Aventures d'Alice au pays des merveilles

Part 6

Chapter 63,884 wordsPublic domain

"Ah! Alors votre pension n'était pas vraiment des bonnes," dit la Fausse-Tortue comme soulagée d'un grand poids. "Eh bien, à notre pension il y avait au bas du prospectus: 'l'italien, la musique, et le blanchissage en sus.'"

"Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond de la mer," dit Alice.

"Je n'avais pas les moyens de l'apprendre," dit en soupirant la Fausse-Tortue; "je ne suivais que les cours ordinaires."

"Qu'est-ce que c'était?" demanda Alice.

"A Luire et à Médire, cela va sans dire," répondit la Fausse-Tortue; "et puis les différentes branches de l'Arithmétique: l'Ambition, la Distraction, l'Enjolification, et la Dérision."

"Je n'ai jamais entendu parler d'enjolification," se hasarda de dire Alice. "Qu'est-ce que c'est?"

Le Griffon leva les deux pattes en l'air en signe d'étonnement. "Vous n'avez jamais entendu parler d'enjolir!" s'écria-t-il. "Vous savez ce que c'est que 'embellir,' je suppose?"

"Oui," dit Alice, en hésitant: "cela veut dire----rendre----une chose----plus belle."

"Eh bien!" continua le Griffon, "si vous ne savez pas ce que c'est que 'enjolir' vous êtes vraiment niaise."

Alice ne se sentit pas encouragée à faire de nouvelles questions là-dessus, elle se tourna donc vers la Fausse-Tortue, et lui dit, "Qu'appreniez-vous encore?"

"Eh bien, il y avait le Grimoire," répondit la Fausse-Tortue en comptant sur ses battoirs; "le Grimoire ancien et moderne, avec la Mérographie, et puis le Dédain; le maître de Dédain était un vieux congre qui venait une fois par semaine; il nous enseignait à Dédaigner, à Esquiver et à Feindre à l'huître."

"Qu'est-ce que cela?" dit Alice.

"Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi," dit la Fausse-Tortue, "je suis trop gênée, et le Griffon ne l'a jamais appris."

"Je n'en avais pas le temps," dit le Griffon, "mais j'ai suivi les cours du professeur de langues mortes; c'était un vieux crabe, celui-là."

"Je n'ai jamais suivi ses cours," dit la Fausse-Tortue avec un soupir; "il enseignait le Larcin et la Grève."

"C'est ça, c'est ça," dit le Griffon, en soupirant à son tour; et ces deux créatures se cachèrent la figure dans leurs pattes.

"Combien d'heures de leçons aviez-vous par jour?" dit Alice vivement, pour changer la conversation.

"Dix heures, le premier jour," dit la Fausse-Tortue; "neuf heures, le second, et ainsi de suite."

"Quelle singulière méthode!" s'écria Alice.

"C'est pour cela qu'on les appelle leçons," dit le Griffon, "parce que nous les laissons là peu à peu."

C'était là pour Alice une idée toute nouvelle; elle y réfléchit un peu avant de faire une autre observation. "Alors le onzième jour devait être un jour de congé?"

"Assurément," répondit la Fausse-Tortue.

"Et comment vous arrangiez-vous le douzième jour?" s'empressa de demander Alice.

"En voilà assez sur les leçons," dit le Griffon intervenant d'un ton très-décidé; "parlez-lui des jeux maintenant."

CHAPITRE X.

LE QUADRILLE DE HOMARDS.

LA Fausse-Tortue soupira profondément et passa le dos d'une de ses nageoires sur ses yeux. Elle regarda Alice et s'efforça de parler, mais les sanglots étouffèrent sa voix pendant une ou deux minutes. "On dirait qu'elle a un os dans le gosier," dit le Griffon, et il se mit à la secouer et à lui taper dans le dos. Enfin la Fausse-Tortue retrouva la voix, et, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues, elle continua:

"Peut-être n'avez-vous pas beaucoup vécu au fond de la mer?"--("Non," dit Alice)--"et peut-être ne vous a-t-on jamais présentée à un homard?" (Alice allait dire: "J'en ai goûté une fois----" mais elle se reprit vivement, et dit: "Non, jamais.") "De sorte que vous ne pouvez pas du tout vous figurer quelle chose délicieuse c'est qu'un quadrille de homards."

"Non, vraiment," dit Alice. "Qu'est-ce que c'est que cette danse-là?"

"D'abord," dit le Griffon, "on se met en rang le long des bords de la mer----"

"On forme deux rangs," cria la Fausse-Tortue: "des phoques, des tortues et des saumons, et ainsi de suite. Puis lorsqu'on a débarrassé la côte des gelées de mer----"

"Cela prend ordinairement longtemps," dit le Griffon.

"----on avance deux fois----"

"Chacun ayant un homard pour danseur," cria le Griffon.

"Cela va sans dire," dit la Fausse-Tortue. "Avancez deux fois et balancez----"

"Changez de homards, et revenez dans le même ordre," continua le Griffon.

"Et puis, vous comprenez," continua la Fausse-Tortue, "vous jetez les----"

"Les homards!" cria le Griffon, en faisant un bond en l'air.

"----aussi loin à la mer que vous le pouvez----"

"Vous nagez à leur poursuite!!" cria le Griffon.

"----vous faites une cabriole dans la mer!!!" cria la Fausse-Tortue, en cabriolant de tous côtés comme une folle.

"Changez encore de homards!!!!" hurla le Griffon de toutes ses forces.

"----revenez à terre; et----c'est là la première figure," dit la Fausse-Tortue, baissant tout à coup la voix; et ces deux êtres, qui pendant tout ce temps avaient bondi de tous côtés comme des fous, se rassirent bien tristement et bien posément, puis regardèrent Alice.

"Cela doit être une très-jolie danse," dit timidement Alice.

"Voudriez-vous, voir un peu comment ça se danse?" dit la Fausse-Tortue.

"Cela me ferait grand plaisir," dit Alice.

"Allons, essayons la première figure," dit la Fausse-Tortue au Griffon; "nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?"

"Oh! chantez, vous," dit le Griffon; "moi j'ai oublié les paroles."

Il se mirent donc à danser gravement tout autour d'Alice, lui marchant de temps à autre sur les pieds quand ils approchaient trop près, et remuant leurs pattes de devant pour marquer la mesure, tandis que la Fausse-Tortue chantait très-lentement et très-tristement:

_"Nous n'irons plus à l'eau, Si tu n'avances tôt; Ce Marsouin trop pressé Va tous nous écraser. Colimaçon danse, Entre dans la danse; Sautons, dansons, Avant de faire un plongeon."

"Je ne veux pas danser, Je me f'rais fracasser." "Oh!" reprend le Merlan, "C'est pourtant bien plaisant." Colimaçon danse, Entre dans la danse; Sautons, dansons, Avant de faire un plongeon.

"Je ne veux pas plonger, Je ne sais pas nager" --"Le Homard et l' bateau D' sauv'tag' te tir'ront d' l'eau." Colimaçon danse, Entre dans la danse; Sautons, dansons, Avant de faire un plongeon._

"Merci; c'est une danse très-intéressante à voir danser," dit Alice, enchantée que ce fût enfin fini; "et je trouve cette curieuse chanson du merlan si agréable!"

"Oh! quant aux merlans," dit la Fausse-Tortue, "ils---- vous les avez vus sans doute?"

"Oui," dit Alice, "je les ai souvent vus à dî----" elle s'arrêta tout court.

"Je ne sais pas où est Di," reprit la Fausse-Tortue; "mais, puisque vous les avez vus si souvent, vous devez savoir l'air qu'ils ont?"

"Je le crois," répliqua Alice, en se recueillant. "Ils ont la queue dans la bouche---- et sont tout couverts de mie de pain."

"Vous vous trompez à l'endroit de la mie de pain," dit la Fausse-Tortue: "la mie serait enlevée dans la mer, mais ils ont bien la queue dans la bouche, et la raison en est que----" Ici la Fausse-Tortue bâilla et ferma les yeux. "Dites-lui-en la raison et tout ce qui s'ensuit," dit-elle au Griffon.

"La raison, c'est que les merlans," dit le Griffon, "voulurent absolument aller à la danse avec les homards. Alors on les jeta à la mer. Alors ils eurent à tomber bien loin, bien loin. Alors ils s'entrèrent la queue fortement dans la bouche. Alors ils ne purent plus l'en retirer. Voilà tout."

"Merci," dit Alice, "c'est très-intéressant; je n'en avais jamais tant appris sur le compte des merlans."

"Je propose donc," dit le Griffon, "que vous nous racontiez quelques-unes de vos aventures."

"Je pourrais vous conter mes aventures à partir de ce matin," dit Alice un peu timidement; "mais il est inutile de parler de la journée d'hier, car j'étais une personne tout à fait différente alors."

"Expliquez-nous cela," dit la Fausse-Tortue.

"Non, non, les aventures d'abord," dit le Griffon d'un ton d'impatience; "les explications prennent tant de temps."

Alice commença donc à leur conter ses aventures depuis le moment où elle avait vu le Lapin Blanc pour la première fois. Elle fut d'abord un peu troublée dans le commencement; les deux créatures se tenaient si près d'elle, une de chaque côté, et ouvraient de si grands yeux et une si grande bouche! Mais elle reprenait courage à mesure qu'elle parlait. Les auditeurs restèrent fort tranquilles jusqu'à ce qu'elle arrivât au moment de son histoire où elle avait eu à répéter à la chenille: "_Vous êtes vieux, Père Guillaume,_" et où les mots lui étaient venus tout de travers, et alors la Fausse-Tortue poussa un long soupir et dit: "C'est bien singulier."

"Tout cela est on ne peut plus singulier," dit le Griffon.

"Tout de travers," répéta la Fausse-Tortue d'un air rêveur. "Je voudrais bien l'entendre réciter quelque chose à présent. Dites-lui de s'y mettre." Elle regardait le Griffon comme si elle lui croyait de l'autorité sur Alice.

"Debout, et récitez: '_C'est la voix du canon,_'" dit le Griffon.

"Comme ces êtres-là vous commandent et vous font répéter des leçons!" pensa Alice; "autant vaudrait être à l'école." Cependant elle se leva et se mit à réciter; mais elle avait la tête si pleine du Quadrille de Homards, qu'elle savait à peine ce qu'elle disait, et que les mots lui venaient tout drôlement:--

_"C'est la voix du homard grondant comme la foudre: 'On m'a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!' Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main, De se faire bien beau vite il se met en train."_

"C'est tout différent de ce que je récitais quand j'étais petit, moi," dit le Griffon.

"Je ne l'avais pas encore entendu réciter," dit la Fausse-Tortue; "mais cela me fait l'effet d'un fameux galimatias."

Alice ne dit rien; elle s'était rassise, la figure dans ses mains, se demandant avec étonnement si jamais les choses reprendraient leur cours naturel.

"Je voudrais bien qu'on m'expliquât cela," dit la Fausse-Tortue.

"Elle ne peut pas l'expliquer," dit le Griffon vivement. "Continuez, récitez les vers suivants."

"Mais, _les pieds en dehors_," continua opiniâtrement la Fausse-Tortue. "Pourquoi dire qu'il avait les pieds en dehors?"

"C'est la première position lorsqu'on apprend à danser," dit Alice; tout cela l'embarrassait fort, et il lui tardait de changer la conversation.

"Récitez les vers suivants," répéta le Griffon avec impatience; "ça commence: '_Passant près de chez lui----_'"

Alice n'osa pas désobéir, bien qu'elle fût sûre que les mots allaient lui venir tout de travers. Elle continua donc d'une voix tremblante:

_"Passant près de chez lui, j'ai vu, ne vous déplaise, Une huître et un hibou qui dînaient fort à l'aise."_

"A quoi bon répéter tout ce galimatias," interrompit la Fausse-Tortue, "si vous ne l'expliquez pas à mesure que vous le dites? C'est, de beaucoup, ce que j'ai entendu de plus embrouillant."

"Oui, je crois que vous feriez bien d'en rester là," dit le Griffon; et Alice ne demanda pas mieux.

"Essaierons-nous une autre figure du Quadrille de Homards?" continua le Griffon. "Ou bien, préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante quelque chose?"

"Oh! une chanson, je vous prie; si la Fausse-Tortue veut bien avoir cette obligeance," répondit Alice, avec tant d'empressement que le Griffon dit d'un air un peu offensé: "Hum! Chacun son goût. Chantez-lui '_La Soupe à la Tortue,_' hé! camarade!"

La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d'une voix de temps en temps étouffée par les sanglots:

_"O doux potage, O mets délicieux! Ah! pour partage, Quoi de plus précieux? Plonger dans ma soupière Cette vaste cuillère Est un bonheur Qui me réjouit le cœur."

"Gibier, volaille, Lièvres, dindes, perdreaux, Rien qui te vaille,---- Pas même les pruneaux! Plonger dans ma soupière Cette vaste cuillère Est un bonheur Qui me réjouit le cœur."_

"Bis au refrain!" cria le Griffon; et la Fausse-Tortue venait de le reprendre, quand un cri, "Le procès va commencer!" se fit entendre au loin.

"Venez donc!" cria le Griffon; et, prenant Alice par la main, il se mit à courir sans attendre la fin de la chanson.

"Qu'est-ce que c'est que ce procès?" demanda Alice hors d'haleine; mais le Griffon se contenta de répondre: "Venez donc!" en courant de plus belle, tandis que leur parvenaient, de plus en plus faibles, apportées par la brise qui les poursuivait, ces paroles pleines de mélancolie:

_"Plonger dans ma soupière Cette vaste cuillère Est un bonheur Qui me réjouit le cœur."_

CHAPITRE XI.

QUI A VOLÉ LES TARTES?

LE Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, entourés d'une nombreuse assemblée: toutes sortes de petits oiseaux et d'autres bêtes, ainsi que le paquet de cartes tout entier. Le Valet, chargé de chaînes, gardé de chaque côté par un soldat, se tenait debout devant le trône, et près du roi se trouvait le Lapin Blanc, tenant d'une main une trompette et de l'autre un rouleau de parchemin. Au beau milieu de la salle était une table sur laquelle on voyait un grand plat de tartes; ces tartes semblaient si bonnes que cela donna faim à Alice, rien que de les regarder. "Je voudrais bien qu'on se dépêchât de finir le procès," pensa-t-elle, "et qu'on fît passer les rafraîchissements," mais cela ne paraissait guère probable, aussi se mit-elle à regarder tout autour d'elle pour passer le temps.

C'était la première fois qu'Alice se trouvait dans une cour de justice, mais elle en avait lu des descriptions dans les livres, et elle fut toute contente de voir qu'elle savait le nom de presque tout ce qu'il y avait là. "Ça, c'est le juge," se dit-elle; "je le reconnais à sa grande perruque."

Le juge, disons-le en passant, était le Roi, et, comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque (regardez le frontispice, si vous voulez savoir comment il s'était arrangé) il n'avait pas du tout l'air d'être à son aise, et cela ne lui allait pas bien du tout.

"Et ça, c'est le banc du jury," pensa Alice; "et ces douze créatures" (elle était forcée de dire 'créatures,' vous comprenez, car quelques-uns étaient des bêtes et quelques autres des oiseaux), "je suppose que ce sont les jurés;" elle se répéta ce dernier mot deux ou trois fois, car elle en était assez fière: pensant avec raison que bien peu de petites filles de son âge savent ce que cela veut dire.

Les douze jurés étaient tous très-occupés à écrire sur des ardoises. "Qu'est-ce qu'ils font là?" dit Alice à l'oreille du Griffon. "Ils ne peuvent rien avoir à écrire avant que le procès soit commencé."

"Ils inscrivent leur nom," répondit de même le Griffon, "de peur de l'oublier avant la fin du procès."

"Les niais!" s'écria Alice d'un ton indigné, mais elle se retint bien vite, car le Lapin Blanc cria: "Silence dans l'auditoire!" Et le Roi, mettant ses lunettes, regarda vivement autour de lui pour voir qui parlait.

Alice pouvait voir, aussi clairement que si elle eût regardé par-dessus leurs épaules, que tous les jurés étaient en train d'écrire "les niais" sur leurs ardoises, et elle pouvait même distinguer que l'un d'eux ne savait pas écrire "niais" et qu'il était obligé de le demander à son voisin. "Leurs ardoises seront dans un bel état avant la fin du procès!" pensa Alice.

Un des jurés avait un crayon qui grinçait; Alice, vous le pensez bien, ne pouvait pas souffrir cela; elle fit le tour de la salle, arriva derrière lui, et trouva bientôt l'occasion d'enlever le crayon. Ce fut si tôt fait que le pauvre petit juré (c'était Jacques, le lézard) ne pouvait pas s'imaginer ce qu'il était devenu. Après avoir cherché partout, il fut obligé d'écrire avec un doigt tout le reste du jour, et cela était fort inutile, puisque son doigt ne laissait aucune marque sur l'ardoise.

"Héraut, lisez l'acte d'accusation!" dit le Roi. Sur ce, le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette, et puis, déroulant le parchemin, lut ainsi qu'il suit:

_"La Reine de Cœur fit des tartes, Un beau jour de printemps; Le Valet de Cœur prit les tartes, Et s'en fut tout content!"_

"Délibérez," dit le Roi aux jurés.

"Pas encore, pas encore," interrompit vivement le Lapin; "il y a bien des choses à faire auparavant!"

"Appelez les témoins," dit le Roi; et le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette, et cria: "Le premier témoin!"

Le premier témoin était le Chapelier. Il entra, tenant d'une main une tasse de thé et de l'autre une tartine de beurre. "Pardon, Votre Majesté," dit il, "si j'apporte cela ici; je n'avais pas tout à fait fini de prendre mon thé lorsqu'on est venu me chercher."

"Vous auriez dû avoir fini," dit le Roi; "quand avez-vous commencé?"

Le Chapelier regarda le Lièvre qui l'avait suivi dans la salle, bras dessus bras dessous avec le Loir. "Le Quatorze Mars, je crois bien," dit-il.

"Le Quinze!" dit le Lièvre.

"Le Seize!" ajouta le Loir.

"Notez cela," dit le Roi aux jurés. Et les jurés s'empressèrent d'écrire les trois dates sur leurs ardoises; puis en firent l'addition, dont ils cherchèrent à réduire le total en francs et centimes.

"Otez votre chapeau," dit le Roi au Chapelier.

"Il n'est pas à moi," dit le Chapelier.

"Volé!" s'écria le Roi en se tournant du côté des jurés, qui s'empressèrent de prendre note du fait.

"Je les tiens en vente," ajouta le Chapelier, comme explication. "Je n'en ai pas à moi; je suis chapelier."

Ici la Reine mit ses lunettes, et se prit à regarder fixement le Chapelier, qui devint pâle et tremblant.

"Faites votre déposition," dit le Roi; "et ne soyez pas agité; sans cela je vous fais exécuter sur-le-champ."

Cela ne parut pas du tout encourager le témoin; il ne cessait de passer d'un pied sur l'autre en regardant la Reine d'un air inquiet, et, dans son trouble, il mordit dans la tasse et en enleva un grand morceau, au lieu de mordre dans la tartine de beurre.

Juste à ce moment-là, Alice éprouva une étrange sensation qui l'embarrassa beaucoup, jusqu'à ce qu'elle se fût rendu compte de ce que c'était. Elle recommençait à grandir, et elle pensa d'abord à se lever et à quitter la cour: mais, toute réflexion faite, elle se décida à rester où elle était, tant qu'il y aurait de la place pour elle.

"Ne poussez donc pas comme ça," dit le Loir; "je puis à peine respirer."

"Ce n'est pas de ma faute," dit Alice doucement; "je grandis."

"Vous n'avez pas le droit de grandir ici," dit le Loir.

"Ne dites pas de sottises," répliqua Alice plus hardiment; "vous savez bien que vous aussi vous grandissez."

"Oui, mais je grandis, raisonnablement, moi," dit le Loir; "et non de cette façon ridicule." Il se leva en faisant la mine, et passa de l'autre côté de la salle.

Pendant tout ce temps-là, la Reine n'avait pas cessé de fixer les yeux sur le Chapelier, et, comme le Loir traversait la salle, elle dit à un des officiers du tribunal: "Apportez-moi la liste des chanteurs du dernier concert." Sur quoi, le malheureux Chapelier se mit à trembler si fortement qu'il en perdit ses deux souliers.

"Faites votre déposition," répéta le Roi en colère; "ou bien je vous fais exécuter, que vous soyez troublé ou non!"

"Je suis un pauvre homme, Votre Majesté," fit le Chapelier d'une voix tremblante; "et il n'y avait guère qu'une semaine ou deux que j'avais commencé à prendre mon thé, et avec ça les tartines devenaient si minces et les _dragées_ du thé----"

"Les _dragées_ de quoi?" dit le Roi.

"Ça a commencé par le thé," répondit le Chapelier.

"Je vous dis que dragée commence par un _d!_" cria le Roi vivement. "Me prenez-vous pour un âne? Continuez!"

"Je suis un pauvre homme," continua le Chapelier; "et les dragées et les autres choses me firent perdre la tête. Mais le Lièvre dit----"

"C'est faux!" s'écria le Lièvre se dépêchant de l'interrompre.

"C'est vrai!" cria le Chapelier.

"Je le nie!" cria le Lièvre.

"Il le nie!" dit le Roi. "Passez là-dessus."

"Eh bien! dans tous les cas, le Loir dit----" continua le Chapelier, regardant autour de lui pour voir s'il nierait aussi; mais le Loir ne nia rien, car il dormait profondément.

"Après cela," continua le Chapelier, "je me coupai d'autres tartines de beurre."

"Mais, que dit le Loir?" demanda un des jurés.

"C'est ce que je ne peux pas me rappeler," dit le Chapelier.

"Il faut absolument que vous vous le rappeliez," fit observer le Roi; "ou bien je vous fais exécuter."

Le malheureux Chapelier laissa tomber sa tasse et sa tartine de beurre, et mit un genou en terre. "Je suis un pauvre homme, Votre Majesté!" commença-t-il.

"Vous êtes un très-pauvre orateur," dit le Roi.

Ici un des cochons d'Inde applaudit, et fut immédiatement réprimé par un des huissiers. (Comme ce mot est assez difficile, je vais vous expliquer comment cela se fit. Ils avaient un grand sac de toile qui se fermait à l'aide de deux ficelles attachées à l'ouverture; dans ce sac ils firent glisser le cochon d'Inde la tête la première, puis ils s'assirent dessus.)

"Je suis contente d'avoir vu cela," pensa Alice. "J'ai souvent lu dans les journaux, à la fin des procès: 'Il se fit quelques tentatives d'applaudissements qui furent bientôt réprimées par les huissiers,' et je n'avais jamais compris jusqu'à présent ce que cela voulait dire."

"Si c'est là tout ce que vous savez de l'affaire, vous pouvez vous prosterner," continua le Roi.

"Je ne puis pas me prosterner plus bas que cela," dit le Chapelier; "je suis déjà par terre."

"Alors asseyez-vous," répondit le Roi.

Ici l'autre cochon d'Inde applaudit et fut réprimé.

"Bon, cela met fin aux cochons d'Inde!" pensa Alice. "Maintenant ça va mieux aller."

"J'aimerais bien aller finir de prendre mon thé," dit le Chapelier, en lançant un regard inquiet sur la Reine, qui lisait la liste des chanteurs.

"Vous pouvez vous retirer," dit le Roi; et le Chapelier se hâta de quitter la cour, sans même prendre le temps de mettre ses souliers.

"Et coupez-lui la tête dehors," ajouta la Reine, s'adressant à un des huissiers; mais le Chapelier était déjà bien loin avant que l'huissier arrivât à la porte.

"Appelez un autre témoin," dit le Roi.

L'autre témoin, c'était la cuisinière de la Duchesse; elle tenait la poivrière à la main, et Alice devina qui c'était, même avant qu'elle entrât dans la salle, en voyant éternuer, tout à coup et tous à la fois, les gens qui se trouvaient près de la porte.

"Faites votre déposition," dit le Roi.

"Non!" dit la cuisinière.

Le Roi regarda d'un air inquiet le Lapin Blanc, qui lui dit à voix basse: "Il faut que Votre Majesté interroge ce témoin-là contradictoirement."

"Puisqu'il le faut, il le faut," dit le Roi, d'un air triste; et, après avoir croisé les bras et froncé les sourcils en regardant la cuisinière, au point que les yeux lui étaient presque complétement rentrés dans la tête, il dit d'une voix creuse: "De quoi les tartes sont-elles faites?"

"De poivre principalement!" dit la cuisinière.

"De mélasse," dit une voix endormie derrière elle.

"Saisissez ce Loir au collet!" cria la Reine. "Coupez la tête à ce Loir! Mettez ce Loir à la porte! Réprimez-le, pincez-le, arrachez-lui ses moustaches!"

Pendant quelques instants, toute la cour fut sens dessus dessous pour mettre le Loir à la porte; et, quand le calme fut rétabli, la cuisinière avait disparu.

"Cela ne fait rien," dit le Roi, comme soulagé d'un grand poids. "Appelez le troisième témoin;" et il ajouta à voix basse en s'adressant à la Reine: "Vraiment, mon amie, il faut que vous interrogiez cet autre témoin; cela me fait trop mal au front!"

Alice regardait le Lapin Blanc tandis qu'il tournait la liste dans ses doigts, curieuse de savoir quel serait l'autre témoin. "Car les dépositions ne prouvent pas grand'chose jusqu'à présent," se dit-elle. Imaginez sa surprise quand le Lapin Blanc cria, du plus fort de sa petite voix criarde: "Alice!"

CHAPITRE XII.

DÉPOSITION D'ALICE.