjugale, et les maîtresses ont chacune une case séparée.
Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le jour de la cérémonie, l'homme et la femme apportent leur dot en nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries, de grains de corail, et quelquefois d'un peu de poudre d'or. Elle ne profite en rien aux époux, car on la distribue à leurs parents.
«Cet usage, me disait mon guide en forme d'observation, a été établi pour empêcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu'en restituant intégralement tous les objets qui ont été apportés par celui qui le demanderait.»
Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c'est agir en gens civilisés. En effet, les parents ont tous intérêt à empêcher la séparation, puisqu'ils devront restituer les cadeaux reçus; et si l'un des époux persistait à la demander, ils l'en empêcheraient par la disparition d'un seul objet donné, tel qu'un grain de corail ou un vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser qu'avec des concubines, un mari divorcerait très-souvent.
Mon compagnon de voyage m'instruisait sur tout ce que je voulais savoir.
«Le gouvernement, me dit-il après s'être reposé quelques instants, est tout à fait paternel. C'est le doyen d'âge qui commande.»
C'est comme à Lacédémone, pensais-je; on y honore la vieillesse.
Les lois sont conservées par tradition, les _Tinguianès_ n'ayant aucune idée de l'écriture.
Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l'arrêt fatal a été prononcé, il faut que le _Tinguianès_ qui l'a mérité s'échappe s'il veut l'éviter, et aille vivre dans les forêts; car les vieillards ayant parlé, tous les habitants sont tenus d'exécuter leur jugement.
La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs: la noblesse et le peuple.
Quiconque possède est noble, et pour posséder il suffit de pouvoir présenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces vases constituent toute la richesse des _Tinguianès_.
Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous arrivâmes à _Manabo_.
Depuis _Laganguilan_, mon guide, mon cicérone, n'avait presque pas gardé le silence.
Mes regards furent attirés par les flammes qui s'échappaient de dessous une case, où un grand feu était allumé. Autour du feu, je vis plusieurs personnes rassemblées, qui hurlaient comme des loups.
«--Ah! ah! me dit mon guide d'un air satisfait, voici un enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies; mais vous jugerez par vous-même de ce qu'elles sont. Il sera encore temps demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des _Guinanès_, car l'enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit.»
J'acceptai l'offre qui m'était faite, et nous allâmes prendre possession de la case du _Tinguianès_.
J'étais de _premier quart_, et mon pauvre Alila, un peu rassuré, s'endormit profondément. Bientôt je l'imitai, et nous ne nous éveillâmes qu'au grand jour.
Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les funérailles du défunt. Je le suivis, et nous prîmes place à quelques pas du cortége.
J'assistai à un étrange spectacle.
Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d'escabeau; au-dessous de lui et à ses côtés, il y avait dans d'énormes réchauds des feux très-ardents; à une certaine distance, une trentaine d'assistants étaient assis en cercle.
Une dizaine de femmes formaient également un cercle; elles étaient plus rapprochées du corps, auprès duquel était la veuve, que l'on reconnaissait à une longue toile blanche qui l'enveloppait des pieds à la tête.
Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les sérosités que le feu faisait sortir du cadavre, qui rôtissait petit à petit.
De temps en temps, un des _Tinguianès_ prenait la parole, et prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu'il terminait par une sorte d'hilarité bruyante, imitée de tous les assistants.
Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée, on buvait du _basi_, et l'on exécutait une danse en répétant les dernières paroles de l'orateur.
J'endurai--c'est le mot--ce spectacle pendant une heure environ; mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus longtemps. L'odeur qu'exhalait le cadavre était insupportable. Je sortis prendre l'air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire ce qui s'était fait depuis le commencement de la maladie du trépassé.
«--Volontiers, me répondit-il.»
Heureux de respirer librement, j'écoutai avec intérêt le récit suivant:
«--Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l'apporta sur la grande place pour lui appliquer les grands remèdes; c'est-à-dire que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses autour du malade. Mais ce grand remède fut sans effet, le mal était incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison, et on ne s'occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu'il n'avait pas voulu danser avec ses compatriotes.»
Je ris du remède et du raisonnement, mais je n'interrompis pas le narrateur.
«--Pendant deux jours Dalayapo fut dans un état de souffrance, puis, au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... et lorsqu'on s'en aperçut, on le mit tout de suite sur le banc où nous l'avons vu tout à l'heure.
«Dès lors, toutes les provisions qu'il possédait ont été réunies pour nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononcé un discours à sa louange; ses parents les plus proches ont commencé les premiers, et son corps a été entouré de feu pour le faire dessécher.
«Quand les provisions seront finies, les étrangers quitteront la case, et il n'y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront que le corps soit bien réduit et bien sec.
«Enfin, après quinze jours on le descendra dans un grand trou qui est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles où sont déjà ses défunts parents, et ce sera fini.»
Ce trou, pensai-je, est semblable à celui dans lequel je suis descendu l'autre nuit à _Laganguilan_.
L'explication qui venait de m'être donnée me satisfit complétement, et je ne demandai pas à assister de nouveau à la cérémonie.
Je résolus, puisque j'étais fort bien assis à l'ombre d'un _baletè_, d'abuser de l'obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant tout à coup de conversation, comment les tribus s'y prenaient pour faire la guerre aux _Guinanès_, ces mortels ennemis?
«Les _Guinanès_, me dit-il sans me faire attendre, portent les mêmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits, ni plus vigoureux.
«Nous avons deux manières de les combattre. Parfois nous leur livrons de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face à face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous nous approchons en silence des endroits qu'ils habitent; et alors si nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tête et nous l'emportons, pour avoir une fête semblable à celle que vous avez vue déjà.»
Ce mot de fête me rappela l'orgie sanglante à laquelle j'avais assisté, et surtout la part que j'y avais prise, et je me sentis rougir et pâlir tour à tour. L'Indien ne s'en aperçut pas, et continua.
«Dans les grands combats, tous les hommes d'un village sont forcés de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c'est ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux armées.
«Aussitôt qu'elles s'aperçoivent, des cris, des hurlements éclatent de toutes parts. Chacun s'élance sur son ennemi.
«De ce premier choc dépend la victoire, car l'une des armées a toujours peur et prend la fuite; l'autre alors la poursuit, et tue tout ce qu'elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper les têtes et de les rapporter [25].»
C'est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon idée en ajoutant:
«En général, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout à coup sur eux en criant.»
Mon guide se tut. Le combat n'offrait pas d'autre intérêt. Puis, voyant que je ne l'interrogeais plus, il me quitta; et je retournai à mon habitation rejoindre Alila, qui s'ennuyait beaucoup à _Manabo_.
De mon côté, j'avais assez vu les _Tinguianès_; je crus d'ailleurs remarquer que le long séjour que je faisais chez eux semblait leur porter ombrage; je pensai à la fête des _cervelles humaines_, et me décidai à partir.
J'allai prendre congé des vieillards.
Malheureusement, je n'avais rien à leur donner; mais je leur promis beaucoup de présents quand je serais de retour chez les chrétiens, et je les quittai.
La satisfaction de mon lieutenant était à son comble lorsque nous nous mîmes en route.
Je ne voulus pas repasser par où j'étais venu, et me décidai à prendre plus à l'est en traversant les montagnes et me laissant diriger par le soleil.
Cette route me semblait d'autant préférable que j'allais parcourir un pays habité par quelques _Igorrotès_, cette autre espèce de sauvages que je ne connaissais pas.
Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions de la peine à les écarter pour nous frayer un passage.
Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui servirait à nous nourrir; quant à moi, j'étais trop en contemplation devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de cette nature vierge, féconde, qui s'épanouissait devant nous, pour songer à chasser.
Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche plus prudent.
Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte auprès d'un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l'animal à la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des salles à manger dont l'atmosphère était tiède et parfumée par l'arôme des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois, après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?
CHAPITRE XII.
Les Igorrotès.
Après cette collation, quelques branches d'arbres abattues et réunies sur le sol très-humide au fond de grands bois furent notre lit, et nous y dormîmes jusqu'au lendemain sans crainte, et surtout sans faire de sombres rêves.
A l'aube naissante, nous reprîmes notre route. La nature s'éveillait comme nous; elle était belle et calme.
Les vapeurs qui s'échappaient de son sein la couvraient d'un voile comme une jeune vierge à son lever; puis, peu à peu ce voile se déchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balancés mollement par la brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les cimes des arbres ou aux sommets des rochers.
Nous marchâmes longtemps; vers le milieu du jour, nous arrivâmes dans une petite plaine habitée par les _Igorrotès_.
Il y avait en tout trois cabanes. La population n'était pas nombreuse.
Sur le seuil d'une de ces cabanes, je vis un homme d'une soixantaine d'années et quelques femmes.
Nous étions arrivés par derrière les huttes, et nous avions surpris les sauvages; ils n'eurent pas le temps de s'enfuir à notre approche: nous étions au milieu d'eux.
Je recommençai ce que j'avais fait en arrivant à _Palan_; seulement je n'avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j'offris de notre cerf, et je leur fis comprendre par mes gestes que nous venions avec d'excellentes intentions.
Dès lors il s'établit entre nous une conversation mimique assez curieuse, et pendant laquelle je pus observer tout à mon aise la nouvelle race que je voyais.
Je remarquai que la toilette des _Igorrotès_ était à peu près la même que celle des _Tinguianès_, moins les ornements, mais que leurs traits et leur physionomie étaient tout à fait différents.
L'homme était plus petit, sa poitrine était excessivement large, sa tête démesurément grosse, ses membres développés, sa force herculéenne; ses formes étaient moins belles que celles des sauvages que je quittais; sa couleur était d'un bronze foncé, très-foncé même. Il avait le nez moins aquilin, et les yeux jaunes et entièrement fendus, à la chinoise.
Les femmes avaient aussi des formes très-marquées, une couleur foncée, et des cheveux longs relevés à la chinoise.
Malheureusement il m'était impossible en mimant d'arriver à obtenir les renseignements que je désirais avoir, et je me bornai à visiter la case.
C'était bien une véritable hutte. Point d'étage. L'entourage était fermé par des pieux d'une grosse dimension, surmontés d'un toit en forme de ruche; il n'y avait qu'une petite ouverture, de laquelle on ne pouvait guère profiter qu'en se traînant sur le ventre.
Malgré cette difficulté, je voulus voir l'intérieur, et fis signe à mon lieutenant de veiller; puis je m'introduisis dans la cabane.
Les _Igorrotès_ furent très-surpris de mon action, mais ils ne cherchèrent pas à m'empêcher de l'accomplir.
J'entrai dans une espèce de bouge infect. Une petite ouverture au sommet du toit donnait un peu de jour, et laissait la fumée de l'âtre s'échapper. Le sol était jonché de poussière: c'est sur cette douce couche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus distinguer quelques lances de bambou, quelques noix de coco divisées et servant de vase, un petit tas de cailloux ronds qui étaient là pour servir de défense en cas d'attaque, et quelques morceaux de bois grossièrement travaillés qui servaient d'oreillers.
Je sortis promptement de cette tanière, l'odeur infecte qu'on y respirait m'en chassa; d'ailleurs j'avais tout vu.
Je demandai par signes à l'_Igorrotè_ quelle route je devais suivre pour rejoindre les chrétiens; il me comprit, m'indiqua le chemin avec son doigt, et nous partîmes pour continuer notre voyage.
Je remarquai, en passant, quelques champs de patates et de cannes à sucre; c'était sans doute la seule culture de ces malheureux sauvages.
Après avoir cheminé pendant une heure, nous faillîmes courir un grand danger. A notre entrée dans une vaste plaine, nous vîmes un _Igorrotè_ qui s'enfuyait à toutes jambes; il nous avait aperçus, et j'attribuais cette fuite à la peur, lorsque tout à coup nous entendîmes le bruit du tam-tam et de la conge, et vîmes vingt hommes armés de lances qui venaient vers nous.
Je compris que nous allions avoir à combattre, et je dis à mon lieutenant de faire feu sur le groupe, en ayant bien soin de n'atteindre personne.
Alila tira; sa balle passa par-dessus les têtes des sauvages, qui furent si étonnés du bruit causé par la détonation, qu'ils s'arrêtèrent subitement et nous examinèrent attentivement.
Je profitai prudemment de leur surprise; et une immense forêt s'offrant à notre droite, nous y entrâmes en laissant le village à gauche; les sauvages heureusement ne nous suivirent pas.
Mon lieutenant n'avait pas soufflé le mot pendant toute cette scène.
J'avais déjà remarqué plusieurs fois qu'il devenait muet pendant le danger.--Quand nous eûmes perdu de vue les _Igorrotès_, la parole lui étant revenue:
«Maître, me dit-il d'un ton mécontent, combien j'ai de regret de n'avoir pas tiré juste au milieu de ces mécréants!...
«--Pourquoi cela? lui demandai-je.
«--Parce que je suis sûr que j'en aurais tué un.
«--Eh bien?
«--Eh bien, maître, au moins notre voyage ne se serait pas terminé sans que nous eussions envoyé au diable un sauvage.
«--Ah! Alila, lui dis-je, tu es donc devenu méchant?
«--Non, maître, répondit-il; mais je ne sais pas pourquoi vous êtes si bon pour cette race maudite... vous qui poursuivez les _Tulisanès_ [26], qui valent cent fois mieux, et qui sont chrétiens.
«--Comment, m'écriai-je, des bandits, des voleurs, des assassins, valent mieux que de pauvres êtres primitifs qui n'ont personne pour les guider dans le bien?
«--Oh! maître, répondit mon lieutenant d'un ton sentencieux cette fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous pensez... Le _Tulisanè_ n'est pas un assassin. Quand il tue, c'est qu'il est obligé de défendre sa vie... et s'il le fait, c'est toujours de bon coeur...
«--Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu ça?
«--S'il vole, c'est seulement pour prendre un peu du superflu des riches et le donner aux pauvres; voilà tout. Savez-vous l'emploi que fait le _Tulisanè_ de ce qu'il dérobe?
«--Non, maître Alila, répondis-je en souriant.
«--Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec orgueil. D'abord il en donne une partie au prêtre, pour lui faire dire des messes.
«--Ah! c'est édifiant. Ensuite?
«--Ensuite il en donne une autre à sa maîtresse, car il l'aime et veut toujours la voir parée... Puis, le reste, il le dépense avec ses amis. Vous le voyez, maître, le _Tulisanè_ prend du superflu d'une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d'être aussi méchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous mangent la cervelle...»
Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa conversation m'intéressait tellement, son système était si curieux, et lui-même était de si bonne foi en l'expliquant, qu'à l'écouter j'oubliais presque mes _Igorrotès_.
Nous continuâmes notre route à travers le bois, en nous dirigeant le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province de Boulacan, où je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui s'inquiétait sans doute de ma longue absence.
Lors de mon départ, je n'avais rien laissé connaître de mon projet; il est à penser que si on l'eût su, j'eusse passé pour mort.
Le souvenir de ma femme que j'avais laissée à Manille, et qui était loin de me croire chez les _Igorrotès_, me faisait désirer de revenir le plus tôt possible dans ma famille.
Absorbé dans mes pensées, entraîné par mes réflexions, je marchais silencieusement, sans jeter cette fois les yeux sur la végétation qui étalait ses riches trésors à nos côtés.
Il fallait que je fusse bien préoccupé, car une forêt vierge entre les tropiques, et surtout aux Philippines, n'est en rien comparable à nos forêts d'Europe.
Le bruit d'un torrent vint me rappeler le lieu où je me trouvais, et je saluai la nature dans ses gigantesques productions.
Je regardai au-dessus de moi, et j'aperçus un immense _balèté_, figuier extraordinaire qui croît dans les sombres et mystérieuses forêts des Philippines. Je m'arrêtai pour admirer le balèté.
Cet arbre immense provient d'une graine semblable à celle de la figue ordinaire; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d'années une croissance extraordinaire.
La nature, qui a tout prévu, qui permet au jeune agneau de laisser sa laine aux buissons du chemin pour que l'oiseau timide puisse la dérober et en former un nid, s'est montrée dans tout son génie en faisant grandir le figuier des Philippines.
Les branches de cet arbre partent généralement de son tronc, s'étendent horizontalement, et forment un coude pour s'élever ensuite perpendiculairement; mais, ainsi que je l'ai dit déjà, l'arbre est spongieux, facile à se rompre; et lorsque la branche, en formant sa courbe, est trop faible, elle se casserait infailliblement, si un fil que les Indiens appellent goutte d'eau ne s'échappait de l'arbre pour aller prendre racine en terre, et, grossissant en raison de la branche, lui former un étai vivant.
Ensuite, autour du tronc s'étendent, à une très-grande distance du sol, des supports naturels qui vont se terminer en pointe vers le milieu du tronc. Le grand architecte de l'univers a tout prévu.
Le coup d'oeil qu'offre le _balèté_ est souvent d'un pittoresque indescriptible.
Aussi, le croirait-on? dans un espace de quelques centaines de pas de diamètre, espace qu'occupent d'ordinaire ces gigantesques figuiers, on voit tour à tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui souvent sont meublées de siéges naturels formés par des racines.
Nulle végétation n'est plus variée ni plus extraordinaire.
Cet arbre pousse parfois sur un rocher où il n'y a pas un pouce de terre; ses longues racines s'étendent sur le sol du rocher, le contournent, et vont se plonger dans le ruisseau voisin. C'est un chef-d'oeuvre, bien commun cependant dans les forêts vierges des Philippines.
«--Voici un bon endroit pour passer la nuit, dis-je à mon lieutenant.»
Il recula de plusieurs pas.
«--Comment, dit-il, est-ce que vous voulez vous arrêter ici, maître?
«--Certainement, répondis-je.
«--Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous y sommes beaucoup plus en danger qu'au milieu des _Igorrotès_?... »
«--Pourquoi donc sommes-nous en danger? demandai-je...