Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original
Part 11
Ainsi par exemple ayant le poignet faible et la main délicate je m’étais habitué à me servir des muscles du bras, toute la force concentrée à la saignée.
Étant très large de poitrine et n’ayant fait des armes que très tard il m’était impossible à moins d’une gêne extrême de me tenir réglementairement, couvert presque dans les deux lignes. Aussi sans aucune gêne, poitrine découverte, je me suis habitué à n’offrir à l’adversaire qu’une seule ligne en prenant l’engagement toujours en tierce (aujourd’hui on dit en sixte).
Il vaut mieux être correct... Voyez Mérignac. Halte-là, tout le monde n’est pas Mérignac.
Je me souviens, à la salle Hyacinte à Paris, d’un instituteur de première force aux armes. Cet instituteur avait des bras, et des jambes surtout très petites, aussi il s’était habitué à se servir de ses jambes comme s’il avait eu des roulettes sous la plante des pieds. Il ne se fendait pas, mais par une série de petits pas, soit en arrière, soit en avant, il était hors d’atteinte ou immédiatement sur vous. De la tête... toujours de la tête.
Vous avez le poignet fort, fatiguez votre adversaire par des engagements et des pressions solides de force contenue: mais si vous avez la main faible, qu’elle se dérobe sans résistance avec agilité à toutes les pressions. En armes il n’y a pas de dogmes, non plus de bottes secrètes.
Durant mon séjour à Pont-Aven, il y avait un maître de port et garde-pêche, Breton de l’endroit, marin en retraite, maître d’armes breveté de cette fameuse école de Joinville-le-Pont. D’accord avec lui nous installâmes une petite salle d’armes, ce qui, malgré le bon marché, lui faisait des petits bénéfices dont il était très satisfait. C’était d’ailleurs un brave garçon, assez bon tireur mais inintelligent comme tireur et comme professeur. Il n’entendait en rien la science des armes. Tout cela lui était entré par entêtement et force exercices.
Dès le premier jour, je vis que ce pauvre garçon avait des jambes très courtes: aussi je m’amusais entre temps, moi qui suis grand et bien jambé, à lui tromper les distances de sorte que malgré sa finesse de main, il n’arrivait jamais qu’à quelques centimètres du but. Je lui en parlai et cela parut être de l’hébreu. Le pauvre garçon heureusement n’était pas fier et je devins quelque temps son professeur pour bien des choses. Ainsi je lui fis donner des leçons en faisant comme je l’ai dit plus haut, c’est-à-dire en contrecarrant l’élève à la leçon par des parades autres que celles annoncées.
Au bout de quelque temps nous eûmes un excellent professeur, et les élèves firent de rapides progrès.
Tromper les distances. Il est évident que si vous vous disposez à attaquer, il faut sans qu’on s’en aperçoive, par des allongements de bras et un certain piétinement, être le plus près possible de l’adversaire, les coudes au corps. De cette façon, le bras en s’allongeant, traîtreusement, c’est-à-dire au fur et à mesure de ses mouvements, touche le but sans avoir recours aux jambes. De même dans le cas contraire votre bras doit être allongé, vous devez être penché légèrement en avant; de cette façon vous avez pour vous toute la longueur de bras et une certaine distance que vous gagnez en reprenant la position droite.
Avec les maîtres d’armes de l’armée on ne doit faire assaut que très tard, c’est-à-dire quand l’élève est découragé. Au civil, presque dès le début, le professeur termine la leçon par une leçon d’assaut en faisant certaines invites à la valse, certaines incorrections, tout cela très doucement pour qu’en aucun cas, l’élève prenne l’habitude de bafouiller. Comment je vous ai fait une pression et vous n’avez pas dégagé? Comment je vous ai paré avec une opposition et vous avez essayé de doubler? Comment après avoir doublé mon contre, j’ai essayé de changer de ligne et vous n’avez pas dédoublé (doublez, dédoublez)... ainsi de suite. L’élève ainsi intéressé dès le début apprend la science des armes, s’habitue dès le début à appliquer la leçon dans un assaut et fait de très rapides progrès sans pour cela se fatiguer comme un acrobate.
Les différents assauts qu’on donne à Paris tous les ans sont la preuve de ce que je viens de dire, car on voit des maîtres d’armes battus par des civils qui ont dix fois moins d’exercices qu’eux.
De la tête, toujours de la tête...
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Notre excellent professeur de Pont-Aven fut très étonné lorsqu’un beau jour d’automne il nous arriva dans la salle une paire d’épées, un cadeau d’un élève américain, qui avait pas mal de galette.
Là encore faisant l’assaut avec le professeur, je lui fis voir que c’était un jeu différent.
Certainement il faut toujours étudier à fond les armes avec le fleuret c’est là la grande base; mais il faut appliquer en duel cette science tout autrement.
Il ne s’agit pas en duel de toucher proprement en certains endroits spécifiés: là tout compte.
Il faut penser que sur le terrain les coups dangereux sont aussi dangereux pour soi.
Un homme qui pare bien et qui riposte savamment est une fine lame.
Il n’y a pas de position réglementaire: c’est l’adversaire qui vous indique la position que vous devez avoir. Tout est imprévu, tout est irrégulier. C’est en quelque sorte une partie d’échecs. C’est à celui qui trompera l’autre, se fatiguera le dernier. Méfiez-vous d’avoir les ongles en dessous, car un froissé solide vous désarmera sûrement. Vos allongements de bras doivent être mous et faits dans la ligne de tierce, sinon un liement est à craindre. Le contraire si vous avez affaire à un gaucher.
Étudiez bien votre adversaire. Savoir quelles sont ses parades favorites à moins qu’il soit intelligent et joue ce jeu qu’on joue au collège. Pair ou impair. Il faut donc avoir des mouvements très irréguliers, inattendus, faire croire à son adversaire tout autre chose que ce que vous voulez.
Je pourrais en écrire long sur ce sujet, mais j’espère que le lecteur comprendra suffisamment.
En fin de compte, si vous avez affaire à un adversaire beaucoup plus fort que vous, gardez-vous bien, et au moindre mouvement en avant, de sa part, présentez votre bras contre sa pointe. Vous en êtes quitte pour une blessure sans conséquence et l’honneur est satisfait.
Par contre, si vous avez devant vous quelqu’un qui n’a jamais fait d’armes, prenez garde, il est dangereux. Il ne se sert d’une épée que comme d’un bâton, en travers, allant de haut en bas. N’hésitez pas, faites de la contrepointe et un coup de tête ou coup de figure vous arrange convenablement l’individu.
J’ai rencontré en ma vie, bien des vantards, surtout en voyage et aux colonies: avec ceux-là il suffit de causer quelques instants pour savoir à quoi s’en tenir.
Ainsi, un petit procureur que je vous ai déjà présenté me dit un jour qu’il était terrible, ayant quinze ans de salle d’armes. Lui! un mal bâti dont on ne saurait préciser le sexe et la nature.
Je profitai d’un jour où j’étais avec lui à déjeuner sur une goélette de guerre pour remettre la conversation sur ce sujet, et je lui dis: «Je n’ai pas quinze ans de salle d’armes et cependant je vous fais un pari de 100 francs et je vous en rends huit sur dix.» Naturellement il ne tint pas le pari.
Au régiment, à la salle d’armes, les officiers n’y viennent pas, ils préfèrent aller au cercle jouer à la manille. Quant aux soldats, ennui de part et d’autres, eux et le professeur.
Quelques-uns montrent des dispositions, on les nomme prévôts.
Toujours avec l’enseignement militaire, c’est-à-dire, le corps sans la tête.
J’ai eu souvent l’occasion de tirer avec ces prévôts. Tous des mazettes et inintelligents.
Au collège, c’est presque la même chose, il faut un peu d’armes pour entrer à Saint-Cyr, et le professeur cherche à gagner son argent en douceur.
Je me souviens de ce temps: nous avions pour maître le fameux Grisier qui envoyait son prévôt (je ne me souviens pas de son nom, il doit encore exister ayant une salle d’armes à Paris), ce prévôt était célèbre par ses coupés.
Le père Grisier venait quelquefois, engageait le fleuret de la main droite et avec la main gauche nous donnait une légère tape sur la joue. J’en ai reçu.
C’était d’ailleurs un honneur qu’il nous faisait, appelant cela la botte Grisier. Il avait été maître d’armes de l’empereur de Russie.
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Assez causé d’armes et qu’on m’excuse: c’est ce fameux gendarme qui sort de Joinville-le-Pont. Mais je ne vous lâche pas pour cela, car je vais de ce pas vous ennuyer avec une petite leçon de boxe. Là encore histoire de me vanter.
Mes premières leçons de boxe ne sont pas de première jeunesse. Mon professeur fut un amateur, un peintre qui se nommait Bouffard, à Pont-Aven. Quoique amateur, il était passablement fort: j’ai continué depuis et cela m’a servi quelquefois, quand cela ne serait que pour se donner de l’assurance. Mais il s’agit de boxe anglaise, tandis qu’à Joinville-le-Pont on fait ce qu’on appelle de la boxe française ou pour mieux dire de la savate. Étant marin, j’avais fait de la savate, mais histoire de rire.
Charlemont fils, aujourd’hui le grand champion de la boxe française, a composé une vraie boxe, et non exclusivement la savate. Bien loin, bien loin de cela, l’École de Joinville-le-Pont.
En tant qu’imparfaitement l’école anglaise est meilleure.
La boxe de Joinville-le-Pont n’a de valeur que pour un homme très agile, acrobate, et très exercé: de première force. Sinon elle est un vrai danger qui vous met vite à la merci d’un boxeur très médiocre de la boxe anglaise.
Voilà toute ma leçon de boxe qui consiste à vous mettre en garde contre l’École de Joinville et s’il vous prend fantaisie de vous y adonner, ayez des jambes agiles, pratiquez tous les jours, quittez toute lecture et devenez une _brute_.
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Autrefois la chanson était (toujours un souvenir d’enfance): «Maman, les petits bateaux qui vont sur l’eau...»
Aujourd’hui les bateaux vont sous l’eau: que devient la chanson?
Les vieux ronchonnent et disent: «De notre temps!»
Mais à la mer, les gros poissons mangent les petits. Ici ce n’est pas le cas, puisque les petits bateaux, ils mangent les gros.
Et je me plais à voir la tête d’un gros Anglais de quelques tonnes littéralement transformé en chair à saucisse.
Charcuterie à la dynamite.
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Donner, ce n’est pas savoir donner. Pour savoir donner, il faut savoir recevoir.
On dit qu’il faut savoir obéir pour savoir commander. Ce n’est pas très exact. Voyez les rois. Voyez aussi les gendarmes. Plats comme des valets, ils savent obéir. Savent-ils commander? Grand Dieu non. Et pourtant ils aiment commander; ils appellent cela se rattraper ou se venger.
C’est moi le chef!...
Et la femme dit: «Je suis la maréchale (maréchale tout court)--au logis».
Chez moi je suis en chemise, dans mon atelier je suis en blouse: le soir dans le monde je suis en habit.
Dans la rue j’entends une dispute, j’approche et j’écoute.
Un maigre vieillard, sa fille desséchée, une grosse femme avec des tétons, des mamelons, des monstres, avec éloquence, cette éloquence du peuple naturelle, s’écriait: «Oui, Monsieur, je ne connais pas d’expression assez vile pour exprimer ma pensée... Quant à vous, Mademoiselle, je vous dis merde!»
Une cuvette, de l’eau, un peu de savon, et tout est nettoyé. Et ses mains tapaient sur les mamelons caoutchoutés, son ventre mamelonnait. Je
m’en souviens, et ma foi, pardonnez-moi, je ris.
Dans cette impasse un peu cour des miracles, l’impasse Frémin donnant sur la rue des Fourneaux. 5 heures du matin, je ne dors pas et j’entends la mère Fourel, la femme du charretier qui s’écrie: «Au secours, mon mari s’est pendu.»
Je saute du lit, j’enfile un pantalon (les mœurs!). Je prends en bas un couteau et je coupe la ficelle. Le pendu était mort, tout chaud, tout bouillant. Je voulus le faire porter sur un lit. Halte-là, il faut attendre la justice...
De l’autre bord, ma maison surplombe de quinze mètres un terrain de maraîchers. Je crie au maraîcher: «Avez-vous un melon-cantalou?»
Justement, en voilà un de mûr, et à mon déjeuner je mange mon cantalou, sans songer au pendu. Comme on le voit, dans la vie il y a du bon. A côté du poison, il y a du contrepoison. Et le soir dans le monde en habit, croyant émotionner, je raconte l’histoire, et tout le monde, en souriant, sans émotion, me demande quelques morceaux de la corde de pendu.
Une histoire en amène une autre. Je me souviens qu’une fois, un soir, j’avais un peu bu et à minuit je rentrais dans une rue du Havre; j’étais marin de commerce à cette époque. Je faillis me casser le nez contre un volet qui, entr’ouvert, débordait. «Cochon!» m’écriai-je, et je tapai sur le volet qui ne voulut pas se refermer... Je te crois, il y avait là un pendu qui ne voulait pas. Cette fois je ne dépendis pas, continuant mon chemin (j’avais un peu trop bu) me disant sans cesse à haute voix: «Le cochon! c’est se fouttt’ des passants, il y a de quoi vous casser la figure.» Heureux ceux qui sont toujours comme il faut.
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J’ai connu à Tahiti un brave garçon, très naïf, domestique chez un riche colon. Il voulait à toute force coucher avec la fille du patron, et pour ce... tous les jours la famille buvait du lait spermatisé. Il ne réussit pas, je crois, car ce fut le patron qui voulut faire des caresses. Horreur... cela donne beaucoup à penser. Défiez-vous des «on dit».
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Les histoires en Océanie sont nombreuses et intéressantes. En voici une qui n’est pas mienne, étant d’autres, mais que je garantis.
A mon premier voyage de pilotin sur le _Luzitano_, voyage à Rio-de-Janeiro, j’avais, comme apprentissage, à faire la nuit le quart avec le lieutenant.
Il me raconta.
Il était mousse sur un petit navire qui faisait de très longs voyages en Océanie; chargements et pacotilles de toutes sortes.
Un beau matin au lavage du pont, il se laissa tomber à l’eau sans qu’on s’en aperçût. Il ne lâcha pas son balai, et grâce à son balai, l’enfant resta quarante-huit heures sur l’Océan. Par extraordinaire, un navire vint à passer et le sauva. Puis quelques temps après, ce navire ayant atterri dans une petite île hospitalière, notre mousse s’en alla se promener un peu trop longtemps. Il resta pour compte.
Notre petit mousse plut à tout le monde et le voilà installé à ne rien faire, forcé de perdre sur-le-champ son pucelage, nourri, logé, choyé et chatouillé de toutes façons. Il était très heureux. Cela dura deux ans, mais un beau matin un autre navire vint à passer et notre jeune homme voulut rentrer en France.
«Mon Dieu que j’ai été bête, me disait-il, me voilà obligé de bourlinguer... J’étais si heureux!»
Chez les sauvages il y a du bon, mais voilà le mal du pays.
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Si vieillesse pouvait; ça ne compte pas.
Si jeunesse savait... Voilà qui compte.
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Je n’ai jamais si bien fait que quand je voulais mal faire.
Tout ceci dit et écrit pour les gens qui n’ont pas de morale. Je fus amené un jour dans une famille honnête, ma sœur était avec moi où l’on ne parlait que des vertus familiales et surtout des devoirs en ménage. Ce fut pour moi un trait de lumière et je vis, _sans me tromper_, que j’étais dans une boîte à mariage. Rien de terrible comme la vertu.
Une veuve promène ses trois filles. Voyez la mère, vous saurez ce que deviendront les filles. Et ce n’est pas engageant.
Aujourd’hui un père doit dire à son futur gendre.
D.--Avez-vous eu la vérole?
R.--Non.
D.--Très bien, mais vous n’aurez pas ma fille, car vous êtes sujet à être malade et à pourrir ma fille.
Il y a de ces nécessités qu’il faut avaler. Avaler est dur; mettons, se résigner.
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Les hommes vieux n’ont pas de dents; les vieux loups en ont de fameuses.
Une femme ne devient vraiment bonne que quand elle devient grand’mère. En Océanie... je ne dis pas cela pour vous, Mesdames de la Métropole... Sinon de conviction, par politesse.
Turlututu, mon chapeau pointu.
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Et lui de me dire: «Tout homme doit servir sa patrie.
--Et vous pourquoi n’avez-vous pas servi?
--Moi c’est autre chose, je suis exempt étant des colonies.»
Patriotisme!
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Bon! voilà mon esprit qui voyage; nous ne sommes plus en Océanie, mais en Afrique, ce bon continent que tout le monde veut se partager ou plutôt se disputer, si propice aux héros aventuriers comme Marchand; ce pays où, sous prétexte de civiliser, on égorge. Ennuyé de tirer sur les lapins, on tire sur la chair noire. Les Boërs tirèrent sur la chair noire disant: «Ote-toi de là, que je m’y mette.» Mon Dieu, les Anglais ne firent pas pire. Un jeu sur le sentiment. On vendait des esclaves; aujourd’hui c’est défendu. Non! c’est que je tousse: allez-y voir.
Or donc en Afrique maints manuscrits arabes nous renseignent. On me l’a dit, et je l’ai cru, j’ai donc prêté toute oreille, faites comme moi si vous voulez savoir ce qui s’y dit.
Au désert, tout n’est pas sable, par-ci par-là, riants paysages, à tel point qu’il y a des girofles le nez en l’air.
C’était donc un jour que le manuscrit arabe ne nous indique pas, un lion et un âne se rencontrèrent. «Mes compliments d’abord,» s’écria maître Aliboron, et notre orgueilleux roi du désert de répondre: «Je les tiens pour bon.»
Le lion n’aime pas beaucoup l’eau et arrivés près d’une rivière il dit à l’âne: «Es-tu assez fort pour me porter sur ton dos, traverser la rivière, ce qui m’évitera une bronchite assurément.»
Notre âne, heureux de plaire à un aussi dangereux compagnon, se mit avec complaisance à sa disposition, lorsque... tout à coup, il se sentit les fesses labourées méchamment. Il hiâna, s’écriant: «Mon Dieu! qu’é que c’est que ça!--Oh rien, s’écria le lion, c’est ma griffe.»
Plus loin, arrivés contre un monticule, notre âne avisa son roi du désert: «Es-tu capable avec moi sur ton dos de monter en courant sur ce monticule.» Sobre de parole, le manuscrit nous dit seulement que le lion exécuta facilement la besogne lorsque... tout à coup le lion sentit un extraordinaire instrument, une arme naturelle, sans doute un pal qui lui perforait cruellement l’intestin. Cette fois ce fut un rugissement: «Mon Dieu! qu’é que c’est que ça!» Et notre baudet, avec cet air jovial et fumiste particulier à sa race de dire: «Oh! c’est rien, c’est ma griffe.»
Il y a deux genres de griffes, et n’est pas la plus terrible celle qu’on pense. Ne pas confondre avec le coup de pied de l’âne. La philosophie arabe est tout autre.
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Mordioux! Cap de Dioux! une main tirait la moustache, l’autre sur la garde de l’épée.
Aujourd’hui. De quoi, e, e! et on se crache dans les mains.
On dit évoluer.
J’ai un _Mardi-Gras en Espagne_, par Goya. J’ai copié, mais j’ai changé, mettant les gens en habit et le chapeau tuyau. C’était moins bien, mais plus mascarade.
Devant moi un vieux bambou: il est gravé par un sauvage. C’est une figure de géométrie, le carré de l’hypothénuse. Une géométrie naufragée sans doute, et cela m’intéresse. J’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans le cerveau de cet indigène artiste, mais l’artiste est mort.
J’ai aussi un livre de voyages, avec forces illustrations. L’Inde et la Chine, les Philippines, Tahiti, etc... Toutes les figures copiées avec soin, avec idée de portrait, ressemblent à Minerve ou à Pallas. C’est beau l’École.
Jean Dolent, dans son livre _les Monstres_, fait dire à sa cuisinière: «Avec un gigot on ne met pas de navets,» et il ajoute: «Le Conservatoire!»
Si vous avez des enfants qui ne sont bons à rien, mettez-les ronds-de-cuir: c’est encore le meilleur moyen de devenir quelque chose.
Ici un fonctionnaire me dit: «Est-ce que vous connaissez Huysmans? il paraît que c’est un grand littérateur; il vient d’être décoré.»
Oui, mais Huysmans a été décoré comme employé de ministère. Et notre fonctionnaire réjoui me dit: «C’est donc ça que je ne le connaissais pas.» La vraie gloire c’est d’être connu par les conducteurs d’omnibus.
Le père Corot à Ville-d’Avray. «Eh bien! père Mathieu, ça te plaît-il, ce tableau?--Oh que oui, les rochers y sont bien ressemblants.» Les rochers étaient des vaches.
_In populo veritas._
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Au restaurant de très grands peintres discutent et ça n’en finit pas et l’on demande à Degas son avis. Tout ça, dit-il, c’est une affaire de cimaise. Jérôme me dit: «Voyez-vous la grande affaire en sculpture, c’est de bien calculer son armature...» Qu’en dis-tu, Rodin?
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Ce qui est remarquable dans la grande Révolution, c’est que les meneurs ont été des menés. Un troupeau qui en mène un autre. Tout commence bien pour finir mal. Marat me paraît être le seul qui ait su ce qu’il voulait. Naturellement il devait être tué par une femme. Le grain de sable qui arrête la machine. La fatalité serait-elle par hasard consciente. Oh! alors le mot ne se comprend pas, ou plutôt je ne le comprends pas. J’ai été élevé par des gens qui considéraient l’histoire comme un sage enseignement. Renseignement peut-être, car je n’ai jamais vu aucun résultat qui concorde. J’espère bien que si demain nous avions la guerre avec l’Angleterre, nous ne nous laisserions pas mener par une vraie pucelle d’Orléans.
J’estime que les historiens sont de braves gens, mais qu’ils doivent être embarrassés pour agir s’il faut choisir dans le tas. Quant à moi, si je consultais l’histoire, il me semble que je ne ferais que des bêtises. Il est vrai qu’en politique je suis comme presque tous les artistes: «Je n’y comprends rien.»
Ainsi depuis quelque temps je vois que toutes les nations s’embrassent à qui mieux. Je bois à la santé!... les Rois, les Empereurs, les Présidents de la République. Et comme un serin, je me dis: «Ça sent mauvais.»
Dans un salon, presque un cornichon, le monsieur qui lit tous les bulletins politiques (l’Esprit des autres) pérore gravement. Quand il prononce la Triple-Alliance, son poing serré, symbole de puissance, se met en évidence.
Dans un coin, un épaté quelconque demande à son voisin: «Quel est donc ce monsieur?»
C’est un attaché d’ambassade, un garçon qui ira loin. Voulez-vous être sérieux, parlez politique, de la Triple-Alliance si bien conclue que depuis trente ans elle est toujours à refaire.
«Maman les petits bateaux qui vont sous l’eau ont-ils des jambes.
--Petit bêta, s’ils en avaient ils marcheraient sur l’eau.»
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Zola avait ses haines. Sans être comme lui un grand homme, on peut, il me semble, avoir aussi ses haines. Je suis de ceux-là.
Je hais profondément le Danemark. Son climat, ses habitants.
Oh! il y a en Danemark du bon, c’est incontestable.
Ainsi depuis vingt-cinq ans, tandis que la Norvège et la Suède ont envahi les salons de peinture en France pour plagier dans tous les sentiers qui sentent mauvais, mais ont de belles apparences, le Danemark honteux de son échec à l’Exposition universelle de 1878, se mit à réfléchir, à se concentrer en lui-même. De là est sorti un art danois, très personnel et auquel il faudra faire sérieusement attention, et je suis heureux ici d’en faire les éloges. Il est bon de regarder l’art français, et même celui de tous les autres pays, mais uniquement pour être plus à même de regarder en soi.
On me fit autrefois à Copenhague une singulière niche. Moi qui ne demandais rien, je fus vivement engagé et invité par un monsieur au nom d’un Cercle d’art à exposer mes œuvres dans une salle _ad hoc_. Je me laissais faire.
Le jour de l’ouverture, je me disposai l’après-midi seulement à aller jeter un coup d’œil et quel fut mon étonnement lorsque arrivé on me dit que l’Exposition avait été fermée d’office à midi.