Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original
Part 5
Je sais bien que là-bas, à Paris comme en province, les fonctionnaires en congé vous en racontent d’extraordinaires. N’en croyez rien: _ici_, les monstres sont naturels. Ils voient bien, sans en avoir l’air, que nos casques sont ridicules et que nous vantant du contraire nous sommes de fiers cochons.
Ils promettent, disent-elles, et ils ne tiennent pas. Autrement dit, ça ne biche pas.
A part cela ils se foutent de nous comme Colin à Tampon.
Si vous rencontrez jamais au Helder ou un autre bouzin, un gouverneur qui s’appelle Ed. Petit, admirez-le, car c’est un rude serin.
Figurez-vous qu’autrefois! Commissaire à bord du _Hugon_ il vint aux Marquises, fit pas mal de mariages comme celui de Loti, et fier de l’une d’elles il voulut se payer la tête de sa belle-mère qui résidait à quelques pieds sous terre dans cette charmante île qu’on nomme Taoata.
On gratta, on déterra et comme notre commissaire voulait emporter la fameuse tête, le beau-père s’écria: «Combien de piastres?»
«Ça n’a pas de prix,» répondit notre spirituel commissaire. Rien de plus entêté qu’un beau-père qui veut des piastres et la fameuse tête réintégra son domicile éternel.
Comme le petit Poucet notre commissaire par mégarde sema des petits cailloux sur sa route et la nuit déroba la tête convoitée.
Le missionnaire (vigie qui ne laisse rien passer), fit une plainte écrite et le commandant du _Hugon_, tout à fait courroucé apprit à notre commissaire qu’une belle-mère, c’est sacrée...
A son examen, à l’École coloniale on lui fit cette demande:
D.--Quel est le moyen d’équilibrer un budget?
R.--C’est très simple, il faut le ruiner.
Allez donc coloniser!
* * * * *
Un journal américain nous apprend que le président Mac Lean assassiné est mort, d’après l’avis des médecins, par faute de vitalité!!
Ici se pose une question de procédure. Manque de vitalité: n’est-ce pas un vice de forme? et alors dans ce cas n’aurait-on pas chance de gagner en allant en Cour de cassation.
* * * * *
Cet extraordinaire gouverneur qu’on nomme Ed. Petit écrit au ministre.
«Aux Marquises, la race disparaît de plus en plus. N’y aurait-il pas lieu de nous envoyer le trop-plein de la Martinique.»
Ceci écrit après la catastrophe du volcan.
Cela ressemble un peu à cet aide de camp qui vient trouver l’empereur Napoléon Iᵉʳ.
«Sire! cent mille hommes vous attendent en bas. N’y aurait-il pas lieu de les faire monter par le petit escalier dérobé?» Et Napoléon Iᵉʳ de répondre. «Dites-i qu’ils entrent, mon bon!»
Si au Helder ou autre bouzin, voire même aux Folies-Bergère, vous rencontrez Ed. Petit, dites-lui qu’il n’a pas son pareil.
* * * * *
Dieu, que j’ai si souvent offensé, m’a cette fois épargné: au moment où j’écris ces lignes un orage tout à fait exceptionnel vient de faire des terribles ravages.
Dans l’après-midi d’avant-hier, le gros temps qui s’accumulait depuis quelques jours prit des proportions menaçantes. Dès 8 heures du soir, c’était la tempête. Seul, dans ma case, je m’attendais à chaque instant à la voir s’écrouler: les arbres énormes qui au tropique ont peu de racines sur un sol qui une fois détrempé n’a plus de consistance, craquaient de toutes parts et tombaient sur le sol avec un bruit sourd. Surtout les maiore (arbre à pain qui ont un bois très cassant). Les rafales ébranlaient la toiture légère en feuilles de cocotier, s’introduisaient de tous côtés, m’empêchant de tenir la lampe allumée. Ma maison démolie avec tous mes dessins, matériaux accumulés depuis vingt ans, c’était ma ruine.
Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau.
A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison. Je n’avais plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La nuit fut longue.
Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que, dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins agréablement que le diable dans un bénitier.
Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse: autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher sommairement les trous faits par le torrent. Mais des ponts! où est l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent?
Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises.
Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts. Mais à quand la prochaine inondation?
* * * * *
Le _Journal des Voyages_ (auteurs autorisés), la géographie de Élisée Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique.
Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc...
On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique quand il prend tout cela pour un art de Papoue!
Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration.
Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de géométrie gobine, il parviendra,--le tout harmonieusement,--à ne laisser aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le visage. Le visage surtout. On est étonné de trouver un visage là où l’on croyait à une figure étrange géométrique. Toujours la même chose et cependant jamais la même chose.
Aujourd’hui même à prix d’or on ne retrouverait plus de ces beaux objets en os, en écaille, en bois de fer qu’ils faisaient autrefois. La gendarmerie a tout _dérobé_ et vendu à des amateurs collectionneurs et cependant l’Administration n’a pas songé un seul instant, chose qui lui aurait été facile, à faire un musée à Tahiti de tout l’art océanien.
Tous ces gens qui se disent cependant si instruits n’ont pu se douter un instant de la valeur des artistes marquisiens.
Il n’y a pas la moindre femme de fonctionnaire qui devant cela ne se soit écrié: «Mais c’est horrible! c’est de la sauvagerie!» De la sauvagerie! elles en ont plein la bouche.
Modes surannées, tourtes depuis les pieds jusqu’à la tête, communes de hanche, corset tripaillant, bijouterie en toc, coudes ou menaçant ou saucissonnant, elles déparent une fête dans ces pays. Mais elles sont blanches, et leur ventre bedonne.
Toute élégante, la population qui n’est pas blanche. Monsieur le critique se trompe considérablement quand il dit avec dédain... des Négresses... à moins que ce soit moi qui me sois trompé, les décrivant, les dessinant aussi.
L’un dit: «Ce sont des Papoues;» l’autre: «Ce sont des négresses.» Voilà de quoi sérieusement me donner des doutes sur ma valeur artistique. Loti! à la bonne heure; c’est charmant.
Rétablissons un instant dans mon sens la désignation de cette race et nommons-la la race Maorie, quitte à un autre, plus tard, plus ou moins photographe, à la décrire et la peindre avec un art plus civilisé et plus vrai.
Je dis bien, toute élégante. Toute femme fait sa robe, tresse son chapeau, et lui met des rubans à en remontrer à n’importe quelle modiste de Paris, arrange des bouquets avec autant de goût que sur le boulevard de la Madeleine. Leur joli corps sans contrainte sous la chemise de dentelle et de mousseline, ondule gracieusement. Des manches, sortent des mains essentiellement aristocratiques: en revanche les pieds larges et solides, sans bottine, nous offusquent quelque temps seulement, car plus tard ce serait la bottine qui nous offusquerait. Autre chose aussi aux Marquises qui révolte quelques bégueules c’est que toutes ces jeunes filles fument la pipe, sans doute, le _calumet_, pour ceux qui voient dans tout la sauvagerie.
Quoi qu’il en soit, envers et contre tout, le voulant même, la femme Maorie ne saurait être fagotée et ridicule, c’est qu’il y a en elle ce sens du beau décoratif que j’admire dans l’art marquisien après l’avoir étudié. Puis ne serait-ce que cela? n’est-ce donc rien qu’une jolie bouche qui, au sourire, laisse voir d’aussi belles dents. Cela des négresses! allons donc.
Et ce joli sein au bouton rosé si rebelle au corset. Ce qui distingue la femme Maorie d’entre toutes les femmes et qui souvent la fait confondre avec l’homme, ce sont les proportions du corps. Une Diane chasseresse qui aurait les épaules larges et le bassin étroit.
Si maigre que soit le bras d’une femme il est toujours d’une ossature peu visible, et souple, et joli de lignes. Avez-vous remarqué dans un bal les jeunes filles de l’Occident, gantées jusqu’au coude: bras maigres, coudés, archicoudés, vilains en somme, ayant l’avant-bras plus fort que l’arrière-bras.
J’ai dit intentionnellement les femmes d’Occident, car le bras de la Maorie est le même que celui de toutes les femmes d’Orient: plus fort cependant.
Avez-vous remarqué aussi, au théâtre, les jambes des figurantes. Ces cuisses énormes (les cuisses seulement), le genou énorme et en dedans. Cela tient probablement à un écartement exagéré de l’emmanchement du fémur.
Tandis que chez la femme d’Orient, et surtout chez la Maorie la jambe depuis la hanche jusqu’au pied donne une jolie ligne droite. La cuisse est très forte, mais non dans la largeur, ce qui la rend très ronde et évite cet écart qui a fait donner pour quelques-unes dans nos pays la comparaison avec une paire de pincettes.
Leur peau est d’un jaune doré, c’est entendu et c’est vilain pour quelques-uns, mais tout le reste, surtout quand il est nu, est-ce donc si vilain que cela; et ça _se donne_ pour presque rien.
Une chose cependant m’ennuie aux Marquises c’est ce goût exagéré pour les parfums; car c’est alors que le marchand leur vend une parfumerie épouvantable de musc et de patchouli. Réunis dans une église, tous ces parfums deviennent insupportables. Mais là encore, la faute en est aux Européens.
Quant à l’eau de Lavande vous ne la sentirez pas parce que l’indigène, à qui il est défendu de vendre une goutte d’alcool, la boit aussitôt qu’il peut mettre la main dessus.
Revenons à l’art marquisien. Cet art a disparu grâce aux missionnaires. Les missionnaires ont considéré que de sculpter, décorer, c’était le fétichisme, c’était offenser le Dieu des chrétiens.
Tout est là, et les malheureux se sont soumis.
La nouvelle génération, depuis le berceau, chante en un français incompréhensible les cantiques, récite le catéchisme et puis encore...
Rien. Vous m’entendez bien.
Si une jeune fille ayant cueilli des fleurs fait artistement une jolie couronne et la met sur sa tête, Monseigneur se fâche!
Bientôt le Marquisien sera incapable de monter à un cocotier, incapable d’aller dans la montagne chercher les bananes sauvages qui peuvent le nourrir. L’enfant retenu à l’école, privé d’exercices corporels, le corps (histoire de décence), toujours vêtu, devient délicat, incapable de supporter la nuit dans la montagne. Ils commencent à porter tous des souliers, et leurs pieds, désormais fragiles, ne pourront courir dans les rudes sentiers, traverser les torrents sur des cailloux.
Aussi nous assistons à ce triste spectacle qui est l’extinction de la race en grande partie poitrinaire, les reins inféconds et les ovaires détruits par le mercure.
Voyant cela, je suis amené à penser, rêver plutôt; à ce moment où tout était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil du premier âge, en germes.
Principes invisibles, indéterminés, inobservables alors, tous par l’inertie première de leur virtualité, sans un acte perceptible ou percevant, sans réalité active ou passive, sans cohésion par là même n’offraient évidemment qu’un caractère, celui de la nature entière sans vie, sans expression, dissoute, réduite à rien, engloutie dans l’immensité de l’espace, qui sans forme aucune et comme vide et pénétrée par la nuit et le silence dans toutes ses profondeurs devait être comme un abîme sans nom. C’était le chaos, le néant primordial, non de _l’Être_, mais de la Vie, qu’après on appelle l’empire de la Mort, quand la vie qui s’en était produite y revient.
Et mon rêve avec la hardiesse de l’inconscience tranche bien des questions que ma compréhension n’ose aborder. Soudainement je suis sur la terre et au milieu d’animaux étranges; je vois des êtres qui pourraient bien être des hommes, mais que peu ils nous ressemblent. Sans crainte je m’en approche: vaguement, sans étonnement ils me regardent. Un singe à côté semblerait de beaucoup supérieur.
Et tirant une pièce de monnaie de ma poche je la présente à l’un d’eux. C’est tout ce que j’ai trouvé de plus intelligent à ce moment. Il s’en empare, la porte à sa bouche, puis, sans colère, il la rejette. A-t-il pensé, je n’ose l’espérer.
Par moments quelques sons rauques sortent de sa gorge comme d’une caverne.
Et dans mon rêve, un ange aux ailes blanches vient à moi souriant. Derrière lui un vieillard tenant dans sa main un sablier.
«Inutile de m’interroger, me dit-il, je connais ta pensée. Apprends que ces êtres sont des hommes comme tu étais autrefois lorsque Dieu a commencé à te créer. Demande au vieillard de te conduire à l’infini plus tard et tu verras ce que Dieu veut faire de toi et tu trouveras qu’aujourd’hui tu es singulièrement inachevé. Que serait l’œuvre du créateur si elle était d’un jour; Dieu ne se repose jamais.»
Le vieillard disparut, et réveillé, levant les yeux au ciel, j’aperçus l’ange aux ailes blanches qui montait vers les étoiles. Sa longue chevelure blonde laissait dans le firmament comme une traînée de lumière.
* * * * *
Laissez-moi vous faire part d’un cliché qui existe ici et qui a le don de m’énerver.
Les Maoris viennent de la Malaisie.
Sur les bateaux qui circulent dans l’océan Pacifique, et à leur débarquement à Tahiti, les fonctionnaires toujours instruits vous disent: «Monsieur, les Maoris sont d’exportation malaise.--Mais pourquoi?» vous écriez-vous!
Il n’y a pas de pourquoi. C’est le cliché, vu, revu et corrigé par tous les photographes.
N’essayez pas, vous peintre observateur, de vous rebiffer, on vous écrasera.
Ou si l’on ne connaît pas le cliché, l’un dira: «Ce sont des Papoues», et l’autre: «Ce sont des nègres.»
A quelle époque a eu lieu le déluge? Seule la Bible a osé l’affirmer.
Des plus hautes montagnes les eaux se sont retirées, notre belle France est sortie de la mer.
Les eaux de l’autre côté ont envahi l’Océanie. Qu’importe! Seule la Malaisie a fourni des hommes. L’ancienne terre océanienne, fabriquer des hommes. Fi donc!
A quelle époque les hommes ont-ils commencé à exister sur notre globe? Qu’importe, puisque je vous dis que seule la Malaisie...
A quelle époque la pensée dégagée de son animalité a-t-elle eu quelques éléments rudimentaires et par suite fait un commencement de langage dont les premiers sons rudes sortis du gosier ont fourni les premiers éléments?
Réflexion faisant n’y aurait-il pas lieu de supposer que le premier mode de penser ainsi que celui du langage ont été les mêmes, à peu près les mêmes.
Rien d’extraordinaire alors à ce que tous les serins sur cette terre chantent tous l’air des _Noces de Jeannette_. Rien d’extraordinaire que même plus tard, beaucoup plus tard, on retrouve aussi bien en Malaisie qu’en Océanie et en Afrique, etc., les quelques mots génériques que selon le gosier l’être primitif a pu prononcer, de même le mode de penser.
Ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il sent sont d’abord, avant tout et pour tout, ce que l’homme a dû penser, le désir de prendre ensuite avec sa désignation du moi, et le moyen de prendre qui est la main.
De là ce mot _rima_ ou _lima_ qui veut dire main et qu’on retrouve dans presque toutes les langues, en Malaisie comme partout ailleurs, plus ou moins transformé comme prononciation. Le mot _rama_ en latin n’y ressemble-t-il pas. De même pour le chiffre 5 qui représente une main et 10, deux mains. De tous temps connus les sauvages se sont servis de la brasse comme mesure du pied aussi.
Comme dans _la Lettre volée_ d’Edgard Poë, notre esprit moderne ne peut voir ce qui est trop simple et trop visible, perdu dans les détails d’analyse. Comme dans la Bible, l’esprit des hommes monte en haut et l’esprit des hommes descend en bas. Nous ne saurions voir si bas et, malgré toutes nos recherches, nous n’arrivons pas à percevoir le mode de penser des animaux quand, hirondelles par exemple, elles arrivent à revenir à leur endroit de naissance. Soit avec la voix, soit avec leur queue, les chiens expriment leurs sentiments.
Nous nous en tirons, il est vrai, avec un cliché qui est l’instinct.
Cette question de langue a été une des grandes causes qui ont fait adopter ce cliché. Malaisie-Maoris.
Vaut mieux ne pas savoir que de savoir à tort.
Et j’affirmerai que pour moi, les Maoris ne sont pas des Malais, des Papoues ou des Nègres.
* * * * *
Quand vous arrivez aux Marquises, vous vous dites, voyant ces tatouages qui couvrent et le corps et la figure tout entière: ce sont de terribles gaillards. Et puis ils ont été anthropophages.
On se méprend complètement.
L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande. On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle. Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie: «Oh! que c’est bon.»
Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur.
A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser. Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de l’indigène.
Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente.
Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de la selle. La nuit était proche: il disparut.
Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins. Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée.
Ce mot _naturellement_ demande une explication.
C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas commode aux Marquises.
Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien.
Les témoins embrouillent la question, leur langue toujours mal interprétée leur en donne toutes les facilités; puis il sait avec une remarquable intelligence et un sang-froid imperturbable arranger toutes les contradictions. «Mais pourquoi as-tu dit une chose tout à l’heure et maintenant juste le contraire?
--C’est que la justice me fait peur, et quand j’ai peur, je ne sais ce que je dis.»
Ils sont deux: ils s’accusent réciproquement, et chacun de répondre invariablement: «J’accuse mon voisin, parce que sinon le juge dira que c’est moi!»
Je me souviens de cette naïveté d’un président du tribunal à Papeete.
--Interprète, dites à cet homme qu’à toutes mes questions il répond très intelligemment: c’est donc qu’il a songé à toutes mes questions avant de les avoir entendues.
R.--Cet homme dit qu’il ne comprend pas pourquoi on lui demande cela, et qu’il répond comme il peut.
Pour en revenir à notre Chinois il était clair pour quiconque réfléchit et connaît les habitudes des indigènes que ce Chinois ne pouvait commettre son crime seul et surtout faire disparaître le cadavre malgré la proximité de la mer. Un Chinois est trop intelligent pour cela, car il sait (Dieux maories président peut-être à tout ce qui se passe), que rien ne peut être fait sans que les indigènes le sachent et que par suite il serait immédiatement dénoncé, lui _étranger_.
Il était donc clair que ce Chinois avait des complices, d’autant plus que l’amant d’une de ses filles était connu parmi les exceptions méchantes et criminelles. Mais le brigadier de gendarmerie ne voulut rien écouter.
Voici ce qui s’était passé et d’après tous les renseignements qu’on m’a fournis à moi comme à tout le monde. Tous disent la même chose, sauf une. L’heure et l’endroit où le crime a été commis: il y a différentes versions à ce sujet, mais je soupçonne que ce sont des contradictions volontaires.
Aussitôt son arrivée dans le district près de sa case, le fameux sac de piastres fut aperçu et notre jeune Américain vigoureux et résolu, confiant comme en général la jeunesse, ne prit garde de le cacher.
Notre jeune Américain aurait été tué par un vigoureux coup de bâton sur le cou, tout comme le ferait une guillotine.