Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Part 10

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La Bretagne, la Vendée allaient se soulever: ce ne serait plus le pot de chambre mais le canon. Hélas! trois fois, hélas! _Non bis in idem._

Pourtant! il ne faudrait pas s’y fier... l’armée... la conscience chrétienne.

Tu as voulu faire ton malin avec ton ancienne amante, la goule que tu aimais tant: vois maintenant il ne s’en est fallu que d’un cheveu. Tu ne savais pas que dans l’armée il y a plusieurs genres de conscience.

Une conscience qui permet, ordonne même, de tuer sans pitié des hommes, des femmes sans défense, des enfants même, quand ils sont communards.

Et une autre conscience qui défend d’arrêter des souteneurs qui vident les pots de chambre sur la tête des gendarmes.

Tous prêts à partir en Chine massacrer les Chinois qui ne veulent pas se laisser faire par les chrétiens.

Cette bonne France si généreuse et si chevaleresque toujours prête à partir en guerre pour faciliter aux Anglais la vente de l’opium; repartir en guerre pour la vente de l’Ancien et Nouveau Testament.

Et le pape, qui n’a plus que cette stupide France pour soutenir ses missions, ne veut pas se fâcher. Et il dit: «Nous pourrions demander le divorce, mais par principe nos principes ne nous y autorisent pas.» Nous ne reconnaissons pas le divorce.

Et la goule reste toujours la goule.

C’est un malin notre Saint-Père le petit Léon: c’est même le seul.

A tous ceux qui lui demandent de faire des concessions, de se mettre dans le train, il répond invariablement: «Des concessions! mais c’est notre mort: il nous faut le temps de sauver la caisse.»

Et pour gagner du temps il invente quelques dogmes.

Le saint Suaire photographe qui trempé dans l’eau de Lourdes donne des centaines d’exemplaires, par radiation sans doute, comme le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

On s’attend prochainement à une grande souscription aux Marquises pour posséder un de ces extraordinaires exemplaires. Les piastres vont ronfler.

Les indigènes qui me prennent pour un savant viennent tous les jours me demander des renseignements. Que leur répondre? il me faudrait reprendre des études complètes de chimie cléricale et à mon âge je n’en ai pas la force.

Et je leur réponds: «Demandez cela au brigadier, c’est lui le chef.»

Encore un qui en a une conscience! comme de la gomme élastique. Faut voir comme il est beau quand il dit: «Mon devoir.» Et son importance quand il dit: «Mon cher, je viens de coucher avec une vierge...» Il est vrai que le mois suivant à l’hôpital le major dit: «Qu’est-ce que c’est que ça... donnez-lui du proto-iodure de mercure.» De ces petites vierges, comme les peint Pissarro, qui vendent du poison.

Vous allez dire, lecteur parisien, que je vous monte un bateau avec les gendarmes. Venez aux colonies, surtout aux Marquises, et vous verrez si c’est un bateau. Vous ferez mieux si vous êtes influent d’en dire quelques mots au ministre.

Je n’ai d’ailleurs pas fini et je vous en reparlerai encore quelques fois.

* * * * *

J’ai oublié, tout à l’heure, vous parlant de mon enfance à Lima, de vous raconter quelque chose qui a trait à l’orgueil espagnol. Cela peut vous intéresser.

Il y avait autrefois à Lima un cimetière genre indien; des casiers et des cercueils dans ces casiers; inscriptions de toutes sortes. Un industriel français, M. Maury eut l’idée d’aller trouver des familles riches et de leur proposer des tombeaux de marbre sculpté. Cela réussit à merveille. Un tel était général, un autre un grand capitaine, etc... tous des héros. Il s’était muni pour cela d’un certain nombre de photographies d’après des monuments sculptés en Italie. Il eut un succès fou. Pendant quelques années de nombreux navires arrivaient remplis de marbres sculptés, en Italie, à très bon marché et qui faisaient beaucoup d’effet.

Si vous allez maintenant à Lima, vous verrez un cimetière comme il n’y en a pas deux, et vous apprendrez tout ce qu’il y a d’héroïsme dans ce pays.

Le père Maury fit avec cela une très grosse fortune. Son histoire, quoique très simple, mérite d’être racontée. Une très grosse maison de Bordeaux eut un jour une très grosse affaire qu’elle considérait comme perdue. Dans cette maison il y avait un tout jeune employé, le jeune Maury, qui avait été remarqué comme un garçon d’une grande intelligence.

Elle envoya à Lima ce jeune homme avec tous pouvoirs pour rentrer dans les créances et lui fit à cet effet un engagement avec un tant pour cent sur les rentrées qui à son idée ne seraient jamais très importantes. Elle se trompait, car le jeune Maury s’y prit si bien qu’il sauva presque tout.

Il se trouva dès lors à la tête d’un très joli capital, au courant des affaires à Lima et ne demanda qu’à rester. Il commença à installer un hôtel convenable puis deux, puis plusieurs autres; c’est lui qui commanda sur mesure un dôme en bois sculpté pour l’église avec pièces qui n’avaient plus qu’à être remontées sur l’ancien dôme. Ma mère qui avait appris en pension le dessin, fit à la plume un dessin admirable, c’est-à-dire atroce, de cette église avec son jardin entouré de grilles.

Enfant je trouvais ce dessin très joli; puis c’était de ma mère: vous me comprendrez sûrement.

J’ai revu à Paris ce tout vieux père Maury entouré de ses deux nièces, ses uniques héritières. Il possédait une très belle collection de vases (céramique des Incas) et beaucoup de bijoux en or sans alliage faits par les Indiens.

Qu’est-ce que tout cela est devenu?

Ma mère aussi avait conservé quelques vases péruviens et surtout pas mal de figurines en argent massif tel qu’il sort de la mine. Le tout a disparu dans l’incendie de Saint-Cloud, allumé par les Prussiens. Une bibliothèque assez importante, et dans tout cela presque tous nos papiers de famille.

A propos de papiers de famille: lorsque je me suis marié, on me demanda à la mairie les actes mortuaires de mes parents. Je ne possédais que celui de ma mère, significatif cependant puisqu’il était dit: Mme Veuve Gauguin. L’employé prétendait que je ne pouvais me marier sans avoir l’acte de décès de mon père.

Mais puisque ma mère était veuve Gauguin, cela ne prouve-t-il pas que mon père était mort?

Rien de plus têtu qu’un employé de mairie.

Heureusement que le maire était un homme intelligent et tout fut arrangé.

A la naissance de mon fils j’allai aussi à la mairie déclarer cette naissance.

Lorsque je dictai à l’employé «un garçon du nom de Émil sans e,» il écrivit: «Émile Sanzé.»

Ce fut un quart d’heure inénarrable pour rétablir l’orthographe. J’étais un farceur qui se moquait des employés, etc... Un peu plus j’aurais eu une contravention.

Comme on le voit jamais je n’ai été sérieux, et ne vous offensez pas de mon style badin.

* * * * *

La vieille Môo sans préambule est venue s’installer chez moi. Ayant chaud elle quitte sa chemise. Elle est très maigre, et vous savez que j’aime les femmes grosses. La peau est nacrée, pensez donc, elle a eu onze maternités. A part cela elle serait mieux si on la passait tout entière à la chaux. Elle a bien eu onze enfants, mais si vous lui demandez combien de pères, elle est très étonnée. Elle compte sur ses doigts, encore sur ses doigts, bien longtemps, mais arrivée au chiffre de 100 elle perd la mémoire.

Elle possède quelques terres et chaque jour à ce qu’elle dit il se présente un mari pour de vrai. Mais elle a l’œil à ce qu’elle dit.

Qu’importe elle se couche et offre comme la plus belle fille du monde ce qu’elle a. Rien de plus, rien de moins. Mais je n’aime pas les femmes maigres.

Pour lors j’ai mal à la tête... cela va être la rougeole. La conversation cesse et elle s’endort.

J’ose alors la regarder; décidément il faudrait la blanchir à la chaux.

Plusieurs nuits elle revient. J’ai toujours la rougeole quand elle vient, ma chasteté en dépend. Et puis je n’ai plus de feu.

Enfin elle ne revient plus et comme on lui en demande la cause, elle dit qu’elle ne peut pas résister, tellement c’est fatigant. Montrant tous les doigts... elle dit: «Oui... comme ça toutes les nuits.»

Voilà comment se font les mauvaises réputations: ne vous y trompez pas.

* * * * *

Il y a eu un temps où seuls les tableaux que j’avais donnés pouvaient se vendre.

Un bon petit jeune homme à qui j’en avais donné trente, après les avoir copiés et étudiés, s’est empressé de les vendre à la maison Vollard. Il est vrai que pour s’excuser il a publié que c’était moi qui lui avait volé toutes ses recherches.

Excellent jeune homme.

Ne donnez jamais vos tableaux sinon à votre cuisinière.

* * * * *

Van Gogh avait aussi cette manie. Qui ne se rappelle, ce café bouzin tenu par l’ancien modèle, la Siccatore, une Italienne. Vincent décora gratis entièrement ce café (le Tambourin).

Il me raconta pendant son séjour à Arles une histoire assez curieuse à ce sujet, histoire dont je n’ai jamais su le fin mot. Très amoureux de la Siccatore toujours belle, malgré son âge, il aurait eu de sa part pas mal de confidences à propos de Pausini.

La Siccatore avait avec elle pour tenir son café un mâle. Dans ce café se réunissaient un tas de gens tout à fait louches. Le patron eut vent de toutes ces confidences faites par cette femme et un beau jour sans rime ni raison il jeta à la figure de Vincent un bock qui lui fendit la joue.

Vincent tout ensanglanté fut jeté hors du café. Un sergent de ville passait à ce moment et lui dit sévèrement: «Circulez!»

D’après Van Gogh, toute l’affaire Pausini, comme beaucoup d’autres, aurait été mûrie en cet endroit de connivence avec Siccatore et l’amant.

Il est à remarquer que presque tous ces établissements sont au mieux avec la police.

De cette affaire Pausini, une autre affaire en découle, toujours conçue à ce fameux café, d’après Vincent, c’est l’affaire Prado, cet homme qui pour la voler, assassina une courtisane puis la bonne, puis la petite fille, qu’il aurait violée. Ce n’est que bien plus tard que la police fatiguée des cris de la presse trouva un soi-disant assassin qui se trouvait réfugié à la Havane. Il fut presque impossible de découvrir le vrai nom de cet homme extraordinaire. On trouva une femme qui déposa contre lui tout ce que la police voulut lui faire déposer et cependant elle fut considérée comme complice. Personne n’y comprit rien, ni la presse, ni la justice, ni l’assassin qui s’écriait: «Je suis, c’est vrai, un bandit et j’ai tué auparavant, mais je ne suis pas coupable de ce crime.»

Cette affaire en ce cas rappellerait l’affaire ténébreuse de Balzac. Qu’importe, il fallait que la police ait le dernier mot. Cet homme fut condamné à mort.

Moi et un ami nous fûmes prévenus par dépêche adressée au café de la Nouvelle Athènes par un capitaine de la garde municipale.

A 2 heures et demie du matin, nous étions, place de la Roquette, à attendre l’exécution, battre la semelle, car il faisait un grand froid cette nuit très sombre. Tout au plus, pour tuer le temps, l’arrivée de la machine et son montage. Il ne fallait pas songer un instant entrer dans la petite enceinte réservée qui se trouvait à côté de la machine car elle était déjà pleine de gens qui sans bouger, pressés les uns sur les autres, étaient là à attendre le matin. Enfin le moment était proche; les quelques lueurs qui annoncent le lever du soleil me permirent d’entrevoir l’aspect de la place. Un grand demi-cercle autour de la guillotine, des troupes, la police. D’un côté la voiture de la guillotine et le fourgon au cadavre: de l’autre, la place réservée.

Devant la guillotine, au centre, cinq gendarmes à cheval.

Et soudainement la police, brutalement, se mit à nous pousser, nous promeneurs, vers l’extrémité du cercle.

Impossible de voir, ou si peu.

Les portes de la prison s’ouvrirent et l’escorte se mit en marche. Les gendarmes avaient tiré leur sabre et un silence extraordinaire se fit immédiatement (comme un mot d’ordre), beaucoup enlevèrent leurs chapeaux. Seuls, en habit noir, la police de sûreté, le bourreau. En blouse bleue les aides-bourreaux.

Je voulais voir cependant et quand je veux, je suis très obstiné: je traversai au galop la place et je vins (troublant le respect du moment), au centre, me fourrer entre deux bottes de gendarme.

Personne n’osa bouger.

Je vis alors l’escorte s’avançant péniblement et entre deux poteaux de la guillotine une tête abominable, inclinée, désolée, comme affolée par la terreur.

Je me trompais, c’était l’aumônier. Quel extraordinaire acteur celui qui contrefait ainsi les assassins, la douleur!

L’assassin, tout petit, mais de forte encolure, avait une belle tête non résignée et malgré toute la mauvaise apparence de ses cheveux coupés ras et de sa grossière chemise de toile, il était convenable.

La planchette bascula si bien qu’au lieu du cou ce fut le nez qui porta. De douleur l’homme fit des efforts et brutalement deux blouses bleues pesèrent sur ses épaules, ramenant le cou à la place désignée. Ce fut une longue minute et enfin le couteau fit son devoir.

Je fis mes efforts pour voir sortir la tête de sa boîte; trois fois je fus repoussé. On allait à quelques mètres chercher de l’eau dans un seau pour inonder la tête.

On se demanda pourquoi juste au-dessous de la boîte il n’y aurait pas un robinet tout préparé à cet effet. Je me suis demandé pourquoi on ne prenait pas la mesure du prisonnier de façon que la planchette au moyen d’un pas de vis puisse être juste à la distance voulue de l’échancrure qui reçoit le cou du supplicié?

Voilà donc ce fameux spectacle qui donne satisfaction à la société.

Dehors on entendait des cris: «Vive Prado!»

* * * * *

A Berbère, la frontière; sur la plage je dessine. Un gendarme du Midi qui me soupçonne d’être un espion me dit à moi qui suis d’Orléans:

«Vous êtes Français?

--Mais certainement!

--C’est drôle, vous n’avez pas l’accent (lakesent) français!»

* * * * *

Raphaël est élève de Perugin. Bouguereau aussi. Et Bouguereau s’écrie: «Devant la nature, je ne vois que la couleur.»

Raphaël ne met pas les valeurs; dans ses tableaux ça ne s’éloigne pas. Juge un peu, s’il connaissait les valeurs.

* * * * *

Dans une Exposition sur le boulevard des Italiens je vis une étrange tête. Je ne sais pourquoi en moi il se passait quelque chose et pourquoi devant une peinture j’entendis d’étranges mélodies. Une tête de docteur très pâle dont les yeux ne vous fixent pas, ne regardent pas mais écoutent.

Je lus au catalogue _Wagner_ par Renoir.

Ceci se passe de commentaires.

* * * * *

Il y en a qui disent: «Rembrandt et Michel-Ange sont grossiers, j’aime mieux Chaplin.»

Une très vilaine femme me dit: «Je n’aime pas Degas parce qu’il peint des femmes laides.» Puis elle ajoute: «Avez-vous vu mon portrait au Salon par Gervex?»

L’habillé de Carolus Duran est cochon. Le nu de Degas est chaste. Mais elles se lavent dans des tubs! c’est justement pour cela qu’elles sont propres. Mais on voit le bidet, le clyso, la cuvette! c’est tout comme chez nous.

La critique déshabille. Mais c’est tout autrement.

* * * * *

Un critique chez moi voit les peintures, et la poitrine oppressée me demande mes dessins. Mes dessins! que nenni: ce sont mes lettres, mes secrets. L’homme public, l’homme intime.

Vous voulez savoir qui je suis: mes œuvres ne vous suffisent-elles pas? Même en ce moment où j’écris je ne montre que ce que je veux bien montrer.

Mais vous me voyez souvent tout nu; ce n’est pas une raison, c’est le dedans qu’il faut voir. Au surplus, moi-même, je ne me vois pas toujours très bien.

* * * * *

Le dessin, qu’est-ce que c’est cela? Ne vous attendez pas de ma part à un cours à ce sujet. Le critique veut dire probablement, un tas de choses sur papier avec du crayon pensant sans doute que c’est encore là où l’on reconnaît si un homme sait dessiner. Savoir dessiner ce n’est pas dessiner bien. Se doute-t-il, ce critique, cet homme compétent, que décalquer le contour d’une figure peinte donne un dessin d’aspect tout autre. Dans le portrait du voyageur de Rembrandt (galerie Lacazes) la tête est carrée. Prenez-en le contour et vous verrez que la tête est deux fois plus haute qu’elle n’est large.

Je me souviens du temps où le public jugeant le dessin des cartons Puvis de Chavannes, tout en accordant à Puvis de grands dons de composition, affirmait que Puvis de Chavannes ne savait pas dessiner. Et ce fut un étonnement quand un beau jour il fit chez Durand-Ruel une Exposition exclusivement de dessins-études, au crayon noir, à la sanguine.

«Tiens, tiens..., se dit ce charmant public, mais Puvis sait dessiner _comme tout le monde_; il connaît l’anatomie, les proportions, etc... Mais alors, pourquoi sur ses tableaux ne sait-il pas dessiner?» Dans une foule, il y a toujours un plus malin que les autres. Et ce malin dit: «Vous ne voyez pas que Puvis se fout de vous?... encore un qui veut faire son original et ne pas faire comme tout le monde...»

Mon Dieu, qu’allons-nous devenir?

C’est probablement ce qu’a voulu comprendre ce critique qui me demandait mes dessins, se disant: «Voyons un peu s’il sait dessiner.»

Qu’il se rassure. Je vais le renseigner. Je n’ai jamais su faire un dessin proprement, manier un tortillon et une boulette de pain. Il me semble qu’il manque toujours quelque chose: _la couleur_.

Devant moi une figure de Tahitienne... Le papier blanc me gêne.

Carolus Durand se plaint des impressionnistes, de leur palette surtout. C’est si simple, dit-il: «Voyez Vélasquez.» Un blanc, un noir...

Si simples que cela, les blancs et les noirs de Vélasquez.

J’aime à entendre ces gens-là. Ces jours terribles où l’on se croit bon à rien, où l’on jette ses pinceaux: on se souvient d’eux et l’espoir renaît.

* * * * *

Les vrais ambassadeurs sont ceux qui n’ont pas trop confiance dans leur intelligence, répondent évasivement, s’habillent et reçoivent très bien.

Au musée du Louvre, les conservateurs semblent aussi être dans le même cas. Cependant, cependant... ne pourrait-on pas trouver mieux?

* * * * *

Je vous parle beaucoup d’un tas de choses, malgré ma promesse de vous parler des Marquises. Ce serait de la traîtrise, vous alléchant par un titre pompeux en espoir d’un tout autre chose qu’à Paris, mais qu’on m’excuse moi-même y ayant été pincé. J’y suis, avalons la pilule. En revanche, mon pinceau peut se rattraper. Il y a bien de superbes montagnes que je pourrais vous décrire plus ou moins mensongèrement, mais il me faudrait le talent descriptif avec un tas d’adjectifs que je ne connais pas et qui sont si familiers à Pierre Loti.

Bien des choses étranges et pittoresques ont existé autrefois, mais aujourd’hui il n’y a plus de traces, tout a disparu.

La race disparaît chaque jour, disséminée par les maladies européennes; jusqu’à la rougeole qui a atteint les grandes personnes.

Les tracasseries de l’Administration, l’irrégularité des courriers, les charges d’argent qui écrasent la colonie, rendent tout commerce impossible. Par suite, les commerçants font leurs malles.

Rien à dire si ce n’est parler des femmes et coucher avec.

Pas mûres, presque mûres, tout à fait mûres.

C’est tellement de la prostitution que cela n’en est pas. Nous le disons, mais eux ils ne le pensent pas.

Or on ne connaît qu’une chose que par le contraire et le contraire n’existe pas.

Un drôle de juge aux Marquises... Une jeune fille vient se plaindre que douze mâles venaient de la violer, sans la payer.

«C’est affreux, s’écria le juge», et de suite il fut le treizième, mais il paya. «Tu comprends, ma petite, maintenant je ne peux juger cette affaire-là.»

Ce même juge, le gendarme était absent, reçut une jeune fille, une enfant pour mieux dire, qui venait réclamer son bulletin de sortie de l’école, ce qui veut dire, bonne à...

Mon juge, lui dit: «C’est bien, donne-m’en l’étrenne», et il dépucela. Maintenant la carte était signée.

Maints détails, croustillants quelquefois, suffiront à vous faire connaître les Marquises, beaucoup mieux que les voyageurs. Les voyageurs aujourd’hui voient si peu.

En ce moment, l’île de Tasata a été ravagée par un raz de marée épouvantable qui a soulevé des blocs énormes de corail et beaucoup de coquillages pour les collectionneurs.

Avec le corail on fera de la chaux. Les baleiniers qui sont de fins marins voyant leur baromètre faire des farces ont prévu l’accident et sont partis, non sans laisser au gendarme de très jolis cadeaux. Des pots-de-vin... fi donc... des cadeaux (avec factures!!!).

Que voulez-vous, ont dit les capitaines, la contrebande doit être toujours bien avec les gendarmes.

Ceci se passe encore de commentaires.

* * * * *

La pire des souffrances c’est la dernière.

Après le café au lait du matin, dans le temple, les sexes rapprochés la nuit se séparent: formalité nécessaire pour permettre à l’âme de secouer la matière qui la subjugue.

Après le bidet, le bénitier; le corps et l’âme sont nettoyés. On prie.

Seigneur, donnez-nous le pain quotidien.

_Business is business._

* * * * *

Chez le crémier, je mange une crépinette aux choux. Mon voisin, un Anglais, me demande comment ça s’appelle. Et moi: «Qu’est-ce que tu dis?» Le garçon passe et le jeune homme demande un _qu’est-ce que tu dis_.

Je ne me savais pas si farceur.

* * * * *

Il ne s’agit plus de peinture, ni même de littérature: il s’agit d’armes. C’est qu’en ce moment nous avons ici un gendarme... Vous savez... il sort de Joinville-le-Pont! c’est un gaillard terrible. Joinville est en quelque sorte le prix de Rome des exercices physiques.

Il y a beaucoup à en prendre et en laisser. Pour mon compte personnel, je laisserai.

Les maîtres d’armes brevetés de Joinville-le-Pont sont en général des gaillards très exercés: exercés à coups de triques. Très forts assurément, mais acrobates, et font en général de très mauvais élèves.

On dit: «Ayez une bonne main, vous toucherez quelquefois.»

«Ayez une bonne main et de bonnes jambes, vous toucherez souvent». Ajoutez-y une bonne tête et vous toucherez toujours.

Une bonne tête... c’est ce qu’à Joinville on ne donne pas. Là on professe sans discernement.

Le jeu de fleuret consiste à se servir de deux mouvements; les quelques autres en découlent ou sont du supplément.

Un mouvement de va-et-vient et un mouvement tournant, à l’attaque ils se nomment un, deux, trois, et doublez...; à la défense... opposition et contre.

Quoique très simples ces mouvements donnent lieu à énormément de combinaisons. Qui les comprend bien est déjà fort.

Le maître d’armes de régiment excelle à vous fatiguer, vous fait faire durant toute l’année en temps décomposés des une, deux, des doubles et finalement quand l’élève veut faire le moindre petit assaut, il perd la carte. «Que vais-je faire», se dit-il? Tiens une, deux. Il presse et il dégage; l’adversaire prend le contre. Ça ne biche pas. Naturellement... vos mouvements doivent correspondre à la parade.

Il est donc essentiel que le professeur le fasse comprendre à l’élève, en lui donnant la leçon doucement et contrecarrant par sa parade le mouvement commandé. Ainsi par exemple il commande une, deux, mais au lieu d’une opposition, il pare doucement avec un contre, de façon que l’élève suive attentivement la parade et exécute d’après cela.

Maintenant en tant qu’exécution on a un principe à Joinville-le-Pont dont on ne veut démordre. Allongez le bras, fendez-vous. De cette façon il est impossible de tromper les distances, et l’adversaire attentif au mouvement du genou se trouve prévenu constamment.

Tandis que les bons maîtres d’armes civils agissent tout autrement: le bras ne s’allonge qu’au fur et à mesure et la fente souvent inutile ne vient que par-dessus le marché.

Nous aimons aussi la correction s’il se peut, mais intelligemment nous prétendons qu’il faut faire des armes, comme on est bâti.