Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Part 2

Chapter 23,691 wordsPublic domain

Il serait oiseux ici d’entrer dans des détails de technique. Ceci dit pour vous informer que Van Gogh sans perdre un pouce de son originalité a trouvé de moi un enseignement fécond. Et chaque jour il m’en était reconnaissant. Et c’est ce qu’il veut dire quand il écrit à M. Aurier qu’il doit beaucoup à Paul Gauguin.

Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi beaucoup plus vieux, j’étais un homme fait. A Vincent je dois quelque chose, c’est, avec la conscience de lui avoir été utile, l’affermissement de mes idées picturales antérieures puis dans les moments difficiles me souvenir qu’on trouve plus malheureux que soi.

Quand je lis ce passage: le dessin de Gauguin rappelle un peu celui de Van Gogh, je souris.

Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs je surpris Vincent qui levé s’approchait de mon lit.

A quoi attribuer mon réveil à ce moment?

Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement:

«Qu’avez-vous Vincent,» pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour dormir d’un sommeil de plomb.

J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte qu’il aimait tant des Tournesols. Et le portrait terminé il me dit: «C’est bien moi, mais moi devenu fou.»

Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe.

Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le coup et le prenant à bras le corps, je sortis du café, traversai la place Victor-Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le matin.

A son réveil, très calme, il me dit: «Mon cher Gauguin, j’ai un vague souvenir que je vous ai offensé hier soir.

R.--Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé je pourrais ne pas être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à votre frère pour lui annoncer ma rentrée.»

Quelle journée, mon Dieu!

Le soir arrivé j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvai le besoin d’aller seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s’arrêta et baissant la tête il reprit en courant le chemin de la maison.

Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et chercher à l’apaiser? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me suis fait aucun reproche.

Me jette la pierre qui voudra.

D’une seule traite je fus à un bon hôtel d’Arles où après avoir demandé l’heure je retins une chambre et je me couchai.

Très agité je ne pus m’endormir que vers 3 heures du matin et je me réveillai assez tard vers 7 heures et demie.

En arrivant sur la place je vis rassemblée une grande foule. Près de notre maison des gendarmes, et un petit monsieur au chapeau melon qui était le commissaire de police.

Voici ce qui s’était passé.

Van Gogh rentra à la maison et immédiatement se coupa l’oreille juste au ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de l’hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées s’étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le sang avait sali les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à coucher.

Lorsqu’il fut en état de sortir, la tête enveloppée d’un béret basque tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où à défaut de payse on trouve une connaissance, et donna au factionnaire son oreille bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe. «Voici, dit-il, en souvenir de moi,» puis s’enfuit et rentra chez lui où il se coucha et s’endormit. Il eut le soin toutefois de fermer les volets et de mettre sur une table près de la fenêtre une lampe allumée.

Dix minutes après toute la rue accordée aux filles de joie était en mouvement et on jasait sur l’événement.

J’étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à brûle pourpoint, d’un ton plus que sévère: «Qu’avez-vous fait, Monsieur, de votre camarade.»--Je ne sais...

--Que si... vous le savez bien... il est mort.»

Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de mon cœur.

La colère, l’indignation, la douleur aussi, et la honte de tous ces regards qui déchiraient toute ma personne, m’étouffaient et c’est en balbutiant que je dis: «C’est bien, Monsieur, montons et nous nous expliquerons là-haut.» Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé par les draps, blotti en chien de fusil: il semblait inanimé. Doucement, bien doucement, je tâtai le corps dont la

chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise de toute mon intelligence et de mon énergie.

Presqu’à voix basse je dis au commissaire de police: «Veuillez, Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s’il demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris: ma vue pourrait peut-être lui être funeste.»

Je dois avouer qu’à partir de ce moment, ce commissaire de police fut aussi convenable que possible, et intelligemment il envoya chercher un médecin et une voiture.

Une fois réveillé, Vincent demanda après son camarade, sa pipe et son tabac, songea même à demander la boîte qui était en bas et contenait notre argent. Un soupçon sans doute! qui m’effleura étant déjà armé contre toute souffrance.

Vincent fut conduit à l’hôpital où aussitôt arrivé, son cerveau recommença à battre la campagne.

Tout le reste, on le sait dans le monde que cela peut intéresser et il serait inutile d’en parler, si ce n’est cette extrême souffrance d’un homme qui soigné dans une maison de fous, s’est vu par intervalles mensuels reprendre la raison suffisamment pour comprendre son état et peindre avec rage les tableaux admirables qu’on connaît.

La dernière lettre que j’ai eue était datée d’Auvers près Pontoise. Il me disait qu’il avait espéré guérir assez pour venir me retrouver en Bretagne, mais qu’aujourd’hui il était obligé de reconnaître l’impossibilité d’une guérison.

«Cher maître (la seule fois qu’il ait prononcé ce mot), il est plus digne après vous avoir connu et vous avoir fait de la peine, de mourir en bon état d’esprit qu’en état qui dégrade.»

Et il se tira un coup de pistolet dans le ventre et ce ne fut que quelques heures après, couché dans son lit et fumant sa pipe, qu’il mourut ayant toute sa lucidité d’esprit, avec amour pour son art et sans haine des autres.

Dans les monstres Jean Dolent écrit:

«Quand Gauguin dit: «Vincent,» sa voix est douce.»

Ne le sachant pas, mais l’ayant deviné. Jean Dolent a raison. On sait pourquoi.

* * * * *

Notes éparses, sans suite comme les rêves, comme la vie, toute faite de morceaux.

Et de ce fait que plusieurs y collaborent, l’amour des belles choses aperçues dans la maison du prochain.

Choses parfois enfantines écrites, tant de délassement personnel, tant de classement d’idées aimées--quoique peut-être folles--en défiance de mauvaise mémoire, et tout de rayons jusqu’au centre vital de mon art. Or si œuvre d’art était œuvre de hasard, toutes ces notes seraient inutiles.

J’estime que la pensée qui a pu guider mon œuvre ou une œuvre partielle est liée très mystérieusement à mille autres, soit miennes, soit entendues d’autres. Quelques jours d’imagination vagabonde je me remémore longues études souvent stériles, plus encore troublantes: un nuage noir vient obscurcir l’horizon: la confusion se fait en mon âme et je ne saurais faire un choix. Si donc à d’autres heures de plein soleil, l’esprit lucide, je me suis attaché à tel fait, telle vision, telle lecture, ne faut-il pas en mince recueil, prendre souvenance.

Quelquefois je me suis reculé bien loin, plus loin que les chevaux du Panthéon... jusqu’au dada de mon enfance, le bon cheval de bois.

Je me suis attardé aux nymphes de Corot dansant dans les bois sacrés de Ville-d’Avray.

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

J’ai un coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire. Dieu qu’il est beau! Et il m’amuse.

J’ai une poule grise argentée, au plumage hérissé; elle gratte, elle picote, elle abîme mes fleurs. Ça ne fait rien, elle est drôle sans être bégueule: le coq lui fait signe des ailes et des pattes et aussitôt elle offre son croupion. Lentement, vigoureusement aussi, il monte dessus.

Ah! c’est bientôt fait! Est-ce donc de la chance. Je ne sais.

Les enfants rient: je ris. Mon Dieu que c’est bête. Quelle disette, rien à boulotter. Si je mangeais le coq? et j’ai faim. Il serait trop dur. La poule alors? mais je ne m’amuserais plus à voir mon coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire, monter sur la poule; les enfants ne riraient plus. J’ai toujours faim!

* * * * *

Le déluge. Jadis la mer irritée monta aux cimes élevées. Et maintenant la mer apaisée lèche les rochers. Autrement dit: «Vois-tu, ma fille, autrefois on montait, aujourd’hui on descend.» On descend en sachant s’élever.

Vous vous devez à la société.

Combien?

Que me doit la société.

Beaucoup trop.

Payera-t-elle?

Jamais (Liberté, Égalité, Fraternité).

* * * * *

Sur la véranda, douce sieste, tout repose. Mes yeux voient sans comprendre l’espace devant moi; et j’ai la sensation du sans fin dont je suis le commencement.

Moorea à l’horizon; le soleil s’en approche. Je suis sa marche dolente, sans comprendre, j’ai la sensation d’un mouvement désormais perpétuel: une vie générale qui jamais ne s’éteindra.

Et voilà la nuit. Tout repose. Mes yeux se ferment pour voir sans comprendre le rêve dans l’espace infini qui fuit devant moi; et j’ai la sensation douce de la marche dolente de mes espérances.

* * * * *

On mange. Une longue table. De chaque côté s’alignent les assiettes, les verres. Ainsi alignés, ces verres, ces assiettes, par la perspective rendent cette table longue, très longue. C’est d’ailleurs un banquet.

Stéphane Mallarmé préside: en face Jean Moréas symboliste. Les convives sont symbolistes. Peut-être aussi les larbins. Là-bas, très loin, au bout Clovis Hugues (Marseille). Là-bas aussi, à l’autre bout Barrès (Paris).

On mange. Des toasts. Le président commence: Moréas répond. Clovis Hugues, sanguin, chevelu, exubérant, en vers naturellement, parle longuement.

Barrès, mince et long, glabre, sèchement, en prose, cite Baudelaire. On écoute, le marbre se glace.

Mon voisin, tout jeune mais gras (superbes boutons de diamant étincelant sur la chemise à mille plis), m’interroge tout bas.

«Est-ce que M. Baudelaire est parmi nous à ce banquet?»

Je me gratte le genou et je réponds:

«Oui, il est ici, là-bas, parmi les poètes: du reste Barrès en parle.

LUI.--Oh! je voudrais bien lui être présenté.»

Dans un ordre d’idées quelconques, un saint quelconque dit à une de ses pénitentes. «Défiez-vous de l’orgueil de l’humilité.»

Lettre de Strindberg.

Vous tenez absolument à avoir la préface de votre catalogue écrite par moi, en souvenir de l’hiver 1894-95, que nous vivons ici derrière l’Institut, pas loin du Panthéon, surtout près du cimetière Montparnasse.

Je vous aurais volontiers donné ce souvenir à emporter dans cette île d’Océanie, où vous allez chercher un décor en harmonie avec votre stature puissante et de l’espace, mais je me sens dans une situation équivoque dès le commencement, et je réponds tout de suite à votre requête par un «Je ne peux pas» ou, plus brutalement, par un «Je ne veux pas».

Du même coup, je vous dois une explication à mon refus qui ne vient pas d’un manque de complaisance, d’une paresse de la plume, quoique il m’eût été facile d’en rejeter la faute sur la maladie de mes mains, laquelle d’ailleurs n’a pas encore laissé au poil le temps de pousser dans la paume.

Voici: je ne peux pas saisir votre art et je ne peux pas l’aimer. (Je n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien.) Mais je sais que cet aveu ne vous étonnera ni ne vous blessera, car vous me semblez surtout fortifié par la haine des autres: votre personnalité se complaît dans l’antipathie qu’elle suscite, soucieuse de rester intacte.

Et avec raison peut-être, car de l’instant où, approuvé et admiré, vous auriez des partisans, on vous rangerait, on vous classerait, on donnerait à votre art un nom dont les jeunes avant cinq ans se serviraient comme d’un sobriquet désignant un art suranné qu’ils feraient tout pour vieillir davantage.

J’ai tenté moi-même de sérieux efforts pour vous classer, pour vous introduire comme un chaînon dans la chaîne, pour amener à la connaissance de l’histoire de votre développement, mais en vain.

Je me souviens de mon premier séjour à Paris, en 1876. La ville était triste, car la nation portait le deuil des événements accomplis et avait l’inquiétude de l’avenir; quelque chose fermentait.

Dans les cercles suédois d’artistes, on n’avait pas encore entendu le nom de Zola, car l’Assommoir n’était pas publié: j’assistai à la représentation au Théâtre-Français de «Rome vaincue» où Mme Sarah-Bernhardt la nouvelle étoile était couronnée une seconde Rachel, et mes jeunes artistes m’avaient entraîné chez Durand-Ruel voir quelque chose de tout à fait neuf en peinture. Un jeune peintre alors inconnu me conduisait, et nous vîmes des toiles très merveilleuses signées principalement Manet et Monet. Mais comme j’avais autre chose à faire à Paris que de regarder des tableaux (je devais, en qualité de secrétaire de la bibliothèque de Stockholm, rechercher un vieux missel suédois à la bibliothèque Sainte-Geneviève) je regardais cette nouvelle peinture avec indifférence calme. Mais le lendemain je revins sans trop savoir comment, et je découvris «quelque chose» dans ces bizarres manifestations. Je vis le grouillement de la foule sur un embarcadère, mais je ne vis pas la foule même; je vis la course d’un train rapide dans un paysage normand, le mouvement des roues dans la rue, d’affreux portraits de personnes toutes laides qui n’avaient pu poser tranquillement. Saisi par ces toiles extraordinaires, j’envoyai à un journal de mon pays une correspondance dans laquelle j’avais essayé de traduire les sensations que je croyais que les impressionnistes avaient voulu rendre; et mon article eut un certain succès comme une chose incompréhensible.

Lorsqu’en 1883, je revins pour la deuxième fois à Paris, Manet était mort, mais son esprit vivait dans toute une école qui luttait pour l’hégémonie avec Bastien Lepage; à mon troisième séjour à Paris en 1885 je vis l’exposition de Manet. Ce mouvement s’était alors imposé; il avait produit son effet et maintenant il était classé. A l’exposition triennale, même année, anarchie complète. Tous les styles, toutes les couleurs, tous les sujets: historiques, mythologiques et naturalistes. On ne voulait plus entendre parler d’écoles, ni de tendances. Liberté était maintenant le mot de ralliement. Taine avait dit que le beau n’était pas le joli et Zola que l’art était une parcelle de nature vue à travers un tempérament.

Cependant, au milieu des derniers spasmes du naturalisme, un nom était prononcé par tous avec admiration, celui de Puvis de Chavannes. Il était là, tout seul, comme une contradiction, peignant d’une âme croyante, tout en tenant légèrement compte du goût de ses contemporains pour l’allusion. (On ne possédait pas encore le terme de symbolisme, une appellation bien malheureuse pour une chose si vieille: l’allégorie.)

C’est vers Puvis de Chavannes qu’allaient hier soir mes pensées, quand, aux sons méridionaux de la mandoline et de la guitare, je vis sur les murs de votre atelier ce tohu-bohu de tableaux ensoleillés, qui m’ont poursuivi cette nuit, dans mon sommeil. J’ai vu des arbres que ne retrouverait aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais soupçonnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter un Dieu.

«Monsieur, disais-je dans mon rêve, vous avez créé une nouvelle terre et un nouveau ciel, mais je ne me plais au milieu de votre création: elle est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre paradis habite une Ève qui n’est pas mon idéal, car j’ai vraiment moi aussi un idéal de femme ou deux!

Ce matin je suis allé visiter le musée du Luxembourg pour jeter un regard sur Chavannes qui me revenait toujours à l’esprit. J’ai contemplé avec une sympathie profonde le pauvre pêcheur, si attentivement occupé à guetter la proie qui lui vaudra l’amour fidèle de son épouse cueillant des fleurs, et de son enfant paresseux. Cela est beau! Mais voilà que je me heurte à la couronne d’épines, Monsieur, je les hais, entendez-vous bien! Je ne veux point de ce Dieu pitoyable qui accepte les coups. Mon Dieu, plutôt alors (le vitsliputsli qui, au soleil, mange le cœur des hommes).

Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles de Manet ni de Bastien Lepage!

Qu’est-il donc? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule.

Il semble, ma foi, que, depuis que je me suis échauffé, en écrivant, je commence à avoir une certaine compréhension de l’art de Gauguin.

On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout simplement!

Bon voyage, Maître: seulement, revenez-nous et revenez me trouver. J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de devenir sauvage et de créer un monde nouveau.

AUGUSTE STRINDBERG.

_Par Achille_ DELAROCHE. _D’un point de vue esthétique à propos du peintre Paul Gauguin._

Il ne me siérait d’étudier, sous le rapport technique la peinture de Paul Gauguin. C’est affaire aux peintres, ses émules. Mais, outre que souvente fois l’artiste est moins impartialement apprécié de ses pairs que d’un étranger, il y aurait un intérêt, ce semble, à s’entendre entre ouvriers d’arts voisins sur les grandes lignes d’une esthétique générale.

Et ceci n’est point par dilettantisme. J’édifierai donc cette simple causerie sur des assises imaginaires, certes, de telle vision de couleur et de dessin idéalement surgies, mais aussi en tant que signes éminents d’une méthode nous intéressant tous, rêveurs ou artistes.

Il est hors de doute, aujourd’hui, que les divers arts, peinture, poésie, musique, après avoir suivi séparément des routes longtemps glorieuses, pris d’un soudain malaise qui fait éclater leurs mornes séculaires désormais trop étroits, tendent, comme pour mélanger leurs flots en un lit primitif commun, élargi, à déborder sur les territoires prochains.

Sur les ruines de vénérables édifices et de leur synthèse dont un monde esthétique se lève, inouï, paradoxal, sans règles définies, sans classifications, aux frontières flottantes et imprécises, mais riche, intense, puissant, d’autant qu’il est sans limites, idoine à émouvoir jusqu’aux fibres les plus mystérieuses de l’être humain.

Les gardiens stricts du temple, perdus en ce cataclysme et impuissants à utiliser les petites étiquettes qu’ils aimaient coller sur le dos de chaque manifestation intellectuelle, s’en affligent: mais qu’y faire? mesure-t-on la vague et définiton la tempête? D’aucuns, croyant l’enrayer, mais qui témoignèrent ainsi de peu d’aptitude à se spiritualiser, essayèrent quelques airs de flûte bien pauvres et puérils: car le ridicule n’a que faire en art. Au reste, les artistes n’eurent point à s’en plaindre: on ne raille que les forts, le reste inspire plutôt la pitié. D’autres invoquèrent lamentablement l’esprit gaulois, les races latines, l’éducation grecque, etc... qui n’étaient pas en cause, et pensèrent avoir démontré par A + B l’illégitimité et l’avortement final de cette évolution. Cependant, les réponses leur arrivaient de tous côtés, irréfragables: par le lyrisme musical de Wagner et de son école, par les poèmes des écrivains symbolistes, par les toiles, pleines de merveilleux, des peintres récents.

Entre ceux-ci, une place très haute et bien à part doit être faite à Paul Gauguin, non seulement pour la priorité, mais pour la nouveauté de son art. Ce fut en les enchantements d’une féerie de lumière que l’on marchait lors de la récente exposition où il nous convia. Lumière si intensément éblouissante qu’il semble impossible, au sortir, de regarder, autrement que comme pénombre antithétique, les toiles de nos imagiers habituels.

Gauguin est le peintre des natures primitives: il en aime et possède la simplicité, l’hiératisme suggestif, la naïveté un peu gauche et anguleuse. Ses personnages participent de la spontanéité inapprêtée des flores vierges. Il était donc logique qu’il exaltât pour notre fête visuelle les richesses de ces végétations tropicales où luxurie, sous des astres heureux une vie édénique et libre: traduite ici, avec une prestigieuse magie de couleurs, sans pourtant aucun ornement inutile, ni redondance, ni italianisme.

C’est sobre, grandiose, imposant. Et comme elle écrase la vanité de nos fades élégances, de nos agitations puériles, la sérénité de ces naturels! Tout le mystère des infinis est en marche en la perversité naïve de leurs yeux ouverts sur la nouveauté des choses.

Qu’il y ait, en ces peintures, exacte reproduction au nom de la réalité exotique, peu me chaut. Gauguin se servit de ce cadre inouï pour y localiser son rêve, et quel plus favorable décor impollué encore par nos mensonges de civilisés! Mais de ces figures humaines, de ces flores ardentes, l’irréel et le merveilleux se dégagent aussi bien et mieux que des chimères ou attributs mythologiques de tels autres. Il fut de mode alors, de se pâmer de rire au scandale de ces anatomies vraiment par trop simiesques et si peu vivantes! devant ces paysages verticaux qui ne s’aèrent pas de suffisante perspective. Pouvait-on déformer ainsi la nature? Et l’on invoqua à plaisir l’habituelle eurythmie de la plastique grecque, de la peinture italienne. Mais outre qu’il serait facile de rappeler l’art égyptien, le japonais, le gothique qui tinrent peu de compte de ces lois soi-disant imprescriptibles, l’école hollandaise, en pleine floraison du classique, démontra, certes, que le laid aussi saurait être esthétique. Il conviendrait donc de laisser à la porte les préjugés de nos Académies avec leurs lignes convenues, leurs décors clichés, leur rhétorique de torses, si l’on veut apprécier justement cet art étrange.