Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City
Chapter 6
Nous apprenons que George Hamner, le fameux pilote des rapides de White Horse, s'est marié récemment, et, comme il convient à sa carrière de périls et d'aventure, la cérémonie du mariage a été célébrée dans un bateau descendant les rapides. Quand le ministre dit: «Je vous déclare mari et femme», il eut à élever la voix au point de crier et eut peine à se faire entendre dans le mugissement des eaux déchaînées. L'épouse est une personne cultivée qui, il y a quelques années, visita le Transvaal et interviewa le président Krüger pour la _Tribune_ de New-York.
D'ici au lac Laberge, il y a 40 kilomètres, et la rivière Fifty Mile présente les mêmes caractères que dans sa partie supérieure; elle décrit de nombreux circuits et court au pied de collines peu élevées et boisées, assez larges par endroits, formant des îlots et des barres de sable et de gravier. À son embouchure, les collines s'abaissent et font place à des plaines couvertes d'herbes et coupées de marécages; nous campons sur la rive. Le lendemain nous nous avançons à la rame et prudemment dans le delta aux eaux peu profondes et nécessitant l'emploi fréquent de la sonde. Enfin nous gagnons le large, mais le vent ne se presse pas de souffler; nous continuons à ramer, et bientôt la brise se lève, malheureusement elle vient du Nord, c'est-à-dire en sens contraire à notre marche. Nous travaillons avec acharnement, mais, vers deux heures, force nous est d'atterrir sur une île, car il devient impossible de faire avancer notre pesante barque en face de cet obstacle. Nous passons ainsi trois jours sur ces îles du lac Laberge.
[image: LE LAC LABERGE. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
IX
La rivière Thirty Mile.--Dangers de cette rivière.--Nous l'échappons belle.--Les rivières Teslin, Lewis, Big Salmon.
Le Cagnon et les rapides passés, on pouvait s'attendre à n'avoir plus que de l'agrément en descendant la rivière, mais nous devions être détrompés, car la rivière Thirty Mile nous réservait des surprises désagréables. En effet, à peine étions-nous engagés dans ses méandres que nous fûmes emportés par un courant excessivement rapide, de 12 kilomètres à l'heure, ce qui n'est pas déjà si mal, si l'on se représente qu'il faut avoir l'oeil incessamment sur les rochers et les barres, qui pullulent dans ces eaux. Premièrement, il y a à droite une pointe de roc avec laquelle peu de bateaux n'ont pas eu affaire; vous y êtes portés directement, et ce n'est qu'à force de rames qu'il est possible de l'éviter et de rester dans le courant resserré entre le roc et la rive. Comme nous passions, une des chevilles qui retenaient l'aviron d'avant se rompit, et l'homme qui le maniait fut presque jeté à l'eau avec sa rame. Heureusement celle-ci était retenue avec une corde solide, et l'on put ainsi, sans accident, tenter d'aborder, ce qui était urgent pour la réparation de la fourche d'avant, de laquelle on ne pouvait se passer. Deux hommes sautent à terre avec l'amarre, et l'un d'eux réussit à passer l'extrémité autour d'un sapin, mais l'autre, le timonier, qui tenait le milieu de la corde et devait l'enrouler autour du tronc d'un arbre coupé à un mètre du sol, excité et hors de lui, croyant saisir le tronc, ne faisait qu'embrasser le vide; pendant ce temps la corde lui glissait entre les mains, et la _Ville de Paris_ s'en allait à la dérive; on voyait le moment où l'amarre, arrivée au bout de sa longueur et fortement enroulée autour du sapin, allait se tendre et se détacher au premier choc. Les hommes restés à bord suivaient de l'oeil cette scène et attendaient stoïquement l'instant psychologique. Si le câble partait, c'étaient sûrement le naufrage et ses conséquences. Fort heureusement, grâce à la Providence sans doute, la corde en se tendant accrocha le bout d'une grosse poutre fixée en travers à l'avant et la fit sauter en éclats, amortissant le choc, l'annulant pour ainsi dire. La barque était sauvée avec son équipage. Nous réparâmes l'accident en remplaçant les chevilles de bois par des tiges de fer appartenant aux traîneaux, et après deux ou trois heures d'arrêt nous nous remîmes en route.
[image: RAPIDES DE LA RIVIÈRE THIRTY MILE.--D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
Nous voici à l'embouchure de la rivière Teslin, qui vient du Sud, du lac du même nom, et dont les eaux sont de couleur brun foncé, tandis que celles de la Lewis sont bleues. Cinquante kilomètres plus loin, la rivière Big Salmon (gros saumon) se jette dans la Lewis, qui conserve une largeur d'environ 200 mètres et dont le courant est ici de 7 à 8 kilomètres à l'heure.
X
Les Cinq Doigts.--Les Rapides de Rink.--Fort Selkirk.--Un tombeau indien.--Le Yukon.--La rivière Blanche.--La rivière Stewart.--Les Caches.--Le poste de Sixty Mile.--La rivière Indienne.--Les oies et les îles du Yukon.--Vitesse du courant.--Arrivée à Dawson.
Environ 50 kilomètres en aval de Little Salmon, la rivière s'élargit en bassin, ses eaux étant retardées par une barrière naturelle de plusieurs îlots de roche conglomérée et nommés les Five Fingers (Cinq Doigts), non, comme on le croit généralement, à cause de leur nombre, mais parce que le principal de ces récifs, vu du haut de la côte de la rive droite, est divisé en groupes de rochers imitant les cinq doigts de la main. Telle est du moins la version du major T... de Québec.
L'eau refoulée par cette muraille est surélevée d'environ 30 centimètres, et, se précipitant dans les intervalles des rocs, elle produit un bombement de quelques mètres. On choisit d'ordinaire le passage de droite, qui, bien qu'étroit, a l'eau la plus profonde, et avec un peu d'attention, si l'on engage le bateau de façon à enfiler carrément le chenal, il n'y a pas d'autre inconvénient que d'embarquer un peu d'eau. Le rocher passé, voici une série de rapides sans importance, et le courant, très vif à cet endroit, nous emporte bientôt vers les Rapides de Rink qu'on peut éviter en se tenant très près de la rive droite, où l'eau est profonde et à peine agitée.
[image: CONFLUENT DES RIVIÈRES PELLY ET LEWIS. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Entre les rapides et la rivière Pelly (70 kilomètres), on ne rencontre aucun cours d'eau important, mais en général les îlots sont en très grand nombre et groupés ensemble. La Pelly est large d'environ 200 mètres à son confluent avec la Lewis, qui en a alors à peu près 800; les deux cours d'eau réunis forment le Yukon. C'est ici, sur la rive gauche, que se trouvent les ruines de l'ancien fort Selkirk, poste de quelque importance. Il fut établi en 1848 par Robert Campbell pour le compte de la Compagnie de la Baie d'Hudson, au confluent des deux rivières, mais à cause des inondations fréquentes il fut transporté en 1852 à sa place actuelle.
Il fut construit en blocs de lave tirés d'une puissante coulée vomie par un ancien volcan situé à quelques kilomètres à l'ouest de la jonction des rivières et encore recouvert d'une couche de cendre d'une grande épaisseur. Cette coulée est visible à la rive droite du Yukon sur une longueur de plusieurs kilomètres, et s'élève à sa partie supérieure à plus de 70 mètres au-dessus du fleuve. En 1854, les Indiens Chilkoot décidèrent de mettre fin à la concurrence que leur faisait ce poste, et, après de nombreux actes d'hostilité, ils saccagèrent finalement le fort et le brûlèrent; il n'en reste plus aujourd'hui que quelques blocs de lave noircis.
[image: FORT SELKIRK.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
À sa place quelques bâtiments en troncs bruts renferment les magasins d'un nouveau poste. On y trouve aussi une mission et une école; l'été dernier, l'administration d'Ottawa résolut d'en faire le siège du gouvernement du territoire du Yukon, et y envoya 150 hommes de la milice du Canada; des baraques furent construites pour les loger. Il y a en outre un certain nombre de cabanes d'Indiens et des tentes de blancs qui trappent, chassent, font du bois, etc.
Il y a à Fort Selkirk plusieurs tombeaux indiens, entre autres celui du chef Harnan: d'habitude les Indiens disposent de leurs cadavres par la crémation; mais les chefs et les sorciers (ou médecins) ont le privilège de choisir la place où on les ensevelira et où l'on placera leurs tombeaux, qui sont en général bien entretenus. Ce sont des enclos de 1 mètre de haut et de 2 ou 3 mètres de long et 1 mètre ou 2 de large, en planches dressées et ornées de peintures aux ocres multicolores. Des bandes d'étoffe peintes les recouvrent, tandis que des bannières en foulard flottent au vent et qu'une perche haute de plusieurs mètres porte trois boules, une au sommet et deux aux extrémités d'une traverse.
[image: TOMBEAU INDIEN À FORT SELKIRK. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
[image: CACHES SUR LES BORDS DE LA RIVIÈRE STEWART. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Après Fort Selkirk, et sur une distance de 150 kilomètres, jusqu'à la rivière White (Blanche), le Yukon a de 500 à 600 mètres de largeur, avec des îles nombreuses et généralement bien boisées. La rivière Blanche vient de l'Ouest et est ainsi nommée à cause de ses eaux très chargées d'une cendre volcanique et d'argile, qui les colore en blanc sale; à partir de ce point le clair et bleu Yukon devient trouble et gris. La rivière forme à son confluent un delta de sable mouvant de quelques cents mètres.
[image: LE FLEUVE YUKON, PRÈS DE DAWSON. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
15 kilomètres plus loin, voici la Stewart River venant de l'Est. Ici des collines de hauteur moyenne enserrent la rivière et s'élèvent en terrasses successives vers des altitudes plus considérables à l'intérieur; nous arrivons là dans l'après-midi, décidés à y passer la nuit.
Deux hommes de la bande nous quittent pour aller prospecter sur la Stewart; nous devons donc décharger leurs provisions et prendre congé, en leur souhaitant bon succès. Tout un camp s'est établi le long des rives boisées du confluent, et un mouvement commercial important s'y produit; les cabines en troncs sont communes et les caches tout à fait abondantes. Ce sont ici des plates-formes en rondins de quelques mètres carrés, supportées par des perches plantées dans le sol et hautes de 3 mètres environ. On y monte par une échelle et l'on y entasse les vivres et marchandises qu'on veut ainsi soustraire à la voracité des chiens errants et des bêtes sauvages. Une toile goudronnée ou un toit en branches les protège contre la pluie et le soleil. Le prospecteur peut donc explorer la contrée, ne prenant avec lui que ce qu'il lui faut pour son entretien de quelques jours, et puis il vient se repourvoir à son magasin. Les caches sont inviolables, elles garantissent au mineur la vie et la liberté, et le misérable qu'on surprendrait à y toucher serait immédiatement fusillé ou pendu.
En face de l'embouchure de la Stewart il y a des barres de gravier où l'on s'échoue au moment d'aborder. Sans hésiter, on chausse ses bottes de caoutchouc, on saute à l'eau, et à coups d'épaule et de levier on dégage le bateau et on le repousse en eau profonde. Il faut quelquefois dépenser une heure ou plus à cet exercice fatigant, mais absolument sans danger, avant de réussir.
Le lendemain, 18 juin, est le dernier de notre périgrination sur le Yukon; nous comptons être le soir même à Dawson, à 100 kilomètres en aval de la Stewart; nous nous embarquons après avoir pris congé de nos 2 prospecteurs.
À 30 kilomètres de là on passe le poste de Sixty Mile, groupe de baraques en troncs d'arbres avec scierie appartenant à Joe Ladue et centre d'échanges commerciaux assez importants, car la rivière Sixty Mile, qui rejoint ici le Yukon, est bien connue pour ses gisements aurifères. Nous continuons à avancer lentement, le courant étant assez vif, et tout ce que l'on a à faire est de se maintenir dans le chenal principal, qui est le plus profond et le plus rapide, et à éviter les barres; nous avons décidé d'atterrir sur l'une des îles et d'y faire provision de bois, car, information prise, à Dawson le combustible est rare et fort cher; donc nous accostons et nous voilà abattant, la hache en main, quelques beaux fûts de sapin que nous tronçonnons ensuite en sections de trois mètres et que nous entassons à bord de la _Ville de Paris_, à l'intérieur, à l'avant, à l'arrière, que nous suspendons même à ses rebords extérieurs. Ainsi lestés nous rentrons à bord et nous voyons défiler rapidement les forêts qui revêtent les îles et qui sont remplies d'oies qu'on ne peut surprendre. Puis le courant nous emporte à raison de 6 à 8 kilomètres l'heure, rasant l'embouchure de l'_Indian River_ (Rivière Indienne) et, plus bas, quelques ruisseaux sans importance. Enfin, vers 7 heures du soir, un écriteau fixé sur un rocher plongeant dans le Yukon nous annonce que Dawson n'est plus qu'à un kilomètre.
[image: LE YUKON UN DEMI-MILLE AVANT DAWSON.--D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Étonnés, nous manoeuvrons en vue d'aborder à temps et sans encombre, le courant étant très rapide ici, et notre expérience sur la Stewart nous ayant appris à craindre les bancs. Vaine attente! Nous voilà échoués à la sortie du Klondyke, et il nous faut une heure pour nous sortir de là et accoster vis-à-vis des bâtiments de la police à Dawson.
XI
La ville de Dawson.--Son histoire.--Son avenir.--Sa population.--Caractère des habitants.--Les vétérans du Yukon.--Les Chi-Cha-Kos.--Les magasins.--Les «salons».--Les restaurants et ce qu'on y mange.--Viande et gibier.--Les voituriers.--Le soleil de minuit.
«Tout ce qu'il y a de bon a déjà été dit, il ne reste plus qu'à le redire»; ce mot est de Goethe. Qui n'a pas vu Dawson n'a rien vu; ce n'est pourtant qu'un amas de cabanes et de tentes, disposées avec une apparence d'alignement le long de fondrières décorées du nom de rues et d'avenues, et l'on pourrait plus aisément faire la description de cette ville, de 15 000 à 20 000 habitants suivant la saison, en parlant de ce qu'il n'y a pas que de ce qu'il y a. Les éléments de civilisation qu'on y rencontre sont encore dans un état si embryonnaire qu'ils créent les contrastes les plus tranchés et souvent les plus comiques. L'observateur y trouve une riche mine de sujets extrêmement intéressants: nous essayons d'en montrer quelques-uns.
Le débarcadère à lui seul est une étude; vous avez résolu d'atterrir aussi près que possible des bâtiments officiels bâtis sur la berge, entourés d'une palissade et de troncs d'arbres de diamètre très médiocre et surmontés du drapeau britannique portant à l'angle les armes du Canada, mais sur une distance de près de 2 kilomètres le rivage couvert de galets est inabordable. Un triple, un quadruple rang d'embarcations aux types fantaisistes forme une barrière impénétrable à l'ambitieux qui a projeté de mettre pied à terre.
Le premier rang est à sec sur la plage; le second est à demi dans l'eau; les bateaux des autres rangs se cramponnent aux premiers au moyen de chaînes, de cordes, de câbles, d'amarres; cela est bercé, soulevé, entre-choqué, balancé par les petites vagues du Klondyke, qui se jette dans le Yukon à quelques cents mètres en amont. L'unique ressource est de former un nouveau rang à l'extérieur en s'amarrant aux bateaux les plus rapprochés, ce qu'on ne vous permet pas toujours de faire sans protester.
Enfin il se trouve une âme compatissante qui se laisse toucher, et nous voilà au terme de notre voyage par eau... mais pas encore à terre; il s'agit, en effet, de se frayer un passage jusqu'au bord.
Comme on est poli et qu'on n'aime pas à déranger, évidemment on ne passe pas à travers les tentes érigées au milieu des bateaux; on se donne la peine de marcher le long du bordage, large de quelques centimètres, et, à moins d'être équilibriste, on est certain de tomber à droite dans l'eau glaciale du courant, ou à gauche dans les haricots et le porc, dans la poêle ou sur les angles des caisses à provisions. Puis, ces préliminaires achevés, il faut répéter le même exercice avec un second bateau, puis un troisième et quelquefois une demi-douzaine, et cela plusieurs fois par jour.
[image: VUE GÉNÉRALE DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Vous imaginez l'agrément; en guise de variante, on se trouve parfois en présence d'un essai de voie de communication sous forme de pièces de bois et de troncs d'arbres jetés entre le bateau et la rive. Vous vous y engagez prudemment, et, arrivés au beau milieu de la passerelle, cela vous tourne sous les pieds; vlan, un plongeon! Le plus simple serait de porter des bottes en caoutchouc, mais pensez donc: les traîner tout le jour à travers les rues de Dawson par une chaleur de 30° centigrades! Non, ce n'est pas à conseiller.
La rivière baisse constamment; son lit est à découvert sur une largeur de quelques dizaines de mètres jusqu'au pied de la berge, haute de 3 mètres, que longe la rue principale. Au delà de la rue et à quelque distance en arrière s'élèvent les habitations des officiers et employés du gouvernement; un peu plus haut à droite, les casernes entourées d'une palissade; à gauche, un ruisseau, venant des collines à l'est de la ville, s'est creusé un lit profond de quelques mètres et passe sous le pont de la chaussée. Sur une certaine distance, les cabanes et huttes en bois ne la franchissent pas, mais ensuite les deux côtés de la rue sont garnis d'une rangée ininterrompue de constructions et de tentes sur une longueur d'un kilomètre.
C'est là la grande artère commerciale de Dawson, avec ses «salons», ses bars, ses hôtels, ses restaurants, ses magasins; c'est là que se promène l'oisive lassitude de centaines, de milliers d'êtres qui, après avoir surmonté bien des fatigues, bravé bien des dangers, lutté contre les éléments hostiles, pendant des mois, se trouvent brusquement jetés sur cette plage et ne savent que faire d'eux-mêmes. Tout à coup leurs yeux se sont dessillés, leurs illusions se sont évanouies, la réalité implacable s'est montrée sans fard, et les malheureux se demandent: Que suis-je donc venu faire ici? Tel docteur a abandonné sa clientèle, tel professeur son école, tel épicier sa boutique, et ici il n'y pas grand'chose à faire dans ces professions-là ou d'autres similaires. Le champ est au mineur, au prospecteur; mais à peine y en a-t-il un sur cent autres de différents métiers.
Ils comprennent maintenant les objections que leur raison leur avait faites avant de partir, et qui étaient tombées devant l'espoir de devenir riches en trouvant un placer merveilleux; ils savent que l'or ne se découvre pas aisément, que les criques aurifères sont toutes occupées, jalonnées, et que pour en trouver d'autres il faut savoir prospecter et aller très loin. Ils ont la ressource, il est vrai, de trouver du travail comme manoeuvres sur les placers, mais ils n'ont jamais fait de travaux rudes, et de plus les salaires sont tombés de façon à ne donner qu'un gagne-pain à peine suffisant dans ce pays de cherté exorbitante; d'ailleurs les travaux ne commencent qu'en octobre, et d'ici là il faut vivre.
[image: UNE RUE DE DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
[image: EMPLACEMENT DE LA VILLE DE DAWSON EN 1897.]
Sans doute, la plupart ont quelque argent, et tous un approvisionnement suffisant pour les entretenir quelques mois au moins; mais la nourriture n'est pas tout, l'hiver sera tôt venu, et il faut des vêtements de laine très épais ou des fourrures, des chaussures, des quantités de bas, puisqu'on en porte trois ou quatre paires à la fois et sans se plaindre. Et puis, en supposant qu'ils puissent passer l'hiver sans trop d'incomfort, le printemps ou plutôt l'été, car les saisons moyennes n'existent pas là-haut, les retrouvera dans des conditions semblables ou pires, car alors les ressources seront épuisées et le problème restera non résolu. C'est, sans doute, livrés à ces réflexions amères que les malheureux arpentent l'unique rue plusieurs fois par jour, entre les repas, et le soir, lassés, rentrent à bord, sous la tente, pour recommencer le matin suivant cette marche sans but, cet exercice sans objet. Des milliers y ont passé et, heureusement pour eux et pour tout le monde, ils ont eu la sagesse de vendre aussitôt que possible la majeure partie de leur pacotille ou même le tout et de descendre le fleuve dans leur bateau ou par le vapeur. La nostalgie aussi les a saisis, et subitement ils ont voulu revoir leur _home_. Rien n'a pu les retenir; une sorte de panique a couru dans les rangs de cette grande armée des chercheurs d'or; ils ont crié «Sauve qui peut», et à certains jours la flottille, qui se hâtait de fuir rappelait par le nombre celle qui envahissait le lac Marsh quelques semaines auparavant.
Mais suivons la foule, et quelle foule! De suite vous distinguez le _Chi-Cha-Ko_ du vétéran ou pionnier du Yukon, comme il s'appelle lui-même; le premier a gardé une certaine tenue, ses vêtements conservent une sorte de décence et son air est timide, presque embarrassé. Il avance prudemment et les yeux baissés, comme s'il cherchait à découvrir des pépites parmi les galets et le sable. Comme sa promenade est fantaisiste, il s'arrête, il se tourne indécis, regardant sans voir, écoutant sans entendre; ses pensées sont là-bas.
Le pionnier, au contraire, s'en va crânement, toujours pressé, toujours actif, toujours alerte; de ses habits il n'a souci; il est souvent en haillons pendants, sales, graisseux; ses bottes sont éculées, son chapeau est informe; toutefois il le porte d'un air conquérant, s'ingénie à lui donner l'apparence d'un bicorne, d'un tricorne ou d'une corne quelconque, ce qui a l'air essentiellement militaire. En passant, il jette un coup d'oeil dédaigneux sur le _tenderfoot_ (pied tendre, novice), qu'il reconnaît de suite à sa barbe bien peignée, lui qui, par genre, porte dans la sienne un petit monde de débris qu'il serait intéressant d'analyser, si l'on en avait le temps. Sa peau est celle d'un Indien, tant pour la teinte que pour le tissu; on ne peut mieux la comparer qu'au cuir d'alligator dont on fait ces sacs de voyage si en vogue aux États-Unis. Son regard est perçant, porte droit et ne cherche pas les pépites là où elles ne se trouvent pas. Sa poignée de main est cordiale, peut-être un peu trop expressive à votre gré. Tout en causant, il roule une chique entre ses dents et salive abondamment.
[image: MINEURS À DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Dawson est située sur une barre de gravier, d'alluvions ou de galets, déposés par le Klondyke à son confluent dans le Yukon, formant un triangle dont les deux côtés sont les deux rivières se rencontrant à angle droit et le troisième la colline de 100 à 300 mètres de hauteur courant du Klondyke au Yukon. Sa superficie est d'environ 200 acres, soit 80 hectares; sa plus grande longueur est d'un peu plus de deux kilomètres et sa largeur d'un kilomètre un quart; la plus grande partie de ce plateau est marécageuse et plantée de sapelots et de bouleaux rabougris; la berge, le long du Yukon, est un peu exhaussée au delà du niveau général, c'est ce qui l'a sans doute fait choisir pour le tracé de l'avenue principale. La seconde avenue, qui ne compte que quelques constructions, est déjà dans la bourbe, et les rues transversales ne commencent réellement que vers la partie inférieure de la ville, où le terrain se relève graduellement vers le pied de la colline.
[image: VUE DE DAWSON EN 1898.--DESSIN DE BOUDIER. D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]