Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Part 8

Chapter 83,834 wordsPublic domain

D’Albert Wolff dans le _Figaro_.

«La postérité remet toujours les hommes à leur rang, en faisant descendre les uns du piédestal où ils se sont hissés par surprise, pour faire de la place aux autres qui y ont droit. De la sorte, les grands méconnus peuvent continuer leur route dans la conviction de la justice éternelle, souvent tardive, mais toujours certaine, à un moment donné.»

Albert Wolff? un crocodile.

* * * * *

Ma grand’mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien je me fie à Proudhon.

Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument.

Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le père Enfantin le Compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, la religion de Mapa dont Enfantin aurait été le Dieu Ma et elle, la déesse Pa.

Entre la Vérité et la Fable je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut. Elle mourut en 1844: beaucoup de délégations suivirent son cercueil.

Ce que je peux assurer cependant c’est que Flora Tristan était une fort jolie et noble dame. Elle était intime amie avec Mme Desbordes-Valmore. Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, voyageant sans cesse, entre temps elle alla au Pérou voir son oncle le citoyen Don Pio de Tristan de Moscoso (famille d’Aragon).

Sa fille qui était ma mère fut élevée entièrement dans une pension, la pension Bascans, maison essentiellement républicaine.

C’est là que mon père Clovis Gauguin, fit sa connaissance. Mon père était à ce moment-là, chroniqueur politique au journal de Thiers et Armand Marast _le National_.

Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 48), a-t-il pressenti le coup d’État de 1852? je ne sais; toujours est-il qu’il lui prit la fantaisie de partir pour Lima avec l’intention d’y fonder un journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune.

Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable ce qui lui fit un mal atroce, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi lorsqu’il voulut descendre à terre à Port-Famine dans le détroit de Magellan, il s’affaissa dans la baleinière. Il était mort d’une rupture d’anévrisme.

Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un tas de souvenirs de mon enfance.

Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut longtemps président de la République du Pérou.

Tout cela constituait une nombreuse famille et ma mère fut au milieu de tout cela une véritable enfant gâtée.

J’ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque, de notre maison et d’un tas d’événements; du monument de la Présidence, de l’église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en bois.

Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit selon la règle porter le petit tapis à l’Église et sur lequel on prie. Je vois aussi notre domestique le Chinois qui savait si bien repasser le linge. C’est lui d’ailleurs qui me retrouva dans une épicerie où j’étais en train de sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. J’ai toujours eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l’âge de 9 ans, j’eus l’idée de fuir dans la forêt de Bondy avec un mouchoir rempli de sable au bout d’un bâton que je portais sur l’épaule.

C’était une image qui m’avait séduit, représentant un voyageur, son bâton et son paquet sur l’épaule. Défiez-vous des images. Heureusement que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au domicile maternel en m’appelant polisson. En qualité de très noble dame espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques giffles d’une petite main souple comme du caoutchouc. Il est vrai que quelques minutes après, ma mère, en pleurant, m’embrassait et me caressait.

Mais n’anticipons pas et revenons à notre ville de Lima. A Lima en ce temps, ce pays délicieux, où il ne pleut jamais, le toit était une terrasse et les propriétaires étaient imposés de la folie, c’est-à-dire que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d’une certaine nourriture de première simplicité. Je me souviens qu’un jour, ma sœur, la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous pûmes apercevoir juste en face, le fou qui descendait l’échelle. La lune éclairait la cour. Pas un de nous n’osa dire un mot, j’ai vu et je vois encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder puis tranquillement remonter sur sa terrasse.

Une autre fois je fus réveillé la nuit et je vis le superbe portrait de l’oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il bougeait.

C’était un tremblement de terre.

On a beau être très brave, et même très malin, on tremble avec le tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde et que personne nie l’avoir ressentie.

Je le sus plus tard quand je vis en rade d’Iquique une partie de la ville s’effondrer et la mer jouer avec les navires comme des balles maniées par une raquette.

Je n’ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d’aucune Société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais pourtant l’utilité de cette institution quand il s’agit des marins; car sur cette même rade d’Iquique, je vis un brick de commerce, traîné par un très fort raz de marée, forcé d’aller se briser sur les rochers. Il hissa au haut des mâts son guidon de franc-maçon et de suite une grande partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le remorquer à la bouline. Par suite il fut sauvé.

Ma mère aimait à raconter ses gamineries à la Présidence, entre autres.

Un officier supérieur de l’armée qui avait du sang indien dans les veines s’était vanté d’aimer beaucoup le piment.

Ma mère, à un dîner où cet officier était invité, alla commander aux cuisines deux plats de piment doux. L’un était ordinaire, l’autre extraordinaire, assaisonné à tout casser avec des piments forts. Au dîner ma mère se fit inscrire sa voisine et tandis que tout le monde était servi du plat ordinaire, notre officier était servi du plat extraordinaire. Il n’y vit que du feu surtout quand s’en étant servi une énorme assiette il sentit le sang lui monter à la figure. Et ma mère très sérieuse de lui dire: «Est-ce que le plat est mal assaisonné et ne le trouvez-vous pas assez fort?»

«Au contraire, Madame, ce plat est excellent!» et le malheureux eut le courage de vider l’assiette rubis sur l’ongle.

Ce que ma mère était gracieuse et jolie quand elle mettait son costume de Liménienne, la mantille de soie couvrant le visage et ne laissant voir qu’un seul œil: cet œil si doux et si impératif, si pur et caressant.

Je vois encore notre rue où les gallinaças venaient manger les immondices. C’est que Lima n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, une grande ville somptueuse.

Quatre années s’écoulèrent ainsi lorsqu’un beau jour des lettres pressantes arrivèrent de France. Il fallait revenir pour régler la succession de mon grand-père paternel. Ma mère si peu pratique en affaires d’intérêt revint en France à Orléans. Elle eut tort, car l’année suivante 1856, le vieil oncle fatigué d’avoir taquiné avec succès Mme la Mort se laissa surprendre.

Don Pio de Tristan de Moscoso n’existait plus. Il avait 113 ans. Il avait constitué, en souvenir de son bien-aimé frère, à ma mère une rente de 5.000 piastres fortes, ce qui faisait un peu plus de 25.000 francs. La famille, au lit de mort, contourna les volontés du vieillard et s’empara de cette immense fortune qui fut engloutie à Paris en folles dépenses. Une seule cousine est restée à Lima, vit encore très riche à l’état de momie. Les momies du Pérou sont célèbres.

Etchenique vint l’année suivante proposer un arrangement à ma mère qui, toujours orgueilleuse, répondit: «Tout ou rien.» Ce fut rien.

Quoiqu’en dehors de la misère ce fut désormais d’une très grande simplicité.

Beaucoup plus tard, en 1880 je crois, Etchenique revint à Paris comme ambassadeur chargé d’arranger avec le Comptoir d’escompte la garantie de l’emprunt péruvien (affaire du Guano).

Il descendit chez sa sœur qui avait rue de Chaillot un splendide hôtel et en ambassadeur discret, il raconta que tout allait bien. Ma cousine joueuse comme toutes les Péruviennes s’empressa d’aller jouer à la hausse sur l’emprunt péruvien dans la maison Dreyfus.

Ce fut le contraire, car quelques jours après, le Pérou était invendable. Elle but un bouillon de quelques millions.

«_Caro mio!_ m’a-t-elle dit, je souis rouinée; je n’ai plus maintenant que 8 chevaux à l’écurie. Que vais-je devenir?»

Elle avait deux filles admirables de beauté. Je me souviens de l’une d’elles enfant de mon âge, que j’avais--il paraît--essayé de violer. J’avais à ce moment 6 ans. Le viol ne dut pas être bien méchant, et nous eûmes probablement tous deux l’idée des jeux innocents.

Comme on le voit, ma vie a été toujours cahin-caha, bien agitée. En moi, beaucoup de mélanges. Grossier matelot. Soit. Mais il y a de la race, ou pour mieux dire, il y a deux races.

Je pourrais me passer de l’écrire, mais aussi, pourquoi ne l’écrirais-je pas: sans autre but que celui de me divertir.

* * * * *

Et j’ai eu ces jours-ci besoin de me divertir, enfermé dans un petit îlot par suite d’inondation, comme je vous l’ai raconté plus haut. L’inondation et l’orage sont à peine terminés, chacun se débrouille comme il peut, coupant les arbres déracinés, installant de tous côtés des petites passerelles pour circuler de voisin à voisin. On attend le courrier qui n’arrive pas et en admettant une chance énorme nous avons l’espoir que dans un an l’Administration voudra bien réparer nos désastres et nous envoyer un peu d’argent.

Le courrier doit nous envoyer par extra un juge pour faire l’instruction d’un crime. Voici une lettre que j’ai préparée pour le juge, lettre qui vous mettra un peu au courant de la façon qu’on emploie pour administrer les colonies françaises.

«_Atuana, janvier 1903._

«MONSIEUR LE JUGE D’INSTRUCTION,

«Permettez-moi, en ce qui concerne cette affaire de meurtre dont vous allez faire l’instruction, de vous donner quelques éclaircissements.

«Il s’agit d’un homme qui, peut-être, faute de renseignements à sa décharge, serait condamné à tort pour meurtre.

«Nous, public, ne saurions connaître qu’imparfaitement ce que le brigadier de gendarmerie a pu déclarer: par contre, nous savons tout ce qui n’a pas été fait. Et cela parce que nous nous sommes donné la peine de faire la besogne, nous-mêmes.

«Est-ce donc à nous de faire la police?

«Le brigadier aurait interrogé le nègre, puis sommairement la victime et l’amie. C’est tout, c’est-à-dire presque rien.

«Cela fait, la victime a été remise à l’examen et aux soins d’un infirmier qui, pour avoir fait un petit apprentissage à l’hôpital de Papeete, n’en est pas moins un tout jeune homme léger et sans expérience.

«Deux jours après, la rumeur publique m’apprit que cette femme avait une horrible blessure au vagin qui se trouvait en pleine décomposition.

«Ne pouvant soupçonner un seul instant que cette blessure puisse avoir passé inaperçue, je n’y fis pas attention et ce n’est que 15 jours après l’affaire que le pharmacien vint me demander conseil déclarant que, tout à fait à bout de souffrances, cette femme avouait avoir une grave blessure faite au vagin. Les vers de mouche circulaient en grande quantité et il s’en dégageait une telle puanteur qu’il était suffoqué, prêt à s’évanouir, ne pouvant donner des soins que très imparfaitement. Le tout était déchiré. Déjà la gangrène s’était déclarée et survint la mort.

«On peut d’ores et déjà assurer que cette dernière blessure est l’unique cause de la mort de cette femme.

«Le nègre en est-il l’auteur?

«Et qu’a-t-on fait pour le savoir?

«A qui incombe la responsabilité de cette négligence? Ce n’est pas assurément à vous, Monsieur le Juge, qui arrivant ici très longtemps après, n’êtes pas à même d’être renseigné.

«La gendarmerie s’est contentée d’interroger presqu’au hasard, dès le début, le nègre, la victime et l’amie.

«Depuis elle n’a fait aucune enquête, ignorant ou voulant ignorer quand même cette dernière blessure; ignorant l’amant, tandis que le public s’en inquiétait, à tel point qu’un colon avertit le brigadier que l’amant, malgré son habitation très éloignée de celle du nègre, se trouvait à 3 heures de l’après-midi à cet endroit en compagnie de la victime et de son amie.

«Le parti pris de sauver cet amant apparaît presqu’en évidence.

«Le brigadier savait pertinemment, comme tout le monde ici, que le pasteur Vernier et moi (surtout M. Vernier), nous avions des notions étendues en médecine.

«Pourquoi ne nous a-t-il pas consultés en cette occasion? Par vanité, sans doute: cette vanité d’un gendarme sot et autoritaire.

«Je déclare sans crainte que si j’avais été appelé, cette troisième plaie n’aurait pu passer inaperçue et qu’il m’aurait été facile de voir si elle avait été faite avec un couteau.

«Je reconnais cependant que les deux autres blessures ont été examinées et sondées: examen qui a établi qu’elles avaient été faites toutes deux avec un couteau de moyenne grandeur et non avec un coutelas à débrousser.

«Ce couteau aurait été retrouvé dans la brousse. Si toutefois il y a contradiction entre les déclarations des deux femmes et le fait observé, n’y aurait-il pas lieu de soupçonner un mensonge intéressé, fait pour dérouter la justice?

«Mais ce qui n’est pas douteux, c’est le mutisme complet, avant et après, au sujet de cette troisième plaie qui a entraîné la mort; ne voulant accuser personne, pas même le nègre.

«Son amant tous les jours à son chevet avec force protestations d’amour entremêlées de menaces, l’entraînant au silence. Silence que fit la pauvre victime jusqu’à sa dernière heure.

«On doit reconnaître forcément qu’il y a là un grand intérêt passionnel (qui est l’amour), à sauver un meurtrier qui est l’amant. Et ce qui vient donner encore de la force à cette supposition, c’est que la blessure horrible faite au vagin, avec acharnement, a été faite avec un morceau de bois, déchirant en tous sens et dont quelques éclisses (selon l’aveu de la victime) ont été par elle retirées de la plaie.

«Cela est le fait d’un indigène, de nombreux précédents nous ont éclairés sur les habitudes et mœurs marquisiennes. Le sauvage reparaît quand la passion est en jeu et qu’il est possédé du démon de la jalousie. Il s’acharne sur cette partie, imaginant un coït cruel et meurtrier.

«La rumeur publique ainsi que la logique indiquaient cependant que c’était là qu’il fallait chercher l’éclaircissement du mystère. Et c’est justement ce qui n’a pas été fait.

«L’amant n’a jamais été interrogé et inquiété par la gendarmerie et personne questionné à son sujet.

«Je dis bien: la gendarmerie, intentionnellement, car le nouveau brigadier suivant les errements de son prédécesseur, ne veut rien, rien savoir.

«Aujourd’hui, trop tard, cet indigène trouverait autant qu’il le voudrait des faux témoins qui lui constitueraient un alibi, selon la règle des Marquises.

«Où est notre sécurité dans l’avenir si la gendarmerie toujours couverte par ses chefs doit continuer cette funeste tradition, tracasser le colon et l’indigène sans jamais les défendre?

«Je dis bien: cette funeste tradition, car avec cette façon de procéder, tous crimes commis aux Marquises ont toujours été considérés par la justice comme obscurs, et par suite impunis; tandis que le public toujours indirectement informé arrivait à connaître immédiatement la vérité.

«Quand un crime est commis, le coupable menace de mort les indiscrets et cela suffit. Tous, sinon officieusement, se taisent officiellement, et ils ont la partie belle avec les gendarmes si volontairement peu clairvoyants.

«PAUL GAUGUIN.»

* * * * *

Permettez que je vous présente une classe d’individus que vous ne soupçonnez pas. Ce sont des inspecteurs coloniaux. Chacun nous coûte en moyenne de 50 à 80.000 francs par an.

Ils arrivent dans la colonie, charmants au possible, avec ordre d’écouter tous ceux qui auront quelque chose à dire, distribuant à chacun l’eau bénite de cour.

A leur départ chacun s’écrie: «Enfin! cela va changer, le ministre va savoir ce qui se passe.»

Turlututu, chapeau pointu.

Il y a, en effet, quelquefois des changements, mais c’est pire, et le colon dit: «On ne m’y repincera plus,» ce qui n’empêche qu’à nouveau il se fait repincer.

Moi aussi je veux m’y faire pincer.

Deux inspecteurs nous arrivent aux Marquises annoncés comme libéraux charmants, intelligents, bref des merles blancs.

Et je leur écris.

_A Messieurs les Inspecteurs des Colonies, de passage aux Marquises._

«MESSIEURS,

«Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit tout ce que nous connaissons concernant la colonie; vous faire part des réformes que nous pourrions désirer. Tout cela avec les commentaires qui en découlent dans notre pensée.

«En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter le schéma éternel de la situation financière, de l’administration, agriculture, etc..., ce sont là de graves questions déjà longtemps débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec fortes réclamations, mettons même avec violentes polémiques--plus elles aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à la ruine de la colonie et à la nécessité qui s’impose à bref délai, celle pour le colon maltraité d’aller à la recherche d’une autre terre meilleure, moins arbitraire et plus féconde.

«Je veux simplement vous prier d’examiner par vous-mêmes quels sont les indigènes ici dans notre colonie des Marquises, et le fonctionnement des gendarmes à leur égard; et en voici la raison.

«C’est que la justice, pour raisons d’économie, nous est envoyée tous les 18 mois environ.

«Le juge arrive donc pressé de juger, ne connaissant rien... rien de ce que peut être l’indigène; voyant devant lui un visage tatoué, il se dit: «Voilà un brigand cannibale,» surtout quand le gendarme intéressé le lui affirme. Et voici pourquoi il le lui affirme. Le gendarme dresse un procès-verbal à une trentaine d’individus qui jouent, dansent, et dont quelques-uns ont bu du jus d’oranges. Les trente individus sont condamnés à 100 francs d’amende (ici 100 francs représente 500 francs pour tout autre pays), soit 3.000 francs plus les frais, soit aussi pour ce gendarme 1.000 fr., son tiers d’amende.

«Ce tiers d’amende vient tout dernièrement d’être supprimé, mais qu’importe! la tradition est là, puis aussi la basse vengeance: quand cela ne serait que pour prouver qu’ils font leur devoir malgré cette suppression.

«Je tiens aussi à faire remarquer que _rien que cette somme_ de 3.000 francs avec les frais, dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans une année, à plus forte raison quand il y a encore d’autres contraventions pour cette même vallée; et c’est toujours le cas.

«Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maiore (l’arbre à pain), c’est-à-dire qu’ils vont être _privés pendant 6 mois de leur unique nourriture_.

«Est-ce humain, est-ce moral?

«Le juge arrive donc, et, de par sa volonté, s’installe à la gendarmerie, y prend ses repas, ne voyant personne autre que le brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations: «Un tel, un tel... tous des brigands, etc. Voyez-vous, monsieur le Juge, si l’on n’est pas sévère avec ces gens-là, nous serons tous assassinés...» Et le juge est persuadé.

«Je ne sais si intelligence il y a.

«A l’audience, l’accusé est interrogé de par l’intermédiaire d’un interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de la langue des magistrats, langage très difficile à interpréter dans cette langue primitive, sinon avec beaucoup de périphrases.

«Ainsi, par exemple, on demande à un indigène accusé s’il a bu. Il répond non et l’interprète dit: «Il dit qu’il n’a jamais bu.» Et le juge s’écrie: «Mais il a déjà été condamné pour ivresse!»

«L’indigène très timide de par sa nature devant l’Européen qui lui paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du _canon_ d’autrefois, paraît, devant le tribunal, terrifié par le gendarme, par les juges précédents, etc..., et préfère avouer, même quand il est innocent, sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus forte. Le régime de la terreur.

«Dire qu’il y a eu un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs indigènes qui n’avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l’école de Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l’annuaire, _École libre_.

«Dire aussi que le juge les a condamnés!

«Est-ce légal?

«En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans des postes ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n’ayant aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos des indigènes généreux, quoique pauvres. Le gendarme fronce le sourcil et l’indigène donne poules, œufs, cochons, etc..., sinon gare la contravention.

«Quand par hasard, ce qui est difficile, un colon un peu courageux pince un gendarme en délit, immédiatement, tout le monde tombe sur ce colon. Et le pire qui puisse arriver c’est un petit sermon soi-disant de la part de son lieutenant (à huis clos) et un changement de poste. Ici le gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l’exercice de ses fonctions, très habile cependant à se couvrir. Ainsi s’il reçoit un pot-de-vin, vous pouvez être sûr qu’il possède en main des factures. Comment dire officiellement ce que tout le monde dit officieusement?

«Et sans y réfléchir il est ici nommé en outre de son poste de gendarme... notaire, sous-agent spécial, percepteur, huissier, maître de port... tout enfin sauf la garantie du savoir et de l’honnêteté.

«Il est à remarquer cependant qu’il est toujours marié, sans compter les nombreuses maîtresses, qui se donnent, toujours par peur de contraventions pour avoir été vues dans la rivière sans la feuille de vigne réglementaire.

«Il est à remarquer aussi que la femme, quoique de très basse condition, ne peut se passer de domestique et pour ce on prend tout ce qu’on trouve sous la main, soit un prisonnier, soit le gardien de prison, le tout aux frais du contribuable.

«Mais s’il s’agit de crime, assassinat... le tout change de face. Le gendarme qui tient à sa personne s’empresse de favoriser le silence en allant

à gauche au lieu d’aller à droite, n’interrogeant personne, même prévenu par les colons, et disant «Quand le juge d’instruction viendra, il verra.»

«Consulter crimes et en particulier le dernier (affaire en instruction à Atuana, février 1903).

«A côté des crimes, très rares heureusement, la population est très douce en général, il ne reste donc uniquement que les contraventions délits de boisson.

«Les naturels n’ayant rien, rien pour se distraire, ont en tout et pour tout le recours à la boisson fournie gratis par la nature, c’est-à-dire le jus d’oranges, de fleurs de coco, bananes, etc., fermenté quelques jours et qui sont moins nuisibles que nos alcools en Europe.