Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original
Part 7
Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat, du gendarme... Le devoir en l’exercice de ses fonctions, le Code militaire, dreyfusard ou non dreyfusard.
La morale de Drumont, de Déroulède.
La morale de l’instruction publique, de la censure.
La morale esthétique; du critique assurément.
La morale de la magistrature, etc...
Mon recueil n’y changera rien, mais... ça soulage.
* * * * *
20 janvier 1903.
DEGAS
Qui connaît Degas? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. Je veux dire le connaître bien.
Même de nom, il est inconnu pour les millions de lecteurs des journaux quotidiens. Seuls, les peintres, beaucoup par crainte, le reste par respect admirent Degas. Le comprennent-ils bien?
Degas est né... je ne sais, mais il y a si longtemps qu’il est vieux comme Mathusalem. Je dis Mathusalem parce que j’estime que Mathusalem à cent ans devait être comme un homme de 30 ans de notre époque.
En effet, Degas est toujours jeune.
Il respecte Ingres, ce qui fait qu’il se respecte lui-même. A le voir, son chapeau de soie sur la tête, ses lunettes bleues sur les yeux, il a l’air d’un parfait notaire, d’un bourgeois du temps de Louis-Philippe, sans oublier le parapluie.
S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées, même celle-là.
Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse.
Méchant et rosse. Est-ce la même chose?
Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que cela.
Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille, qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable. Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.»
Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...»
En revanche, il n’attend pas que vous soyez connu. Chez les jeunes, il devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi au début: «Vous avez le pied à l’étrier.»
Parmi les forts, personne ne le gêne.
Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête.
«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la mauvaise peinture.» Cela me fut doux.
Pourquoi aujourd’hui me remémorant tout l’autrefois jusqu’à maintenant, suis-je obligé de voir (cela crève les yeux) presque tous ceux que j’ai connus, surtout les derniers jeunes que j’ai conseillés et soutenus _ne plus me connaître_.
Je ne veux pas comprendre.
Je ne peux pas cependant me dire en fausse modestie:
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse. VERLAINE.
Car j’ai travaillé et bien employé ma vie; intelligemment même, avec courage. Sans pleurer. Sans déchirer: j’avais cependant de très bonnes dents.
Degas dédaigne les théories d’art, nullement préoccupé de technique.
A ma dernière exposition chez Durand Ruel, _Œuvres de Tahiti_, 91, 92, deux jeunes gens bien intentionnés ne pouvaient s’expliquer ma peinture. Amis respectueux de Degas ils lui demandèrent, voulant être éclairés, son sentiment.
Avec ce bon sourire paternel, lui si jeune, il leur récita la fable du _Chien et du Loup_.
«Voyez-vous, Gauguin, c’est le loup.»
Voilà l’homme. Quel est le peintre?
Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton. Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers.
Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs intelligents.
Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de main de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible.
Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne se pâme que sur la scène.
Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les dessous, pas même un noir qui dépare le blanc.
Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature morte. Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux.
Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas.
Très souvent des haridelles montées par des singes.
Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des lignes, encore des lignes. Son style c’est lui.
Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui.
En ces derniers temps, il fit beaucoup de nus.
Les critiques en général virent la femme. Degas voit la femme... Mais il ne s’agit pas de femmes pas plus qu’autrefois il ne s’agissait des danseuses; tout au plus certaines phases de la vie connues par indiscrétion.
De quoi s’agit-il? Le dessin était à terre. Il fallait le relever, et regardant ces nus, je m’écrie: «Maintenant il est debout.»
Chez l’homme, comme chez le peintre, tout est exemple. Degas est un des rares maîtres qui n’ayant qu’à se baisser pour en prendre, a dédaigné les palmes, les honneurs, la fortune, sans aigreur, sans jalousie. Il passe dans la foule si simplement! Sa vieille bonne hollandaise est morte, sinon elle dirait: «C’est toujours pas pour vous qu’on sonnerait les cloches comme ça.»
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Un de ces peintres qui figurent comme tant d’autres aux Indépendants pour se dire indépendant dit à Degas:
«Voyons, monsieur Degas, est-ce que nous n’aurons pas le plaisir un jour de vous voir parmi nous aux Indépendants?»
Degas a souri aimablement... et vous dites que c’est un _bourru_!
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Dans la pièce d’Ibsen, _l’Ennemi du peuple_, la femme (seulement à la fin), devient à la hauteur de son mari. Aussi banale et intéressée,--si ce n’est plus,--que la foule durant toute son existence, elle a juste une minute qui fond toute la glace du Nord qui est en elle. Et elle va au pays où vivent les loups.
C’est peut-être très observé, quoique je le conteste étant, moi aussi, humainement de la partie. Il faut bien peu de chose pour faire tomber une femme, tandis qu’il faut soulever tout un monde pour la relever.
Je connais un autre ennemi du peuple dont la femme non seulement n’a pas suivi son mari, mais encore a si bien élevé les enfants qu’ils ne connaissent pas leur père; que ce père toujours au pays des loups n’a jamais entendu murmurer à son oreille:... «Cher père.» A la mort s’il y a héritage ils se présenteront.
Suffit.
Quoi qu’il en soit, par cette fin le drame croule subitement. Une œuvre littéraire, un drame au théâtre, n’est pas œuvre de hasard soumis aux nécessités de convention et d’observation, pesée avec prudence au degré sentimental de vraisemblance.
Dans _Pot-Bouille_ de Zola, Mme Josserand reste toujours Mme Josserand.
En cette matière je suis peu compétent, et sans contester en aucune façon le génie d’Ibsen je voudrais dire ceci que nous autres Français nous sommes peut-être aussi sérieux: moins lourds cependant.
Dans cette mythologie du Nord les vents me paraissent bien rudes et me mettent en quête d’un rayon de soleil.
Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas, poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner.
Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions aussi, en crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette boueuse philosophie à cheval sur les convenances.
Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent. Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est dissolvant.
A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en concubinage; il fut bel et bien conduit en prison.
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A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son existence.
Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des lecteurs seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public.
Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil.
Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit: «Maman.»
Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre.
Ne criez pas après Sardou, lui seul est dans le vrai.
Par maints détours, trucs aussi, on veut prouver le contraire.
L’éducation du public... un public éclairé, etc...
Dites un public-lecteur éclairé... vous serez dans le vrai.
A la scène dans le théâtre de Labiche, le bourgeois est un atroce bouffon; à la lecture le bourgeois est ma foi très respectable et très bon. Il s’en dégage une certaine philosophie bonne et aimable autant que familiale.
Mais, dira-t-on, à la scène l’acteur fortifie l’émotion, éclaire la situation. Un public éclairé a-t-il besoin de cela?
Et si l’auteur est vraiment grand, pourquoi demander à autrui, et qui nous dit quoique éclairés, que notre émotion ne vient pas uniquement de l’acteur et du décor.
Avouez plutôt que le théâtre est une grande source de fortune. Faites alors comme Sardou qui a eu le talent d’avoir du talent au théâtre. Le langage parlé est-il vraiment œuvre littéraire, et s’il l’est, n’est-il pas assommant d’invraisemblance et de pédantisme? Jouez la pièce de théâtre de Remy de Gourmont, je n’ai mémoire du titre, pièce publiée dans _le Mercure_, et vous verrez si le vieux roi père n’est pas un déplorable gaga, les filles d’atroces goules et tous les combattants des chevaliers de mardi-gras. Et cependant à la lecture c’est bien autre chose.
Le directeur du théâtre de l’Œuvre nous dit avec juste raison: «Donnez-moi des bonnes pièces, mais qui soient jouables.»
Paul Fort qui a commencé ce théâtre, beaucoup trop artiste pour ne pas voir la mort prochaine du théâtre littéraire a abandonné la partie pour écrire d’admirables écrits qui ne sont pas jouables.
Je pourrais accumuler des exemples en plus grand nombre sans toutefois convaincre personne. Je le sais. Mais amoureux d’art littéraire à ma façon, je dis ici ma façon de penser.
Mon théâtre, à moi, c’est la vie: j’y trouve tout, l’acteur et le décor, le noble et le trivial, les pleurs et le rire.
En émotion souvent, d’auditeur je deviens acteur. On ne saurait croire comme dans la vie sauvage on change d’opinion et combien le théâtre s’agrandit. Rien ne trouble mon jugement, pas même le jugement des autres. Je regarde la scène à mon heure, à moi, à moi seul, sans contrainte, sans même une paire de gants.
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J’ai écrit quelque part, et je ne m’en repens pas, que lire à Paris ce n’était pas la même chose que de lire dans les forêts.
A Paris on se presse. Au restaurant en mangeant je ne saurais lire autre chose que le _Journal_. Poste restante je lis les lettres séance tenante, quitte à les relire après. En chemin de fer, sur les rapides, je lis invariablement les _Trois Mousquetaires_. Je lis le dictionnaire chez moi. En revanche je ne lis jamais les livres dont j’ai lu une critique auparavant. Là, en ce qui me concerne, la réclame se fout dedans.
Tout au plus si je goûterai la moutarde Bornibus pour en avoir vu les affiches. Ici je vous mens atrocement car je n’aime pas la moutarde, mais un homme prévenu en vaut deux.
Ne vous avisez pas de lire Edgar Poë autrement que dans un endroit très rassurant. Quoique très brave, ne l’étant guère (comme dit Verlaine), il vous en cuirait. Et surtout, après n’essayez pas de vous endormir avec la vue d’un Odilon Redon.
Laissez-moi vous raconter une histoire vraie.
Ma femme et moi nous lisions tous deux devant la cheminée. Dehors il faisait froid. Ma femme lisait le _Chat noir_ d’Edgar Poë et moi, _Bonheur dans le crime_ de Barbey d’Aurevilly.
Le feu allait s’éteindre et dehors il faisait froid. Il fallut aller chercher du charbon. Ma femme descendit à la cave d’une petite maison que nous avait sous-louée le peintre Jobbé Duval.
Sur les marches, un chat noir bondit effrayé: ma femme aussi. Elle continua cependant son chemin après hésitation. Deux pelletées de charbon, lorsque se détacha du bloc de charbon une tête de mort. Transie de peur ma femme laissa le tout dans la cave et remonta au galop l’escalier, finalement s’évanouit dans la chambre. Je descendis à mon tour et voulant continuer à reprendre du charbon je mis à jour tout un squelette.
Le tout était un ancien squelette articulé servant au peintre Jobbé Duval qui l’avait jeté à la cave lorsqu’il fut tout démantibulé.
Comme vous le voyez, c’est d’une simplicité extrême; mais cependant la concordance est bizarre. Défiez-vous d’Edgar Poë, et moi-même reprenant ma lecture, me souvenant du chat noir, je me pris à songer à cette panthère qui sert de prélude à cette extraordinaire histoire qui est: _Bonheur dans le crime_, de Barbey d’Aurevilly.
Souvent aussi on retrouve dans une lecture semblable un même événement que celui que l’auteur raconte.
J’allais quelquefois aux mardis de cet admirable homme et poète qui se nommait Stéphane Mallarmé. Un de ces mardis on parla de la Commune, j’en parlai aussi.
Revenant de la Bourse quelque temps après les événements de la Commune, j’entrai au café Mazarin. A une table se trouvait un monsieur, air militaire, qui me rappelait sûrement un ancien camarade de collège et comme je le regardais par trop attentivement, il me dit hautainement, tirant sa moustache: «Est-ce que je vous dois quelque chose?--Excusez-moi, lui ai-je dit, n’auriez-vous pas été à Lorial, je me nomme Paul Gauguin.» Et lui: «Je me nomme Denneboude.»
La reconnaissance fut faite aussitôt et mutuellement se raconter ce qu’on était devenu. Lui officier sorti de Saint-Cyr avait été fait prisonnier par les Prussiens et à l’entrée des troupes de Versailles à Paris il commandait un bataillon. Avec son bataillon, arrivant par les Champs-Élysées, place de la Concorde, puis remontant jusqu’à la gare Saint-Lazare, il rencontra une barricade, fit des prisonniers. Parmi ces prisonniers se trouvait un brave gamin de Paris d’environ 13 ans, pris le fusil à la main.
«Pardon, mon capitaine, s’écria le gamin, je voudrais avant de mourir aller dire adieu à ma pauvre grand’mère qui habite, là-haut, dans la mansarde que vous voyez là; mais soyez tranquille ce ne sera pas long.
--Fous-moi le camp!»
J’allais serrer la main de ce brave Denneboude, un camarade d’enfance: je ne le fis pourtant et il continua.
Nous remontâmes la rue jusqu’à la barrière Clichy, mais avant d’arriver, le gamin arrivait essoufflé s’écriant: «Me voilà, mon capitaine.»
Et moi, Gauguin, anxieux, de dire: «Qu’en as-tu fait?--Eh bien! dit-il, je l’ai fusillé. Tu comprends, mon devoir de soldat...»
De ce moment je crus comprendre ce qu’était cette fameuse conscience de soldat, et le garçon passant, sans mot dire, je payai les bocks, me sauvant _presto, illico_, le cœur en désordre.
Stéphane Mallarmé alla chercher un superbe volume de Victor Hugo et avec cette voix de magicien qu’il maniait si bien, il se mit à lire cette histoire que je viens de raconter: seulement, à la fin, Hugo, trop respectueux de l’humanité, ne fait pas fusiller le jeune héros.
J’étais confus en peur de passer pour un mystificateur. Heureusement qu’entre gens comme il faut, on se comprend. N’est-ce pas!
Rien que la reliure portant le nom de Lamartine me rappelle mon adorable mère qui ne perdait jamais une occasion de lire son Jocelyn.
Les livres! que de souvenirs!
Le marquis de Sade, ça ne m’intéresse pas, je vous assure, mais grand Dieu, ce n’est point par vertu.
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Devant moi une photographie d’après un tableau de Degas.
Lignes de parquet se dirigeant au point d’horizon planté là-bas, très loin, très haut, ligne de danseuses les croisant, marche cadencée, maniérée, d’avance ordonnée. Leur regard étudié s’adresse au mâle du premier plan, au coin de gauche. Arlequin un poing sur la hanche, l’autre main tenant un masque. Il regarde aussi. Où est le symbole; est-ce l’éternel Amour, les traditionnelles singeries qu’on appelle coquetteries? Rien de tout cela. C’est de la chorégraphie.
Dessous: un portrait de Holbein, musée de Dresde. De toutes petites mains, des mains trop petites, sans os et sans muscles. Ces mains me chiffonnent et je dis: «Ces mains ne sont pas de Holbein.»
Une chose en amène une autre, ce qui me fait dire qu’autre chose me chiffonne: c’est l’expertise de tableaux entre les mains de gens qui en aucun cas ne peuvent être experts.
Ainsi toutes les ventes de tableaux à l’hôtel des Ventes sont faites par un Commissaire-priseur doublé d’un expert qui est un marchand. Il en est du marchand comme du critique (surtout du marchand); c’est-à-dire qu’il parle de ce qu’il ne connaît pas. Quelquefois le marchand a du flair au point de la hausse ou de la baisse, et encore, il ne voit que le moment, car dans l’avenir, il se fourre toujours le doigt dans l’œil: mais en ce qui concerne le vrai ou le faux tableau il n’en sait rien. Sait-il si c’est un bon ou un mauvais tableau? Jamais. C’est ce qui fait d’ailleurs le malheur du peintre qui n’a pas un marchand capable de reconnaître son talent.
Ceci admis, et il faut l’admettre tellement c’est évident, que dire de ce titre: Expert!!! expert qui s’impose et qu’il faut bel et bien payer.
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L’allégorie, le symbole, les attributs. En ce qui concerne les monuments de sculpture, en notre bonne ville de Paris, on patauge considérablement.
L’écrivain ne saurait se passer de son bouquin et de sa plume d’oie. A l’inventeur d’un clysopompe il faut un clysoir.
Si jamais on élève à Londres une statue à Wells, je réclame pour lui son rayon ardent. Mais demain si l’on élève une statue à Dumont Santos, faudra-t-il sculpter un ballon. Par contre comment indiquera-t-on pour Pasteur la culture des microbes?
Autre chose qui n’a l’air de rien et qui est quelque chose. C’est la glorification de toutes les allégories, agriculture, pisculture, etc., à 50 mètres au-dessus du sol. Au Trocadéro tout le haut se trouve ainsi garni sans qu’on puisse dire: «Ce sont des chefs-d’œuvre ou des navets,» puis où est la signature? Il est question de Mécénat; c’est qu’il faut récompenser les artistes... admettons-le aussi, mais alors descendez-moi tout cela et ornez les galeries d’en bas. Mais voilà, voilà... il y aurait des artistes parmi ceux-là dont la réputation descendrait encore plus bas.
Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont que de faux Espagnols...
A l’hôtel de ville, c’est la même chose. Dans des niches, les prévôts de Paris nous regardent de là-haut et nous trouvent bien petits. Nous les regardons aussi, histoire de voir si le temps est beau, et nous les trouvons encore plus petits.
Quelquefois en regardant en l’air on voit des choses curieuses. Une jeune Danoise en ballade dans notre capitale passait un jour près de Notre-Dame de Paris. Les corbeaux se mirent à croasser, ce qui lui fit lever la tête. Elle vit se détacher d’une des deux tours un singulier drapeau noir en forme de flamme.
Étrangement ce drapeau zigzagua. C’était une jeune femme qui resta suspendue sur la grille, le fer de lance lui ayant traversé la poitrine (souvenirs de la Morgue).
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Au Concours, les monuments de sculpture: un sculpteur et un architecte pour le piédestal. Le sculpteur trouve qu’un grand piédestal abîme sa statue, et l’architecte trouve que son piédestal doit surtout être important.
Dans ce monument où est le gibier et quelle est la sauce?
Oh! les Concours...
Heureusement que Saint-Pierre de Rome n’a pas été décoré au Concours.
Au Concours du fameux char qui devait orner l’arc de triomphe je vis la maquette de Falguière. C’était comme on dit crânement torché. Les chevaux avaient une souplesse de reins qui nous enchantait.
Une fois le monument en place je ne vis plus que le ventre des chevaux. Un sculpteur de renom, à qui j’en fis l’observation, me répondit: «Après tout, une figure placée là-haut doit être identique à ce personnage vivant placé là-haut! Hum! hum!»
Je dînais un jour avec Dalou chez ce sculpteur en renom, et il me dit: «Monsieur, la sculpture sera républicaine ou ne sera pas...»
Enfoncé Déroulède.
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Les jeunes gens qui se destineront à l’art ne trouveront pas le lait nourricier dans les boîtes à conserve. Ici la boîte à conserve c’est l’école.
Ne soyez avare que du titre d’ami, et gardez-vous de prodiguer vos sottises.
On emprunte beaucoup à Degas et il ne s’en plaint pas. Dans son escarcelle à malices il y en a tellement qu’un caillou de plus ou de moins, ça ne l’appauvrit pas.
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