Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original
Part 12
Inutile de chercher un renseignement quelconque; de toutes parts bouche close. Je ne fis qu’un saut chez le monsieur important qui m’avait invité. «Le monsieur était, dit le domestique, parti pour la campagne et ne rentrerait pas de sitôt.»
Comme on le voit, le Danemark est un charmant pays. Il faut reconnaître aussi qu’en Danemark on sacrifie beaucoup à l’éducation, aux sciences, et tout particulièrement à la médecine. L’hôpital de Copenhague peut être considéré comme un des plus beaux établissements de ce genre, par son importance et surtout par sa tenue intérieure qui est de premier ordre.
Rendons-leur cet hommage, d’autant plus qu’après je ne vois plus rien que de néfaste. Pardon, j’oubliais encore ceci, c’est que les maisons sont admirablement construites et installées soit pour le froid, soit pour l’aération en été, et que la ville est jolie. Il faut dire aussi que les réceptions en Danemark sont en général dans la salle à manger où l’on mange admirablement. C’est toujours ça et ça fait passer le temps. Par exemple ne vous laissez pas trop ennuyer par ce genre uniforme de conversation: «Vous, un grand pays, vous devez nous trouver bien en retard. Nous sommes si petits. Comment trouvez-vous Copenhague, notre musée, etc... c’est bien peu de chose?» Tout cela dit pour que vous disiez juste le contraire: et vous le dites assurément par politesse.
Les usages!!
Le musée! parlons-en. A vrai dire il n’y a pas de collection de peinture, sinon quelques tableaux de la vieille école danoise, des Meissoniers paysagistes et faiseurs de petits bateaux. Espérons que cela a changé aujourd’hui. Il y a un monument construit exprès pour leur grand sculpteur Torwaldsen, un Danois qui a vécu et est mort en Italie. J’ai vu cela, très bien vu, et ma tête a bourdonné. La mythologie grecque devenue Scandinave, puis avec un autre lavage devenue protestante. Les Vénus baissent leurs yeux et pudiquement se drapent dans le linge mouillé. Les nymphes qui dansent la gigue. Oui, Messieurs, elles dansent la gigue, voyez leurs pieds.
On dit en Europe, le grand Torwaldsen, mais on ne l’a pas vu. Son fameux lion, le seul visible pour les voyageurs en Suisse! un dogue danois empaillé.
Disant cela je sais qu’en Danemark on va brûler du sucre dans tous les coins pour m’apprendre à en casser sur le dos du plus grand sculpteur danois.
Beaucoup d’autres choses me font haïr le Danemark, mais ce sont des raisons particulières qu’il faut garder pour soi.
Laissez-moi vous introduire dans un salon comme on en voit aujourd’hui rarement. Le salon d’un comte, de très grande noblesse danoise.
Le vaste salon est carré. Deux énormes panneaux de tapisserie allemande, exécutés spécialement pour la famille, merveilleux autant que vous puissiez l’imaginer. Deux dessus de porte, vues de Venise, par Turner. Le mobilier, en bois sculpté avec armes de la famille, tables de marqueterie, étoffes du temps, le tout une merveille d’art.
Vous êtes introduit et l’on vous reçoit. Vous vous asseyez sur un pouff, forme colimaçon, en velours rouge, et sur la table merveilleuse, un dessus de quelques francs venant du Bon Marché, album de photographies et vases de fleurs du même genre. Vandales!!!
A côté du salon une très jolie salle de musée. La collection des tableaux; le portrait de l’aïeul par Rembrandt, etc...
Ça sent le moisi... personne n’y va.
La famille préfère le temple où on lit la Bible et où tout vous pétrifie.
Je reconnais qu’en Danemark le système des fiançailles a du bon en ce sens que ça n’engage à rien (on change de fiancé comme de chemises), puis cela a toutes les apparences de l’amour, de la liberté et de la morale. Vous êtes fiancés, allez vous promener, en voyage même; le manteau des fiançailles est là qui couvre tout. On joue avec le tout, mais pas ça, ce qui a l’avantage des deux parts, d’apprendre à ne pas s’oublier et faire des bêtises. L’oiseau à chaque fiançaille perd un tas de petites plumes qui repoussent sans qu’on s’en aperçoive. Très pratiques les Danois... goûtez-y, mais ne vous emballez pas. Vous pourriez vous en repentir et souvenez-vous que la Danoise est une femme pratique par excellence... Comprenez donc, c’est un petit pays; il faut qu’il soit prudent. Jusqu’aux enfants à qui on apprend à dire: «Papa, il faut de la galette, sinon mon pauvre père tu peux te fouiller.» J’en ai connu.
Je hais les Danois.
* * * * *
Leur littérature: on dit qu’elle est bien. Je ne la connais pas. Je me souviens pourtant d’avoir vu jouer une pièce de Brandès! Mais non, mais si, je n’en suis pas sûr. Il s’agissait d’un homme qui, en voyage, à l’hôtel, avait profité d’un de ces moments si dangereux pour une femme. Il la retrouve plus tard tranquille près de son mari. L’homme menace, sinon rupture du silence, et la femme se résigne.
Comme on voit, c’est touchant et toujours nouveau. J’ai vu jouer aussi _Othello_. Le grand tragédien en tournée, Rossi, jouait _Othello_ en italien, la répartie ou contre-partie était en danois. Yago le traître était souple comme la barre de la justice et Desdemona, malgré tous ses efforts pour simuler une chaude Espagnole, n’arrivait qu’à zéro de chaleur (glace fondante).
J’ai vu jouer aussi _Pot-Bouille_ de Zola. Là les acteurs étaient dans leur élément. La lavure de vaisselle, la crasson bourgeoisie. Les Josserand étaient parfaits, Trublot un peu moins.
A part cela, les Danoises dansent très bien; faut croire que tout leur esprit est par là. Ne jugez pas les Danois à Paris, mais chez eux. Chez nous ils sont doux comme sucre: chez eux du vrai vinaigre.
Ce peuple a de très curieuses pudibonderies. Ainsi dans le Sund les propriétés sont voisines et chacun a sa cabine pour s’habiller ou se déshabiller au bain de mer. La route surplombe.
Les femmes se baignent à part et les hommes aussi, mais à leurs heures. On se baigne nu, et il est de règle que le passant sur la route ne doit rien voir.
J’avoue que de ma nature très curieux, j’allais contre la règle, un jour où la femme d’un ministre marchait dans la mer s’en allant en pente douce. J’avoue aussi que ce corps tout blanc nu jusqu’à mi-mollet faisait assez bon effet. La petite fille suivait et se retournant m’aperçut. «Maman!» La maman se retourna effrayée reprenant le chemin de la cabine, me montrant ainsi tout le devant après m’avoir montré l’arrière. J’avoue encore que le devant faisait à distance assez bon effet.
Ce fut un scandale. Comment! avoir regardé!!!
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Aux bains de mer, en France, une Danoise, après s’être revêtue d’un costume de bain selon nos usages, sortie de la cabine hésitait, pudibonde Danoise, à aller se baigner avec tout le monde, hommes et femmes. Et la garde-cabine interrogée répondit: «Madame ne voit donc pas la mer,» de même le maître baigneur s’écrie: «En voilà encore une qui me tend les fesses, et qui dans le monde ne me donnerait pas la main.»
Encore une drôle de pudibonde cette jeune Danoise dans un atelier libre de sculpture que je vis avec un énorme compas, prenant avec précaution la distance... du machin à la cheville du modèle.
Le modèle très froid fut convenable.
Cette jeune Danoise prenait ses repas à la crèmerie d’en face sans jamais quitter ses gants. Une
portion, quarante centimes, deux sous de pain. Comme on le voit, la sagesse même, l’économie, et l’élégance et par-dessus tout elle ne se trompait pas d’un centimètre du machin à la cheville: elle voulait faire juste, c’est la probité de l’art. Elles finissent toutes par avoir une médaille au Salon.
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Mon premier voyage de pilotin fut à bord du _Luzitano_ (Union des chargeurs; voyages du Havre à Rio-de-Janeiro). Quelques jours avant le départ, un jeune homme vint à moi, me disant: «C’est vous mon successeur comme pilotin: tenez, voici un petit carton et une lettre que vous serez bien aimable de faire parvenir à son adresse.»
Je lus: «Madame Aimée Rua d’Ovidor.»
«Vous verrez, me dit-il, une charmante femme à laquelle je vous recommande d’une façon toute particulière. Elle est comme moi de Bordeaux.»
Je vous fais grâce, lecteur, du voyage en mer, cela vous ennuierait.
Je vous dirai pourtant que le capitaine Tombarel était un quart de nègre tout à fait charmant papa, que le _Luzitano_ était un joli navire de 1.200 tonneaux, très bien aménagé pour passagers, et qui filait par belle brise ses 12 nœuds à l’heure.
La traversée fut très belle, sans tempête.
Comme vous le pensez, ma première occupation fut d’aller avec mon petit carton et la lettre à l’adresse indiquée. Ce fut une joie...
«Comme il est gentil d’avoir pensé à moi, et toi, laisse-moi te regarder, mon mignon, comme tu es joli.» J’étais à cette époque tout petit et j’avais, malgré mes dix-sept ans et demi, l’air d’en avoir quinze.
Malgré cela, j’avais fauté une première fois au Havre avant de m’embarquer, et mon cœur battait la breloque. Ce fut pour moi un mois tout à fait délicieux.
Cette charmante Aimée, malgré ses trente ans, était tout à fait jolie, première actrice dans les opéras d’Offenbach. Je la vois encore richement habillée partir dans son coupé attelé d’une ardente mule. Tout le monde la courtisait, mais à ce moment-là l’amant en titre était un fils de l’empereur de Russie, élève sur le vaisseau-école. Il fit de telles dépenses que le commandant du navire alla trouver le consul de France pour que celui-ci intervînt _adroitement_.
Notre consul fit venir Aimée dans son bureau et lui fit maladroitement quelques remontrances. Aimée sans colère se mit à rire et lui dit: «Mon cher consul, je vous écoute avec ravissement et je crois que vous devez être un très fin diplomate, mais... mais je crois aussi qu’en matière de cul vous n’y entendez rien.»
Et elle partit en chantant: «Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu à faire ainsi cascader ma vertu.»
Et Aimée fit cascader ma vertu. Le terrain était propice sans doute, car je devins très polisson.
Au retour nous eûmes plusieurs passagères, entre autres une Prussienne tout à fait boulotte.
Ce fut au tour du capitaine d’être pincé, et il chauffait dur, mais inutilement. La Prussienne et moi nous avions trouvé un nid charmant dans la soute aux voiles dont la porte donnait sur la chambre près de l’escalier.
Menteur au possible, je lui racontais un tas d’absurdités et la Prussienne tout à fait pincée voulut me revoir à Paris.
Je lui donnai comme adresse _la Farcy, rue Joubert_.
C’était très mal et j’eus du remords quelque temps, mais je ne pouvais pas cependant l’envoyer chez ma mère.
Je ne veux pas me faire meilleur ni pire que je suis. A dix-huit ans on a en soi bien des graines.
* * * * *
Roujon, homme de lettres, directeur des Beaux-Arts.
Une audience m’est accordée et on m’introduit.
A cette même direction, j’avais été introduit deux années auparavant avec Ary Renan, devant aller étudier à Tahiti; et pour m’en faciliter l’étude, le ministre de l’Instruction publique m’avait accordé une mission. C’est à cette direction qu’on me dit: «Cette mission est gratuite, mais selon nos usages et comme nous l’avons fait précédemment, pour la mission du peintre Dumoulin au Japon, nous vous dédommagerons au retour par quelques achats.--Tranquillisez-vous, M. Gauguin, quand vous reviendrez, écrivez-nous, et nous vous enverrons le nécessaire pour le voyage.»
Des paroles, des paroles...
Me voilà donc chez l’auguste Roujon, directeur des Beaux-Arts.
Il me dit délicieusement: «Je ne saurais encourager votre art qui me révolte et que je ne comprends pas; votre art est trop révolutionnaire pour que cela ne fasse pas un scandale dans nos Beaux-Arts, dont je suis le directeur, appuyé par des inspecteurs.»
Le rideau s’agita et je crus voir Bouguereau, un autre directeur (qui sait? peut-être le vrai). Certainement il n’y était pas, mais j’ai l’imagination vagabonde et pour moi il y était.
Comment! moi, révolutionnaire; moi qui adore et respecte Raphaël.
Qu’est-ce qu’un art révolutionnaire? à quelle époque cesse sa révolution?
_Si_, ne pas obéir à Bouguereau ou à Roujon constitue une révolution, alors là j’avoue être le Blanqui de la peinture.
Et cet excellent directeur des Beaux-Arts (centre droit) me dit aussi, en ce qui concernait les promesses de son prédécesseur: «Avez-vous un écrit?»
Les directeurs des Beaux-Arts seraient-ils encore moins que les plus simples mortels des bas-fonds de Paris pour que leur parole, même devant témoins, ne soit valable qu’avec leur signature?
Pour tant soit peu qu’on ait conscience de la dignité humaine on n’a plus qu’à se retirer; c’est ce que je fis immédiatement, pas plus riche qu’auparavant.
Un an après mon départ pour Tahiti (deuxième voyage), ce très aimable et délicat directeur ayant appris par quelqu’un de naïf--sans doute--que mon admirateur croyait encore aux bonnes actions, que j’étais à Tahiti cloué par la maladie et dans une atroce misère, m’envoya très officiellement une somme de deux cents francs... _à titre d’encouragement_.
Comme on le pense, les 200 francs sont retournés à la direction.
On doit à quelqu’un et on lui dit: Tenez, voici une petite somme _dont je vous fais_ cadeau, à titre d’encouragement.
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J’ai eu l’intention de haïr Bouguereau, puis c’est devenu de l’indifférence. Plus tard même, ce fut même le sourire, quand à Arles, allant au grand numéro, chez le père Louis, celui-ci, très fier, me fit faire connaissance avec son salon extra. En qualité d’artiste, je ne pouvais être bon juge, disait-il.
Dans ce salon deux très belles éditions Goupil. Une vierge de Bouguereau et en pendant--du même, une Vénus.
Le père Louis, en cette occasion, se montra homme de génie. En très splendide maquereau qu’il était, il avait compris l’art peu révolutionnaire de Bouguereau, et quelle était sa place.
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Cabanel! c’est une autre affaire.
Je l’ai haï de son vivant, je l’ai haï après sa mort et je le haïrai jusqu’à la mienne.
Et voici pourquoi.
Je fis, jeune homme, un voyage dans le Midi, et à Montpellier je visitai ce fameux musée construit et donné avec toute la collection par M. Brias. Inutile de raconter quel était ce fameux Brias peintre et l’ami des peintres, ce qui fit le désespoir de Raoul de Saint-Victor.
Dans ce musée, le fond de la collection était une très belle collection de peintres italiens, Giotto, Raphaël, etc... Intermédiairement des Millet, des bronzes de Barye. De là on arrivait à une très grande salle dont le tiers se trouvait en surélévation de quelques marches. La collection intime de Brias, c’est-à-dire la sélection (à une époque), des peintres révolutionnaires. O Roujon!
Le portrait de Brias par lui-même, par Courbet, par Delacroix et d’autres...
De Courbet nombreuses toiles, entre autres son grand tableau des baigneuses.
De Delacroix nombreuses études et maquettes pour ses grandes décorations, entre autres un Daniel dans la fosse aux lions. Beaucoup de Corots, des Tassaërts, etc...
Une toile magistrale de Chardin. Un grand portrait d’une noble dame assise devant une table et faisant de la tapisserie. L’ensemble de tout cela, quoique révolutionnaire, était pour moi une source de joie, quand tout à coup mon œil se fixa sur un point tout à fait désharmonieux. Une petite toile représentant une tête de jeune homme, joli garçon comme un merlan. Stupidité et fatuité. Cabanel peint par lui-même...
J’ai fait un oubli dans cette nomenclature. Plusieurs choses de Ingres, entre autres un tableau fameux dont (ma mémoire me faisant défaut) j’ai oublié le titre.
C’est un jeune roi couché dans un lit et qui va mourir avec son secret. Dans l’alcôve, le médecin a la main placée sur le cœur du jeune homme.
Les jeunes servantes défilent, et le cœur, à la vue de l’une d’elles, tressaillit.
C’est un morceau de Ingres de premier ordre.
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Bien des années plus tard, je revins en compagnie de Vincent visiter à nouveau ce musée.
Quel changement!
La plupart des dessins anciens avaient disparu et de toutes parts à leur place, des Acquisitions de l’État, 3ᵉ médaille.
Cabanel et toute son école avaient envahi le musée. Il faut vous dire que Cabanel était de Montpellier.
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Je hais la nullité, la demi-route.
Et dans les bras de l’aimée qui me dit: «O mon beau Rolla, tu me tues,» je ne veux pas être obligé de lui dire: «Non, je te rate.»
Il me faut tout. Je ne peux, mais je veux la conquérir. Laissez-moi prendre haleine et remis, m’écrier:
«Verse, verse encore; courir, m’essouffler et mourir follement. Sagesse... que tu m’ennuies, bâillant sans cesse.
La philosophie est lourde, si d’instinct elle n’est en moi. Douce au sommeil avec le rêve qui lui donne parure. Ce n’est pas science... tout au plus en germe. Multiple comme tout dans la nature, évoluant sans cesse, elle n’est pas une conséquence comme de graves personnages voudraient nous l’enseigner, mais bien une arme qu’en sauvages nous seuls fabriquons par nous-mêmes. Elle ne se manifeste pas comme une réalité, mais comme une image: tel un tableau: admirable si le tableau est un chef-d’œuvre.
L’art comporte la philosophie comme la philosophie comporte l’art. Sinon, que devient la beauté?
Le Colosse remonte au pôle le pivot du monde; son grand manteau réchauffe et abrite les deux germes, Séraphitus, Séraphita, âmes fécondes s’alliant sans cesse qui sortent de leurs vapeurs boréales pour aller sur tout l’univers apprendre, aimer et créer.
Vous voulez m’apprendre ce qui est en moi: apprenez d’abord ce qui est en vous. Vous avez résolu le problème, je ne saurai le résoudre avec vous. Et il nous appartient à tous de le résoudre.
Labeur sans fin; sinon, que serait la vie?
Nous sommes ce que nous avons été de tous les temps et nous sommes ce que nous serons dans tous les temps, une machine ballottée par tous les vents.
Les marins adroits et prévoyants évitent le danger là où les autres succombent, tenant compte cependant d’un je ne sais quoi qui fait vivre l’un au même endroit où un autre agissant pareillement meurt.
Les uns veulent, d’autres se résignent sans combat.
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J’estime que la vie n’a de sens que quand on la pratique volontairement ou tout au moins en son degré de volonté. La vertu, le bien, le mal sont des mots. Si on ne les broie pour construire un édifice, ils n’ont leur vrai sens que si l’on sait les appliquer. Se remettre entre les mains de son créateur, c’est s’annuler et mourir.
Saint Augustin et Fortunat le manichéen en présence ont raison et tort tous deux, car là rien ne se constate.
Le pouvoir du bien et le pouvoir du mal!
Se remettre entre leurs mains, c’est grave et bien peu digne. C’est l’excuse...
Personne n’est bon, personne n’est méchant; tout le monde l’est semblablement et autrement. Inutile à dire si les roublards ne disaient le contraire.
C’est si peu de chose la vie d’un homme et il y a cependant le temps de faire de grandes choses, morceaux de l’œuvre commune.
Je veux aimer et je ne peux pas.
Je veux ne pas aimer et je ne peux pas.
On traîne son double et cependant les deux s’arrangent. J’ai été bon quelquefois: je ne m’en félicite pas. J’ai été méchant souvent; je ne m’en repens pas.
Sceptique, je regarde tous ces saints et ne les vois vivants. Aux niches de cathédrale ils ont un sens, là seulement.
Gargouilles aussi, monstres inoubliables: mon œil en suit les accidents sans effroi, bizarres enfantements.
L’ogive gracieuse allège la pesanteur du monument: les grandes marches invitent les passants curieux à voir le dedans. Le clocher. Croix d’en haut. Le grand transept. Croix du dedans. Dans sa chaire le prêtre bafouille de l’enfer; sur leurs chaises, ces dames causent de modes: et j’aime mieux cela.
Comme on le voit, tout est sérieux, ridicule aussi. Les uns pleurent, les autres rient. Le château féodal, la chaumière, la cathédrale, le bordel.
Qu’y faire?
Rien.
Il faut que cela soit et après tout ça n’a pas de conséquence. La terre tourne toujours. Tout le monde chie. Zola seul s’en occupe.
Mon grand-père me disait: «De notre temps!» et à mon tour, grand’père, je dirai: «De mon temps.» Notre et mon, il y a une nuance. C’est la marche ascendante du moi sur le vous.
On nous parle d’Abraham, de la famille, de César, de Brutus, etc... C’est qu’on a du temps à perdre. Abraham est là-bas, et les enfants qu’on ne sacrifie plus sont aux cinq parties du monde. L’un est ministre et son frère est maquereau. Le fils à Brutus c’est aujourd’hui le fils à papa. Allez donc philosopher avec tout ça, à moins qu’on veuille dire par là _Chi va piano va sano_.
Les gens graves regardent un hareng sec, sec, sec pendu à un clou de la muraille, lui disant: «Hareng saur de là» tout comme les augures dans la belle Hélène qui font aussi leurs calembourgs.
Soyons tous dans le train, soyons bécarres, demi-bécarres, très snobs.
Sinon, nous courons le risque qu’un nouveau Roujon, directeur de la vie, nous dise que nous sommes trop révolutionnaires.
* * * * *
Ces nymphes, je les veux perpétuer... et il les a perpétuées, cet adorable Mallarmé; gaies, vigilantes d’amour, de chair et de vie, près du lierre qui enlace à Ville-d’Avray les grands chênes de Corot, aux teintes dorées, d’odeur animale, pénétrantes; saveurs tropicales ici comme ailleurs, de tous les temps, jusque dans l’éternité.
Les tableaux et les écrits sont des portraits de l’auteur. La pensée n’a d’œil que pour l’œuvre. Regardant le public, l’œuvre s’effondre.
Quand l’homme me dit: «Il faut,» je me révolte.
Quand la nature (ma nature), me le dit, je ne transige que vaincu.
On dit verse, verse encore; cela n’a de valeur que si l’on souffre.
Sur une intelligence qui est mienne j’ai voulu édifier une intelligence supérieure qui deviendra celle de mon voisin si cela lui convient.
L’effort est cruel, mais il n’est pas vain. C’est de l’orgueil et non de la vanité.
Sur un fond d’azur, une couronne seigneuriale, une couronne d’orties et pour devise:
«Rien ne me cuit.»
C’est trivial mais hautain. On monte en riant son calvaire; les jambes flageolent sous le poids de la croix; arrivé on grince des dents et alors redevenu souriant on se venge. Verse encore... Femme qu’y a-t-il de commun entre nous: les enfants!!! ce sont mes disciples, ceux de la deuxième renaissance.
Racheter les péchés des autres quand ils sont des pourceaux? Et pour cela s’immoler? On ne s’immole pas, on se fait vaincre.
Civilisés! vous êtes fiers de ne pas manger de chair humaine.
Sur un radeau vous en mangeriez... devant Dieu qu’enfin tremblant vous invoquez.
En revanche tous les jours vous mangez le cœur de votre voisin.
Contentez-vous donc de dire: «Je n’ai pas fait» n’étant pas sûr de dire: «Je ne ferai.»
Mais tout cela est triste? Oui, si vous ne savez pas en rire. Chez l’Indien au supplice, l’orgueil de savoir sourire devant la douleur rachète grandement la souffrance. Et... pourquoi forger les pleurs pour en pleurer.
On raisonne, mais libre.
C’est peut-être là la force du peuple.
Chez l’enfant aussi, l’instinct régit la raison.
* * * * *
J.-Jacques Rousseau se confesse. C’est moins un besoin qu’une idée. L’homme du peuple est sale, mais apte à se nettoyer. On ne voulait pas le croire et cependant il a fallu le croire. C’est autre chose que Voltaire qui a dit à la caste noble: Vous êtes ridicules, nous sommes ridicules, restons ridicules.
Candide est un naïf enfant, il en faut... Restons ce que nous sommes.
Jacques le fataliste reste fatalement le serviteur.
Jean-Jacques Rousseau, c’est autre chose.