Part 16
Cependant, il s’était, à la fin, décidé à partir. Ce devait être le lendemain. Déjà Hadji-Mabrouck avait été prévenu. Je m’occupais des préparatifs. Il était lui-même à quelque distance de l’enclos, assis sur une grosse pierre, ses regards errant sur l’horizon. A quoi pensait-il? A deux ou trois reprises, en allant lui demander quelques instructions, j’avais cru voir des larmes dans ses yeux. La dernière fois, le fameux sac gisait ouvert à ses pieds. J’y jetai un coup d’œil; plus rien dedans. Il en avait extrait des papiers, des lettres jaunies, qu’il feuilletait et relisait. C’était cette heure mélancolique où les rayons du jour s’éteignent dans les ombres de la nuit. En approchant, je l’entendis soupirer. Sans doute, il évoquait le fantôme lointain de ce qu’il avait aimé, de ce qu’il avait quitté. Dans ces moments-là, je le sais, l’homme souffre et l’âme pleure. Mon pas le fit tressaillir. Je lui dis que les feux allaient tomber, et que son repas était prêt.
--C’est bien, j’y vais, répondit-il.
Et je rentrai. Mais nous l’attendîmes vainement. Il ne vint point. Je retournai à la place où je l’avais laissé. Plus personne. Qu’était-il devenu? J’allais donner l’alarme, lorsqu’une main me toucha l’épaule. C’était l’esclave d’Aïssa, un doigt sur la bouche, et m’indiquant du geste un massif de broussailles, bien au delà des dernières maisons.
--Silence, me dit-elle. Ils sont là.
Je compris. Et plus tard, lui-même me retraça tous les détails de l’aventure. Ils sont toujours présents à ma mémoire.
Il se levait pour me suivre, lorsque cette même esclave avait paru inopinément devant lui. D’un signe elle l’arrêta, et le prenant par le bras, l’entraîna à quelque distance jusqu’à une touffe de tamarins et de lauriers, perdue dans un pli du terrain. Intrigué, il se laissait faire. Puis, dans le sombre des arbres, quelque chose de blanc se distingua vaguement. Ce quelque chose remua, dès qu’il fut près. C’était Aïssa.
Elle était bien belle, Aïssa, de cette beauté tour à tour langoureuse et passionnée qui rend fou, de cette beauté dont les filles du désert, sorties de noble race, gardent le privilége. A la lueur tamisée de la lune, dès que la femme eut disparu, rejetant son voile, elle découvrit un adorable visage d’une teinte dorée, en effet. Deux yeux veloutés, au-dessus d’une petite bouche finement arquée et d’un nez mignon légèrement aquilin, deux grands yeux profonds, y traçaient leurs éclairs, et les lourdes tresses d’une soyeuse chevelure noire l’encadraient...
--Il allait donc partir, cet ami inconnu que lui avait envoyé le destin, elle venait de l’apprendre, partir à jamais, sans qu’elle eût tenté de se rapprocher de lui, sans que même le son de sa voix eût frappé son oreille! Bien souvent, il est vrai, derrière les fentes de sa natte, elle l’avait aperçu, elle l’avait admiré. Mais, lui, la connaissait-il? Ses chants lui pouvaient-ils laisser, de celle qui les disait, autre chose qu’un souvenir indécis et flottant? Et le perdre ainsi, elle qui, silencieusement, sans se l’avouer, sans le comprendre au début, avait, tout ce temps-là, vécu de lui!... Oh! non. Le déchirement était au-dessus de son courage. Elle voulait que, séparés, il pût, ne fût-ce qu’en rêve, la revoir et la retrouver toujours... Et elle était venue.
Et alors, dans le réduit le plus reculé de leur asile obscur, les deux mains enlacées, près, tout près l’un de l’autre, ils s’assirent sur la mousse... Et déjà, la calandre matinale jetait à la terre endormie ses premiers cris d’éveil, qu’isolés du reste du monde, par une commune extase, ils se répétaient encore qu’ils s’aimaient...
Et le lendemain, l’étranger ne partit pas.
Deux semaines s’écoulèrent. Chaque nuit réunissait ainsi les deux amants au fond du même abri. On ne parlait plus de départ.
Un matin, cependant, Hadji-Mabrouck, qui ne manquait jamais d’honorer l’hôte confié à ses soins d’une visite quotidienne, arriva plus soucieux que d’ordinaire, avec l’un de ses fils, et lui demanda s’il ne comptait pas reprendre prochainement le chemin d’Arkiko.
Cette question était trop en désaccord avec les coutumes de l’hospitalité orientale pour ne pas exciter l’étonnement de l’étranger. A force d’instances, il finit par en obtenir la raison.
Bien que solidement assise parmi les siens, l’autorité d’Hadji-Mabrouck ne s’étendait point jusqu’à certaines fractions des Chohos, dont l’humeur turbulente la repoussait aussi bien que celle du Nahib, et qui ne se rattachaient à ceux de Dongoura que par les liens fictifs d’une même origine. Or, la nouvelle de l’apparition d’un Frangui, sur un coin du territoire qu’à ce dernier titre ils regardaient comme partie intégrante du domaine commun, était parvenue jusqu’à leurs repaires. On le dépeignait possesseur de richesses immenses. Il n’en fallait pas tant pour allumer leur cupidité, et le vieux chef venait d’être informé qu’une députation nombreuse de ces gens allait se rendre auprès de lui pour le pousser à dépouiller, sinon à massacrer, son hôte, et à réclamer ensuite leur part de butin.
Et désignant alors le sac aux papiers flétris:
--Dans le pays, ajoute-t-il, on prétend que tu caches là un trésor.
Le jeune homme sourit et se borna à répondre qu’il ne redoutait rien. Mais, quand il se leva pour saluer le chef et son fils, il surprit, dans les yeux de celui-ci, une étincelle de convoitise et de menace.
Les hommes annoncés ne tardèrent pas à arriver, et se répandirent dans le village. Quelques-uns avaient été reçus chez Hadji-Mabrouck lui-même, et rôdaient tout autour de la hutte de l’étranger. Leur maintien arrogant, leurs mines provocatrices révélaient clairement leurs intentions et leurs désirs. Bientôt, les dispositions pacifiques, même bienveillantes de ceux de Dongoura, retournées par les excitations et les menées des nouveaux venus, se changèrent en une attitude hostile. La perfidie accomplissait son œuvre, et une rumeur tumultueuse, grossissant de proche en proche, se leva comme le prélude imminent de quelque sanglante catastrophe.
Les plus marquants de la tribu, poussés et suivis par les autres, s’étaient groupés devant la demeure du chef, et vociféraient contre l’étranger. Ce ne fut pas sans peine que Hadji-Mabrouck parvint à les calmer et à les disperser. Mais, dès que le dernier d’entre eux se fut éloigné, il accourut près de son hôte.
--Il n’y a plus à hésiter, lui dit-il, il faut partir, et partir sans retard. Aujourd’hui, tant que tu reposes sous le toit d’Hadji-Mabrouck, sa parole te couvre encore. Mais peut-être demain serait-elle impuissante. Avant tout, il doit mettre en sûreté ta vie, aussi bien que son honneur. Cette nuit, à la faveur des ténèbres, tu descendras la vallée, et je veux que l’aube te trouve déjà loin. Mon propre fils sera ton guide. Adieu donc, ô étranger! Que la mémoire du vieux chef ne meure pas tout entière en ton cœur! Ta présence lui a rappelé les années heureuses de sa jeunesse, ses voyages au pays des hommes blancs. Va!... Maintenant, il te remet à Dieu, et ses vœux t’accompagnent au foyer de tes ancêtres.
Les bourdonnements du jour s’éteignaient à peine que, déjà, le fils d’Hadji-Mabrouck, tout prêt, sa lance à la main, son bouclier au bras, stimulait les préparatifs de la fuite. Il n’y avait pas à lutter, pas à différer, il fallait partir, et partir sans revoir Aïssa. C’était bien, cette fois, un adieu, un adieu pour toujours, sans un mot, sans une caresse, sans une étreinte. Pauvre Aïssa! Pauvres jeunes gens!
Nous marchâmes toute la nuit. C’était la saison des orages. L’atmosphère était chaude, le temps lourd, comme ce soir. Pas un souffle de vent pour rafraîchir l’air. Au lever du jour, pas un cri d’oiseau, pas un rayon de soleil. Une lumière jaune et blafarde pesait sur l’horizon. Tous les signes précurseurs de la tempête s’amoncelaient au-dessus d’un morne paysage. Bientôt un mugissement sourd gronda dans le lointain, une rafale siffla, et l’ouragan se déchaîna. A la hâte, nous cherchâmes refuge dans un creux de la montagne. Le peu de clarté qui subsistait encore s’évanouit. Une nuée gigantesque enveloppa la nature, et une trombe de sable s’abattit autour de nous.
Puis elle passa; et aux éclats formidables du tonnerre répercutés par l’écho des rochers, des avalanches d’eau succédèrent, roulant dans des ornières fangeuses, dans des ravins sans fond, tout un monde de débris informes, de cadavres d’animaux, de terres éboulées, de troncs d’arbres fracassés.
Au bout d’une heure, le ciel recouvrait sa sérénité, les gouttes humides scintillaient aux feuilles, la corolle repliée des fleurs se rouvrait, l’aigle et le vautour reprenaient leur vol, le sol détrempé se séchait, et la caravane se remettait en route. Mais, malgré le peu de durée de cet arrêt, notre itinéraire s’en trouvait néanmoins modifié; et au lieu de franchir en une journée, ainsi que nous l’avions espéré, les redoutables défilés des Djebel-Hyalloua, nous étions contraints d’y camper une nuit encore. L’éloignement considérable du premier puits de la plaine ne nous permettait plus d’en atteindre le bord avant la nuit.
Telle fut du moins l’explication invoquée par notre guide. Les sentiers tortueux, défoncés par la pluie, n’offraient, en effet, qu’un difficile accès; le cheval de l’étranger bronchait sur les cailloux, les hommes glissaient, le trajet s’effectuait avec une désespérante lenteur. Chacun, exténué, soupirait après l’heure de la halte. Nous côtoyions, entre deux falaises à pic, le lit resserré d’un torrent. En un endroit, une brusque déchirure de la roche nous montra une large place sablonneuse et dégagée, comme un carrefour sorti des entrailles terrestres. Et, tout autour, des rampes escarpées, des murailles de granit; on eût dit le fond d’un immense entonnoir. Nous étions arrivés.
Un trou circulaire, ménagé dans le sable, laissait filtrer un peu d’eau. De la crête, un fouillis de lianes, de mimosas et de lentisques descendait en grappes épaisses jusqu’au bas. Des singes gambadaient au travers. De ses deux coups de fusil, le jeune homme les mit en fuite, et au pied même de ce rideau de feuillage, sous les plus longs rameaux qui se projetaient en avant, nous déployâmes sa peau de bœuf. Soucieux et fatigué, son arme déchargée sous le bras, il s’y laissa tomber. De cette place il apercevait, à sa droite, le chemin par où nous étions venus, tandis qu’à gauche le rempart de la montagne s’allongeait vers le ciel.
Le repas terminé, chacun imita son exemple, et s’étendit auprès du feu. Quelques instants plus tard, sauf celui de nos gens chargé de faire sentinelle, tout le monde dormait; et le cheval entravé ruminait plus loin.
La nuit était encore profonde; à peine si, vers l’Orient, un coin du ciel commençait-il à blanchir faiblement, lorsque je m’éveillai. Je ne sais quelle angoisse inexplicable m’oppressait. Je regarde autour de moi. Plus de feu. Des derniers tisons à demi consumés, sort encore un mince filet de fumée. Il doit y avoir longtemps qu’aucune main n’y a touché. Les domestiques, roulés dans leurs couvertures, reposent en toute tranquillité. Mais point de guide... Où est-il? Un soupçon me traverse l’esprit. Il a rejoint les siens pour les amener ici. Pas une minute à perdre. Vite! J’éveille le maître. On ramasse les bagages à la hâte... Et le cheval? Il a disparu également. Peu importe, on partira sans lui. Enfin, on est debout, on est prêt... En route!...
Trop tard!
Un bruit confus, tel que celui des eaux qui montent d’une rivière débordée, nous arrive par le chemin même que, la veille, a suivi la caravane. Du moins, dans l’autre sens la voie reste ouverte. Par là, on peut fuir. Hélas! non. Dans cette direction aussi, même tumulte. Nous sommes cernés. Point d’issue; c’en est fait, nous allons périr. Mais ce ne sera pas sans combat. L’étranger a vu d’autres champs de bataille dont il est revenu. Il nous encourage; le fusil à la main, l’homme du Naïb et moi, nous nous serrons à ses côtés. Dieu, et nos armes après lui, peuvent encore nous sauver. Les autres, terrifiés, sans haleine, s’affaissent sur eux-mêmes.
Le bruit redouble; la horde n’est plus loin. Des hurlements de joie sauvage retentissent. A droite et à gauche, les voilà...
--Attention, mes amis! nous crie le jeune Frangui.
Et tous les trois nous épaulons nos carabines. Soudain, dans la broussaille contre laquelle nous sommes adossés, des feuilles sont froissées, des branches sont brisées... Sont-ce de nouveaux assaillants qui surgissent du sein même de la terre? Involontairement nous nous retournons. Non! c’est le salut. Une grosse touffe de verdure, écartée vivement, découvre un espace vide; une main se tend par là; une voix appelle:
--Par ici! par ici!
C’est Aïssa... Aïssa dont on ne s’est pas méfié à Dongoura, Aïssa qui, de sa maison, a tout vu, tout entendu, qui a appris ainsi la trahison de son frère, le danger de son ami, et qui n’a pas hésité. Les courses nocturnes d’autrefois lui ont enseigné jusqu’aux détours les plus secrets des montagnes. Elle en connaît tous les ravins, tous les sentiers... Aussitôt la nuit venue, elle court, elle vole. Elle arrive à temps.
Nous nous précipitons vers l’issue qu’elle nous ouvre, et disparaissons sur ses pas. Une clameur de rage nous poursuit. De roc en roc, de racine en racine, de liane en liane, meurtris, déchirés, nous escaladons la rampe et dominons l’abîme, invisibles à nos ennemis. Nous atteignons le faîte. Une pointe en saillie, suspendue au-dessus du torrent, va presque rejoindre l’autre bord. Un tronc d’arbre en travers sert de pont.
--Passez vite! dit Aïssa, en nous le montrant. Ils grimpent derrière nous, et vont être bientôt là. Hâtez-vous.
--Et toi? dit le jeune homme.
--Moi, je vous suis... Non! je reste! s’écrie-t-elle, dès que nous avons traversé; je reste et je meurs.
Et l’arbre qu’elle a repoussé du pied roule avec fracas dans le gouffre.
Frappés de stupeur, nous nous arrêtons. Impossible de retourner à elle. Les bandits sont déjà en haut, et le frère d’Aïssa bondit sur sa sœur qu’il saisit aux cheveux. Ivre de fureur, il lève son poignard; de l’autre rive, l’étranger l’a mis rapidement en joue: fatalité! Les deux chiens s’abattent avec un bruit sec; l’arme n’a pas été rechargée la veille. Et c’est la jeune fille qui, sous nos yeux, retombe égorgée en criant encore:
--Adieu! n’oublie pas Aïssa.
Oh! non! Il ne l’oublia point, je m’en porte garant. Nous l’entraînâmes, malgré lui, sous une grêle de traits qui ne nous atteignirent pas; et pendant près de deux mois, à Massaouah, il languit, frappé au cœur. Puis, un beau jour, un navire de son pays mouilla dans le port, il s’y embarqua, murmurant toujours le nom d’Aïssa, la belle fille au teint d’or. Depuis, on ne le revit jamais.
CHAPITRE XI
La fin d’un missionnaire.--L’occupation des Bogos.--La guerre des Égyptiens contre l’Abyssinie.--La France et les pays du Soudan.
Le récit n’était pas gai. J’essayai vainement de dormir. Je n’avais pas encore fermé l’œil, lorsqu’il fallut se remettre en route. Mais j’avais en perspective un repos dont il m’allait être permis de savourer les jouissances dans toute leur plénitude. En effet, avant midi, nous touchions au terme du voyage et nous saluions, en nous séparant, les premières cabanes de Monkoullo.
Quelques mois plus tard, hélas! dès le début de son œuvre, Mgr Bel succombait.
Je le vois encore, lorsque, sur le point de revenir en France, je lui adressais d’irrévocables adieux. Au fond de son regard attristé, se lisaient, avec la résignation du martyr, toutes les désespérances de l’exilé! Le climat insalubre de Massaouah le tuait. Il le savait, et il restait... Qu’on me pardonne ce retour personnel à de pénibles souvenirs! Mais, puisque le nom du vénérable évêque s’est rencontré dans ces pages frivoles, je ne saurais le prononcer sans payer au caractère de l’homme, aux vertus du chrétien, au dévouement de l’apôtre, le tribut légitime d’une douleur et d’un respect qu’ont partagés tous ceux qui le connurent.
Puis, après lui, ce fut le tour du P. Delmonte.
Quant aux Bogos, à l’heure présente, leur sort n’est guère plus enviable que lors de mon séjour parmi eux. La mission catholique est bien toujours là, prête à jeter sur leurs besoins toutes les consolations du spirituel. Elle y a même transporté son principal siége, et Mgr Touvier, le successeur de Mgr Bel, a établi sa résidence à Keren.
Mais, pour le temporel, c’est autre chose. M. Münzinger, médiocrement satisfait, sans doute, des minces émoluments du vice-consulat de France à Massaouah, réfléchit judicieusement, après 1870, qu’un changement de front opportun pourrait lui être plus profitable, et il tourna les regards du côté de S. A. le khédive Ismaïl-Pacha, en lui suggérant l’idée d’asseoir sa domination chez les Bogos.
Ce projet, examiné, puis accueilli au Caire avec faveur, c’était à l’auteur du programme qu’en devait naturellement revenir l’application. Créé bey et gouverneur de Massaouah pour le compte de l’Égypte, puis pacha, l’ancien protecteur des chrétiens d’Éthiopie devint leur ennemi du jour au lendemain,--ennemi d’autant plus redoutable qu’il avait vécu plus longtemps dans leurs rangs. Conduits par lui, les bataillons égyptiens envahirent, sans représailles à craindre cette fois, le pays des Bogos, et ils s’y installèrent.
A partir de ce moment, campés au pied des premiers contre-forts éthiopiens, ils en surveillèrent les défilés, attendant l’occasion d’y pénétrer sans trop de risques. Elle s’offrit enfin, ou du moins ils le crurent; et les convoitises ambitieuses d’Ismaïl-Pacha, surexcitées par les conseils intéressés de son entourage, ne tardèrent pas à prendre leur élan. Il allait lui être fatal.
Münzinger-Pacha, avec un corps de 1,200 hommes, devait tourner l’Abyssinie à revers par Zeilah. Parvenu sur les bords du lac Aoussa, à mi-chemin de la possession française d’Obock, encore inoccupée, et du Choah, il fut surpris durant la nuit par le roi de ce petit royaume, allié des Abyssins, et il vit la plus grande partie de ses troupes massacrées sous ses yeux. Lui-même, grièvement blessé, dut reprendre avec leurs débris le chemin de la côte. Sa femme, celle-là même dont nous avions célébré le mariage à Keren, l’avait suivi. Elle ne le quitta point, et tandis qu’on le portait gisant sur un angareb, elle continuait à l’entourer de ses soins. Mais il ne put supporter le trajet et mourut en route. Sur ce point, l’incident fut, on le voit, rapidement dénoué, et ne se renouvela point.
Dans la région de Massaouah, le drame se prolongea davantage, et fut encore plus terrible. Une armée de 5 à 6,000 hommes, sous les ordres d’un officier danois au service de l’Égypte, le colonel Ahrendroop-Bey, pénétrait, en 1877, dans le Tigré, sur trois colonnes. Lui-même commandait la première.
A mesure qu’il avançait, le négus Johannès reculait, détruisant tout sur son passage, et faisant le désert au-devant des envahisseurs. Il atteignit ainsi, suivi à peu de distance par l’ennemi, Goundet, sur le Mareb. Les Égyptiens passèrent le fleuve derrière lui; même une escarmouche de peu d’importance eut lieu sur la rive gauche. C’était la première, et pour les mieux aveugler, l’avantage leur avait été soigneusement réservé par Johannès. Puis, le soir, ainsi que nous l’avions fait quelques années auparavant, au même endroit, avec Dedjatch Haïlou[21], sur toute la lisière du camp, des feux furent allumés et entretenus avec soin.
[21] Voir _Mer Rouge et Abyssinie_.
Pendant ce temps, toujours comme nous, à la faveur des ténèbres, le Négus et toute son armée remontaient en silence les positions ennemies. Les illusions et la négligence étaient telles de ce côté, qu’au lever du soleil, il arrivait à cinq cents pas à peine du corps égyptien sans avoir été signalé. Masqué par des bois et des collines, il attendit sans bruit que la colonne se formât et se mît en mouvement, l’observant à distance. Bientôt se présenta une gorge étranglée, bordée, de chaque côté, de falaises escarpées. Sans plus de défiance et sans plus de précautions que la veille, l’ennemi s’y engagea.
Ce fut le signal. Rapides comme la foudre, les Abyssins s’élancèrent et tombèrent sur lui. Le massacre fut horrible. Entassés les uns sur les autres, dans ce boyau resserré, sans pouvoir se retourner contre des assaillants invisibles, les malheureux musulmans, incapables de faire usage de leurs armes, furent égorgés jusqu’au dernier. Un obusier et une mitrailleuse, dont ils étaient munis, ne purent pas même être mis en batterie. Tous y périrent, et leurs cadavres abandonnés demeurèrent la proie des vautours et des bêtes féroces. Seuls, les restes du colonel Ahrendroop, reconnus par un Français accidentellement au camp du Négus, purent être ensevelis. Mais il ne survécut pas même un soldat fugitif pour aller porter la nouvelle du désastre au deuxième corps qui marchait derrière.
Ainsi que le premier, celui-là, que commandait Arakiel-Bey, successeur de Münzinger-Pacha à Massaouah, fut attaqué à l’improviste par le Négus, et subit le même sort. Un officier hongrois, le comte Zichy, qui s’y trouvait, ramassé couvert de blessures sur le champ de bataille, mourut cinq jours après.
Le troisième, vaguement averti, eut le temps de battre en retraite. Mais atteint et harcelé dans sa marche, il ne rentra à Massaouah que décimé et épouvanté.
La terreur était au comble dans cette ville. Tout autre vainqueur que des Abyssins y fût entré sans coup férir, et elle était mise à sac. Mais Johannès, dont les capacités étaient loin d’être en rapport avec la fortune, et surtout avec le rôle que l’Europe eut parfois la velléité de lui voir jouer, s’arrêta dans l’Hamacen, croyant la guerre terminée et n’en demandant pas davantage.
C’était peu connaître Ismaïl-Pacha... Être battu par des sauvages! Ce fut un cri de fureur à la cour du Caire. On ne pouvait rester sous le coup de cet affront. Une expédition formidable fut décidée, et plus de vingt mille hommes réunis. Tout ce qu’on avait pu découvrir de bâtiments pour les transporter, vapeurs, voiliers, samboucks, etc., avait été requis; jusqu’aux deux yachts du Khédive! Depuis longtemps l’Égypte n’avait été témoin d’un pareil déploiement de forces.
Elles furent placées sous le commandement suprême du prince Hassan, un des fils du Khédive, celui-là même dont le général Wolesley réclamait naguère la présence auprès de lui à Dongola. C’était le guerrier de la famille. Il avait fait autrefois ses études militaires à Berlin, et revenait maintenant, encore tout chaud, de la guerre contre la Russie, où, sans avoir donné, il s’était décerné à lui-même le titre du «de Moltke de l’Orient»:
--Moi et de Moltke, disait-il volontiers...
Reghib-Pacha, généralissime de l’armée égyptienne, l’accompagnait avec tout un état-major d’officiers américains et autres...
On partit, et l’on débarqua sans encombre à Massaouah... Ensuite, lorsqu’on se fut un peu reposé, lorsque les premières reconnaissances eurent été lancées, et qu’on se fut bien convaincu de l’effroi de l’ennemi, les colonnes s’ébranlèrent, et l’on entra en Abyssinie par les Bogos, cette fois...
La rencontre eut lieu à Goura... Quel désastre pour le corps expéditionnaire! Les soldats égyptiens, terrifiés, devenus fous, se laissaient frapper, sans essayer même de résister, par cet ennemi étrange qui bondissait, en hurlant, au milieu de leurs rangs. Le massacre ne s’arrêta que lorsque les Abyssins, fatigués de tuer, y renoncèrent. Le prince Hassan, Reghib-Pacha, et les officiers américains furent faits prisonniers.
En reconnaissant des Européens--ou soi-disant tels--parmi les musulmans, le Négus, furieux de ce qui lui paraissait, chez des chrétiens, une trahison, voulait tout d’abord, suivant une antique coutume, leur faire subir le supplice dont la vengeance de Fulbert frappa jadis Abeilard.
Les conseils du même Français parvinrent à sauver les malheureux officiers de cette mutilation. L’empereur résolut alors de savourer d’une autre manière les joies de son triomphe.