Aventures d'Alice au pays des merveilles

Part 2

Chapter 23,903 wordsPublic domain

"Si j'adressais la parole à cette souris? Tout est si extraordinaire ici qu'il se pourrait bien qu'elle sût parler: dans tous les cas, il n'y a pas de mal à essayer." Elle commença donc: "O Souris, savez-vous comment on pourrait sortir de cette mare? Je suis bien fatiguée de nager, O Souris!" (Alice pensait que c'était là la bonne manière d'interpeller une souris. Pareille chose ne lui était jamais arrivée, mais elle se souvenait d'avoir vu dans la grammaire latine de son frère:--"La souris, de la souris, à la souris, ô souris.") La Souris la regarda d'un air inquisiteur; Alice crut même la voir cligner un de ses petits yeux, mais elle ne dit mot.

"Peut-être ne comprend-elle pas cette langue," dit Alice; "c'est sans doute une souris étrangère nouvellement débarquée. Je vais essayer de lui parler italien: 'Dove è il mio gatto?'" C'étaient là les premiers mots de son livre de dialogues. La Souris fit un bond hors de l'eau, et parut trembler de tous ses membres. "Oh! mille pardons!" s'écria vivement Alice, qui craignait d'avoir fait de la peine au pauvre animal. "J'oubliais que vous n'aimez pas les chats."

"Aimer les chats!" cria la Souris d'une voix perçante et colère. "Et vous, les aimeriez-vous si vous étiez à ma place?"

"Non, sans doute," dit Alice d'une voix caressante, pour l'apaiser. "Ne vous fâchez pas. Pourtant je voudrais bien vous montrer Dinah, notre chatte. Oh! si vous la voyiez, je suis sûre que vous prendriez de l'affection pour les chats. Dinah est si douce et si gentille." Tout en nageant nonchalamment dans la mare et parlant moitié à part soi, moitié à la Souris, Alice continua: "Elle se tient si gentiment auprès du feu à faire son rouet à se lécher les pattes, et à se débarbouiller; son poil est si doux à caresser; et comme elle attrape bien les souris!--Oh! pardon!" dit encore Alice, car cette fois le poil de la Souris s'était tout hérissé, et on voyait bien qu'elle était fâchée tout de bon. "Nous n'en parlerons plus si cela vous fait de la peine."

"Nous! dites-vous," s'écria la Souris, en tremblant de la tête à la queue. "Comme si moi je parlais jamais de pareilles choses! Dans notre famille on a toujours détesté les chats, viles créatures sans foi ni loi. Que je ne vous en entende plus parler!"

"Eh bien non," dit Alice, qui avait hâte de changer la conversation. "Est-ce que--est-ce que vous aimez les chiens?" La Souris ne répondit pas, et Alice dit vivement: "Il y a tout près de chez nous un petit chien bien mignon que je voudrais vous montrer! C'est un petit terrier aux yeux vifs, avec de longs poils bruns frisés! Il rapporte très-bien; il se tient sur ses deux pattes de derrière, et fait le beau pour avoir à manger. Enfin il fait tant de tours que j'en oublie plus de la moitié! Il appartient à un fermier qui ne le donnerait pas pour mille francs, tant il lui est utile; il tue tous les rats et aussi---- Oh!" reprit Alice d'un ton chagrin, "voilà que je vous ai encore offensée!" En effet, la Souris s'éloignait en nageant de toutes ses forces, si bien que l'eau de la mare en était tout agitée.

Alice la rappela doucement: "Ma petite Souris! Revenez, je vous en prie, nous ne parlerons plus ni de chien ni de chat, puisque vous ne les aimez pas!"

A ces mots la Souris fit volte-face, et se rapprocha tout doucement; elle était toute pâle (de colère, pensait Alice). La Souris dit d'une voix basse et tremblante: "Gagnons la rive, je vous conterai mon histoire, et vous verrez pourquoi je hais les chats et les chiens."

Il était grand temps de s'en aller, car la mare se couvrait d'oiseaux et de toutes sortes d'animaux qui y étaient tombés. Il y avait un canard, un dodo, un lory, un aiglon, et d'autres bêtes extraordinaires. Alice prit les devants, et toute la troupe nagea vers la rive.

CHAPITRE III.

LA COURSE COCASSE.

ILS formaient une assemblée bien grotesque ces êtres singuliers réunis sur le bord de la mare; les uns avaient leurs plumes tout en désordre, les autres le poil plaqué contre le corps. Tous étaient trempés, de mauvaise humeur, et fort mal à l'aise.

"Comment faire pour nous sécher?" ce fut la première question, cela va sans dire. Au bout de quelques instants, il sembla tout naturel à Alice de causer familièrement avec ces animaux, comme si elle les connaissait depuis son berceau. Elle eut même une longue discussion avec le Lory, qui, à la fin, lui fit la mine et lui dit d'un air boudeur: "Je suis plus âgé que vous, et je dois par conséquent en savoir plus long." Alice ne voulut pas accepter cette conclusion avant de savoir l'âge du Lory, et comme celui-ci refusa tout net de le lui dire, cela mit un terme au débat.

Enfin la Souris, qui paraissait avoir un certain ascendant sur les autres, leur cria: "Asseyez-vous tous, et écoutez-moi! Je vais bientôt vous faire sécher, je vous en réponds!" Vite, tout le monde s'assit en rond autour de la Souris, sur qui Alice tenait les yeux fixés avec inquiétude, car elle se disait: "Je vais attraper un vilain rhume si je ne sèche pas bientôt."

"Hum!" fit la Souris d'un air d'importance; "êtes-vous prêts? Je ne sais rien de plus sec que ceci. Silence dans le cercle, je vous prie. 'Guillaume le Conquérant, dont le pape avait embrassé le parti, soumit bientôt les Anglais, qui manquaient de chefs, et commençaient à s'accoutumer aux usurpations et aux conquêtes des étrangers. Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie----'"

"Brrr," fit le Lory, qui grelottait.

"Pardon," demanda la Souris en fronçant le sourcil, mais fort poliment, "qu'avez-vous dit?"

"Moi! rien," répliqua vivement le Lory.

"Ah! je croyais," dit la Souris. "Je continue. 'Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent en sa faveur, et Stigand, l'archevêque patriote de Cantorbery, trouva cela----'"

"Trouva quoi?" dit le Canard.

"Il trouva _cela_," répondit la Souris avec impatience. "Assurément vous savez ce que '_cela_' veut dire."

"Je sais parfaitement ce que '_cela_' veut dire; par exemple: quand moi j'ai trouvé cela bon; '_cela_' veut dire un ver ou une grenouille," ajouta le Canard. "Mais il s'agit de savoir ce que l'archevêque trouva."

La Souris, sans prendre garde à cette question, se hâta de continuer. "'L'archevêque trouva cela de bonne politique d'aller avec Edgar Atheling à la rencontre de Guillaume, pour lui offrir la couronne. Guillaume, d'abord, fut bon prince; mais l'insolence des vassaux normands----' Eh bien, comment cela va-t-il, mon enfant?" ajouta-t-elle en se tournant vers Alice.

"Toujours aussi mouillée," dit Alice tristement. "Je ne sèche que d'ennui."

"Dans ce cas," dit le Dodo avec emphase, se dressant sur ses pattes, "je propose l'ajournement, et l'adoption immédiate de mesures énergiques."

"Parlez français," dit l'Aiglon; "je ne comprends pas la moitié de ces grands mots, et, qui plus est, je ne crois pas que vous les compreniez vous-même." L'Aiglon baissa la tête pour cacher un sourire, et quelques-uns des autres oiseaux ricanèrent tout haut.

"J'allais proposer," dit le Dodo d'un ton vexé, "une course cocasse; c'est ce que nous pouvons faire de mieux pour nous sécher."

"Qu'est-ce qu'une course cocasse?" demanda Alice; non qu'elle tînt beaucoup à le savoir, mais le Dodo avait fait une pause comme s'il s'attendait à être questionné par quelqu'un, et personne ne semblait disposé à prendre la parole.

"La meilleure manière de l'expliquer," dit le Dodo, "c'est de le faire." (Et comme vous pourriez bien, un de ces jours d'hiver, avoir envie de l'essayer, je vais vous dire comment le Dodo s'y prit.)

D'abord il traça un terrain de course, une espèce de cercle ("Du reste," disait-il, "la forme n'y fait rien"), et les coureurs furent placés indifféremment çà et là sur le terrain. Personne ne cria, "Un, deux, trois, en avant!" mais chacun partit et s'arrêta quand il voulut, de sorte qu'il n'était pas aisé de savoir quand la course finirait. Cependant, au bout d'une demi-heure, tout le monde étant sec, le Dodo cria tout à coup: "La course est finie!" et les voilà tous haletants qui entourent le Dodo et lui demandent: "Qui a gagné?"

Cette question donna bien à réfléchir au Dodo; il resta longtemps assis, un doigt appuyé sur le front (pose ordinaire de Shakespeare dans ses portraits); tandis que les autres attendaient en silence. Enfin le Dodo dit: "Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un prix."

"Mais qui donnera les prix?" demandèrent-ils tous à la fois.

"_Elle_, cela va sans dire," répondit le Dodo, en montrant Alice du doigt, et toute la troupe l'entoura aussitôt en criant confusément: "Les prix! Les prix!"

Alice ne savait que faire; pour sortir d'embarras elle mit la main dans sa poche et en tira une boîte de dragées (heureusement l'eau salée n'y avait pas pénétré); puis en donna une en prix à chacun; il y en eut juste assez pour faire le tour.

"Mais il faut aussi qu'elle ait un prix, elle," dit la Souris.

"Comme de raison," reprit le Dodo gravement. "Avez-vous encore quelque chose dans votre poche?" continua-t-il en se tournant vers Alice.

"Un dé; pas autre chose," dit Alice d'un ton chagrin.

"Faites passer," dit le Dodo. Tous se groupèrent de nouveau autour d'Alice, tandis que le Dodo lui présentait solennellement le dé en disant: "Nous vous prions d'accepter ce superbe dé." Lorsqu'il eut fini ce petit discours, tout le monde cria "Hourra!"

Alice trouvait tout cela bien ridicule, mais les autres avaient l'air si grave, qu'elle n'osait pas rire; aucune réponse ne lui venant à l'esprit, elle se contenta de faire la révérence, et prit le dé de son air le plus sérieux.

Il n'y avait plus maintenant qu'à manger les dragées; ce qui ne se fit pas sans un peu de bruit et de désordre, car les gros oiseaux se plaignirent de n'y trouver aucun goût, et il fallut taper dans le dos des petits qui étranglaient. Enfin tout rentra dans le calme. On s'assit en rond autour de la Souris, et on la pria de raconter encore quelque chose.

"Vous m'avez promis de me raconter votre histoire," dit Alice, "et de m'expliquer pourquoi vous détestez--les chats et les chiens," ajouta-t-elle tout bas, craignant encore de déplaire.

La Souris, se tournant vers Alice, soupira et lui dit: "Mon histoire sera longue et traînante."

"Tiens! tout comme votre queue," dit Alice, frappée de la ressemblance, et regardant avec étonnement la queue de la Souris tandis que celle-ci parlait. Les idées d'histoire et de queue longue et traînante se brouillaient dans l'esprit d'Alice à peu près de cette façon:--Canichon dit à

la Souris, Qu'il rencontra dans le logis: "Je crois le moment fort propice De te faire aller en justice. Je ne doute pas du succès Que doit avoir notre procès. Vite, allons, commençons l'affaire. Ce matin je n'ai rien à faire." La Souris dit à Canichon: "Sans juge et sans jurés, mon bon!" Mais Canichon plein de malice Dit: "C'est moi qui suis la justice, Et, que tu aies raison ou tort, Je vais te condamner à mort."

"Vous ne m'écoutez pas," dit la Souris à Alice d'un air sévère. "A quoi pensez-vous donc?"

"Pardon," dit Alice humblement. "Vous en étiez au cinquième détour."

"Détour!" dit la Souris d'un ton sec. "Croyez-vous donc que je manque de véracité?"

"Des vers à citer? oh! je puis vous en fournir quelques-uns!" dit Alice, toujours prête à rendre service.

"On n'a pas besoin de vous," dit la Souris. "C'est m'insulter que de dire de pareilles sottises." Puis elle se leva pour s'en aller.

"Je n'avais pas l'intention de vous offenser," dit Alice d'une voix conciliante. "Mais franchement vous êtes bien susceptible."

La Souris grommela quelque chose entre ses dents et s'éloigna.

"Revenez, je vous en prie, finissez votre histoire," lui cria Alice; et tous les autres dirent en chœur: "Oui, nous vous en supplions." Mais la Souris secouant la tête ne s'en alla que plus vite.

"Quel dommage qu'elle ne soit pas restée!" dit en soupirant le Lory, sitôt que la Souris eut disparu.

Un vieux crabe, profitant de l'occasion, dit à son fils: "Mon enfant, que cela vous serve de leçon, et vous apprenne à ne vous emporter jamais!"

"Taisez-vous donc, papa," dit le jeune crabe d'un ton aigre. "Vous feriez perdre patience à une huître."

"Ah! si Dinah était ici," dit Alice tout haut sans s'adresser à personne. "C'est elle qui l'aurait bientôt ramenée."

"Et qui est Dinah, s'il n'y a pas d'indiscrétion à le demander?" dit le Lory.

Alice répondit avec empressement, car elle était toujours prête à parler de sa favorite: "Dinah, c'est notre chatte. Si vous saviez comme elle attrape bien les souris! Et si vous la voyiez courir après les oiseaux; aussitôt vus, aussitôt croqués."

Ces paroles produisirent un effet singulier sur l'assemblée. Quelques oiseaux s'enfuirent aussitôt; une vieille pie s'enveloppant avec soin murmura: "Il faut vraiment que je rentre chez moi, l'air du soir ne vaut rien pour ma gorge!" Et un canari cria à ses petits d'une voix tremblante: "Venez, mes enfants; il est grand temps que vous vous mettiez au lit!"

Enfin, sous un prétexte ou sous un autre, chacun s'esquiva, et Alice se trouva bientôt seule.

"Je voudrais bien n'avoir pas parlé de Dinah," se dit-elle tristement. "Personne ne l'aime ici, et pourtant c'est la meilleure chatte du monde! Oh! chère Dinah, te reverrai-je jamais?" Ici la pauvre Alice se reprit à pleurer; elle se sentait seule, triste, et abattue.

Au bout de quelque temps elle entendit au loin un petit bruit de pas; elle s'empressa de regarder, espérant que la Souris avait changé d'idée et revenait finir son histoire.

CHAPITRE IV.

L'HABITATION DU LAPIN BLANC.

C'ÉTAIT le Lapin Blanc qui revenait en trottinant, et qui cherchait de tous côtés, d'un air inquiet, comme s'il avait perdu quelque chose; Alice l'entendit qui marmottait: "La Duchesse! La Duchesse! Oh! mes pauvres pattes; oh! ma robe et mes moustaches! Elle me fera guillotiner aussi vrai que des furets sont des furets! Où pourrais-je bien les avoir perdus?" Alice devina tout de suite qu'il cherchait l'éventail et la paire de gants paille, et, comme elle avait bon cœur, elle se mit à les chercher aussi; mais pas moyen de les trouver.

Du reste, depuis son bain dans la mare aux larmes, tout était changé: la salle, la table de verre, et la petite porte avaient complétement disparu.

Bientôt le Lapin aperçut Alice qui furetait; il lui cria d'un ton d'impatience: "Eh bien! Marianne, que faites-vous ici? Courez vite à la maison me chercher une paire de gants et un éventail! Allons, dépêchons-nous."

Alice eut si grand' peur qu'elle se mit aussitôt à courir dans la direction qu'il indiquait, sans chercher à lui expliquer qu'il se trompait.

"Il m'a pris pour sa bonne," se disait-elle en courant. "Comme il sera étonné quand il saura qui je suis! Mais je ferai bien de lui porter ses gants et son éventail; c'est-à-dire, si je les trouve." Ce disant, elle arriva en face d'une petite maison, et vit sur la porte une plaque en cuivre avec ces mots, "JEAN LAPIN." Elle monta l'escalier, entra sans frapper, tout en tremblant de rencontrer la vraie Marianne, et d'être mise à la porte avant d'avoir trouvé les gants et l'éventail.

"Que c'est drôle," se dit Alice, "de faire des commissions pour un lapin! Bientôt ce sera Dinah qui m'enverra en commission." Elle se prit alors à imaginer comment les choses se passeraient.--"'Mademoiselle Alice, venez ici tout de suite vous apprêter pour la promenade.' 'Dans l'instant, ma bonne! Il faut d'abord que je veille sur ce trou jusqu'à ce que Dinah revienne, pour empêcher que la souris ne sorte.' Mais je ne pense pas," continua Alice, "qu'on garderait Dinah à la maison si elle se mettait dans la tête de commander comme cela aux gens."

Tout en causant ainsi, Alice était entrée dans une petite chambre bien rangée, et, comme elle s'y attendait, sur une petite table dans l'embrasure de la fenêtre, elle vit un éventail et deux ou trois paires de gants de chevreau tout petits. Elle en prit une paire, ainsi que l'éventail, et allait quitter la chambre lorsqu'elle aperçut, près du miroir, une petite bouteille. Cette fois il n'y avait pas l'inscription BUVEZ-MOI--ce qui n'empêcha pas Alice de la déboucher et de la porter à ses lèvres. "Il m'arrive toujours quelque chose d'intéressant," se dit-elle, "lorsque je mange ou que je bois. Je vais voir un peu l'effet de cette bouteille. J'espère bien qu'elle me fera regrandir, car je suis vraiment fatiguée de n'être qu'une petite nabote!"

C'est ce qui arriva en effet, et bien plus tôt qu'elle ne s'y attendait. Elle n'avait pas bu la moitié de la bouteille, que sa tête touchait au plafond et qu'elle fut forcée de se baisser pour ne pas se casser le cou. Elle remit bien vite la bouteille sur la table en se disant: "En voilà assez; j'espère ne pas grandir davantage. Je ne puis déjà plus passer par la porte. Oh! je voudrais bien n'avoir pas tant bu!"

Hélas! il était trop tard; elle grandissait, grandissait, et eut bientôt à se mettre à genoux sur le plancher. Mais un instant après, il n'y avait même plus assez de place pour rester dans cette position, et elle essaya de se tenir étendue par terre, un coude contre la porte et l'autre bras passé autour de sa tête. Cependant, comme elle grandissait toujours, elle fut obligée, comme dernière ressource, de laisser pendre un de ses bras par la fenêtre et d'enfoncer un pied dans la cheminée en disant: "A présent c'est tout ce que je peux faire, quoi qu'il arrive. Que vais-je devenir?"

Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait alors produit tout son effet, et elle cessa de grandir. Cependant sa position était bien gênante, et comme il ne semblait pas y avoir la moindre chance qu'elle pût jamais sortir de cette chambre, il n'y a pas à s'étonner qu'elle se trouvât bien malheureuse.

"C'était bien plus agréable chez nous," pensa la pauvre enfant. "Là du moins je ne passais pas mon temps à grandir et à rapetisser, et je n'étais pas la domestique des lapins et des souris. Je voudrais bien n'être jamais descendue dans ce terrier; et pourtant c'est assez drôle cette manière de vivre! Je suis curieuse de savoir ce que c'est qui m'est arrivé. Autrefois, quand je lisais des contes de fées, je m'imaginais que rien de tout cela ne pouvait être, et maintenant me voilà en pleine féerie. On devrait faire un livre sur mes aventures; il y aurait de quoi! Quand je serai grande j'en ferai un, moi.--Mais je suis déjà bien grande!" dit-elle tristement. "Dans tous les cas, il n'y a plus de place ici pour grandir davantage."

"Mais alors," pensa Alice, "ne serai-je donc jamais plus vieille que je ne le suis maintenant? D'un côté cela aura ses avantages, ne jamais être une vieille femme. Mais alors avoir toujours des leçons à apprendre! Oh, je n'aimerais pas cela du tout."

"Oh! Alice, petite folle," se répondit-elle. "Comment pourriez-vous apprendre des leçons ici? Il y a à peine de la place pour vous, et il n'y en a pas du tout pour vos livres de leçons."

Et elle continua ainsi, faisant tantôt les demandes et tantôt les réponses, et établissant sur ce sujet toute une conversation; mais au bout de quelques instants elle entendit une voix au dehors, et s'arrêta pour écouter.

"Marianne! Marianne!" criait la voix; "allez chercher mes gants bien vite!" Puis Alice entendit des piétinements dans l'escalier. Elle savait que c'était le Lapin qui la cherchait; elle trembla si fort qu'elle en ébranla la maison, oubliant que maintenant elle était mille fois plus grande que le Lapin, et n'avait rien à craindre de lui.

Le Lapin, arrivé à la porte, essaya de l'ouvrir; mais, comme elle s'ouvrait en dedans et que le coude d'Alice était fortement appuyé contre la porte, la tentative fut vaine. Alice entendit le Lapin qui murmurait: "C'est bon, je vais faire le tour et j'entrerai par la fenêtre."

"Je t'en défie!" pensa Alice, Elle attendit un peu; puis, quand elle crut que le Lapin était sous la fenêtre, elle étendit le bras tout à coup pour le saisir; elle ne prit que du vent. Mais elle entendit un petit cri, puis le bruit d'une chute et de vitres cassées (ce qui lui fit penser que le Lapin était tombé sur les châssis de quelque serre à concombre), puis une voix colère, celle du Lapin: "Patrice! Patrice! où es-tu?" Une voix qu'elle ne connaissait pas répondit: "Me v'là, not' maître! J' bêchons la terre pour trouver des pommes!"

"Pour trouver des pommes!" dit le Lapin furieux. "Viens m'aider à me tirer d'ici." (Nouveau bruit de vitres cassées.)

"Dis-moi un peu, Patrice, qu'est-ce qu'il y a là à la fenêtre?"

"Ça, not' maître, c'est un bras."

"Un bras, imbécile! Qui a jamais vu un bras de cette dimension? Ça bouche toute la fenêtre."

"Bien sûr, not' maître, mais c'est un bras tout de même."

"Dans tous les cas il n'a rien à faire ici. Enlève-moi ça bien vite."

Il se fit un long silence, et Alice n'entendait plus que des chuchotements de temps à autre, comme: "Maître, j'osons point."--"Fais ce que je te dis, capon!" Alice étendit le bras de nouveau comme pour agripper quelque chose; cette fois il y eut deux petits cris et encore un bruit de vitres cassées. "Que de châssis il doit y avoir là!" pensa Alice. "Je me demande ce qu'ils vont faire à présent. Quant à me retirer par la fenêtre, je le souhaite de tout mon cœur, car je n'ai pas la moindre envie de rester ici plus longtemps!"

Il se fit quelques instants de silence. A la fin, Alice entendit un bruit de petites roues, puis le son d'un grand nombre de voix; elle distingua ces mots: "Où est l'autre échelle?--Je n'avais point qu'à en apporter une; c'est Jacques qui a l'autre.--Allons, Jacques, apporte ici, mon garçon!--Dressez-les là au coin.--Non, attachez-les d'abord l'une au bout de l'autre.--Elles ne vont pas encore moitié assez haut.--Ça fera l'affaire; ne soyez pas si difficile.--Tiens, Jacques, attrape ce bout de corde.--Le toit portera-t-il bien?--Attention à cette tuile qui ne tient pas.--Bon! la voilà qui dégringole. Gare les têtes!" (Il se fit un grand fracas.) "Qui a fait cela?--Je crois bien que c'est Jacques.--Qui est-ce qui va descendre par la cheminée?--Pas moi, bien sûr! Allez-y, vous.--Non pas, vraiment.--C'est à vous, Jacques, à descendre.--Hohé, Jacques, not' maître dit qu'il faut que tu descendes par la cheminée!"

"Ah!" se dit Alice, "c'est donc Jacques qui va descendre. Il paraît qu'on met tout sur le dos de Jacques. Je ne voudrais pas pour beaucoup être Jacques. Ce foyer est étroit certainement, mais je crois bien que je pourrai tout de même lui lancer un coup de pied."

Elle retira son pied aussi bas que possible, et ne bougea plus jusqu'à ce qu'elle entendît le bruit d'un petit animal (elle ne pouvait deviner de quelle espèce) qui grattait et cherchait à descendre dans la cheminée, juste au-dessus d'elle; alors se disant: "Voilà Jacques sans doute," elle lança un bon coup de pied, et attendit pour voir ce qui allait arriver.

La première chose qu'elle entendit fut un cri général de: "Tiens, voilà Jacques en l'air!" Puis la voix du Lapin, qui criait: "Attrapez-le, vous là-bas, près de la haie!" Puis un long silence; ensuite un mélange confus de voix: "Soutenez-lui la tête.--De l'eau-de-vie maintenant.--Ne le faites pas engouer.--Qu'est-ce donc, vieux camarade?--Que t'est-il arrivé? Raconte-nous ça!"