Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Part 13

Chapter 132,316 wordsPublic domain

L’éducation d’Émile!! celle qui révolte un tas de braves gens. C’est encore la plus lourde chaîne qu’un homme ait essayé de briser. Moi-même dans mon pays je n’ose y penser. Ici, désormais éclairé, tranquillement je regarde. J’ai vu un chef indigène, celui qui sans la domination française serait devenu roi, demander à un colon blanc marié avec une blanche, lui demander un de ses enfants. L’adoptant il lui aurait donné presque toutes ses terres et 500 piastres d’économie en payement au père.

Ici l’enfant est pour tous le plus grand bienfait de la nature, et c’est à qui l’adoptera. Voilà la sauvagerie des Maoris: celle-là je l’adopte.

Tous mes doutes se sont dissipés. Je suis et je resterai ce sauvage.

Le christianisme ici ne comprend rien.... Heureusement que malgré tous ses efforts, conjointement avec les lois civilisées de succession, le mariage n’est qu’une cérémonie d’amusement. Le bâtard, l’enfant adultérin, seront comme par le passé des monstres imaginaires de notre civilisation.

Ici l’éducation d’Émile se fait au grand soleil qui éclaire, adopté de choix par quelqu’un et adopté par toute la société.

Souriantes, les jeunes filles librement, peuvent enfanter autant d’Émiles qu’elles voudront.

* * * * *

Les subterfuges de la parole, les artifices du style, brillants détours qui me conviennent quelquefois en tant qu’artiste, ne conviennent pas à mon cœur barbare, si dur, si aimant. On les comprend et l’on s’exerce à les manier; luxe qui concorde avec la civilisation et dont je ne dédaigne pas les beautés.

Sachons nous en servir et nous en réjouir, mais librement; douce musique qu’à mon heure j’aime à entendre jusqu’au moment où mon cœur réclame le silence.

Il y a des sauvages qui s’habillent quelquefois.

* * * * *

J’ai peur que la jeunesse sortant d’un même moule, trop joli à mon idée, ne puisse, quoiqu’elle fasse, en effacer la trace.

L’art pour l’Art. Pourquoi pas.

L’art pour Vivre. Pourquoi pas.

L’art pour Plaire. Pourquoi pas.

Qu’importe. Si c’est de l’art.

Alors à vingt ans on dit: «Ce sera.»

J’en ai déjà tellement lus qui l’ont dit.

Quelle veine!!

Et si un jour le nuage se dissipe, il faudra s’entêter, ou dire à nouveau «ce n’est plus cela», mais maintenant ce sera. Ainsi de suite jusqu’au vieil âge.

J’en ai vu, tellement vu, de ces Chrysostomes qui parlent d’or, un tas de fronts plissés. Ça me rapetissait, mais je me disais: «Je me rattraperai.»

L’artiste, à dix ans, à vingt ans, à cent ans, c’est toujours l’artiste, tout petit, un peu grand et très grand.

N’a-t-il pas ses heures, ses moments: jamais impeccable, puisqu’homme et vivant. Le critique lui dit: «Voilà le nord,» un autre lui dit: «Le nord c’est le sud», soufflant sur un artiste comme sur une girouette.

L’artiste meurt, les héritiers tombent sur l’œuvre; classent les droits d’auteur, l’hôtel des Ventes, les inédits et tout ce qui s’ensuit. Le voilà déshabillé complètement.

Pensant à cela, je me déshabille auparavant, ça soulage.

Cézanne peint rutilant paysage fonds d’outremer, verts pesants, ocres qui chatoient; les arbres s’alignent, les branches s’entrelacent, laissant cependant voir la maison de son ami Zola aux volets vermillon qu’orangent les chromes qui scintillent sur la chaux des murs. Les véronèses qui pétardent signalent la verdure raffinée du jardin, et en contraste le son grave des orties violacées au premier plan, orchestre le simple poème. C’est à Médan.

Prétentieux, le passant épouvanté regarde ce qu’il pense être un pitoyable gâchis d’amateur et souriant professeur il dit à Cézanne: «Vous faites de la peinture.»

--Assurément, mais si peu.

--Oh! je vois bien: tenez, je suis un ancien élève de Corot et si vous voulez me permettre avec quelques habiles touches je vais vous remettre tout cela en place. Les valeurs, les valeurs... il n’y a que ça.»

Et le vandale impudemment étale sur la rutilante toile quelques sottises. Les gris sales couvrent les soieries orientales.

Cézanne s’écrie: «Monsieur vous avez de la chance, et faisant un portrait vous devez sans doute mettre les luisants sur le bout du nez, comme sur un bâton de chaise.»

Cézanne reprend sa palette, gratte avec le couteau toutes les saletés du monsieur.

Et après un temps de silence, il lance un formidable pet, se retourne vers le monsieur, disant: «Hein!» ça soulage.

* * * * *

Je viens de lire...

Les mains assorties... (au besoin ça se comprend), mais, main assortie!!

Désormais je n’achèterai plus une paire de gants, mais un gant assorti.

J’aime la critique quand elle m’instruit. J’aime aussi l’esprit quand il fleure bon, mais la Blague: est-ce de la critique?

Mais on fait son métier. Tous les métiers ne sont pas nécessaires.

Nous, sauvages, nous nous défions des fatras, et si l’on cogne c’est la masse et non la perfide épingle assortie.

Pesanteur et féminine distinction... au choix.

* * * * *

Il s’agit d’un livre que je n’ai pas lu. Chez l’auteur _si cela_ est, il y a une autre chose qui le fait comprendre. Le critique n’en parle pas, c’est donc qu’on nous mystifie, nous et l’auteur. L’auteur dit que de près ce serait ridicule de craindre l’homme, mais on le craint de loin. C’est peut-être très fin, mais assurément ce n’est pas vrai.

* * * * *

Mon bon oncle d’Orléans qu’on appelait Zizi parce qu’il se nommait Isidore et qu’il était tout petit, m’a raconté que lorsque j’arrivais du Pérou nous habitions la maison du grand-père: j’avais sept ans.

On me voyait quelquefois dans le grand jardin, trépignant et jetant le sable tout autour de moi...

«Eh bien, mon petit Paul, qu’est-ce que tu as?» Je trépignais encore plus fort, disant: «Bébé est méchant.»

Déjà enfant je me jugeais et j’éprouvais le besoin de le faire savoir. D’autres fois on me voyait immobile, en extase et silencieux sous un noisetier qui ornait le coin du jardin ainsi qu’un figuier.

«Que fais-tu là, mon petit Paul?

--J’attends que les _noisettes_, elles tombent.»

En ce temps, je commençais à parler français et par habitude sans doute de la langue espagnole, je prononçais avec affectation toutes les lettres.

Un peu plus tard je taillais avec un couteau et sculptais des manches de poignard sans le poignard; un tas de petits rêves incompréhensibles pour les grandes personnes. Une vieille bonne femme de nos amies s’écriait avec admiration: «Ce sera un grand sculpteur.» Malheureusement cette femme ne fut point prophète.

On me mit externe dans un pensionnat d’Orléans. Le professeur dit: «Cet enfant sera un crétin ou un homme de génie.» Je ne suis devenu ni l’un ni l’autre.

Je revins un jour avec quelques billes de verre colorié. Ma mère furieuse me demanda où j’avais eu ces billes. Je baissai la tête et je dis que je les avais changées contre ma balle élastique.

«Comment? toi mon fils, tu fais du négoce.»

Ce mot négoce dans la pensée de ma mère devenait une chose méprisante. Pauvre mère! elle avait tort et avait raison en ce sens que déjà enfant je devinais qu’il y a un tas de choses qui ne se vendent pas.

A onze ans j’entrai au petit Séminaire où je fis des progrès très rapides.

Je lis dans le _Mercure_ quelques appréciations de quelques littérateurs sur cette éducation de séminaire dont ils ont eu à se débarrasser plus tard.

Je ne dirai pas comme Henri de Régnier que cette éducation n’entre en rien dans mon développement intellectuel: je crois, au contraire, que cela m’a fait beaucoup de bien.

Quant au reste, je crois que c’est là où j’ai appris dès le jeune âge à haïr l’hypocrisie, les fausses vertus, la délation (_Semper tres_); à me méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma raison. J’appris là aussi un peu de cet esprit d’Escobar qui, ma foi, est une force non négligeable dans la lutte. Je me suis habitué là à me concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à fabriquer mes joujoux moi-même, mes peines aussi, avec toutes les responsabilités qu’elles comportent.

Mais c’est un cas particulier, et en général je crois que l’essai en est dangereux.

* * * * *

Il y a quelque temps un jeune homme, M. Rouart, fit en Belgique une conférence. J’aime assez que les jeunes, quitte à se tromper, bien intentionnés, soient à la recherche d’un meilleur, affirment leurs opinions.

Sa parole fut éloquente sans rien prouver, en ce sens que la vie intellectuelle d’artiste ou autre ne se règle qu’avec les nécessités si diverses qui existent à chaque époque. Et si je croyais, en pareil cas, l’utilité de la parole, je ferais une conférence qui s’adresserait aux non artistes leur disant: «Faites vivre les artistes.»

Mais de quel droit dire à son voisin: «Fais-moi vivre.» Il faudra se résigner à ce qu’il y ait des riches et des pauvres. Voilà plus de trente ans que je vois des efforts de toute espèce en groupes et sociétés et je n’ai jamais vu que l’effort individuel qui puisse compter.

Que dire de cette extraordinaire fumisterie, le Champ de Mars.

A l’Exposition universelle de 1889, les gens de la haute, dans les Beaux-Arts, allaient souvent se rafraîchir au café d’en face, le café Volpini. Sur mon instigation les murs du café avaient été décorés avec des tableaux d’un petit groupe; j’en faisais partie.

C’est là que le plus grand des peintres, Meissonier, se frappa le front et dit:

«Messieurs, il est grand temps de devenir des peintres libres et libéraux; lâchons cette ignoble boîte où il y a des jurys, des médailles, des récompenses comme au collège. Plus de médailles, désormais, maintenant que nous les avons toutes. Il nous faut élargir le centre de notre clientèle et pour cela faire une grande part aux artistes étrangers. A nous les dollars.»

Ce fut une société splendide.

La Norvège, la Suède, l’Amérique. Les Paulsen, les Henrysen, les Harrisson, tous les Mediocrisen enfin. Une vraie invasion, impressionniste, synthétiste, libéraliste, symboliste. Liberté, égalité, fraternité. Chacun sa cimaise. On crut à une renaissance.

Les Puvis de Chavannes, les Carrière, les Cazin, quelques autres mêlés avec les Carolus, les Besnard, les Frappa! Tous également, sociétaires, s’écriant: «Place aux jeunes, mais pour ceux-là plus de médaille.»

C’était très malin, et les recettes devinrent extraordinaires...

M. Rouart, si je l’ai compris, a été préoccupé d’une chose qui perce malgré lui dans sa conférence. C’est la défense de la bourgeoisie. Pourquoi faire?

Drumont défend-il le catholicisme en attaquant les Juifs?

Voyez-vous, je crois que nous sommes tous des ouvriers. Les uns s’encrapulent, les autres s’anoblissent.

Nous avons tous devant nous l’enclume et le marteau: c’est à nous de forger.

* * * * *

Enquête sur l’influence allemande.

Nombreuses réponses que je lis avec intérêt, et tout à coup je me mets à rire. Brunetière!

Comment? La _Revue du Mercure_ a osé s’adresser, interroger la _Revue des Deux Mondes_.

Brunetière, si long à réfléchir qu’il ne sait pas encore à qui il devra s’adresser pour lui faire sa statue.

Rodin. Peut-être! cependant son Balzac était si peu réussi et ses bourgeois de Calais... si peu savants.

Et il dit: «Tout le monde aujourd’hui parle de tout sans rien avoir appris.»

Il me semble là que tout le monde a son paquet au _Mercure_.

Pauvres Rodin et Bartholomé qui croyaient avoir appris la sculpture.

Pauvre Remy de Gourmont qui croyait avoir appris quelque peu de la littérature.

Et nous pauvre public qui avons cru qu’il y avait d’autres artistes que M. Brunetière. Il est évident que la foule s’incline devant celui qui est chargé de reliques, mais si j’en crois la fable, quelquefois les reliques sont trop lourdes et l’on se noie.

Heureusement que je n’ai pas été interrogé, car sans modestie, moi qui n’ai rien appris, j’aurais été tenté de répondre que Corot et Mallarmé étaient bien français. Je serais alors aujourd’hui singulièrement mortifié.

Je ne suis pas savant, mais je crois qu’il y a des savants: je crois aussi qu’un savant trouvera un jour le principe exact de pondération entre le génie et le talent.

Il me semble qu’en ce moment, plus le génie baisse, plus le talent monte.

Je vais faire comme M. Brunetière, je vais me mettre à réfléchir; réfléchir si longtemps que je n’oserai plus tenir un pinceau, et écrire quoi que ce soit. Il faut être prudent.

Ne quittez pas le chapeau, sinon le génie s’envole.

A ma fenêtre ici, aux Marquises, à Atuana, tout s’obscurcit, les danses sont finies, les douces mélodies se sont éteintes. Mais ce n’est pas le silence. En _crescendo_ le vent zigzague les branches, la grande danse commence; le cyclone bat son plein. L’Olympe se met de la partie; Jupiter nous envoie toutes ses foudres, les Titans roulent les rochers, la rivière déborde.

Les immenses maiore sont renversés, les cocotiers ploient leur échine, et leur chevelure frise la terre; tout fuit: les rochers, les arbres, les cadavres entraînés vers la mer. Passionnante orgie des Dieux en courroux.

Le soleil revient, les cocotiers altiers relèvent leur panache, l’homme aussi; les grandes douleurs sont passées, la joie est revenue, la mère sourit à l’enfant.

La réalité d’hier devient la fable et on l’oublie.

* * * * *

Il est temps de cesser tout ce bavardage, le lecteur s’impatiente: et je termine non sans écrire à la fin une petite préface.

J’estime (autrement que Brunetière), qu’aujourd’hui on écrit beaucoup trop. Entendons-nous sur ce sujet.

Beaucoup, beaucoup, savent écrire, c’est incontestable, mais très peu, excessivement peu, se doutent de ce que c’est que l’art littéraire qui est un art très difficile.

La même chose se passe pour les arts plastiques, et cependant tout le monde en fait.

Il est cependant du devoir de chacun de s’essayer, de s’exercer.

A côté de l’art, l’art très pur, il y a cependant, étant donné la richesse de l’intelligence humaine, et de toutes ses facultés, beaucoup de choses à dire et _il faut les dire_.

Voilà toute ma préface; je n’ai pas voulu faire un livre qui ait la plus petite apparence d’œuvre d’art (je ne saurais): mais en homme très informé de beaucoup de choses qu’il a vues, lues et entendues dans tous les mondes, monde civilisé et monde barbare, j’ai voulu en pleine nudité, sans crainte et sans honte, écrire... tout cela.

C’est mon droit. Et la critique ne saura empêcher que cela soit, même si c’est infâme.

_Marquises. Atuana, janvier, février 1903._

FIN

5406.--TOURS, IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cⁱᵉ.