Avec les Poilus: Maman la Soupe et son chat Ratu

Part 2

Chapter 23,813 wordsPublic domain

--«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en troisième ligne.»

--«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.»

A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de terre? cela semblait bien lourd!

--«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend tout!--C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...»

--«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.»

--«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de terre?»

--«Alors quoi? dit Roblin,--il veut une bague?»

--«Presque!--Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!»

Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque:

RATU LES COPAINS CHAT DE GUERRE SONT PRIÉS 1er POILU A LA 2e ESCOUADE DE NOUS RAPPORTER RATU, 3e SECTION, 3e COMPAGNIE S'IL SE PERD. 168e D'INFANTERIE NOUS RÉPONDONS SECTEUR 48. POUR RATU.

On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de la 11e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au repos pendant un mois.

Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait avec ravissement.

Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le drapeau, le foyer, un chat?...

Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole:

_Le feu._

Je suis le feu qui danse et qui répand la joie. Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts, Déjà les hommes vénéraient L'alerte flamme qui rougeoie Et rôtit le repas longuement espéré. Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire Fait de trois pierres sur la terre, Déjà pour eux était sacré.

_Le chat._

Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron Se marie en sourdine aux chansons coutumières De l'eau qui bout dans le chaudron. Que les traditions sont pour moi vénérables! La pierre du foyer est tout mon horizon; Un culte habite seul mon cœur impénétrable: L'amour fervent de la Maison.

_Le drapeau._

Au-dessus des hameaux, en le calme du soir, De modestes fumées Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs, Emportent, résumées, Les intimes vertus des honnêtes logis... Que de forces morales, Efforts quotidiens d'humbles cœurs élargis, Montent dans ces spirales Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs! Vous êtes rassemblées, Ames de mon pays, franches comme des fleurs, Dans ma vaste envolée! En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus, Souriants et sévères, Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux Persiste et persévère. Le passé merveilleux dont vous êtes issus Palpite dans mon aile, O mes fils!--Défendez le glorieux tissu De la France éternelle!

_Le soldat._

Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi Tout ce que j'aime vit et bouge, Je te donne mon beau sang rouge Comme les tuiles de mon toit. Je te donne mon âme blanche Comme la neige aux champs frileux. Je te donne mon rêve bleu Comme le ciel d'un beau dimanche. Je me consacre et j'obéis A l'orgueil d'être un point infime De ta trame ardente et sublime, Drapeau vivant de mon pays!

_IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat._

TOUT de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,» dit Le Kerkellen.

--«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1re escouade qui se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet.

--«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on nous oublie, et la 1re escouade s'approprie notre chocolat.»

--«Si quelqu'un allait le réclamer?»

--«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1re escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.»

--«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait besoin de chocolat.»

--«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la 1re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il pourrait porter un mot d'écrit.»

--«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal.

Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un consentement.--Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal écrivit:

«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Signé: Caporal Bigeois.»

Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier.

Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson; mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi chéri» par-là, en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau vers l'abri de la 2e escouade, il comprit que c'était là qu'il devait aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable, portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup d'œil un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:--«Que c'est bête, les hommes!--Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama, je peux bien faire ça pour eux!»--Et puis il se mit à trotter comme un lapin...

Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri.

Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux brillants.

--«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et ils ont gardé la musette!»

--«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la ficelle et le chocolat viendra.»

Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez malaisé à attirer par la prise d'air:--«Faut croire qu'il y a beaucoup de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres.

Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire, chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous.

--«Quel drôle de chocolat!»

--«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!»

--«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!»

Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré, d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe, ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe, un autre paquet de chiffons...

--«C'est un poilu qu'ils nous envoient!»

--«C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-même, par politesse, nous apporter le chocolat!»

--«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide! Il doit avoir la musette et le chocolat!»

Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air, un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de terre et les touffes de gazon!

Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde poussa un cri de colère:

--«Un nègre!»

--«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?»

--«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils sont soldats comme nous!»

--«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?»

Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques horions:

--«C'est li!»--dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le considérait avec son air le plus sérieux.

--«Quoi lui?»

--«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.»

--«Quoi, Fafandou?»

--«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...»

--«Qu'est-ce que c'est que tout ça?»

--«Ça, c'est ça!»--répondit modestement le nègre en se désignant lui-même.

--«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.»

--«Colala?»

--«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!»

--«Pauvre Colala!»

--«D'où que tu viens?»

--«Guet-n'dar.»

--«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?»

--«Sinigal.»

--«C'est chez les Turcs?»--demanda Bigeois qui n'était pas très fort en géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être.

--«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1re escouade, de se débarrasser sur nous de leur nègre!»

--«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!»

--«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut. C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela qu'il nous l'a amené.»

Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger, pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et un air un peu dégoûté.

--«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un négro comme toi!»

--«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là-bas pas bons; pas vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!--Pauvre Colala! pas mangé beaucoup!»

--«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie chercher de quoi bouffer!--Ça doit avoir toujours faim, un grand corps comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!--Enfin, tu auras ta part aussi, puisque Ratu t'a invité!»

--«Li, chef?» demanda Colala avec respect.

--«Je te crois! C'est le général!»

Précipitamment, le grand diable noir épouvanté, se mit debout, fit le salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui rendit pas, et l'escouade éclata de rire. Alors le bon Colala se mit à rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il eût compris qu'on se moquait de lui, soit qu'il fût content de voir qu'on l'accueillait avec gaîté.

Et c'est ainsi que la 2e escouade se passa de chocolat, mais acquit un camarade de plus.

_V. Ratu fait des prisonniers._

Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et les autres poilus de l'escouade, étaient allés faire une patrouille en avant des tranchées de première ligne.--Selon son habitude, Ratu trottinait, tantôt à côté de l'un, tantôt à côté de l'autre: il suivait de l'œil le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur de l'air où déjà perçait un peu de printemps. Les soldats marchaient silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et sondant de leurs baïonnettes les creux du sol envahis de ronces, où quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade.

--«Il est temps de rentrer,» dit le caporal Bigeois.

--«Où est donc Ratu?» demanda Fiquet.

Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop élever la voix, car on est à proximité des lignes ennemies: on s'attend à le voir surgir de derrière une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien ne bouge. Pas de Ratu.

--«Bah! s'écrie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne silence prouve l'inquiétude,--c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a devancés vers la tranchée; nous allons le trouver attablé à sa gamelle.»

Pas plus de Ratu dans la tranchée que par les champs. Ce jour-là, la gamelle paraît bien amère, et les parties de cartes sont sans intérêt. On tend l'oreille à chaque instant, croyant toujours entendre de loin un petit miaulement bien connu, qui veut dire: «Me voilà!»--Mais Ratu ne revient pas!

Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.--Là, trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français.

Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'épuise. Ils parlent tout bas, de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt ils n'ont même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches, attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?--Il faudrait quitter ce trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant déguerpir, les Français les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux vaut rester là. D'ailleurs, à quoi bon rejoindre leur régiment, si orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? Où sont les hymnes triomphales du début, les grandioses bombances dans les villages incendiés, où l'on était à la fois ivre de vin, ivre de la certitude qu'une victoire colossale et immédiate attendait les maîtres du monde?--Aujourd'hui, les maîtres du monde ont l'oreille basse. La lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous les compagnons de la mobilisation ont été tués. On a reculé. On se cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas chassés; on est même bien fatigué de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris, on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air hargneux. Ils prétendent qu'on est victorieux partout, sur tous les fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on, ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est terminée; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire à rien. Les lettres du pays ne parlent que de misère, de famine, de fusillades dans les rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à manger où la bière et la choucroute étaient si succulentes, où il était si doux de jouer des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! Délicatesses! Charcuteries!...

--«Miaou!»

--«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement.

--«C'est un chat qui miaule!» répond Karl.

--«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet, avec de la gelée de groseille.»

--«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl.

--«Mais on a le chat.»

--«On ne l'a pas non plus.»

--«Essayons de l'attraper. Je vois son nez, là-haut, entre deux feuilles de bardane.»

--«Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis bien gentils!» chantonne Hans doucement, de sa voix la plus câline et la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu.

Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les soldats s'écartent du pain posé sur le sol.

Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque inconvenante. Il se met à gratter autour du pain, et le cache pudiquement.

--«Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres!» demande Fritz.

--«C'est pourtant du pain KK!» répond Hans, étonné.

--«Il est bien difficile!--Nous en mangeons, nous!»

--«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme il est râblé!»

--«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans, empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé.

--«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une plaque d'identité?»

--«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.»

--«Es-tu sot, pour un Poméranien!--Si on le mange, ça nous fera un seul bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes: juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim après ce suave morceau délicat, cette friandise!--Tandis qu'en ne le mangeant pas...»

--«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation.

--«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent, et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous, comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît les soldats.»

--«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!» reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre.

Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas entendu:--«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?--Eh bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?»

--«Voilà une idée splendide, Karl!» s'écrièrent Hans et Fritz en extase.

--«Seulement, on serait prisonniers!» ajouta Hans.

--«Prisonniers gros et rouges, à l'abri du 75, ce n'est pas être prisonniers!» répondit Karl.

--«C'est être heureux comme dans le ciel!» gazouilla Fritz.

--«Et puis nous serions sûrs de revoir un jour les buffets de nos salles à manger!»

--«Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de côté, et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von Schlassenkornenflüth, qui nous brûlera la cervelle pour n'avoir pas rejoint plus tôt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les Français!»

--«Le voilà!» dit Karl.

Il s'était approché de Ratu, qui, méfiant, trouvant bien osées les énormes mains qui prétendaient le toucher, avait sorti ses griffes et levé sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqué.

Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui, se contenta de lire la plaque d'aluminium:--«2e escouade, secteur 48» s'écria-t-il,--c'est écrit en français!--Puisqu'il est venu jusqu'ici, il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira, d'assez près pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gêner, et en nous dissimulant le plus possible!»

Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'était levé, flairait un peu partout, d'un air dégoûté. Les trois soldats se laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu était le secours providentiel qui pouvait les sauver à jamais. Évidemment, ils risquaient de recevoir en route des balles françaises ou allemandes, mais ce n'était qu'un petit moment à passer, qui serait suivi d'innombrables gamelles débordantes de graisse, dégustées en sécurité!!!

Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait pris pour descendre dans le petit poste,--et d'un bond, fut dehors...

Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats étaient bien tristes, sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades faisaient la joie de la tranchée. Comme il leur manquait!

--«Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prédisait le temps sans jamais se tromper? Quand il passait sa patte derrière son oreille en se débarbouillant, on était sûr d'avoir de la pluie. Où est-il, notre pauvre petit baromètre?»

--«Et comme il jouait bien à Colin-Maillard! On mettait les masques contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnaître son Fiquet, malgré sa figure de carnaval! C'était un si bon garçon de chat!»

Fiquet ne quittait plus le périscope qu'il s'était fabriqué avec des bouts de bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme sœur Anne, ne voyait rien venir.

Tout à coup, il frémit:--«Qu'est-ce qui nous arrive là???»--Tout le monde regarda.--«Ça m'a bien l'air de Boches qui font «kamarades», mais devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...»

--«C'est lui!» dit Bigeois.

--«C'est notre Ratu! s'écria Le Kerkellen,--Je vous le disais bien qu'il était trop rusé pour se laisser prendre! Au lieu d'être pris, c'est lui qui prend!»

--«V'là qu'il fait des prisonniers, à cette heure!... Ratu a fait des prisonniers!!!»--Cela courut de tranchée à tranchée, passa par les boyaux de communication, gagna les postes d'écoute, et je crois bien que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la prouesse de Ratu.