Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City
Chapter 8
On le voit, les goûts et récréations du mineur ne sont guère relevés; les jouissances matérielles sont tout pour lui, comme l'or qu'il recherche est tout son bonheur. Il prospectera donc de longues années, parcourant des milliers de kilomètres, par tous les temps et en toute saison, bravant les périls, les bêtes sauvages, les Indiens, le froid, la faim, et, ce qui est peut-être le plus terrible de tout, la solitude, car il arrive assez souvent que le prospecteur ne rencontre pas d'être humain pendant des mois. Puis, s'il réussit à «se frapper riche», comme disent les Canadiens français, c'est-à-dire à faire une trouvaille rémunératrice, rien ne pourra le retenir, et, quelle que soit la distance et la fatigue, il partira, son sac rempli de poudre ou de pépites, et, arrivé au camp, il dépensera son pécule en quelques jours, voire en quelques heures. Après quoi, les poches vides, il reprendra le chemin du désert et ira recommencer cette vie terrible comme le pays où elle s'écoule; peut-être ne fera-t-il plus désormais que végéter, allant d'un lieu à l'autre, s'aidant d'un chien, d'un cheval, voire d'un boeuf, lavant tout juste assez d'or pour pouvoir s'acheter un _grubstake_, c'est-à-dire des vêtements et quelques provisions. Si, au contraire, la fortune lui sourit de nouveau, loin d'être éclairé par l'expérience, ou corrigé par la perspective des forces déclinantes et des infirmités de l'âge, il se ruera aussitôt à l'orgie sans frein et sans vergogne...
Les conditions sanitaires de la ville et le manque d'eau potable ont causé, l'an dernier, une sorte d'épidémie qui a terrassé quelques-uns même des plus forts et des plus robustes. La plupart des cas étaient des fièvres typhoïdes, paludéennes, malariales, etc.
[image: UN PROSPECTEUR.--DESSIN D'A. PARIS.]
En outre des hôpitaux réguliers, il y a des infirmières et gardes-malades privées qui soignent les patients à domicile. Il y avait certainement à la fin de l'été, à Dawson, un très grand nombre de fiévreux, mais la mortalité n'était pas considérable.
Cependant on attendait avec impatience les premières gelées de septembre pour assainir la place. Il paraît qu'un ingénieur français distingué, M. de L..., avait proposé au Conseil d'entreprendre à forfait l'assainissement de la ville au moyen d'égouts et de tranchées. On ne connaît pas le résultat de cette demande.
[image: CABANE DE MINEURS. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Outre l'église catholique, incendiée il y a quelques mois et rebâtie en été, il y a une église presbytérienne (Dr. Crant), une église anglicane (Dr. Mac Donald) et une église norvégienne; cette dernière est une tente sur la rive même du fleuve. Ces différentes églises attirent chaque semaine de nombreux fidèles et, le soir, en particulier, les chants d'hymnes et de cantiques se font entendre au loin, entonnés avec ferveur par toute l'assistance. Il m'est arrivé de voir dans l'une d'elles deux individus taillés en hercules pleurer à chaudes larmes à l'audition d'un chant qu'ils n'avaient pas entendu peut-être depuis le temps où ils étaient encore enfants et pleins d'illusions. Maintenant engagés dans cette lutte amère de l'existence, les souvenirs d'enfance revenaient sans doute à leur esprit avec une telle force qu'ils ne pouvaient contenir leur émotion, et ils pleuraient silencieusement... Enfin, comme l'état social n'est pas complet sans une prison, on en a établi une dans l'enceinte palissadée entourant les baraques des officiers et des soldats de la police. C'est là qu'étaient, en août dernier, les quatre jeunes Indiens condamnés à être pendus le 1er novembre, et quelques délinquants dont les moins coupables sont employés à construire de nouveaux bâtiments ou à maintenir en bon état les anciens.
Dawson possède deux banques, la _British Bank of North America_ (Banque Britannique de l'Amérique du Nord) et la _Canadian Bank of Commerce_ (Banque Canadienne du Commerce). La première a un capital de 4 666 666 dollars, la seconde de 6 000 000 de dollars. Elles vendent des traites, et en achètent, ainsi que des pépites et de la poudre d'or. On compte trois scieries travaillant jour et nuit; leur produit combiné est de 25 000 pieds, et le prix des planches est de 200 dollars le mille; les ordres ne peuvent pas être exécutés assez vite. Tout ce bois sert à construire des bâtiments, des magasins, des entrepôts, etc.
Quant aux hôtels, restaurants et salons, ils sont légion; le plus grand et le meilleur hôtel est le _Fairview_ (Bellevue).
De l'autre côté du Klondyke s'élève un faubourg de Dawson, appelé Klondyke City, relié à la ville par un pont en bois suspendu jeté sur les deux bras de la rivière et une île intermédiaire; le prix de passage est de cinquante sous, et le pont a coûté 20 000 dollars. Il fut emporté en juin par une crue du Klondyke, dont le courant est ici très fort, et il a été réparé depuis. Il est long de 520 mètres, avec une arche de 76 et une autre de 66 mètres.
Deux journaux, le _Yukon Midnight Sun_ (le Soleil de Minuit du Yukon) et le _Klondyke Nugget_ (la Pépite du Klondyke), paraissent une ou deux fois par semaine et se vendent 50 sous le numéro; les annonces s'y payent à raison de 50 francs le pouce, colonne simple.
XIII
Le Klondyke et ses affluents.--Les placers de Bonanza et de l'Eldorado.--Le Dôme.--Comment on a découvert l'or.--Les richesses du Klondyke.--Les creeks de Hunker, Gold Bottom, etc.--M. Mac Donald.
[image: BONANZA CREEK.--DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Bonanza Creek se jette dans le Klondyke, à un kilomètre et demi au-dessus de Dawson, non loin de la jonction du Klondyke et du Yukon, à main droite en remontant la rivière.
Depuis son confluent jusqu'à deux ou trois kilomètres de sa source, le courant est paresseux, et lors de l'étiage, en été, il ne fournit que tout juste assez d'eau pour alimenter les boîtes à laver (_sluice boxes_) pour les opérations hydrauliques. La vallée a, sur presque toute sa longueur, 150 à 300 mètres de large et conserve une direction assez uniforme. Quelques barres de gravier et de sable seulement, la majeure partie du terrain plat étant recouverte d'arbres, de mousses et de marécages. Les flancs de la vallée ne sont pas formés de rochers perpendiculaires, mais au contraire de bancs et de terrasses en retrait et finissant par s'arrondir au sommet de la colline. De chaque côté du ruisseau courent des filets d'eau appelés _pups_, qui ne sont que l'écoulement temporaire des eaux que le chaud soleil d'été fait sortir du sol dégelé à peu de profondeur de la surface.
À 22 kilomètres, le ruisseau Eldorado se jette dans le Bonanza, rive droite. Cet endroit est connu sous le nom de Fourches (_Forks_), et est le centre d'une agglomération d'une douzaine ou deux de cabanes, plusieurs d'entre elles décorées du nom d'hôtel, de salon ou de restaurant. Les deux cours d'eau sont à très peu près d'égal volume et aurifères, quoiqu'on admette généralement que, si l'Eldorado l'emporte par la quantité d'or, le Bonanza lui est supérieur par la qualité du titre, qui vaut en effet un dollar l'once de plus que l'autre.
Excepté vers le Nord, le vaste plateau situé entre les montagnes Rocheuses aux pics dentelés et le massif de collines arrondies qui rayonnent du Dôme, est bien arrosé et plus ou moins boisé. Il est prospecté par des chercheurs d'or, dont la présence est indiquée par des feux de camp nombreux.
Jusqu'à présent les recherches pour la découverte de quartz aurifère n'ont pas été faites sur une grande échelle, les placers attirant de préférence l'attention des mineurs, attendu qu'ils peuvent s'exploiter sans grands frais et sans l'aide de machines. De plus, c'est l'opinion de plusieurs experts que le Klondyke proprement dit ne donnera pas de filons. Du moins une série assez considérable d'essais faits avec des spécimens de quartz fort variés et pris un peu sur tous les points des placers n'ont pas eu de résultats satisfaisants.
On dit que le bouleversement qui a renversé les montagnes de cette région, et qui les a pulvérisées et arrondies, a été si complet que les veines intactes de quartz sont sans doute à une très grande profondeur et ne pourront être, si elles le sont jamais, découvertes que par accident.
Le quartz trouvé à la surface est à l'état fragmentaire et entièrement privé d'or ou de pyrites aurifères.
Mais les _prospects_ ne sont pas confinés au Klondyke, ni au voisinage immédiat de Dawson. À peu près tous les tributaires importants du Yukon sont examinés et fouillés par les chercheurs d'or. Le long des bancs du Yukon, entre Dawson et Forty Mile, on a trouvé des veines de minerai chargé de cuivre natif; à Dawson même, deux ou trois veines ont été déterminées et livrent du minerai de pyrites aurifères de qualité inférieure. Plus haut sur la rivière, dans les formations calcaires carbonifères, on trouve des minerais de bromures d'argent et de galène, tandis qu'on annonce la découverte sur la Stewart de filons de minerais saturés d'or vierge.
[image: LE DÔME.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Voici, suivant M. Ogilvie, le nouveau gouverneur général du Territoire du Nord-Ouest et pendant des années arpenteur et géologue du Gouvernement dans le Yukon, quelle a été l'origine de la découverte de l'or dans le Yukon:
«La découverte de l'or au Klondyke, comme on l'appelle, bien que le nom propre de la rivière soit un nom indien, _Thronda_, a été faite par trois hommes: Robert Henderson, Frank Swanson et un nommé Munson, qui en juillet 1896 prospectaient le long de la rivière Indienne. Ils remontèrent le cours d'eau sans trouver rien qui les satisfît, jusqu'à ce qu'ils parvinssent au Dominion Creek. Après avoir fouillé là aussi, ils escaladèrent la colline, découvrirent Gold Bottom, obtinrent de bons prospects et se mirent à l'oeuvre.
«Leurs provisions venant à manquer, ils décidèrent de partir pour Sixty Mile afin de s'y ravitailler, et dans ce dessein ils descendirent la rivière Indienne jusqu'au Yukon, puis remontèrent celui-ci jusqu'à Sixty Mile, où quelqu'un avait établi un poste d'échange.
«De là passant à Forty Mile, ils rencontrèrent un homme, un Californien, qui pêchait en compagnie de deux Indiens: c'étaient des Indiens du Canada, des hommes du roi Georges, comme ils s'appellent eux-mêmes avec orgueil. Un des articles du Code du mineur est que, s'il vient à faire une découverte, il doit se hâter de la publier; aussi nos individus se crurent-ils obligés d'informer les pêcheurs qu'il y avait une riche «paie» sur Gold Bottom. Les deux Indiens se joignirent à la bande, et tous ensemble se mirent en route vers Bonanza, d'où ils descendirent sur Gold Bottom. Ils y prospectèrent une demi-journée et rétrogradèrent sur Bonanza, à une distance de 15 kilomètres, où ils prirent un petit tas de terre, un _pan_ (plat){*}, qui les encouragea à continuer. En quelques instants ils recueillirent là 12 dollars 75 cents. Un claim de «découverte» fut jalonné, ainsi qu'un au-dessus et un au-dessous pour les deux Indiens.
{*}[Un _pan_ ou plat reçoit deux pelletées de gravier. Il y a dix plats au pied cube. Un ouvrier pourrait en laver 90 par jour.]
«En août 1896, le prospecteur californien, connu généralement sous le nom de Georges le Siwash, parce qu'il vivait avec les Indiens (Siwash), descendit à Forty Mile pour chercher des provisions. Il rencontra plusieurs mineurs et leur fit part de sa trouvaille en leur montrant les 12 dollars 75 qu'il avait mis dans une vieille douille de cartouche de Remington. Ils ne voulurent pas le croire, sa réputation de véracité étant quelque peu au-dessous du pair.
[image: UN CLAIM EN EXPLOITATION. DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
«Les mineurs disaient de lui que c'était le plus grand menteur qu'on eût jamais vu, et ils doutèrent de sa parole. Néanmoins ils étaient préoccupés de savoir la vérité.
«Finalement, ils vinrent me trouver, me demandant mon opinion: je leur fis remarquer qu'il ne pouvait y avoir le moindre doute quant aux 12 dollars 75 en or en sa possession. La seule question, par conséquent, était de savoir où il les avait trouvés. Il ne venait ni de Miller, ni de Glacier, ni non plus de Forty Mile. Donc l'or semblait bien avoir été ramassé à l'endroit où Georges l'indiquait. Alors une grande excitation s'ensuivit. Tous les mineurs se précipitèrent vers le pays fortuné, si riche en or. Tout le ruisseau, sur une distance d'environ 30 kilomètres, donnant environ 200 claims, fut jalonné en quelques semaines. Eldorado Creek, long de 11 à 12 kilomètres et fournissant à peu près 80 claims, fut occupé à peu près dans le même espace de temps.
«Boulder, Adams et d'autres vallons encore furent prospectés et donnèrent de bonnes indications de surface, l'or étant trouvé dans le gravier des ruisseaux. De tels indices constatés à la surface peuvent être considérés comme preuve de l'existence d'un sous-sol excellent. C'est en décembre que le caractère des fouilles fut déterminé. Un certain claim sur Bonanza, ayant été soigneusement examiné, permit d'établir la valeur du district. Le possesseur de ce claim avait l'habitude de laver chaque soir une couple de baquets de gravier et payait ses hommes à raison d'un dollar et demi l'heure, un beau salaire, comme on voit. Sur un claim de l'Eldorado, on fit un _pan_ (plat) de 112 dollars. C'était magnifique. Il y eut un pan encore plus considérable au nº 6, et cela continua ainsi en augmentant de jour en jour. La nouvelle en parvint à Circle City, qui se vida de ses habitants, lesquels accoururent à Dawson. Mais, hélas! à leur arrivée, les pauvres diables découvrirent qu'il y avait déjà des mois que tous les creeks avaient été jalonnés.
[image: UN COIN TYPIQUE DE PAYSAGE DU KLONDYKE.--DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
«Parmi les retardataires se trouvait un Irlandais qui, se voyant dans l'impossibilité de s'adjuger un claim, arpenta le creek du haut en bas, et s'efforça de terroriser les occupants en les menaçant, grâce à ses relations à Ottawa, de faire réduire de 500 à 250 pieds la longueur de leurs claims. Il offrit un jour de parier 2 000 dollars qu'avant le 1er août tous les claims seraient diminués de moitié. Certain mineur à qui il avait fait cette offre vint et me questionna à ce propos. Je lui dis: «Pariez-vous?» Il répondit: «Quelquefois». Alors je lui dis qu'il n'avait jamais été si sûr de tenir 2 000 dollars qu'il l'aurait été s'il avait accepté ce pari. Ce genre d'intimidation fut poussé si loin que je dus faire afficher des proclamations portant que les dimensions des claims étaient réglées par acte du Parlement du Canada, et qu'aucune modification ne pouvait être apportée, si ce n'était par ce même Parlement. J'engageai les mineurs à ignorer absolument les menaces faites à ce sujet.
[image: UN INSTANT DE REPOS.--DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
«Bonanza et Eldorado Creek font ensemble 278 claims; leurs différents affluents en donnent autant, et tous ces claims sont bons. Je n'hésite pas à déclarer qu'une centaine de ceux de Bonanza rapporteront plus de 150 000 000 de francs. Le claim nº 30 Eldorado, à lui seul, donnera 5 millions, et dix autres voisins 500 000 francs chacun. Ces deux ruisseaux produiront, j'en suis tout à fait certain, de 300 à 400 millions de francs, et je peux dire en confiance qu'il n'y a pas d'autre région de même étendue dans le monde qui, dans le même temps, ait contribué à créer autant de fortunes permettant à leurs propriétaires de retourner dans leurs familles et de vivre en paix pendant le restant de leurs jours, surtout si l'on considère que le travail doit se faire avec des moyens extrêmement limités, que les vivres et la main-d'oeuvre sont rares, et que l'on doit se servir des expédients les plus rudimentaires. Quand je vous dirai que, pour travailler proprement un claim, il faut de 10 à 12 hommes et que, cette année-là, il ne s'en trouvait que 200, vous aurez une idée des difficultés qu'il y a à surmonter.
«Sur Bear Creek, à 10 ou 12 kilomètres, de bons claims ont été découverts, ainsi que sur Gold Bottom, Hunker, Last Chance et Cripple Creek.
«À Gold Bottom on a trouvé des pans de 15 dollars, ainsi qu'à Hunker Creek, et, quoiqu'on ne puisse pas dire que ces claims soient aussi riches que Bonanza ou Eldorado, ils sont plus riches que n'importe quels ruisseaux connus dans la contrée. À 50 kilomètres en remontant le Klondyke, Too Much Gold (Creek de Trop d'or) fut découvert. Le nom lui vint de ce que les Indiens qui y travaillèrent pour la première fois, remarquant le mica scintillant au fond de l'eau et pensant que c'était de l'or, diront qu'il y avait trop d'or, plus d'or que de gravier.»
[image: LE TRAVAIL DANS UN CLAIM D'ELDORADO.--DESSIN DE J. LAVÉE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
M. Ogilvie, qui est une autorité dans la matière, dit plus loin: «Un claim de l'Eldorado fut piqueté par un jeune homme, qui le vendit quelques jours plus tard pour 85 dollars; l'acheteur n'y mit jamais la pioche et le vendit à son tour au commencement d'avril 1897 pour une somme de 31 000 dollars en monnaie légale du Canada, ce qui en poudre d'or à 17 dollars l'once est équivalent à 35 000 dollars au moins. Un autre exemple: un Canadien français étant pris de liqueur vendit son claim sur Eldorado pour 500 dollars. Une fois dégrisé, il en eut du regret. Des personnes qu'il savait devoir s'y connaître l'informèrent que tout contrat fait en état d'ivresse était illégal: il menaça alors de commencer un procès pour annuler la vente. Il n'y a pas de doute que tous les participants ne fussent plus ou moins ivres au moment où le contrat fut conclu, et plutôt que de risquer un procès, l'acheteur du claim lui offrit environ un dixième du claim original, pourvu qu'il se désistât de tout droit et titre, réel ou imaginaire, qu'il pouvait avoir. Il accepta cette proposition vers le milieu de mars dernier, et, en avril, il vendit sa part dans cette petite portion de claim pour 15 000 dollars.
«Dans une visite que je fis à Eldorado vers la fin de juin, j'estimai la production de 24 claims sur ce Creek et je trouvai qu'elle s'élevait à 826 000 dollars à raison de 17 dollars l'once, ce résultat provenant d'un simple grattage de chacun de ces claims. Cependant il y en a quatre ou cinq d'entre eux qui excédèrent 100 000 dollars chacun. Un claim d'Eldorado fut vendu 45 000 dollars, soit 5 000 comptant le 13 avril, 15 000 le 15 mai (si le paiement n'était pas effectué à cette date le claim et l'argent restaient au vendeur) et la balance de 25 000 le 1er juillet, à défaut de quoi l'acheteur perdait tout. Je pensai tout d'abord que la transaction était extrêmement hasardeuse, et je m'imaginai que probablement il allait perdre une bonne somme dans l'affaire. Lui, cependant, connaissait très bien son terrain, et il me dit, quand les documents nécessaires au transfert furent réunis, qu'il ne s'était jamais senti de sa vie si sûr d'une fortune, quoiqu'il eût miné pendant près de vingt ans.
«Il ne pouvait pas encore laver, car le ruisseau était toujours gelé. Il se mit donc à l'oeuvre avec deux rockers et paya ses 15 000 dollars le 11 mai, quatre jours avant leur dû; la balance de 25 000 était complète vers le 20 juin. C'était acquérir en fait le claim pour deux mois de travail.
«Un autre exemple tiré du Bonanza Creek: le 16 avril dernier, Georges Carmack vendit pour son associé Tagish Charley une moitié d'un claim pour 5 000 dollars, dont 500 dollars au comptant, balance au 1er juillet. À défaut l'acheteur perdait le claim et son argent.
«Le 1er juillet, comme je passais devant la cabane de Carmack, j'entrai pour le voir et trouvai l'individu payant les 4 500 dollars du solde.
«Après la conclusion de l'affaire, je demandai à l'acquéreur comment la chose avait tourné. «Oh, dit-il, passablement bien.» Je le priai de me dire le résultat de son opération: «Certes, répondit-il, j'ai fouillé 24 pieds de long, 14 de large, et ai lavé 8 000 dollars.
«Je lui dis: «Eh bien, je connais la superficie de votre claim. En supposant qu'il soit également riche partout, nous allons voir combien vous allez en retirer.» Je calculai de tête et lui dis: «2 400 000 dollars.» Il s'écria: «Que vais-je faire de tout cet argent?--Oh! ne vous tracassez pas, répliquai-je, vous n'aurez pas tant de tourment que cela, il est difficile que votre claim atteigne cette richesse. Admettant qu'il produise un quart de cela, vous aurez encore 600 000 dollars. Admettant de nouveau que ce n'est qu'une bande étroite qu'il vous est arrivé de toucher, à ce taux-là vous auriez encore 83 000 dollars, ce qui est bien assez pour votre bonheur.» Bonanza Creek a à peu près 30 kilomètres de long. Comme un claim a 500 pieds mesurés en ligne droite dans la direction générale de la rivière, on compte donc sur ce creek plus de 200 claims; sur ce nombre, environ 100 sont bons, les uns riches et quelques-uns très riches. Les 100 autres sont probablement bons également, mais il n'y a pas eu assez de prospects pour en garantir le rapport définitif.
«Plus de 70 claims ont été jalonnés sur Eldorado Creek. De ce nombre plus de 40 sont reconnus riches. Je ne suis pas ambitieux d'argent, mais je voudrais choisir 30 claims sur Eldorado Creek, allouer à leurs possesseurs 1 000 000 de dollars chacun et garder le reste pour moi-même. J'aurais certainement encore assez pour mener jusqu'à la fin de mes jours une existence agréable et pour laisser aux miens ce qu'on appelle une honnête aisance.
[image: UN CLAIM D'ELDORADO--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
«Les claims de côtes ont été jalonnés sur ces creeks, et quand je partis, le 12 juillet, quelques-uns donnaient de fort beaux prospects: des pans livrant de 6 à 8 dollars dans quelques cas.
«Un jour, comme je rendais visite à Clarence Berry, le possesseur des nos 5 et 6 Eldorado, il me dit que ses hommes avaient touché une couche très riche le jour précédent et ajouta: «Vous devriez vous amuser à essayer vous-même un peu de ce gravier.» Je refusai d'abord, puis je me décidai enfin à charger un pan et à le laver, mais pas pour moi-même. Mon désir était seulement de laver un pan riche, pour pouvoir dire que je l'avais fait. Je lui demandai combien il pensait que je ferais au pan: «Oh! à peu près 300 dollars», me répondit-il. Je partis, piochai dans le riche gravier qu'on me montra, mais j'avoue qu'il ne m'aurait pas été possible de dire s'il y avait de l'or, ou non, dans ce que je remuais. Je remplis bien le pan, peut-être un peu plus que les deux pelletées réglementaires, je le pris, le lavai, le séchai et le nettoyai.
«Au taux de 17 dollars l'once, je trouvai 595 dollars dans ce pan, soit le salaire de 6 mois et plus d'un bon commis! Cela me prit 20 minutes. Autant que je sache, ce pan est le plus riche qui ait été lavé dans le pays.
«Hunker est le creek qui, à ce que l'on croit, rivalisera de richesse avec ceux de Bonanza et Eldorado; il est à une vingtaine de kilomètres de Dawson et coule parallèlement à Bonanza: comme ce dernier, il se jette dans le Klondyke; la vallée de Hunker a environ 27 kilomètres; ce n'est qu'à partir du premier de ses affluents, le Last Chance, qu'on trouve de l'or.
«Cette découverte fut faite quelques mois après celle du Bonanza. Il était alors trop tard pour le travailler avec succès; aussi rien de positif n'en peut être dit, sinon que les _prospects_ sont très satisfaisants. Dernièrement un claim de ce creek fut acheté en partie à terme pour une somme de 23 000 dollars qui fut tirée du claim même; le propriétaire eut même un excédent qui lui permit d'acheter le reste pour 40 000 dollars. Le Gold Bottom Creek, qui joint le Hunker un peu au-dessus de la Découverte, a aussi donné de très bons prospects, mais toute cette région est à peine connue. Cet hiver cependant verra un grand développement de ses ressources; le lit de roche (_bed rock_) se trouve à environ 6 mètres de profondeur.»