Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City
Chapter 7
Le terrain sur lequel la ville est construite est presque en entier la propriété de Joe Ladue, un pionnier du Yukon qui, à l'origine des découvertes aurifères sur les creeks, reconnut l'importance du terrain et le jalonna. Il en prit possession en septembre 1897, quelques semaines après que l'or du Bonanza fut mis au jour, et installa une scierie qu'il avait amenée du poste de Sixty Mile. Ce terrain est divisé en parallélogrammes de 30 m. sur 18, par sept avenues allant du Sud au Nord et autant de rues de l'Ouest à l'Est, mais, à moins qu'on ne fasse les travaux nécessaires pour drainer et assainir le marécage, la plus grande partie de ces lots resteront sans emploi.
Le terrain situé entre la rue principale et la rivière, appartenant au gouvernement, a été affermé à Alexandre M'Donald, qui le sous-loue à raison de 10 livres sterling le pied courant et en retire, dit-on, plus de 25 000 dollars par mois. On annonce cependant qu'au mois de mai 1899 ce monopole expirera, et les tenanciers pourront avoir affaire directement aux autorités, qui exigeront des prix moins élevés.
Les habitants de Dawson préfèrent camper et habiter la côte et le sommet de la colline, quoiqu'ils soient ainsi plus éloignés des affaires; de fait, la disposition générale des habitations de tout genre est celle d'un anneau elliptique enserrant le marais. En été, ce dernier est la source d'émanations fétides et putrides, causant un grand nombre de cas de fièvre typhoïde et autres.
La ville d'affaires s'est donc forcément développée le long de la rive. Les lots bâtis sont actuellement tous occupés, la plupart par des locataires qui payent 10 dollars le pied courant du terrain seulement. Ils construisent eux-mêmes, et comme les planches coûtent 200 dollars les mille pieds, on peut juger de la dépense qu'occasionne la moindre bâtisse. Un bureau, de dimension très restreinte, ne peut se louer à moins de 150 à 200 dollars par mois; certains lots se sont payés 30 000 dollars et ne supportent qu'une maison de proportions ordinaires, contenant une salle de moyenne grandeur au rez-de-chaussée et un étage ou deux au-dessus.
[image: LA BERGE DU YUKON À DAWSON.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Dix lots sur la première avenue, vendus pour 100 dollars il y a deux ans, sont évalués aujourd'hui à plus de 300 000 dollars. Les maisons en troncs situées sur les autres rues et avenues, se louant de 150 à 250 dollars par mois, ne contiennent, le plus souvent, qu'une pièce de quelques mètres carrés, avec une porte et une fenêtre; beaucoup même, sur Front Street, qui est la rue principale, n'ont pas de vitres aux fenêtres. Le verre à vitre ayant fait défaut, les derniers carreaux qu'on pouvait avoir étaient de 8 sur 10 et se vendaient 12 fr. 50 chacun, de sorte qu'il a fallu les remplacer par une pièce de mousseline très mince, qui laisse pénétrer une lumière diffuse. Quelques fenêtres n'ont pas même de cadre, et sont de simples ouvertures pratiquées dans la paroi en planches au moyen d'une scie.
[image: SCIERIE À DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Comme en chemin on a appris à n'être pas difficile et à tirer parti des situations les plus absurdes, on saisit l'occasion, dans les nuits d'insomnie, de faire un cours privé d'astronomie sans quitter son sac-lit. On se réveille, on ouvre l'oeil, et aussitôt les beautés de la Grande Ourse se déploient aux regards.
Le sac-lit, en effet, est toujours à la mode; les lits, tels que vous les entendez, n'existent pas encore là-bas. On a toujours recours à la robe de fourrure ou aux couvertures de laine, avec cette différence peut-être qu'on les étend sur une plate-forme, à un mètre du sol, faite de planches brutes et sans ressorts, bien entendu. Autant vaut alors coucher par terre, où, du moins, vous ne risquez pas de tomber en rêvant. Outre les trous qui sont censés représenter des fenêtres, il y a entre les planches formant les parois de certaines maisons des interstices de grandeur suffisante pour admettre à toute heure du jour et de la nuit d'amples provisions d'un air qui serait pur sans ce malencontreux et pestilentiel marécage d'à côté; mais on ne peut tout avoir, le ventilateur et l'air frais.
Les boutiques regorgent de marchandises et les prix sont élevés. Comme leur fonds consiste, pour la plupart, en assortiments complets amenés par les immigrants, elles sont par le fait de véritables bazars en miniature où l'on trouve de tout, depuis des aiguilles jusqu'à une meule de fromage, à un canot, à une paire de bottes; le tout, de rencontre, est plus ou moins fripé et usé. Cependant il y a quelques places où l'on vend du neuf, n'ayant jamais servi, on nous l'affirme; les grandes compagnies, l'Alaska Commercial Co et le North American Trading Co, ont leurs propres vapeurs sur le Yukon et sur l'Océan; les uns et les autres se rencontrent à Saint-Michel et transportent, chaque été, de la côte du Pacifique un fret considérable.
Les glaces encombrent le Yukon cinq à six semaines après qu'elles ont évacué les cours supérieurs des lacs et de la rivière. Ce n'est qu'à fin juin que les premiers bateaux peuvent quitter Saint-Michel et remonter jusqu'à Dawson, qu'ils atteignent au plus tôt vers le 15 juillet. Leur arrivée est le signal de la baisse des prix, qui ne sont jamais si exorbitants précisément que quelques semaines avant l'arrivée des vapeurs, car alors les approvisionnements tirent à leur fin et les négociants en profitent pour liquider leurs soldes.
Sur la plage, entre les bateaux et la berge, de nombreuses tentes sont dressées, ayant devant le front des tréteaux chargés d'objets à vendre ou à échanger: ce sont des mercantis trop pauvres ou trop pressés de s'en aller pour louer une boutique en ville.
[image: LE YUKON PRÈS DE DAWSON, AU MOMENT DE LA DÉBÂCLE DES GLACES.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Ils ont donc ouvert un marché en plein vent, ils achètent aussi et troquent, toujours armés de leurs balances à peser l'or en pépites, en grenailles ou en poudre, la seule monnaie courante au Klondyke, en même temps que d'un sac de peau pour l'y renfermer. Le client fait son achat sans jamais discuter le prix, jette son sac de poudre d'or au vendeur qui s'en empare, pèse à vue d'oeil, il faut bien le dire, et, apparemment satisfait de l'opération, rend à l'acheteur son sac légèrement plus diminué qu'il ne serait nécessaire en stricte justice.
D'ailleurs, si tout ne s'achète pas, à Dawson, et pour cause, tout s'y vend, et à de bons prix. Vous voulez un cheval? 2 000 francs; un baudet, 1 000 francs; un poulet vivant, 50 francs; un oeuf frais (pondu à Dawson même), 10 francs; une pastèque, 125 francs; une orange, 2 fr. 50; une petite pomme, 25 sous; les sacs de paier, on les donne. Les consommations en minuscules quantités sont à 50 sous dans les «salons» (cafés); la bouteille d'eau minérale ou de bière coûte 25 francs; le whisky 75 francs; le vin de champagne en proportion.
Un repas dans les restaurants, consistant en un peu de soupe, une tranche de boeuf ou d'élan rôti, et du fruit cuit, avec une tasse de thé ou de café, coûtait 12 fr. 50 au commencement de l'été; l'arrivée des vapeurs l'a fait tomber à 7 fr. 50. La viande est de 5 à 8 francs la livre et le poisson un peu moins cher, surtout à partir du mois d'août, où les saumons arrivent de l'Océan en remontant le courant. Le changement d'eau et les efforts énormes qu'ils déploient dans cette lutte les ont colorés en rouge cramoisi et lie de vin, et leur chair est devenue molle et spongieuse; peu d'entre eux sont encore en bonne condition. Aussi n'en mange-t-on guère; on les pêche au filet et au harpon, et même simplement avec le recueilloir. On fait sécher la chair au soleil, et avec cela on nourrira les chiens en hiver.
La majeure partie des aliments consiste en farine, pois, haricots en sacs, pommes de terre, oignons et quelques autres légumes évaporés et en caisses, en fruits secs, pruneaux, pêches, pommes, abricots, etc., en viandes salées, lard, jambon, boeuf, langues; en conserves de rosbif et de gigot en boîtes; en sardines à l'huile, beurre, sucre cristallisé en sacs, fromage en cercle, etc.
L'estomac se fatigue vite de cette nourriture, qui, si excellente qu'elle soit en elle-même, manque de la première des qualités: la fraîcheur. On a réussi cependant à faire passer par la sente de Darton quelques milliers de boeufs et de moutons qui trouvent à partir de mai une abondante pâture et qui ont été parqués à Fort Selkirk, où l'herbage est facile à obtenir. Des spéculateurs ont élevé là de vastes abris, et au fur et à mesure des besoins ils expédient le bétail en très bonne condition à Dawson par radeau, en trois jours.
De plus, les nombreux chasseurs et trappeurs qui battent la contrée tuent assez fréquemment l'élan et l'ours, qui constituent un très bon manger; l'élan surtout, que les Canadiens appellent original, a une chair fine et plus tendre que celle du boeuf, qu'elle égale pour le poids; il n'est pas rare d'abattre des individus pesant de 700 à 800 kilos. Les andouillers de cet animal se terminent en palettes énormes et mesurent de bout à bout près de 2 mètres; sa tête ressemble beaucoup à celle de la mule. C'est donc un fort beau coup de fusil, surtout si le chasseur se trouve à proximité d'une rivière, car alors il construit un radeau, y dépose la carcasse dépecée de l'élan et, tout en surveillant, l'aviron à la main, sa précieuse charge, calcule assez correctement que 400 à 500 kilos de viande à 1 dollar le kilo lui rapporteront au bas mot 400 dollars.
Il y a dans l'intérieur du pays une quantité de champignons comestibles, mais l'ignorance à leur égard est si grande qu'ils sont laissés de côté comme si tous étaient vénéneux.
Dawson est, comme nous l'avons dit, un assemblage de baraques en bois et de tentes élevées sans aucune prétention à l'ordre ou à la symétrie, sauf en ce qui concerne la première rue, et ici même un ingénieur aurait d'importantes rectifications à faire. Il n'y a ni égoûts ni canaux pour l'écoulement des eaux, de sorte qu'à la première crue ou après une forte pluie d'orage, une inondation se produit et que, comme en juin dernier, on doit se servir de canots, l'eau remplissant les habitations à 2 ou 3 mètres de hauteur.
[image: AUTRE VUE DE DAWSON.--DESSIN DE BOUDIER, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Par-ci par-là un trottoir en planches, tantôt sur le sol, tantôt élevé de quelques marches, ce qui donne un aspect serpentin à la foule en mouvement.
Foule bigarrée, ondoyante et diverse, vétérans du Yukon et Chi-Cha-Kos, soldats de la police montée en uniforme rouge ou chocolat, femmes et filles des chercheurs d'or en bloomers ou en jupon court et en bottes, et aussi femmes fardées, de ces _painted women_ dont parle Macaulay. Leur caractère n'est pas toujours des plus aimables, s'il faut en croire la chronique; en effet, nous lisons aux dernières nouvelles de Dawson qu'un incendie considérable y a réduit en cendres une quarantaine de bâtiments du Front Street, le 14 octobre au matin, et que la cause du sinistre a été qu'une certaine Miss Belle M. de l'Arbre Vert, s'étant prise de querelle avec une amie, lui avait, en guise d'argument, lancé à la tête une lampe allumée.
En sous-ordre une armée de chiens de tout poil, de toute lignée, de toute gueule, depuis l'aboiement sonore du terre-neuve jusqu'au glapissement plaintif du malamouse ou du _huskie_, mi-chien, mi-loup. Le milieu de l'avenue leur est laissé, ainsi qu'aux rares chevaux et mules qui trouvent maintes occasions de se rafraîchir les entrailles en traversant les nombreuses fondrières. Il y a quelques camions à deux chevaux pour le transport urbain des marchandises; on loue leurs services et ceux du charretier à raison de 50 francs l'heure, soit un peu plus de 80 centimes la minute; aussi les minutes sont-elles comptées. Avez-vous, par exemple, à déménager de votre bateau dans une chambre ou une tente en ville? L'homme et son attelage arrivent, il tire sa montre, vous tirez la vôtre, et gravement vous fixez la minute à la seconde près, et puis en avant! Avec une rapidité vertigineuse vous empoignez les sacs, les caisses, les ballots, et les empilez sans merci et sans ordre sur la plate-forme du fourgon, et l'on part au trot, voire au galop. À destination la pile de colis est démolie avec la même célérité frénétique, et le dernier n'a pas mordu la poussière que, haletant, la sueur coulant à flots, l'oeil farouche, vous tirez votre montre de votre poche, puis vous arrêtez et soldez le compte sans perdre une seconde. Pensez donc, 80 centimes la minute!
En juin et juillet, le soleil se lève à 1 h. 30 du matin et se couche à 10 h. 30, et l'entre-deux est parfaitement clair, au point qu'on photographie à minuit aussi bien qu'à midi, une sorte d'aube légèrement colorée d'orange ne cessant pas de faire pour ainsi dire trait d'union d'un soleil à l'autre. Aussi en profite-t-on pour traiter les affaires et entreprendre des courses; les moustiques, maringouins, moucherons et pestes de même acabit dorment alors, ou du moins font semblant et sont moins agressifs qu'en plein jour, et c'est un répit qui n'est pas à dédaigner, car l'obsession de ces insectes est si grande que l'on doit se préserver la figure et le cou avec une pièce de mousseline insérée dans le couvre-chef, et les mains avec des gants. On peut aussi s'enfumer au moyen d'un feu d'une mousse humide entassée dans une poêle à frire dont on tient le manche, tout en causant affaires.
XII
L'été à Dawson.--Le bureau des postes assiégé.--Les jeux.--Les salles de danse.--Les mineurs.--La police.--Les églises et les hôpitaux.--Les banques et les journaux.
[image: PRÈS DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
En été, c'est-à-dire de juin à septembre, les environs de Dawson sont charmants, le climat est délicieux: tout est vert et frais, les collines sont revêtues de bouleaux et de peupliers pas très hauts, c'est vrai, mais serrés, touffus et couronnés de feuillage de l'émeraude le plus tendre; mille fleurs à couleurs gaies teintent les clairières en violet, pourpre et lilas. Le ciel est d'un azur léger et presque toujours clair, des nuées diaphanes le voilent à peine et quelquefois se résolvent en petites pluies de peu de durée. Parfois aussi un orage s'annonce, les nuages deviennent opaques, l'éclair zigzague, le tonnerre gronde, il tombe une forte averse ou il grêle, et deux heures plus tard le ciel a revêtu de nouveau sa tunique bleu pâle. Toutefois l'atmosphère, bien que claire, n'a pas la hauteur ni la transparence lumineuse des climats plus chauds; elle semble flotter à petite distance au-dessus des collines et donne une impression d'affaissement plutôt que d'exaltation.
Le Yukon a un courant rapide et mêle ses eaux bourbeuses à celles très claires du Klondyke, qui sur une distance assez grande accaparent, immaculées, près de la moitié du lit du fleuve, offrant l'étrange spectacle d'un cours d'eau mi-partie bleuâtre, mi-partie jaunâtre; et ce qui est non moins étrange, c'est que la partie claire est contaminée, tandis que la trouble est saine. Ce phénomène s'explique aisément par le fait que la ville flottante est ancrée sur la rive droite où arrive le Klondyke, et que ses immondices sont simplement jetés par dessus bord. Au contraire, l'autre rive baignée par le Yukon est sans habitation aucune, sauf à un kilomètre plus bas, et par conséquent l'eau en est plus pure, quoique chargée de matières terreuses qui lui donnent une teinte sale.
Le fleuve est sillonné de canots faisant la pêche ou allant puiser de l'eau potable au milieu du courant, et de radeaux immenses faits de troncs d'arbres, coupés sur les nombreuses îles en amont et liés ensemble.
Mais qu'est-ce que ce rassemblement de plus de cent personnes à la file indienne, à la porte d'un bâtiment en bois? Approchons-nous, observons et instruisons-nous. Nous sommes en présence de l'un de ces problèmes admirables que toute administration qui se respecte est appelée à résoudre. Ces cent ou deux cents administrés (cette espèce existe même dans le Yukon), paisiblement rangés à la queue leu leu, ne semblent d'ailleurs pas autrement pressés ni étonnés. Les premiers, près de la porte de la baraque, sont debout, comme pour ne pas manquer leur tour quand le Sésame s'ouvrira, les suivants savent par expérience qu'ils ont amplement le temps de fumer une pipe, de lire leur journal ou de discuter la dernière circulaire du Commissaire de l'Or. La plupart ont apporté un siège ou ce qui en tient lieu, de vieilles caisses, des baquets, voire des branches d'arbres. Vers dix heures, soit après trois ou quatre heures d'attente, la porte s'entre-bâille, un heureux est introduit. La porte est refermée violemment et verrouillée. Ce privilégié se trouve en face d'un ou deux grands gaillards de la police qui lui demandent son nom, et, sur sa réponse, saisissent dans certains casiers _ad hoc_ des paquets de lettres liés avec une ficelle. Le lien est méthodiquement et soigneusement détaché, les adresses des lettres lues lentement, presque épelées, et quand le tas a été ainsi passé en revue, ledit privilégié est informé qu'il n'y a rien pour lui. Il s'en va en soupirant, car il a peine à cacher son désappointement, tant il est sûr qu'il y a là quelque part, dans ces coins et recoins, des missives de sa famille, de ses bien-aimés laissés là-bas au pays et dont il attend avec anxiété des nouvelles.
Un autre est introduit, le même cérémonial pointilleux, automatique, solennel, est répété comme il convient dans une fonction civile exercée par des militaires. C'est beau, c'est grand, c'est sublime; mais la plus petite lettre ferait bien mieux l'affaire. Vous l'avez deviné, nous sommes au bureau des postes.
[image: LA POSTE À DAWSON.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Les dames, dit-on, sont un peu mieux partagées, elles ont l'accès de la porte de côté et entrent à volonté dans l'arche; on rapporte même qu'on les a vues quelquefois en sortir tenant à la main une enveloppe. Ce n'est pas que la police soit inférieure à celle d'autres villes du genre de Dawson, bien au contraire; mais à chacun son métier. C'est son devoir de mettre la main au collet de certains particuliers, et elle a les doigts trop peu déliés pour défaire les noeuds de la ficelle postale. Son rôle est ailleurs, et il faut dire qu'elle le joue à merveille; peu de centres miniers sont aussi tranquilles et aussi bien surveillés que Dawson. Dans ses deux ans d'existence, c'est à peine s'il y a un crime ou deux à mentionner; les vols y sont inconnus, ou du moins très rares et pas considérables, la sécurité est parfaite et l'ordre règne jusque dans les plus éloignés des creeks, au point que le mineur peut à toute heure porter lui-même ou faire transporter à dos de mulet ses sacs de pépites d'or, de n'importe quel claim jusqu'à Dawson.
Et si l'on se rend compte que ces braves gens sont exposés, pendant la plus grande partie de l'année, au froid et aux intempéries les plus extrêmes et ne reçoivent qu'un salaire relativement très modique, on ne peut s'empêcher, _in petto_, de les admirer et presque de les plaindre. Ils trouvent bien ici et là quelques petites compensations, mais de cela nous aurons occasion de reparler.
Le dimanche, les «salons», les bouges, les boutiques sont fermés; tout travail, tout trafic cesse: c'est, en un mot, le jour du repos tel que les Anglais l'entendent. Socialement et économiquement cette mesure a son utilité et offre des avantages; du moins personne ne s'en plaint à Dawson.
Poursuivons notre investigation et pénétrons dans un de ces «salons» portant des noms pompeux, tels que le _Monte-Carlo_, la _Combination_, l'_Eldorado_, l'_Aurore_. La salle ouvrant sur la grande rue est occupée par un bar ou comptoir, souvent richement sculpté et surmonté de glaces de prix, derrière lequel fonctionnent deux ou plusieurs garçons en manches de chemise et tabliers blancs. Ils servent des consommations, y compris de la limonade, à partir de 2 fr. 50 l'une; elles tiendraient presque dans un dé à coudre.
[image: UNE TROUPE D'ACTRICES SE RENDANT À DAWSON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
De là on passe derrière dans une série de pièces: l'une, où se tient le brelan, remplie de joueurs de profession et de mineurs qu'ils dévalisent, mais d'un air si sérieux et si sympathique que les pigeons trouvent la chose toute naturelle et sortent de là le sac vide, mais résolus à prendre leur revanche dès qu'ils auront lavé un peu plus de poudre d'or. D'ailleurs, pas le moindre bruit; l'ordre et presque le silence règnent partout, car l'ex-gouverneur, le major Walsh, avait nettement déclaré qu'il autorisait les jeux à condition qu'il n'y eût pas de plaintes et que, si on venait jamais lui rapporter quelque escroquerie, il fermerait aussitôt les salles. Puisque la roulette, le _black jack_, le poker et d'autres combinaisons de ce genre vont leur train aujourd'hui, il faut en conclure que les filous et les escrocs ont su conserver une apparence de haute respectabilité. On pourrait même dire qu'ils ont gagné l'estime et la gratitude des gens qu'ils plument, puisque ceux-ci ne se lassent pas de perdre en quelques heures, sous la direction et par les soins de gentlemen si distingués, ce qu'ils ont mis des mois de labeur et de privations à amasser. L'autre pièce est aménagée pour le spectacle, qui consiste en vaudevilles, farces, pantomimes, chants, exécutés sur une scène en face et au pied de laquelle se tient un orchestre de quatre ou cinq musiciens: violon, clarinette, piston et piano. Le parterre est garni de chaises ou de bancs en bois brut et flanqué sur toute sa longueur d'une double voie de loges, à droite et à gauche de la salle. Le quatrième côté, au fond, est occupé par un comptoir constamment assiégé par une foule altérée.
[image: LE BAL DE MONTE-CARLO À DAWSON.--DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Plus tard, dans la soirée, les bancs sont enlevés, les musiciens montent sur l'estrade, les garçons commencent à se trémousser, et les filles se joignent bientôt au tourbillon; la danse entre en branle. Comme la plupart des gens ne savent pas danser, un maître de ballet les initie et marque la mesure en tapant du pied sur le plancher avec fracas. Les pas sont des plus simples, et les mineurs les exécutent avec l'élégance d'un ours grizzly, vêtus de leurs loques de tous les jours, en manches de chemise, en bottes et chapeau sur la tête. La représentation se fait tout à fait à la bonne franquette, sans prétention, sans vanité, sans fard, au moins chez les hommes. Pour beaucoup la boisson seule a des charmes, et ils s'empoisonnent de mauvais whisky à raison de cinquante sous le petit verre.