Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original
Part 6
Ils étaient deux, le Chinois et son gendre. Ceux-ci se seraient battus pour le partage des piastres.
Puis après, le gendre et deux autres indigènes se seraient livrés à leur gloutonnerie. L’Américain fut mangé.
Je passe bien des détails qui ne sont pas intéressants pour l’importance de ce récit.
Ici, le lecteur va me poser une question à laquelle je vais répondre immédiatement.
D.--Pourquoi, maintenant que tous ces faits sont connus ne pas revenir à la charge en ce qui concerne tous les complices?
R.--Parce qu’immédiatement le silence se ferait et que tous ces racontars affirmés deviendraient de la fable inventée pour s’amuser du crédule Européen.
La langue indigène marquisienne est très peu riche, on le sait: par suite, l’indigène s’exerce à manier habilement la périphrase. Ainsi, par exemple, les gendarmes se présentent en quête de renseignements, et très ostensiblement on continue à causer sans aucune gêne.
L’un dit: «Je crois que la lune sera très claire et que par suite on ne prendra pas du poisson.»
Cela veut dire: «Prenons garde et faisons l’obscurité: il faut se défier de la clarté de la lune.»
Les Européens n’y voient que du feu. Et verraient-ils que ce serait de _l’incertitude_.
* * * * *
En Océanie une femme dit: «Je ne peux savoir si je l’aime puisque je n’ai pas encore couché avec lui.» La possession vaut titre.
En Europe, la femme dit: «Je l’aimais, depuis que j’ai couché avec lui, je ne l’aime plus.» Une autre encore dit: «Je ne l’aime que quand il est là.»
Même dix minutes avant le mariage une femme ne sait se donner: vous pouvez être sûr qu’elle se vend.
Mais elle n’a pas confiance. C’est alors à votre tour de ne plus avoir confiance.
Une femme riche se fait faire un enfant par son domestique. Encore un qui abandonne son enfant. Pauvre femme! Tant que ça. Et le domestique dit qu’il a été abandonné.
Une femme un peu folle dit qu’elle ne veut pas se marier désirant avoir un enfant pour elle seule. Égoïsme d’amour maternel.
C’est très facile de dire: ceci est à moi, mais qu’il en coûte de dire: c’est à vous.
D.--Comment? Vous avez-vu quelqu’un se noyer et vous ne lui avez pas porté secours.
R.--Mais il ne me l’a pas demandé.
Les maximes! ce n’est pas pratique, c’est fait pour jaser et faire dire: «Tiens... voilà un philosophe!»
Savoir donner, c’est très bien.
Savoir recevoir, c’est encore mieux.
Ah! la vanité de l’argent...
Avoir de la volonté, c’est vouloir en avoir.
On dit: le fils à papa... Les enfants ne sont pas responsables des fautes de leur père. J’ai pas le sou... c’est la faute à mon père.
Et la chanson dit: «Si mon père est cocu, c’est que ma mère l’a bien voulu...»
Il y a de ces dit-on de morale qui évitent d’en avoir. Laissez-moi vous raconter un instant quelque chose de Bretagne. D’Océanie en Bretagne il n’y a pas loin quand on est tranquille la plume à la main: imagination qui vagabonde... Pourquoi pas? Du reste rien n’arrive par hasard.
Un journal que je parcours me signale qu’il y a certains hommes avec Déroulède qui viennent de découvrir la vraie République, patriotique. Parmi ceux-là un certain nom qui me rappelle un triste personnage que nous avons connu à Pont-Aven, c’est d’ailleurs celui-là même Marcel H..
Très distingué, le monsieur, quand tapant sur les épaules de sa femme il nous disait: «Voilà de la belle viande.» C’était en effet de la viande, rien que de la viande.
Et son petit œil de porc humain ajoutait, «Cette viande est à moi, moi seul.»
Pendant la première semaine il allait régulièrement au-devant du coche qui faisait le courrier et demandait: «Il y a-t-il un colis pour moi?»
Nous étions très intrigués et nous nous demandions: «Quel peut être ce colis?»
Le fameux colis arriva.
Dès le lendemain on put voir notre Marcel H... installé dans la rivière qui coudoie la propriété du meunier David. Une grande toile devant lui sur le chevalet et plus loin sur un superbe caillou le fameux colis. Un grand cygne empaillé. Le monsieur faisait son tableau pour le Salon prochain (une Léda).
La belle viande qu’on connaît--mais sans tête--peinte à Paris. Il ne restait plus qu’à peindre le cygne.
Assise à côté de lui, mais avec tête et vêtements, la belle viande tricotait une paire de bas.
«Pour le blanc de cygne, disait-il, je n’emploie que le blanc de zinc, et pour la belle viande j’emploie la laque bitume.»
A la table d’hôte s’adressant à son voisin un peintre impressionniste, il disait: «Manet, voyez-vous, fait tous les jours une pochade, et quand il en trouve une qui lui convient il l’envoie au Salon. Et puis c’est fait de chic...»
Quand le mois de septembre arrivait, il disait: «Je suis obligé de rentrer à Paris, car c’est l’époque où arrive mon marchand qui fait l’exportation de tableaux pour les îles du Guano.»
* * * * *
Croquis japonais, estampes d’Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles observations de Forain, groupés en un album, non par hasard, de par ma bonne volonté tout à fait intentionnée. J’y joins une photographie d’une peinture de Giotto. Parce que d’apparences différentes je veux en démontrer les liens de parenté.
Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la foule ignorante, classeraient ces différentes manifestations d’art parmi les caricatures ou les choses d’art léger.
Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant le bœuf gras, un mousquetaire reste un chienlit.
Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire.
Dans Sagesse, Gaspard ne me fait pas rire.
Louis Veuillot méprise. Forain aussi.
Chez ce guerrier d’Hokusaï, Saint-Michel de Raphaël se japonise, de lui encore un dessin. Michel-Ange se devine. Michel-Ange le grand caricaturiste! Lui et Rembrandt se donnent la main.
Hokusaï dessine franchement.
Dessiner franchement, c’est ne pas mentir à soi-même.
De cette petite Exposition, Giotto est le morceau capital.
La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si toutefois une section de calebasse figure une barque. Les anges les précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus minuscules.
D’apparence taillés dans du bois, ces personnages dans la barque sont immenses ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu’au premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi d’équilibre.
Devant cette toile, j’ai vu Lui, toujours Lui, l’homme moderne qui raisonne ses émotions comme les lois de la Nature, sourire de ce sourire d’homme satisfait et me dire: «Vous comprenez cela!»
Certainement, en ce tableau, les lois de beauté ne résident pas en des vérités de la nature; cherchons ailleurs.
Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de conception. Qu’importe! si la conception est naturelle ou invraisemblable. J’y vois une tendresse, un amour tout à fait divins.
Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie.
Giotto avait des enfants très laids. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi il faisait de si jolis visages dans ses tableaux, et en nature de si vilains enfants, il répondit: «Mes enfants: c’est le travail de nuit... et mes tableaux, travail de jour.» Giotto connaissait-il les lois de perspective? je ne veux pas le savoir. Ses procédés d’éclosion ne sont pas à nous, mais à lui; estimons-nous heureux de pouvoir jouir de ses œuvres.
Avec les maîtres je cause, leur exemple fortifie. En tentation de péché je rougis devant eux.
_Trois caricaturistes_:
Gavarni élégamment plaisante; Daumier sculpte l’ironie; Forain distille la vengeance.
_Trois genres d’amour._--L’amour moral, l’amour physique, l’amour manuel. Moralité, Débauche, Prudence.
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A un homme qui n’a pas réussi on dit: «Vous vous êtes trompé.»
A celui qui n’a pas gagné à la loterie: «Vous n’avez pas de chance.»
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A vingt ans deux choses sont bien difficiles à faire. Choisir une carrière, choisir une femme. Toutes les carrières sont bonnes, mais on ne peut pas dire: «Toutes les femmes sont bonnes.»
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_Anomalies._--De tous les animaux, l’homme est certainement celui qui a le moins de logique, celui qui sait le moins ce qu’il veut et aussi celui qui commet le plus d’extravagances. A quoi cela tient si ce n’est qu’il sait mieux raisonner. Cela donnerait beaucoup à réfléchir sur l’importance du raisonnement et de l’instruction.
Sans être un Buffon on saurait cependant observer un tant soit peu. Tous les jours à l’heure du repas, pas mal de chats s’invitent à ma table et je leur fais honneur régulièrement avec abondance de riz à la sauce.
Tous sont à peu près sauvages. Ils veulent leur pitance, sans caresse, du regard seulement. Une chatte cependant, la seule civilisée, à tel point que je ne saurais aller sur la route sans qu’elle suive à mes côtés, est féroce en tous points, égoïste, jalouse.
La seule qui grogne en mangeant et tous la craignent même les mâles, à moins que pour l’un d’eux elle ait un caprice. Mais alors, elle mord, elle griffe et le mâle subit les coups s’inclinant devant celle qui porte si bien les culottes. Tous les animaux savants deviennent stupides sachant à peine trouver d’eux-mêmes leur nourriture, incapables de chercher les médicaments qui guérissent. Les chiens finissent par avoir de mauvaises digestions, font des incongruités, le sachant, mais ne se doutant pas qu’ils sentent mauvais.
Les hommes ont à se plaindre et l’on décrète de faire une pétition. Le plus courageux rédige, mais quand il s’agit de trouver des signatures, les moineaux s’envolent. La foule est réunie, le plus imbécile de tous se mouche par trop extraordinairement et la foule au même instant sans invite aux signatures, tous sans hésiter, se met en mouvement et assassine. Les braves ont marché bravement devant la mitraille, puis un repos dans le camp, la sentinelle de garde se met à péter criant: «Les Prussiens!» Ces mêmes braves foutent le camp jusqu’à ce que l’aide de camp, arrivant au galop, leur crie: «C’est rien, mes amis, c’est un fusil qui a permuté.»
Je me trouvais en rade de Rio-de-Janeiro. J’étais pilotin. Chaleur extrême, tout le monde couchait sur le pont. Qui derrière, qui devant. Le mousse endormi, rêva trop brusquement, brusquement aussi il tomba dans l’eau. «Un homme à la mer!» et tout le monde réveillé regardait imbécilement le mousse entraîné par le courant qui défilait le long du navire vers l’arrière. Un matelot nègre s’écria: «Lui foute, qué tonnerre, il va se noyé.» Sans raisonnement le terre-neuve se jeta à la mer et conduisit le petit mousse à l’échelle de l’arrière.
Hier c’était le Congrès en faveur de la paix; on connaît le résultat. Que demain cent mille Français animés d’un je ne sais quoi, et entraînés par un imbécile quelconque qui ne serait pas Déroulède, refusent le service militaire et tout le monde suivra l’exemple.
Deux locomobiles suivent le 0 degré de longitude, mais en sens inverse. Que va-t-il se passer, et le choc sera-t-il terrible?
Je ne le pense! Faute de charbon elles ne se rencontreront pas.
C’est cela en ce moment. Les deux machines sont en route vers l’Avenir (roman de Zola). Faute d’argent, sans Congrès, la guerre sera terminée. Ce sera la paix. A force de raisonner, les engins de guerre devenus beaucoup trop chers, le charbon manquera. Ce sera le moment de réunir de nouveaux
Congrès pour rétablir la guerre à bon marché. Que deviendront tous ces hommes de devoir pénétrés de l’honneur militaire; que deviendront ces fameuses consciences élastiques selon qu’elles sont juives ou chrétiennes. Que deviendront les panaches, les médailles; que deviendront les fournitures de l’armée, toutes les retraites (pâtée du fonctionnaire).
Non, cela ne sera pas, car le monde qui raisonne se révoltera.
Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était pas fatalement? Le colonel n’est pas de cet avis, car il dit que de sa maison à celle de son soldat, il y a beaucoup, beaucoup plus loin que de la maison de son soldat à la sienne.
Quelqu’un parlant d’une réunion dit: «Ils étaient là vingt imbéciles.» Un fumiste ajoute: «vous compris!»
Oh! Non. Sans nous comprendre. Question de mathématiques. Combien il y avait-il d’imbéciles dans cette réunion?
Je voudrais donc vous demander si ayant appris le calcul nous sommes si fatalement juste. Justes au pluriel n’aurait pas le même sens. D’ailleurs je n’aime pas les jeux de mots, ne sachant pas les faire.
J’avais remarqué, sans toutefois bien m’expliquer la raison, qu’en général les ânes avaient beaucoup de succès près des femmes. Ce n’est que très longtemps après je lus une traduction de: _la Luciade et l’âne_, et je compris alors les raisons sérieuses qui animent le beau sexe.
Citons ce passage: «C’était bien la peine de changer pour te réduire en ce point, et le beau profit pour moi d’avoir un pareil magot au lieu de ce tant plaisant et caressant animal.»
La Bible a raison. La chair est chair, l’esprit est esprit. C’est ce que le docteur Faust comprit un peu tard, disant: «Fi donc, l’esprit! et laissons là tous ces travaux inutiles. Monseigneur le diable, venez à mon aide.» Et le diable en fit un âne chargé, de trésors, il est vrai. C’est que Faust voulait une pucelle. Or les pucelles sont des âmes pures et ne changent pas facilement leurs trésors de candeur sans de vrais trésors.
Très observateur, Monseigneur le diable.
Prenez garde aux âmes pures, et si vous faites quelqu’un cocu ne surveillez pas le mari, mais votre escarcelle.
Il s’agit de déboucher une bouteille qui fait son étroite.
Sans y parvenir chacun exerce ses forces préparant la besogne, le dernier, un malin, sans effort débouche la bouteille.
Intentionnellement, plutôt par traîtrise que par instinct, par-ci par-là, je gauloise. C’est que je veux interdire la lecture de ce recueil aux bégueules. Ces insupportables bégueules qui ne savent s’habiller qu’avec une livrée.
«Tu comprends, mon ami, que je ne puis aller avec ma femme légitime à tes réceptions où il y a ta maîtresse.»
Quand Madame est là (c’est une femme honnête, puisque mariée), personne ne grivoise. La soirée finie, tout le monde rentré chez soi, Madame la femme honnête qui a bâillé toute la soirée, cesse de bâiller et dit à son mari: «Si nous disions des cochonneries avant d’en faire.» Et le mari de dire: «Disons des cochonneries _seulement_ (car ce soir j’ai trop mangé).»
Une jeune femme célibataire qui a passé brillamment son doctorat en médecine n’ose être spécialiste pour les maladies secrètes et dit, en rougissant: le machin.
A propos du machin, aujourd’hui que c’est la mode d’envoyer les jeunes filles pures étudier la peinture dans les ateliers en même temps que les hommes, il est à remarquer que toutes ces vierges dessinant le modèle mâle tout à fait nu font avec beaucoup de soin le machin plus ressemblant que la figure. Sorties de l’atelier, ces jeunes vierges, étrangères pour la plupart, toujours respectables, l’œil pudique légèrement baissé, le regard entre les cils, vont se soulager à Lesbos.
Curieuse anomalie...
Je me souviens de l’une d’elles, très jolie Écossaise. Elle venait manger à une petite crémerie fréquentée par des artistes. Survint un beau jour une jeune Belge très fadasse, dont le corset très plat semblait une cuirasse. Notre Écossaise vint se placer à côté d’elle et avec beaucoup de minauderie l’interrogea sur son arrivée à Paris, sur ce qu’elle comptait faire; si l’on aurait le plaisir de la voir à l’atelier. Et l’œil très enflammé, les pommettes rosées, elle ajouta: «Venez chez moi!» Sèchement la Belge cuirassée répondit: «Je vous remercie.» Ce que la fameuse Minna en a rigolé!!!
Le grand savant, le fameux misogyne, tremblait devant elle. Ce qu’il y a de misogynes qui sont misogynes pour trop aimer les femmes et trembler devant elles...
Moi aussi j’aime les femmes, comme on sait, quand elles sont grosses et qu’elles sont vicieuses; mais je ne suis pas misogyne et je ne tremble pas devant elles. Je crains cependant en pareil cas de ne pas avoir un penny en poche. Et que m’importe celle-là plus qu’une autre. Malheureusement, c’est moi et non les femmes qui dis: «il n’y a pas mèche.» Tant que le cerveau reste fort, qu’importe le machin.
* * * * *
_Lettre de Paul-Louis Courier_:
«Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous souvenir un peu de moi. Je veux que la chose en elle-même vous soit indifférente; mais le plaisir de faire plaisir, n’est-ce donc rien? Entre nous, allons, j’y consens... Cela ne vous fait ni chaud ni froid, ni bien ni mal, plaisir ni peine; belle raison pour dire non, quand on vous en prie. Fi! n’avez-vous point de honte de vous faire demander deux fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour lesquelles, après tout, vous n’avez aucune répugnance?»
Une autre lettre, _un passage seulement_:
* * * * *
«Sans m’apercevoir elle ouvrit, et moi, en deux pas et un saut me voilà entré avec elle: grand débat, scène de théâtre: elle veut me chasser; je reste, elle se désolait, je riais:
_Piause, prego, ma in vano ogni parola sparse._
Salvat pouvait venir, il venait même; c’était l’heure, le danger augmentait à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de langage, le prix que je mettais à ma retraite. _Dunque fa presto_, dit-elle; je fis _presto_ et je partis. J’en pourrais prendre désormais avec elle tant que j’en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n’y manqueriez pas. Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter: je la vois, je lui parle tout comme auparavant: même ton, mêmes manières, etc...»
Fi donc! monsieur Courier: j’aime mieux l’autre lettre.
Moi, si une femme me dit: «Fais vite» ou me demande cent sous de plus... Ça me la coupe.
* * * * *
Catherine la grande, Catherine de Russie n’avait plus qu’un désir, elle aurait voulu qu’un simple soldat beau et fort soit assez amoureux et hardi pour oser pénétrer dans son appartement, et la violer.
Ce que voyant, l’amant, le grand favori, alla trouver le plus beau de l’armée et lui dit: «Voici une petite clef qui t’ouvrira la porte de l’appartement de Catherine. Va et viole avec force et rudesse. Si tu le fais, tu seras récompensé: si tu ne le fais pas tu auras cent coups de knout.»
Catherine eut une jouissance extrême.
Un beau jour le favori avoua sa supercherie. Il fut tué, ordre de Catherine. Est-ce une anomalie et le favori ne fut-il pas cruellement stupide?
L’auteur ajoute à son récit une réflexion.
Est-il vraiment permis d’appeler la grande une pareille femme.
Stupide l’auteur.
Je te crois qu’elle était grande! A cause de cela même.
* * * * *
Les Chinois dans une redoute protégée par des grands bambous taillés en pointe.
Les assaillants, un bataillon français, ne s’attendaient pas à pareille résistance et ils furent obligés de reculer presqu’en panique. Seul, le porte-drapeau piqua son drapeau en terre et mourant de peur se cacha parmi les bambous.
Le bataillon reprit l’offensive: ce que voyant notre porte-drapeau toujours en tête fit son arrivée dans la redoute. Ce que voyant aussi le Gouvernement lui donna la croix, la fameuse croix. Ce que voyant aussi, tous dirent: «Celui-là, c’était un brave.»
Aux Invalides, les vaincus, les drapeaux glorifient le vainqueur à la tête de bois. C’est drôle; sur ce bois les cheveux blanchissent. Glorification des morts, glorification des vivants.
J’eus pour maître d’études le père Baudoin, grenadier survivant de Waterloo. Il culottait admirablement les Jean Nicot. Au dortoir la chemise levée, irrespectueusement nous disions: «Garde à vous! Portez arme!» Et le vieux, la larme à l’œil, se souvenait du grand Napoléon. Le grand Napoléon savait les faire mourir: il sut aussi les faire vivre. «Des soldats, disait le père Baudoin, il n’y en a plus.» A l’étude Lui c’était l’enfant et nous les hommes. L’un dit: «Je serai Mirabeau,» et ce fut Gambetta; moi je dis: «Je serai Marat...» Sait-on bien ce que l’on sera?
A Taravas, le père Lucas dit à sa femme: «Lillia, sois aimable avec le gouverneur quand il arrivera; notre congé en dépend.»
Et fièrement le missionnaire ravi dit: «C’est nous qui avons marié le père Lucas. N’est pas maquereau qui veut.» Cette phrase a été prononcée par Manet à qui on reprochait d’avoir fait le portrait de Pertuiset. Dans toutes les branches il y a des forts et des faibles.
* * * * *
Depuis quelque temps trois navires baleiniers naviguent dans nos eaux et la gendarmerie est sur les dents. Pourquoi tout ce brouhaha, ces sourdes colères. Des baleiniers!... Des baleiniers.
Mais enfin, que veut dire tout cela? Les baleines sont-elles porte-malheur, arrivent-elles avec le choléra, ou bien encore la peste baleine qui dégénère en peste humaine? Toujours est-il que le gendarme me dit: «Monsieur..., les baleines c’est la peste.»
Voyons voir, dit l’un, ou tâchons moyen de savoir, dirait l’autre et l’un et l’autre racontent une histoire. Moi je vais vous la raconter l’histoire... mais la vraie.
Or, en ce temps qui est de tous les temps, les baleiniers ont pour habitude de ne pas emporter de monnaie sachant très bien qu’en mer la monnaie ça ne se mange pas et qu’à terre il y a des philosophes qui méprisent le vil métal.
C’est ainsi, imbus de ces fausses idées, qu’ils arrivèrent aux Marquises, notamment à Tasata. Ils comptaient faire leur provision d’eau et échanger de la bimbeloterie et flanelles légères contre bananes, bestiaux et autres provisions de bouche.
Que nenni! descendre à terre des marchandises qui n’ont pas payé l’octroi de mer! mais les indigènes contents de livrer des productions de la terre dont ils ne savent que faire contre des objets qui leur plaisent, se demandent vraiment si nous leur voulons du bien ou du mal. Mais trois ou quatre pelés et un tondu, marchands de morue s’écrient: «Que c’est de la concurrence déloyale.»
Somme toute, le gendarme est essoufflé et le navire nuitamment, de gauche et de droite, soulagé de ses marchandises. Bien approvisionné, il repart.
L’île de Tasata se trouve enrichie de quelques produits Européens. Où est le mal? et pourquoi tous ces cris? Quand donc l’homme comprendra ce que _Humanité veut dire_!
* * * * *
Différents épisodes, maintes réflexions, certaines boutades, arrivent en ce recueil, venant d’on ne sait où, convergent et s’éloignent; jeu d’enfant, figures de kaléidoscope. Sérieux quelquefois, badin souvent au gré de la nature si frivole; l’homme traîne, dit-on, son double avec lui. On se souvient de son enfance: se souvient-on de l’avenir? Mémoire d’avant. Peut-être mémoire d’après, je ne saurais préciser. Dire: «Il fera beau demain.» N’est-ce pas se souvenir d’auparavant; expériences qui déterminent une raison.
Je me souviens d’avoir vécu; je me souviens aussi de ne pas avoir vécu. Pas plus tard que cette nuit j’ai rêvé que j’étais mort, et chose curieuse c’était le moment vrai où je vivais heureux.
Rêver réveillé, c’est à peu près la même chose que rêver endormi. Le rêve endormi est souvent plus hardi, quelquefois un peu plus logique.
Je veux en venir à ceci, que je vous ai dit déjà.
Ceci n’est pas un livre.
Et puis aussi, je crois que vous tous, vous êtes comme moi bien moins sérieux que vous voulez bien le dire, tout aussi pervertis, les uns plus intelligents, les autres moins.
On le sait bien, direz-vous! Il est bon de le dire encore, sans cesse, toujours... Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la liberté, en haine de fraternité.