Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Part 3

Chapter 33,878 wordsPublic domain

C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment levés.--Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un œil narquois, ou bien il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient s'empêcher de penser:--«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que nous!»

Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu: C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre.

--«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine.

--«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.»

--«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!»

--«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée. C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien travaillé pour un chat.»

--«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.»

Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la 2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque d'identité.

Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,--il s'ennuie,--il veut sa gamelle!»--selon que le drelin din din était allegro, ritenuto, ou agitato.

Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car chaque escouade tint à offrir la sienne,--si bien que Ratu, le héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.

_VI. Le concert et l'attaque._

ON était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes. Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu, il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement, d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention.

Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe d'une baïonnette.--Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un, garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, électricien du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par ordre du Kaiser, lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le moral de la France. Les réponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa toilette était superbe: un panier empanaché de poireaux pour chapeau, elle étalait sur les cerceaux d'une cage à poulets, les bergers et les bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe d'une suprême élégance.

Ensuite, des athlètes en caleçons firent de mirobolantes acrobaties, et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres ne savaient pas. Ils eurent tous énormément de succès. Les refrains étaient répétés en chœur, c'était magnifique.

Le bon Colala tint absolument à être du concert:--«Moi, savoir chansons Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!»--Pour se mettre en costume national, il voulut se déshabiller. On lui fit comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un jupon de mouchoirs à carreaux obligeamment prêtés par les camarades, et prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commença une interminable chanson indigène, entrecoupée de «Kéou, toubabs!» (bonjour, blancs!) et de danses étranges, piétinements rythmés, accompagnés de cris stridents et modulés. La commère ne put se tenir de lui faire vis-à-vis, et la bamboula devenait frénétique et gagnait les spectateurs, quand, à la porte de la grange, un soldat parut, un peu pâle, et s'écria:

--«On vient de téléphoner: les Boches attaquent, les nôtres demandent du renfort!»

Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la commère, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant. Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on était, on vola au secours des camarades: les athlètes tâchaient de remettre leurs pantalons en marchant, Colala s'efforçait de sangler son sac qui glissait sur sa peau nue, la commère oubliait qu'elle avait des poireaux sur la tête, et le bras du Kaiser avait repoussé. Quant au clown, il criait:--«Les Boches vont me prendre pour le choléra, je vais leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!»

D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'étonnant, puis s'inquiétant de ce qu'il entendait: quels bruits étranges volaient de toutes parts, quels coups sourds ou déchirants faisaient sauter son cœur? Pourquoi Fiquet ne s'arrêtait-il pas de courir? C'était désagréable d'être secoué si longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se rassurer? Peut-être était-ce le concert qui continuait. En somme, le principal, pour Ratu, c'était d'être avec Fiquet, tout contre lui, entourés des camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix:

--«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus, et des vrais! Haut les cœurs et vive la France!»--Cela, c'était le caporal Bigeois qui le criait.

--«Kouli, Kouli, panpan, Timèlè, boum boum, Vilains Kapouts, vélà Colala! Boum boum, pan pan, zig, zig!»

Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements, roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme ininterrompu?

La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire: toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là-dessus volent des reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de fumée grise, ou rousse, ou noire...

Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos: Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut être le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre son Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, solidement agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de Fiquet le rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, en poussant tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et, vraiment oui,... en commençant un timide ronron!--Mais, badaboûm, zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses oreilles tournent éperdument dans toutes les directions, comme des girouettes affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir les êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus, il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, tantôt tendues vers une détonation, toute proche.--Rrrra-boum!--Cette fois, c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent, de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers qui vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis, qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet: partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est remonté sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne s'aperçoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle, il s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées, les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:--«Le jour de gloire est arrivé!...»--Ratu devient plus calme, puisque Fiquet chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en sa monture.--Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule...

Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres, c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie, si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si l'on en meurt,--c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là, contre eux; il n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement. Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien. Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés, blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu, coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les yeux de hibou lancent des éclairs...

Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est avec l'aide de Colala.

_VII. Ratu retrouve Fiquet._

APRÈS avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à Colala:--«Qu'est-ce que tu as là, sur le dos?»--Cette loque noirâtre, ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu. On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions.

--«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse.

--«Tu l'aimes donc, à présent?»

--«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers. Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!»

Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête, lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à crier:--«Marraine! marraine!»

--«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et le pauvre gosse a disparu!»

--«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu.

Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses amis.

--«Où va-t-il? demanda Bigeois.--Viens donc, mon Ratu! viens donc! marraine! marraine!»

--«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire. Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu Fiquet, li pas bête.»

--«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le faire.»

Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,--puis trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore, hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée, tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes laissées par les combattants.--On se gardait bien de le troubler. On l'observait de loin, silencieusement.

Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;--puis il repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation, s'éloignant toujours vers l'arrière.

--«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!... Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois.

Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé.

Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête, et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore, puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant, enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes, et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent pas la mort.--Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre coins de l'horizon:

--«Marraine! marraine! marraine!»

Il voit passer tout là-bas des capotes bleues. Il part comme un trait. Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en faisant ronron, en les poussant avec son petit front.

--«C'est Ratu!» dit un des soldats.

--«Qu'est-ce qu'il nous veut?.»

--«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!»

En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet. Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à marcher.

--«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a besoin de nous.»

--«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là. Il sait bien ce qu'il veut dire.»

Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle, on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à côté de son brancard, mais cette main était inerte, insensible, morte. Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on l'évacua à l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas sa place coutumière, dans la musette de son ami.

Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi beaucoup de succès dans les gares.

Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu, chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en gibelotte.--En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul, trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...

_VIII. Ratu à l'ambulance._

ENFIN, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils eurent apprécié sa politesse et sa propreté.

Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:--«Il sera bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.»

Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération, semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger, par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet, revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:--«Ratu, rends-moi ma balle! Apporte la balotte!»--et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait prise.

Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait de mère Soupe.

L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.--La lettre de mère Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si près l'un de l'autre.--Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes, lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet, qui riait d'un œil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc, était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse, sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant de béatitude.

Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge. Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir avec Ratu; et de douces heures coulaient.

Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte. Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de l'encrier.--Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,--mais il se faisait vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère...

Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût. Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi les tendres vers de François Coppée: