Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Part 1

Chapter 13,834 wordsPublic domain

AVANT ET APRÈS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS-VIᵉ

PAUL GAUGUIN

=Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid.= Hommage liminaire de VICTOR SEGALEN. Avec huit phototypies d’après des tableaux de Paul Gauguin.

Un volume in-16 =7= fr. =50=

_En préparation_:

NOA NOA

PAR

PAUL GAUGUIN

ORNÉ DE BOIS GRAVÉS PAR DANIEL DE MONFREID

D’APRÈS LES DESSINS DU MANUSCRIT ORIGINAL

_Un volume in-16 soleil, imprimé sur beau papier, couverture en couleurs._

Prix: =25= francs.

IL SERA TIRÉ:

_Cent exemplaires sur Japon impérial, tous numérotés._

Prix: =75= francs.

PAUL GAUGUIN

AVANT ET APRÈS

AVEC LES VINGT-SEPT DESSINS DU MANUSCRIT ORIGINAL

PARIS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ

21, RUE HAUTEFEUILLE, VIᵉ

MCMXXIII

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES DU MARAIS, NUMÉROTÉS DE 1 A 100.

_Copyright by LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1923._

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

A ANDRÉ FONTAINAS

PAUL GAUGUIN

AVANT ET APRÈS

Ceci n’est pas un livre. Un livre, même un mauvais livre, c’est une grave affaire. Telle phrase du quatrième chapitre excellente serait mauvaise au deuxième, et tout le monde n’est pas du métier.

Un roman. Où cela commence-t-il: où cela finit-il. Le spirituel Camille Mauclair en donne la forme définitive: c’est entendu jusqu’à ce qu’un nouveau Mauclair vienne à son heure nous annoncer une forme nouvelle.

Prise sur le vif, la réalité n’est-elle pas suffisante pour qu’on se passe de l’écrire? Et puis on change.

Autrefois je haïssais George Sand, maintenant Georges Ohnet me la rend presque supportable. Dans les livres d’Émile Zola, les blanchisseuses comme les concierges parlent un français qui ne m’enthousiasme pas. Quand elles cessent de parler, Zola, sans s’en douter, continue sur le même ton et dans le même français.

Je ne voudrais en médire, je ne suis pas du métier. Je voudrais écrire comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, et trouver le titre longtemps après.

Des mémoires! c’est de l’histoire. C’est une date. Tout y est intéressant. Sauf l’auteur. Et il faut dire qui on est et d’où l’on vient. Se confesser: après Jean-Jacques Rousseau c’est une grave affaire. Si je vous dis que par les femmes je descends d’un Borgia d’Aragon, vice-roi du Pérou, vous direz que ce n’est pas vrai et que je suis prétentieux. Mais si je vous dis que cette famille est une famille de vidangeurs, vous me mépriserez.

Si je vous dis que du côté de mon père ils se nommaient tous des Gauguin, vous direz que c’est d’une naïveté absolue: m’expliquant sur ce sujet, voulant dire que je ne suis pas un bâtard, sceptiquement vous sourirez.

Le mieux serait de se taire, mais se taire quand on a envie de parler, c’est une contrainte. Les uns dans la vie ont un but, d’autres n’en ont pas. Depuis longtemps on me rabâche la Vertu: je la connais, mais je ne l’aime pas.

La vie c’est à peine une division d’une seconde.

En si peu de temps se préparer une Éternité!!!

Je voudrais être un cochon: l’homme seul peut être ridicule.

Jadis les grands fauves ont rugi; aujourd’hui ils sont empaillés. Hier j’étais du 19ᵉ, aujourd’hui je suis du 20ᵉ et je vous assure que vous et moi nous ne verrons le 21ᵉ. A force de vivre on rêve une revanche, et il faut se contenter du rêve. Mais le rêve s’est envolé, le pigeon aussi, histoire de jouer.

Je ne suis pas de ceux qui médisent quand même de la vie. On a souffert, mais on a joui et si peu que cela soit c’est encore de cela qu’on se souvient. J’aime les philosophes, pas trop cependant, quand ils m’ennuient et qu’ils sont pédants. J’aime les femmes aussi quand elles sont vicieuses et qu’elles sont grasses: leur esprit me gêne, cet esprit trop spirituel pour moi. J’ai toujours voulu une maîtresse qui fût grosse et jamais je n’en ai trouvé. Pour me narguer elles sont toujours avec des petits.

Ce n’est pas à dire que je sois insensible à la beauté, mais ce sont les sens qui n’en veulent pas. Comme on voit, je ne connais pas l’amour et pour dire: je t’aime, il me faudrait casser toutes les dents. C’est vous faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour!!! Et en cette raison, les femmes qui sont malignes le devinent: aussi je leur déplais.

Je ne m’en plains pas, et comme Jésus je dis: «La chair est chair, l’esprit est Esprit.» Grâce à cela pour quelque menue monnaie ma chair est satisfaite et mon esprit reste tranquille.

Me voilà donc présenté au public comme un animal dénué de tout sentiment, incapable de vendre son âme pour une marguerite. Je n’ai pas été Werther, je ne serai pas Faust. Qui sait? les vérolés et les alcooliques seront peut-être les hommes de l’avenir. La morale m’a tout l’air d’aller comme les sciences et tout le reste vers une morale toute nouvelle qui serait peut-être le contraire de celle d’aujourd’hui. Le mariage, la famille, et un tas de bonnes choses dont on me corne les oreilles m’ont tout l’air de voyager considérablement en locomobile à grande vitesse.

Et vous voulez que je sois de votre avis?...

_Le couche avec_ est une grosse affaire.

En mariage le plus cocu des deux est l’amant, ce qu’une pièce du Palais-Royal dit: «Le plus heureux des trois.»

J’avais acheté à Port-Saïd quelques photographies. _Le péché commis_, _ab ores_, chez moi, sans détours, dans l’alcôve, elles figuraient. Les hommes, les femmes, les enfants en ont ri; presque tout le monde enfin: cela fut un instant et l’on n’y pensa plus. Seuls, les gens qui se disent honnêtes ne vinrent pas chez moi et seuls toute l’année ils y pensèrent.

Monseigneur, à confesse, dans maints endroits, se fit renseigner: quelques sœurs même devinrent de plus en plus pâles, les yeux cernés.

Méditez cela, et clouez visiblement une indécence sur votre porte: vous serez désormais débarrassé des honnêtes gens, les personnes les plus insupportables que Dieu ait créées.

A l’hôtel du père Thiers, ce fut un soir, la foule brisa les vitres. Le père Thiers illumina tant qu’il put la fenêtre et montra son cul. La foule ébahie n’osa envoyer un caillou dans le mille. D’ailleurs avec les imbéciles il n’y a pas à raisonner; il n’y a qu’à dire: «Vous me faites chier.»

J’ai su, tout le monde aussi, tout le monde le saura: que deux et deux font quatre. Il y a loin de la convention, de l’intuition à la compréhension: je me soumets, et comme tout le monde je dis: «Deux et deux font quatre»... mais... cela m’embête, et cela dérange beaucoup de mes raisonnements. Ainsi par exemple, vous qui admettez que deux et deux font quatre comme une chose certaine qu’il aurait été impossible de faire autrement, pourquoi admettez-vous que c’est Dieu qui est le créateur de toutes choses. Ne serait-ce qu’un instant! Dieu n’aurait pu faire autrement?

Drôle de Tout-Puissant.

Tout cela dit pour parler des pédants. Nous savons, et nous ne savons pas.

Le saint Suaire de Jésus-Christ révolte M. Berthelot: en tant que savant chimiste Berthelot a peut-être raison; mais en tant que pape... Voyons charmant Berthelot, que feriez-vous si vous étiez pape, un homme dont on baise les pieds. Des milliers d’imbéciles demandent la bénédiction de toutes les bourdes. Or on est Pape, or un Pape doit bénir et satisfaire ses fidèles. Tout le monde n’est pas chimiste: moi-même je n’y comprends rien et peut-être que si j’ai jamais des hémorroïdes, j’irai intriguer pour avoir un morceau de ce saint Suaire afin de me le fourrer quelque part, en conviction de guérison.

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

D’ailleurs, à défaut de lecteurs sérieux, il faut que l’auteur d’un livre soit sérieux.

J’ai devant moi, des cocotiers, des bananiers; tout est vert. Pour faire plaisir à Signac je vous dirai que des petits points de rouge (la complémentaire) se disséminent dans le vert. Malgré cela, ce qui va fâcher Signac, j’atteste que dans tout ce vert on aperçoit de grandes taches de bleu. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas le ciel bleu, mais seulement la montagne dans le lointain. Que dire à tous ces cocotiers? Et cependant, j’ai besoin de bavarder; aussi j’écris au lieu de parler.

Tiens! voilà la petite Vaitauni qui s’en va à la rivière; je la connais pour avoir remarqué une matière cornée qui remplissait l’antichambre. Cette bisexuelle n’est pas comme tout le monde et

ça vous émoustille quand piéton lassé on se sent impuissant. Elle a les seins les plus ronds et les plus charmants que vous puissiez imaginer. Je vois ce corps doré presque nu se diriger vers l’eau fraîche. Prends garde à toi, chère petite; le gendarme poilu, gardien de la morale, mais faune en cachette, est là qui te guette. Sa vue satisfaite, il te donnera une contravention pour se venger d’avoir troublé ses sens et par suite outragé la morale publique. La morale publique. La force des mots.

Oh! braves gens de la métropole, vous ne connaissez pas ce que c’est qu’un gendarme aux colonies. Venez-y voir et vous verrez un genre d’immondices que vous ne pouvez soupçonner.

Mais d’avoir vu la petite Vaitauni, pensant à cette matière cornée, je sens mes sens qui battent la campagne, je prends mes ébats dans la rivière. Tous deux nous avons ri sans feuille de vigne et...

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

Pour être d’accord avec mon titre avant et après, permettez-moi de vous raconter quelque chose d’auparavant.

Le général Boulanger, vous en souvient-il, se trouvait à Jersey en cachette.

Or, en ce temps, c’était l’hiver, je travaillais au Pouldu, limite du Finistère sur la côte isolée, loin, très loin des chaumières.

Survint un gendarme qui avait ordre de surveiller la côte pour empêcher un soi-disant débarquement du général Boulanger déguisé en pêcheur.

Je fus interrogé avec finesse, pressé dans tous les replis de mon individu à tel point que très intimidé je m’écriai: «Est-ce que par hasard, vous me prendriez pour le général Boulanger?

LUI.--On a vu plus fort que ça.

MOI.--Avez-vous son signalement?

LUI.--Son signalement! je me le fourre quelque part, et que subrepticement vous vous foutez de moi, et que conséquemment je vous fous dedans.

MOI.--Je fus obligé d’aller à Quimperlé m’expliquer et le brigadier me prouva aussitôt que n’étant pas le général Boulanger je n’avais pas le droit de me faire passer pour un général et me moquer d’un gendarme dans l’exercice de ses fonctions.

Comment! moi me faire passer pour un général...

Vous êtes bien obligé de l’avouer, me dit le brigadier, puisque le gendarme vous a pris pour Boulanger.

Pour moi ce ne fut pas de la stupéfaction, mais de l’admiration pour les grandes intelligences. Ce serait comme pour dire qu’on est plus facilement roulé par les imbéciles. Je ne veux pas qu’on me dise que je répète La Fontaine quand il parle du pavé de l’ours. Ce que je dis a un autre sens. Ayant fait mon service militaire, j’ai remarqué que les sous-officiers, voire même quelques officiers, se fâchaient quand on leur parlait français, pensant sans doute que c’était un langage soit pour se moquer, soit pour humilier.

Ce qui prouve que pour vivre en société il faut se défier surtout des petits. On a souvent besoin de plus petit que soi. Pas vrai! il faut dire qu’on a souvent à craindre plus petit que soi. Dans l’antichambre, le larbin se trouve avant le ministre. Recommandé par un homme bien élevé, un jeune homme demandait une place à un ministre et se trouva bel et bien éconduit.

Son cordonnier était le cordonnier du ministre. Rien ne lui fut refusé.

* * * * *

Avec une femme qui jouit, je jouis double.

LA CENSURE.--Pornographe!

L’AUTEUR.--Hypocritographe!

D.--Connais-tu le grec?

R.--Pourquoi faire? Je n’ai qu’à lire Pierre Louys.

Mais Pierre Louys écrit bien le français... c’est justement pour cela qu’il connaît bien le grec.

Mais les mœurs... cela vaut bien les écrits des Jésuites.

_Digitus tertius, digitus diaboli._

Que diable! sommes-nous des coqs ou des chapons, et faudra-t-il à en arriver à la ponte artificielle. _Spiritus sanctus._

Ici, en ce pays, le mariage commence à mordre: c’est d’ailleurs une régularisation. Chrétiens d’exportation s’acharnent à cette œuvre singulière.

Le gendarme remplit les fonctions de maire. Deux couples convertis aux idées matrimoniales tout de neuf habillés écoutent la lecture des lois matrimoniales et le «oui» prononcé ils sont mariés. A la sortie l’un des deux mâles dit à l’autre: «Si nous changions?» Et très gaiement chacun partit avec une nouvelle femme, se rendit à l’Église où les cloches remplirent l’atmosphère d’allégresse.

Monseigneur avec cette éloquence qui caractérise les missionnaires tonna contre les adultères et bénit la nouvelle union qui déjà en ce saint lieu commençait l’adultère.

Une autre fois, à la sortie de l’Église, le marié dit à la demoiselle d’honneur: «Que tu es belle.» Et la mariée dit au garçon d’honneur: «Que tu es beau.» Ce ne fut pas long, et couple nouveau obliquant à droite, couple obliquant à gauche, s’enfoncèrent dans la brousse à l’abri des bananiers où là devant le Dieu tout-puissant il y eut deux mariages au lieu d’un. Monseigneur est content et dit: «Nous civilisons...»

Dans un îlot, dont j’ai oublié le nom et la latitude, un évêque exerce son métier de moralisation chrétienne. C’est, dit-on, un lapin. Malgré l’austérité de son cœur et de ses sens, il aima une enfant de l’école, paternellement, purement. Malheureusement, le diable se mêle quelquefois de ce qui ne le regarde pas, et un beau jour notre évêque se promenant sous bois aperçut son enfant chérie qui, nue dans la rivière, lavait sa chemise.

Petite Thérèse le long d’un ruisseau Lavait sa chemise au courant de l’eau, Elle était tachée par un accident Qui arrive aux fillettes douze fois par an.

«Tiens, se dit-il; mais elle est à point.»

Je te crois qu’elle était à point: demandez plutôt aux 15 vigoureux jeunes gens qui le même soir en eurent l’étrenne. Au seizième elle renâcla.

L’adorable enfant fut mariée à un bedeau logeant dans l’enclos. Alerte et proprette elle balayait la chambre de Monseigneur, classait les parfums. Au service divin, le mari tenait la chandelle.

Comme le monde est vilain..., les mauvaises langues jasèrent, à tort assurément, et j’en eus la conviction profonde, lorsqu’un jour une femme archicatholique me dit:

«Vois-tu (et en même temps elle vidait sans sourciller un verre de rhum), vois-tu, mon petit, tout ça c’est des blagues, Monseigneur ne couche pas avec Thérèse, il la confesse seulement pour tâcher d’apaiser sa passion.»

Thérèse c’est la reine haricot. N’essayez pas de comprendre, je vais vous l’expliquer.

Le jour des Rois, Monseigneur avait fait faire chez le Chinois une superbe galette. La part que Thérèse avait eue contenait un haricot et de ce fait elle devint la reine, Monseigneur étant le roi. De ce jour, Thérèse continua à être la reine, et le bedeau, le mari de la reine. Calchas, vous m’entendez bien.

Mais, hélas, le fameux haricot a vieilli et notre lapin, très malin, a trouvé quelques kilomètres plus loin un nouveau haricot.

Figurez-vous un haricot chinois, grassouillet au possible, on en mangerait.

Et toi, peintre en quête de sujets gracieux, prends tes pinceaux et immortalise ce tableau.

Alezan brûlé, harnachements épiscopaux. Notre lapin campé vigoureusement sur la selle et son haricot dont les rondeurs devant et derrière seraient capables de ressusciter un chanteur du pape. Encore une dont la chemise... vous savez... inutile de répéter. Quatre fois ils descendirent de cheval: seule la vallée était en rut.

La caisse de Picpus fut soulagée de dix piastres. Voilà beaucoup de potins... mais.

Ceci n’est pas un livre.

Voilà bien longtemps que j’ai envie d’écrire sur Van Gogh et je le ferai certainement un beau jour que je serai en train: pour le moment je vais raconter à son sujet, ou pour mieux dire à notre sujet, certaines choses aptes à faire cesser une erreur qui a circulé dans certains cercles.

Le hasard, sûrement, a fait que durant mon existence plusieurs hommes qui m’ont fréquenté et discuté avec moi sont devenus fous.

Les deux frères Van Gogh sont dans ce cas et quelques-uns mal intentionnés, d’autres avec naïveté m’ont attribué leur folie. Certainement quelques-uns peuvent avoir plus ou moins d’ascendant sur leurs amis, mais de là à provoquer la folie, il y a loin. Bien longtemps après la catastrophe, Vincent m’écrivit de la maison de santé où on le soignait. Il me disait:

«Que vous êtes heureux d’être à Paris. C’est encore là où se trouvent les sommités, et certainement vous devriez consulter un spécialiste pour vous guérir de la folie. Ne le sommes-nous pas tous?» Le conseil était bon, c’est pourquoi je ne l’ai pas suivi, par contradiction sans doute.

Les lecteurs du _Mercure_ ont pu voir dans une lettre de Vincent, publiée il y a quelques années, l’insistance qu’il mettait à me faire venir à Arles pour fonder à son idée un atelier dont je serais le directeur.

Je travaillais en ce temps à Pont-Aven en Bretagne et soit que mes études commencées m’attachaient à cet endroit, soit que par un vague instinct je prévoyais un quelque chose d’anormal, je résistai longtemps jusqu’au jour où, vaincu par les élans sincères d’amitié de Vincent, je me mis en route.

J’arrivai à Arles fin de nuit et j’attendis le petit jour dans un café de nuit. Le patron me regarda et s’écria: «C’est vous le copain; je vous reconnais.»

Un portrait de moi que j’avais envoyé à Vincent est suffisant pour expliquer l’exclamation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait, Vincent lui avait expliqué que c’était un copain qui devait venir prochainement.

Ni trop tôt, ni trop tard, j’allai réveiller Vincent. La journée fut consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la promenade pour être à même d’admirer les beautés d’Arles et des Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n’ai pu me décider à être enthousiaste.

Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage; lui en continuation et moi à nouveau. Il faut vous dire que je n’ai jamais eu les facilités cérébrales que les autres sans tourment trouvent au bout de leur pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et, en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c’est sec cela va au Luxembourg, et c’est signé Carolus Duran.

Je n’admire pas le tableau mais j’admire l’homme...

Lui si sûr, si tranquille.

Moi si incertain, si inquiet.

Dans chaque pays, il me faut une période d’incubation, apprendre chaque fois, l’essence des plantes, des arbres, de toute la nature _enfin_, si variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se livrer.

Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur âpre d’Arles et ses environs. N’empêche qu’on travaillait ferme, surtout Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l’un tout volcan et l’autre bouillant aussi, mais en dedans il y avait en quelque sorte une lutte qui se préparait.

Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce gâchis, un tout rutilait sur la toile; dans ses paroles aussi. Daudet, de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les quais, les ponts et les bateaux, tout le midi devenait pour lui la Hollande. Il oubliait même d’écrire le hollandais et comme on a pu voir par la publication de ses lettres à son frère, il n’écrivait jamais qu’en français et cela admirablement avec des _tant que quant à_ à n’en plus finir.

Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une raison logique dans ses opinions critiques, je n’ai pu m’expliquer tout ce qu’il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et Cézanne n’était qu’un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait.

Une de ses colères c’était d’être forcé de me reconnaître une grande intelligence, tandis que j’avais le front trop petit, signe d’imbécillité. Au milieu de tout cela une grande tendresse ou plutôt un altruisme d’Évangile.

Dès le premier mois je vis nos finances en commun prendre les mêmes allures de désordre. Comment faire? la situation était délicate, la caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison Goupil; pour ma part en combinaison d’échange en tableaux. Parler: il le fallait et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n’est donc qu’avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu compatibles avec mon caractère que j’abordai la question. Il faut l’avouer, je réussis beaucoup plus facilement que je ne l’avais supposé.

Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour le tabac, tant aussi pour dépenses impromptu y compris le loyer. Sur tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges. Sans doute comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes la manger. Et mon Vincent de rire en s’écriant: «Tarascon! la casquette au père Daudet.» Sur le mur, avec de la craie, il écrivit:

Je suis Saint-Esprit. Je suis sain d’esprit.

Combien de temps sommes-nous restés ensemble? je ne saurais le dire l’ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la catastrophe arriva; malgré la fièvre de travail qui m’avait gagné, tout ce temps me parut un siècle.

Sans que le public s’en doute, deux hommes ont fait là un travail colossal utile à tous deux. Peut-être à d’autres? Certaines choses portent leur fruit.

Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans l’école néo-impressionniste, et il pataugeait considérablement, ce qui le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles, soit mauvaise, mais parce qu’elle ne correspondait pas à sa nature, si peu patiente et si indépendante.

Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires, travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies incomplètes et monotones; le son du clairon y manquait.

J’entrepris la tâche de l’éclairer ce qui me fut facile car je trouvai un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du voisin et aucun entêtement.

Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants; il semblait entrevoir tout ce qui était en lui et de là toute cette série de soleils sur soleils, en plein soleil.

Avez-vous vu le portrait du poète?

La figure et les cheveux jaunes de chrome.

Le vêtement jaune de chrome 2.

La cravate jaune de chrome 3 avec une épingle émeraude vert émeraude sur un fond jaune de chrome nº 4.

C’est ce que me disait un peintre Italien et il ajoutait:

--Mârde, mârde, tout est jaune: je ne sais plus ce que c’est que la pintoure.