Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Chapter 10
Mes craintes n'étaient que trop fondées. J'étais tombé dans un piége. Je trouvai mes domestiques armés, et ma femme veillant à leur tête. «--Que fais-tu là? m'écriai-je en allant vers elle.--Je veille, répondit-elle avec le plus grand sang-froid. J'ai été prévenue que l'avis qu'on t'a adressé était faux; que tu ne trouverais pas les bandits là où ils devaient être, et que pendant ton absence ils viendraient ici. J'ai dès lors pris mes précautions, et voilà pourquoi tu nous trouves disposés à nous défendre.»
Ce trait de courage, qui s'est renouvelé bien des fois, me prouva combien Dieu a mis de force et d'énergie dans la femme en apparence la plus délicate.
Les bandits ne nous attaquèrent pas: un ange ne veillait-il pas sur ma demeure?
Il y avait plus d'une année que nous étions à _Jala-Jala_ sans avoir vu un Européen.
On aurait dit que nous étions retirés du monde civilisé pour toujours, et que nous ne devions plus vivre qu'avec les Indiens.
Nos montagnes avaient une si triste réputation, que personne ne voulait s'exposer aux mille dangers qu'on craignait de rencontrer chez nous.
Nous étions donc seuls, et nous étions cependant fort heureux. C'est peut-être le temps le plus agréable que j'aie passé dans ma vie. Je vivais avec une femme aimée et aimante; l'oeuvre que j'avais entreprise s'accomplissait sous mes yeux; le bien-être et le bonheur, qui en est la conséquence, régnaient chez mes vassaux, qui s'attachaient de plus en plus à moi.
Comment aurais-je pu regretter les plaisirs et les fêtes d'une ville où ces fêtes et ces plaisirs sont achetés par le mensonge, l'hypocrisie et la fausseté, ces trois vices de la société civilisée?
Cependant l'effroi que répandaient les bandits ne fut pas assez grand pour éloigner tout à fait les Européens; et un matin nous vîmes arriver, armées jusqu'aux dents, quelques personnes assez folles pour oser aller visiter un fou [18]. C'est ainsi que l'on m'appelait à Manille, depuis mon départ pour la campagne.
La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se décrire lorsqu'ils nous trouvèrent, en arrivant à _Jala-Jala_, calmes, tranquilles, et dans une sécurité presque parfaite.
Cette surprise augmenta lorsqu'ils virent en entier notre colonie; et, à leur retour à la ville, ils firent un tel récit de notre retraite et des divertissements qu'on y trouvait, que bientôt nous reçûmes d'autres visites, et j'eus à donner l'hospitalité, non-seulement à des amis, mais à des étrangers [19].
Si parfois nos affaires nous forçaient d'aller à Manille, nous revenions tout de suite à nos montagnes et à nos forêts; car là, seulement, Anna et moi nous nous trouvions heureux.
Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher à notre douce retraite; une circonstance bien simple cependant nous la fit quitter momentanément.
J'appris qu'un de mes amis, qui m'avait servi de témoin à mon mariage, était gravement malade [20].
Ce que le plaisir le plus vif, la joie la plus grande, la fête la plus splendide n'aurait pu obtenir de moi, l'amitié sut me le persuader.
A cette fâcheuse nouvelle, je résolus d'aller à Manille donner mes soins au malade, dont la famille me faisait demander; et comme mon absence pouvait se prolonger, je fis mes paquets, et nous partîmes, le coeur doublement attristé de quitter _Jala-Jala_ pour une semblable cause.
A mon arrivée, j'appris que mon ami avait été transporté de Manille à _Boulacan_, province au nord de cette ville; on espérait que l'air de la campagne amènerait sa guérison.
Je laissai Anna chez ses soeurs, et j'allai rejoindre don Simon, que je trouvai en pleine convalescence; ma présence était inutile ou à peu près, et le voyage que j'avais fait sans résultats, si ce n'était celui de serrer affectueusement la main d'un excellent camarade, que je ne voulais pas quitter sans être certain que sa guérison fût parfaite.
CHAPITRE XI.
Voyage chez les _Tinguianès_.
Je me proposais d'utiliser mon temps et de faire un voyage au nord, dans la province d'_Ilocos_ et de _Pangasinan_.
J'avais mon projet; je voulais, s'il était possible, faire une excursion chez les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_, populations sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et que je désirais étudier par moi-même.
Je me gardai bien de confier cette idée à personne; c'est alors que l'on n'aurait plus su quel nom me donner!
Je fis mes préparatifs, et je partis avec mon fidèle lieutenant Alila, qui ne me quittait jamais, et qu'on avait bien eu raison de surnommer _Mabouti-Tajo_.
Nous étions montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des gazelles à _Vigan_, chef-lieu de la province d'_Ilocos-Sud_, où nous les laissâmes. Là nous primes un guide qui nous conduisit dans l'est, auprès d'une petite rivière nommée _Abra_ (ouverture).
Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut pénétrer chez les _Tinguianès_. Elle serpente entre de hautes montagnes de basalte; ses bords sont escarpés, son lit est encombré d'énormes blocs de rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est impossible de côtoyer ses bords.
Pour arriver chez les _Tinguianès_, il faut avoir recours à une embarcation légère qui puisse facilement franchir le courant et les endroits peu profonds.
Mon guide et mon lieutenant eurent bientôt fabriqué un petit radeau de bambous. Le radeau construit, nous nous embarquâmes, Alila et moi, notre guide refusant de nous accompagner.
Après beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent à l'eau pour traîner notre radeau, nous franchîmes enfin la première ligne des montagnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaine, le premier village _tinguian_.
Arrivés là, nous mîmes pied à terre pour nous diriger vers les huttes que nous distinguions de loin.
Je conviens que c'était bien un peu agir en fou que d'aller nous aventurer ainsi au milieu d'une peuplade d'hommes féroces et cruels, dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon étoile! J'ajouterai que j'avais pris divers objets pour les offrir en cadeaux, espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue tagaloc.
Je marchais donc sans m'inquiéter de ce qui nous adviendrait.
Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases, et les habitants nous firent tout d'abord une réception peu agréable. Effrayés de notre approche, ils s'avancèrent vers nous armés de haches et de lances; nous les attendîmes sans reculer. Je résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions en amis. Ils se concertèrent entre eux, et lorsqu'ils eurent tenu conseil, ils nous firent signe de les suivre.
Nous obéîmes.
On nous conduisit devant un vieux chef.
Ma générosité fut plus grande envers lui qu'elle ne l'avait été avec ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents, qu'il nous rassura, nous faisant comprendre que nous n'avions rien à craindre, et qu'il nous prenait sous sa haute protection.
Ce bon accueil m'avait donné la certitude que nous étions traités en amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis.
Je me mis alors à examiner avec attention les hommes, les femmes et les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi étonnés que nous l'étions nous-mêmes.
Ma surprise fut très-grande lorsque je vis des hommes d'une belle stature, légèrement bronzés, aux cheveux plats, au profil régulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et gracieuses. Étais-je bien chez des sauvages?
J'aurais plutôt pu croire que j'étais chez des habitants du midi de la France, si ce n'eût été le costume et le langage.
Les hommes portaient pour tout vêtement une ceinture, et une espèce de turban fait d'écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont toujours, d'une longue lance, d'une petite hache, et d'un bouclier.
Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en outre un petit tablier très-étroit qui leur descendait jusqu'aux genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d'or, mêlés avec leurs cheveux; la partie supérieure de leurs mains était peinte en bleu, leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu, parsemés de verroterie: ces bracelets montaient jusqu'au coude, et formaient comme des demi-manches tressées.
J'appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des chairs au profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent horriblement gros: c'est un signe de beauté chez les _Tinguianès_, comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les Européennes.
Dans les jours de grande fête, quelques favorisés du sort, hommes et femmes, ajoutent à la primitive ceinture de figuier une petite veste très-étroite en étoffe de coton, ainsi qu'une espèce d'écharpe qui, selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban, de ceinture, ou de véritable écharpe jetée sur une épaule et passant sous le bras opposé.
Les veuves, pendant les funérailles de leurs maris, portent aussi un large voile blanc qui les couvre de la tête aux pieds.
Ces étoffes sont tissées par eux-mêmes d'une manière tout à fait primitive: ils attachent un certain nombre de fils à un pieu ou à un arbre, l'autre extrémité à leur corps; ensuite, en tournant sur eux-mêmes, ils enroulent les fils à leur ceinture, en s'approchant jusqu'à la longueur du bras, de l'extrémité attachée à l'arbre; une petite navette et un peigne forment le reste du métier. Au fur et à mesure qu'ils ont ourdi une certaine longueur d'étoffe, ils s'éloignent du point de départ en tournant en sens inverse, pour dérouler de leur ceinture le fil nécessaire à la trame. Avec cette méthode, ils ne parviennent à faire que des étoffes n'ayant qu'une largeur de 20 à 30 centimètres.
J'étais tout étonné de me trouver entouré de cette population, qui n'avait véritablement rien d'effrayant.
Une seule chose m'importunait, c'était l'odeur que ces peuplades répandaient autour d'elles, et que l'on sentait même d'assez loin. Cependant les hommes et les femmes sont très-propres, ils ont l'habitude de se baigner deux fois par jour. J'attribuai cette odeur désagréable à leur ceinture et à leur turban, qu'ils ne quittent pas et qu'ils laissent tomber en lambeaux.
Je remarquai que l'accueil qui m'avait été fait par le chef attirait sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j'acceptai sans crainte l'hospitalité qui nous fut offerte.
C'était le seul moyen de bien étudier les moeurs et les habitudes de mes nouveaux hôtes.
Le territoire occupé par les _Tinguianès_ est situé par le 17º de latitude nord, et le 27º de longitude ouest; il est divisé en dix-sept villages.
Chaque famille possède deux habitations, une pour le jour, l'autre pour la nuit.
L'habitation du jour est une petite case en bambou et en paille, dans le genre de toutes les cases indiennes.
Celle de nuit est plus petite et perchée sur de grands pieux, ou au sommet d'un arbre, à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol.
Cette hauteur m'étonna; mais je compris cette précaution lorsque je sus que, réfugiés dans cette case de nuit, les _Tinguianès_ se préservent ainsi des attaques nocturnes des _Guinanès_, leurs ennemis mortels, et s'en défendent avec des pierres qu'ils lancent du sommet des arbres [21].
Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux réunions, aux fêtes et aux cérémonies publiques.
Il y avait déjà deux jours que j'étais au village de _Palan_ (c'est ainsi que s'appelait le lieu où je m'étais arrêté), lorsque les chefs reçurent un message de la bourgade de _Laganguilan y Madalag_, une des plus éloignées dans l'est. Par ce message, les chefs étaient prévenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat, et qu'ils en étaient sortis victorieux.
A cette nouvelle, les habitants de _Palan_ poussèrent des cris de joie qui se changèrent en véritable tumulte, lorsqu'on apprit qu'une fête allait être célébrée en commémoration du succès à _Laganguilan y Madalag_. Chacun désirait y assister; hommes, femmes, enfants, tous voulurent partir.
Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, quelques femmes, plusieurs jeunes filles, et l'on se prépara au départ.
L'occasion s'offrait trop belle pour que je n'en profitasse pas, et je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Ils consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre de trente.
Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache, qu'ils nomment _aligua_, de la lance aiguë en bambou, et du bouclier; les femmes étaient affublées de leurs plus beaux ornements.
Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des sauvages.
Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient comme nous à la fête; nous traversâmes des montagnes, des forêts, des torrents; et enfin, à la pointe du jour, nous arrivâmes à _Laganguilan y Madalag_.
Toute la bourgade était en fête.
On entendait de tous côtés les sons de la conge et du tam-tam. Le premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en forme de cône aigu, recouvert à la base d'une peau de cerf. C'était un vrai tohu-bohu.
Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la population, se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le sol; chaque bourgade, ayant son chef à sa tête, occupait une place désignée à l'avance.
Au milieu d'un cercle formé par les chefs des combattants, il y avait de grands vases pleins d'une boisson faite avec du jus de canne à sucre, et quatre hideuses têtes de _Guinanès_ entièrement défigurées: c'étaient les trophées de la victoire.
Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de _Laganguilan y Madalag_ prit une des têtes et la présenta aux chefs de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs.
Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de hache, et en retira la cervelle.
Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé, puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle.
Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis vaincus.
Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés des chefs; ceux-ci plongèrent dedans de petites coupes en osier qui laissaient échapper par leurs fissures la partie trop liquide; ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase et sensualité.
J'éprouvai un affreux mal de coeur à ce spectacle, nouveau pour moi.
Après le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur furent présentés, et chacun y puisa avec délices l'affreux breuvage, au bruit des chants sauvages.
Il y avait vraiment dans ce sacrifice à la victoire quelque chose d'infernal....
Nous étions rangés en cercle, et les vases promenés à la ronde. Je compris que nous allions avoir une épreuve bien dégoûtante à subir.
En effet, hélas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers s'arrêtèrent devant moi, et me présentèrent le basi [22] et l'affreuse coupe.
Tous les regards se fixèrent sur moi. L'invitation était bien directe; la refuser, c'était s'exposer peut-être à la mort!
Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre...
J'eusse préféré la carabine d'un bandit à cinq pas de ma poitrine, ou attendre, ainsi que je l'avais déjà fait, que le buffle sauvage sortît du bois.
Quelle perplexité! Je n'oublierai jamais cet horrible moment; il me glaça d'effroi et de dégoût.
Cependant je me contins, rien ne trahit mon émotion; j'imitai les sauvages, et, trempant la coupe d'osier dans la boisson, je l'approchai de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put éviter l'infernale boisson.
Le sacrifice était accompli.
Les libations cessèrent, mais il n'en fut pas de même des chants.
Le basi est une liqueur très-spiritueuse et très-enivrante, et les assistants, qui avaient usé outre mesure de cet infernal breuvage, chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant que les guerriers divisaient les crânes humains en petits morceaux, destinés à être envoyés comme cadeaux à toutes les bourgades amies.
La distribution se fit séance tenante, puis les chefs déclarèrent la cérémonie terminée.
On se mit alors à danser. Les sauvages se divisèrent en deux lignes, et, hurlant comme s'ils eussent été enragés ou fous furieux, ils se mirent à sauter en appliquant leur main droite sur l'épaule de leur vis-à-vis, et à changer de place avec lui.
Ces danses durèrent toute la journée; enfin la nuit vint, chaque habitant se retira avec sa famille et quelques hôtes dans sa demeure aérienne, et tout rentra dans l'ordre.
Il y a lieu de s'étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages dans les forêts.
Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et cependant je sais qu'elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur les branches à leurs côtés? N'ont-elles pas pour mère la nature, cette admirable gardienne de ce qu'elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel?
Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis notre séjour chez les _Tinguianès_.
Pour plus de sûreté, nous avions pris l'habitude de veiller mutuellement l'un sur l'autre: jamais nous ne dormions tous les deux à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent?
Cette nuit-là, c'était à mon tour de commencer à dormir; je me couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives; je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil.
J'offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable était comme moi: les têtes des _Guinanès_ dansaient devant ses yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées, broyées, brisées; puis l'affreux breuvage des cervelles, qu'il avait aussi courageusement avalé, lui revenait au coeur et à l'esprit, et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse.
«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre bon pays de _Jala-Jala_.»
Il n'avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu'il ne partageait pas.
«Il faut, lui répondis-je, que l'homme connaisse tout, et voie tout ce qu'il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir, et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.»
Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de bambou l'un contre l'autre, et je l'entendis murmurer entre ses dents:
«Quelle maudite idée a donc le maître? Qu'allons-nous voir dans cette malheureuse case? Si ce n'est le _Tic balan_ [23], ou _Assuan_ [24], nous ne trouverons rien.»
Pendant ces réflexions de l'Indien, le feu prit. J'allumai, sans rien dire, une mèche de coton enduite de gomme-élémie que je portais toujours sur moi dans mes voyages, et je commençai ma visite.
Je parcourus tout l'intérieur de l'habitation sans rien trouver, pas même le _Tic balan_ ou _Assuan_, comme le pensait mon lieutenant.
Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l'idée me prit de descendre au rez-de-chaussée de la case; car toutes les cases sont élevées de huit à dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, fermé avec des bambous, sert de magasin.
Je descendis. Quelqu'un qui eût pu me voir, moi, blanc, Européen, enfant d'un autre hémisphère, errer la nuit, une mèche à la main, dans la case d'un _Tinguianès_, eût été vraiment surpris de mon audace et je dirais presque de mon entêtement à chercher le danger, à courir après le merveilleux et l'inconnu.
Mais je marchais sans réfléchir à la singularité de mon action. Comme disent les Indiens, «je suivais ma destinée.»
Lorsque j'eus atteint le sol, j'aperçus, au milieu du carré formé par l'entourage des bambous, une espèce de trappe, et je m'arrêtai satisfait. Alila me regardait avec étonnement. Je soulevai la trappe, et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumière, mais je ne pus découvrir le fond; seulement, sur les côtés, à une profondeur de quatre à cinq mètres environ, je crus distinguer des ouvertures que je pris pour les entrées de galeries souterraines... Que venais-je de découvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pénétrer chez un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou bien trouverais-je, comme dans les contes des _Mille et une nuits_, quelques belles jeunes filles prisonnières d'un mauvais génie? En vérité, ma curiosité augmentait au fur et à mesure de mes découvertes.
«Il y a ici quelque chose d'étrange, dis-je à mon lieutenant. Allume une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.»
En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d'épouvante, et se hasarda à me dire, d'un ton chagrin:
«--Comment, maître, vous n'êtes pas content de voir ce qu'il y a sur terre, vous voulez encore voir ce qu'il y a dedans?»
Cette observation naïve me fit sourire. Il continua:
«--Vous voulez me laisser seul ici! Et si l'âme du _Guinanès_ dont j'ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne serez plus là pour me défendre!»
Mon lieutenant n'eût pas craint vingt bandits, il aurait lutté seul contre eux jusqu'à la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix était émue, sa figure effrayée, à l'idée de rester seul dans cette case, exposé à la vue de l'âme du _Guinanès_ qui viendrait lui demander sa cervelle!
Pendant qu'il m'adressait ses plaintes, j'avais appuyé mon dos d'un côté du puits, mes genoux de l'autre, et je descendais.
J'avais franchi deux à trois mètres environ, lorsque je sentis des gravois qui tombaient sur moi; je levai la tête, et je vis Alila qui descendait aussi. Le pauvre garçon n'avait pas voulu rester seul.
«Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras récompensé, va; nous verrons de fort belles choses... » Et je continuai mon voyage sous terre.
Après avoir franchi cinq mètres environ, j'arrivai à l'ouverture que j'avais remarquée d'en haut, et je m'y arrêtai; je plaçai ma lumière en avant, et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était assis un corps _tinguian_ desséché, noir, à l'état de momie.
Je ne dis rien, j'attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa surprise. Lorsqu'il fut à côté de moi:
«Tiens, lui dis-je, vois!... »
Il resta stupéfait...
«Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou maudit! Menez-moi pour combattre les _Tinguianès_ du village, je suis prêt. Mais ne restons pas là avec des morts! Que voulez-vous que nous fassions de nos armes, s'ils nous apparaissent tout à coup pour nous demander pourquoi nous sommes là?»
«--Rassure-toi, lui répondis-je, nous n'irons pas plus loin.»
J'avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je verrais encore des Tinguianès conservés.
Je respectai l'asile des morts, et je remontai, à la grande satisfaction d'Alila.