Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City

Chapter 5

Chapter 53,948 wordsPublic domain

Il revint au camp et avisa ses amis qu'ils pouvaient aller se pourvoir de chair fraîche moyennant une moitié du chargement à son profit. Comme l'animal se trouvait à quelque 35 ou 40 kilomètres de distance, la plupart des amis préférèrent se passer de cette aubaine, tandis que d'autres bravement s'en furent dépecer et rapporter à dos 30 à 40 kilos de bonne viande très pareille au boeuf, mais plus tendre et ayant un petit goût sauvage.

[image: LES BATEAUX À CARIBOU CROSSING.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les forêts, qui couvrent de vastes territoires le long de ces lacs, seraient magnifiques si elles n'étaient si souvent et si terriblement dévastées par les incendies que provoquent quelquefois la négligence des campeurs, mais plus fréquemment encore la combustion spontanée. Ce fait explique la rareté extraordinaire du gibier. Le chasseur peut parcourir des hectares de bois superbes, qui, semble-t-il, devraient pulluler de gibier de toute sorte, sans voir autre chose que çà et là un lièvre, et plus souvent un écureuil ou une poule de bruyère.

Les colonnades de sapins, de cèdres, de pins, sont parfois si serrées que la lumière a peine à éclairer les dessous, d'un noir verdâtre, de ces dômes de feuillage et de rameaux; l'air est immobile, le silence est terrible, il pèse sur vous et remplit l'âme d'une horreur inexplicable. En effet, on ne s'attend à rien d'effrayant, on réalise plutôt l'absence complète de tout être bon ou mauvais. Pas un son, pas un bruissement, pas le plus léger froissement de branches ou de feuilles; l'atmosphère est vide et la vie est éteinte; on se surprend à s'écouter marcher comme un autre soi-même, et oppressé on s'assied, l'arme entre les mains, prêt à faire feu sur l'apparition qui, on le sait, ne se produira pas.

Silence des bois, horreur des bois, mystérieuse forêt, majesté des antres impénétrables, fûts et colonnes, involontaires témoins de cette question muette qui reste sans réponse: on sort de là, comme d'un rêve, sans se souvenir.

La mousse est épaisse, on y enfonce quelquefois à mi-jambe, et l'eau est là partout, suintant, jaillissant, s'infiltrant, limpide, enfiévrée. L'espace se fait, la lumière revient; un sifflement à distance, vous avancez prudemment, puis vous apercevez bientôt un joli écureuil gris, au dos roux, vous regardant planté sur ses pattes de derrière, effaré, tremblant, redoublant ses cris aigus. Va, petit, ce n'est pas à toi qu'on en veut!

La variété des mousses est immense; par places, c'est un ouvrage de tapisserie qui ne déparerait pas le salon le plus élégant; c'est un fouillis de rameaux minuscules, crêpés, déliés et de teintes exquises, lilas, lie de vin, comme brodés sur un fond plus sombre d'émeraude et de vert pomme. On n'a garde de fouler aux pieds ces chefs-d'oeuvre. Tout à coup un bruit sourd nous fait dresser l'oreille: c'est comme un roulement de camion à distance; après un arrêt de quelques secondes, il se fait de nouveau entendre; puis une masse noire traverse la clairière et s'abat sur le sol à une distance de quelques mètres; on peut distinguer un oiseau de la grosseur d'un poulet, l'infime cause de tout ce tracas. Il vient de quitter un sapin et se pose à terre en vous regardant fixement. Feu! le voilà mort: c'est une poule de bruyère de petite espèce, à chair excellente, au plumage d'un brun presque noir avec une frange blanche dessinant les petites plumes, et au-dessus de l'oeil une cocarde demi-ronde d'un cramoisi très vif. C'est un fort bel oiseau, mais il est également stupide, car, au lieu de fuir, il se tourne vers le chasseur comme hypnotisé, l'observe et offre ainsi un but facile au fusil; il est assez commun en Alaska; le mâle se reconnaît à une aigrette.

Des pistes nombreuses de lynx se reconnaissent et traversent, ici et là, des bancs de sable.

Descendant un talus formé par l'érosion d'ardoises pourries, on arrive à un étang circulaire de 1 kilomètre de diamètre, recouvert d'herbe et de roseaux sur presque toute sa surface, excepté un petit bassin au centre, à eau plus profonde, où se cachent sans doute des palmipèdes. Avançant bravement dans l'eau glaciale qui monte bientôt au haut des jambes, l'intrépide chasseur voit s'envoler une bande de canards hors de portée, et par acquit de conscience il fait en l'air une décharge qui n'a pour résultat que d'éveiller des myriades de maringouins; ceux-ci, sonnant la charge, forcent l'imprudent à une retraite précipitée. De poules de bruyère qu'on peut prendre, il n'y en a pas; les canards, on les trouve en masse, mais on ne peut pas les avoir: curieux pays!

Revenons à notre bateau: il a été décidé qu'on le ferait carré, à fond plat, de dimensions plus que suffisantes pour porter six hommes et 6 tonnes de fret de toute nature; il aura donc 10 mètres de long, 2m,50 de large et 0m,50 de profondeur.

[image: NOTRE BATEAU «LA VILLE DE PARIS» À CARIBOU CROSSING.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les pièces de la charpente sont assemblées sur un chantier établi près de la tente et non loin du rivage; puis les planches, soigneusement rabotées, sont clouées sur place; enfin, le tout étant solidement chevillé et boulonné, on retourne le bateau pour le calfater en élargissant les fentes, en séparant les planches, et en bourrant les interstices de filasse sur laquelle on verse de la poix bouillante; après cela l'eau ne pénétrera pas.

[image: LA FLOTTE SUR LE LAC TAGISH. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les ponts de l'avant et de l'arrière sont achevés, le mât mis en place; une cabine devant servir de cuisine et de chambre à manger reçoit le poêle; un puissant aviron est encastré en guise de gouvernail dans une fourche naturelle d'arbre et renforcé d'un boulon à l'extrémité; une pompe est placée de façon à pouvoir épuiser l'eau qui peut s'infiltrer; enfin la voile, faite d'une fraction de la grande tente, est attachée à ses vergues, et, en capitales rouges et bleues, les mots VILLE de PARIS s'étalent sur sa blanche étoffe.

Puis au moyen de rouleaux et de planches la pesante embarcation est lancée, car depuis quelques jours les glaces ont entièrement disparu, et l'ère de la navigation a été ouverte, ce dont témoignent les centaines de bateaux qui franchissent le Caribou Crossing.

Deux ou trois jours suffisent pour s'assurer que tout est en ordre, que la barque tient bien dans l'eau et que la pompe est une superfluité; alors on procède au chargement.

Les traîneaux sont démontés, et les parties les plus pesantes placées au fond, puis les sacs, caisses, boîtes, ballots, s'entassent méthodiquement et de façon que l'arrière soit tant soit peu plus chargé que l'avant. Enfin sur le tout se posent les longues caisses de 3m X 1m garnies des sacs-lits. Ainsi chargée la _Ville de Paris_ a un tirant d'eau de 35 à 40 centimètres et peut naviguer dans les eaux les plus basses que nous soyons exposés à rencontrer en bas de la rivière.

Le vendredi 3 juin, le chargement est terminé, et le soir à 8 heures nous nous embarquons. Nous prenons d'abord un peu de repos, car le vent est faible, et nous attendons qu'il fraîchisse pour larguer l'amarre.

Un peu après minuit, le capitaine (c'est un de nos hommes qui s'entend quelque peu au maniement d'un bateau) nous réveille; nous nous mettons à l'eau chaussés de nos hautes bottes en caoutchouc et nous poussons la barque en pleine eau. La brise est encore trop légère pour que nous usions de la voile; aussi devons-nous avoir recours aux rames, et nous voilà partis au petit jour, car, à cette saison, déjà il ne fait plus nuit. Non sans regret nous disons adieu à ce camp dans les dunes et les pins, où nous avons passé un peu plus d'un mois par un beau temps presque continuel.

VII

Les lacs.--La rivière Six Mile.--Au poste de Tagish.--Un prêche en plein air.--Quatre assassins indiens.--Tragédie.--Le lac Marsh.--La flottille de bateaux.--Un violoniste hongrois.--Une truite saumonée.

En quelques minutes le chenal qui verse les eaux du lac Bennett dans le lac Tagish est atteint; mais, comme le courant n'est pas très rapide et que le vent est tombé, il nous faut ramer à force de bras; puis, là où la rivière fait un coude presque à angle droit avant d'arriver au second lac, le vent saute et nous souffle en face, de sorte qu'il nous est impossible de mouvoir la pesante masse; force est d'aborder et d'attendre que le vent tourne de nouveau et nous permette d'avancer.

[image: LA RIVIÈRE SIX MILE.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il est environ 6 heures du matin et on reste en panne jusqu'à 10 heures; enfin la saute favorable se produit et nous nous remettons en route. Nous entrons sans peine dans le lac Tagish, bien que le passage soit très étroit et abonde en bancs de sable où plusieurs bateaux s'échouent et dont ils sont quelquefois des heures à sortir. Les eaux sont couvertes d'embarcations de toutes grandeurs, formes et gréements; leur voilure est non moins pittoresque de formes et de couleurs, et le personnel aussi hétérogène qu'on peut le souhaiter d'une invasion de ce genre.

Mais bientôt il faut baisser la voile, l'air est calme et, pour ne pas rester tout à fait immobiles, deux hommes descendent à terre et au moyen d'une longue corde halent la barque, aidés par les camarades restés à bord et armés de gaffes.

On arrive ainsi en face du terrible _Windy Arm_ (le bras du vent), qui est l'entrée d'une baie très étroite et longue de 18 à 20 kilomètres, très redoutée des navigateurs. De nombreux naufrages ont eu lieu à ce point, et il arrive souvent que la traversée de cette nappe d'eau est impossible pendant plusieurs jours; mais nous la faisons à la rame et bientôt à la voile, car une bonne brise s'est levée. Le lac Tagish est long de 30 kilomètres; sa largeur moyenne est de 2 à 3. Il est rejoint par le Taku Arm, venant du Sud, et qui doit être de longueur considérable si l'on en juge par la dépression entre les montagnes, qui peut se discerner à perte de vue.

Tous ces bras sont désignés par le Dr Dawson, le fameux géologue canadien, sous le nom de lac Tagish et sont les lieux de pêche et de chasse des Indiens de ce nom. De hautes montagnes de 2 000 à 3 000 mètres enserrent les lacs Bennett et Tagish et leur donnent une forme d'S renversée, la direction générale étant Nord, Est et Nord. Vers l'extrémité Nord du lac Tagish et sur le versant Ouest, les montagnes s'éloignent des rives, laissant de vastes plaines marécageuses entre leur pied et les eaux du lac, qui se déversent par la rivière Six Mile (9 kilomètres) dans le lac Marsh.

Des rochers à fleur d'eau à l'entrée de ce chenal exigent quelque attention; mais bientôt nous voici à Tagish Post, station de la police canadienne; c'est ici qu'il faut faire viser les papiers de douane délivrés au White Pass, et, comme c'est dimanche matin et que l'observation du jour dominical est rigoureuse au Canada, nous devons renvoyer à lundi la visite des bureaux. Nous en profitons pour faire un tour à travers le camp fourmillant de monde, tandis que des centaines de bateaux se suivent côte à côte sur la rive bordée de saules.

À quelques mètres de là les sombres sapins s'élèvent serrés, ombrageant des tentes et entourant d'une enceinte de verdure les spacieux parallélogrammes où se dressent les constructions officielles; ce sont des _loghouses_, ou maisons en troncs d'arbres longues et basses, percées de très petites fenêtres et de quelques portes aménagées pour la police, les douaniers, les officiers et leurs familles; elles contiennent des appartements, des réfectoires, des bureaux, des magasins.

[image: LE PRÊCHE À TAGISH POST.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: LE MINEUR FOX ET SES ASSASSINS INDIENS, PRISONNIERS À TAGISH POST. DESSIN DE L'AUTEUR.]

Mais approchons-nous du centre de la place formée par les trois corps de bâtiment à angle droit: une foule s'est assemblée là, hommes, femmes, même quelques enfants; les uns se sont assis sur des bancs grossiers, faits d'une planche clouée sur des pieux enfouis dans la terre, d'autres sont accroupis sur le sol, d'autres encore ont improvisé des sièges avec des objets trouvés sur les lieux, traîneaux, baquets, barils, troncs d'arbres. Vis-à-vis des bancs une table très simple recouverte d'un tapis sur lequel repose une Bible: c'est le prêche. Chacun se recueille, et au milieu d'un silence solennel, le ministre, un jeune homme imberbe, à lunettes, en costume de mineur et nu-tête, prie, dirige le chant, et débite un sermon. Les hymmes sont chantées debout par toute l'assistance. Ce sont les mélodies et les cantiques populaires que tous les gens de race anglo-saxonne connaissent par coeur, les ayant appris dans leur jeunesse à l'école du dimanche. Le discours est plein d'allusions à la condition des émigrés, et les prières, la dernière surtout, dans laquelle le prédicateur recommande à la grâce divine les parents, les familles, les amis laissés en arrière, font se gonfler bien des coeurs et couler bien des larmes. Car, après tout, n'est-ce pas pour eux qu'on est parti? N'est-ce pas pour ce qu'on a de plus cher qu'on endure tant de privations, qu'on accepte tant de sacrifices? Et tous ne savent-ils pas, dans cette assistance, qu'avant longtemps leurs rangs seront décimés et que les bien-aimés pour lesquels ils se sacrifient, beaucoup d'entre eux ne les reverront pas? Comment l'émotion pourrait-elle être absente à l'évocation de tels souvenirs et de telles réflexions? C'est un fait remarquable que, parmi ces hommes rudes, de terribles jureurs souvent, la plupart prêts à verser le sang, il n'y en a pas un seul qui ne respecte la parole de Dieu. Ils sont indifférents peut-être, jamais moqueurs, et en présence d'une croyance sincère, ils s'inclinent avec déférence. Et aujourd'hui ces géants, tout en muscles et en énergie, qui semblent taillés à la hache dans la chair humaine, s'inclinent, humbles et confiants, comme de petits enfants. L'impression est profonde.

Après la quête faite par des officiers en uniforme écarlate, et recueillie dans leur chapeau en feutre gris à bords rigides, on se disperse pour aller déjeuner, car il est midi. Ceux qui ne sont pas pressés visitent le poste et, curieux, examinent une tente à l'entrée de laquelle un sergent fait bonne garde, la carabine à la main et le revolver muni d'une cartouchière pleine. Des piquets réunis par une corde tiennent à distance la foule, qui est évidemment dans l'attente de quelque chose.

Le sergent pénètre à l'intérieur de la tente et en ressort bientôt, conduisant quatre Indiens de 16 à 20 ans liés l'un à l'autre par une chaîne pesante rivée aux chevilles au moyen d'anneaux, terminée par une enclume énorme que porte en ses mains le dernier des prisonniers. Ce sont les assassins de Meehan et de Fox, deux prospecteurs qui au printemps furent, l'un tué, l'autre blessé, dans une embuscade dressée par ces vauriens.

Le cortège s'avance lentement, traverse la place et pénètre dans un des corps de logis que nous avons décrits.

Suivons-le: les prisonniers sont conduits dans une chambre assez vaste contenant deux tables le long des murs; à l'une sont assis, mangeant et buvant, une dizaine de soldats. Les nouveaux venus se placent seuls autour de l'autre et commencent à attaquer de fort bon appétit, et en plaisantant, ce qu'on peut deviner à leurs sourires, les plats de viande et de farineux qu'un soldat met devant eux. Ils se ressemblent comme tous les Indiens, et rien sur leur visage impassible ne dénote le criminel. Ils ont cru faire acte de braves, ils considèrent leur crime comme un honneur. Tout Indien en ferait de même s'il en avait l'occasion. Faudrait-il donc déclarer correct le mot cynique d'un Américain: «Il n'y a d'Indien bon que l'Indien mort»? Les vieux trappeurs, les coureurs des bois vous diront qu'il ne faut jamais se fier à cette race.

[image: «CANYON HÔTEL» À L'ENTRÉE DES RAPIDES DU WHITE HORSE. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

VIII

La rivière Fifty Mile.--Miles Canyon.--Un tramway en troncs d'arbres.--Les rapides du White Horse.--Nombreuses victimes.--Naufrages.--Un mariage en canot.--Le lac Laberge.--Trois jours sur une île.

La rivière Lewis, après avoir traversé les lacs Bennett, Tagish et Marsh, coule pendant 80 kilomètres avant d'atteindre le lac Laberge; dans cette partie de son cours, elle se nomme la rivière Fifty Mile. Sa largeur est de 200 mètres environ; elle forme de nombreux méandres, et son lit abonde en promontoires et en barres de sable. Les rives sont boisées et accidentées; les bancs d'argile s'élèvent par places à 100 mètres de hauteur et sont habités par des myriades de martinets qui s'y creusent des nids, dont les ouvertures innombrables font penser à une écumoire déroulée tout le long de la rivière. Le vent remonte la vallée et le courant est peu rapide. Nous prenons donc l'aviron, et vers 5 heures du soir nous accostons à un kilomètre au-dessus de _Canyon Hôtel_; ici la rivière fait un coude à angle droit et à l'Ouest, sur quelques cents mètres, pour en faire un second et reprendre la direction du Nord à l'entrée même du Canyon. Nous allons examiner les lieux, mais sans nous prononcer; au premier coude, où sont deux ou trois longs bâtiments en troncs d'arbres tout à fait pareils à ceux de Tagish Post et s'intitulant pompeusement _Hôtel_ et _Salon_, il y a un tramway avec rails faits de troncs d'arbres écorcés et sur lesquels roulent, tirés par deux chevaux, des camions à roues de fer à très large bande concave destinées à emboîter la convexité des rails en bois. Ce tramway suit une ligne formant l'hypothénuse de l'angle dont le sommet est le commencement de Miles Canyon et va rejoindre la rivière juste au-dessous des rapides du White Horse, à 6 kilomètres de l'hôtel.

Ainsi les voyageurs prudents évitent le Cagnon et les rapides en prenant le tramway: leurs provisions sont transportées par la même voie, l'embarcation seule, «vidée», est abandonnée à la violence du courant et happée au passage en aval du White Horse. Seulement la taxe de trois sous par livre prélevée pour ce service est quelquefois cause que l'on préfère tenter la descente, gens, marchandises et barque, moyennant une rétribution raisonnable acceptée par un pilote d'expérience.

[image: MILES CANYON (RAPIDES DU WHITE HOUSE).

DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

C'est ce qui nous arrive: rentrés à bord, nous sommes accostés par un de ces pilotes, qui nous persuade de louer ses services pour une somme de 45 dollars. Il propose de nous descendre ce jour-là jusqu'à l'entrée du Cagnon, car il a sa tente dressée là; nous acceptons et nous amarrons, passant une double corde autour d'un arbre solide, car le courant est déjà très fort, et entre les parois verticales de la brèche étroite par où se précipitent en mugissant les eaux refoulées de la rivière, nous voyons s'élever un dos d'âne d'écume blanche qui ne promet rien de bon. Comme nous dormons à bord, ainsi que d'habitude, nous tenons à ce que notre sommeil ne soit pas troublé par des cauchemars affreux où nous nous verrions, la chaîne brisée, partir en dérive comme une flèche, entrer dans ce Styx, chevaucher le dos d'âne et, arrivés au bassin central, être saisis dans le tourbillon du remous et fracassés contre les colonnes de basalte noir. Mais le matin nous retrouve, ô surprise, en sûreté à la même place, et bientôt notre pilote arrive avec son aide et prend place à l'avant, où un aviron est solidement fixé, tandis que le second s'empare du gouvernail, qui n'est, comme on le sait, qu'une puissante rame. On nous recommande, à nous quatre de l'équipage, de ramer avec autant de force qu'il est possible, afin de marcher plus vite que le courant, qui est de 24 kilomètres à l'heure, et de permettre ainsi au pilote de manoeuvrer.

Après une prière mentale, courte mais éloquente, nous voilà partis; le Cagnon est entré, franchi, puis le bassin, puis encore le Cagnon, et nous voilà dehors; cela a pris un peu plus de deux minutes pour faire ce kilomètre. Nous avons ramé dur et n'avons vu qu'une masse noire, des rochers à droite et à gauche, qu'une masse blanche, l'écume, en avant et tout autour de nous, et nous n'avons entendu que le roulement de tonnerre de ces eaux violemment comprimées dans l'impasse, et le cri strident, dominant ce tonnerre, du pilote commandant la manoeuvre. Son cri redouble d'intensité quand on tourne une colonne, sans la toucher heureusement, car un contact à ce moment-là serait fatal. Enfin, tout va bien, et nous continuons, encouragés par ce premier succès.

Cette course folle nous amène au rapide du White Horse, près de 3 kilomètres plus bas que le Cagnon; on y arrive par une succession de rapides peu dangereux; même on aborde pour changer d'hommes; les deux pilotes nous quittent ici et sont remplacés par un Sang-mêlé, à l'encolure puissante. Il nous recommande également de ramer à outrance pour gagner le courant de vitesse; en route donc et bon courage! Nous voici bientôt engagés dans les rapides, un peu moins longs que le Cagnon, mais plus dangereux peut-être; les eaux resserrées dans un étroit chenal bondissent en montagnes d'écume roulant sur d'énormes blocs de roche où se sont brisés maints esquifs, et où ont péri maints équipages. Voici ce qu'en dit M. Ogilvie, autrefois géomètre-arpenteur officiel et maintenant gouverneur du Yukon: «Vous pouvez descendre les rapides du White Horse, si vous voulez, du moins vous pouvez essayer. Pas moi. J'ai découvert que, dans une seule saison, treize hommes ont perdu la vie en les descendant, et, bien que je ne donne pas ceci comme certain, je crois que ce doit avoir été une forte proportion de ceux qui l'ont tenté.»

[image: TRAÎNEAUX À VOILES SUR LE LAC LABERGE. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Le Cagnon est large de 30 mètres à peu près, et ses rochers de basalte presque à pic ont de 20 à 30 mètres de hauteur. La chute totale dans le Cagnon et les rapides du White Horse a été mesurée: elle est 10 mètres. Puis à quelque distance au-dessous de ces derniers le courant est rapide et la rivière large, avec de nombreuses barres de gravier. Le nom de White Horse (cheval blanc) ne se rapporte pas à un cheval blanc quelconque, mais, dans le Canada, il évoque l'idée de péril, de danger. C'est du moins ce que nous explique un coureur des bois canadien. Il est certain que ces rapides ont fait de nombreuses victimes, à ce point qu'en juin dernier la police a interdit aux femmes et aux enfants de les descendre; ils doivent prendre le tramway et rejoindre leurs gens au-dessous des rapides.

Nous les avons franchis heureusement, Dieu merci, et nous accostons immédiatement pour prendre un court repos, car la tension des nerfs et l'effort énergique qu'il a fallu déployer pour ramer nous ont quelque peu fatigués. Mais comme nous décidons de ne pas déjeuner avant d'avoir atteint une section de la rivière où le courant est moins vif, nous nous remettons en route sans tarder. Ici la rivière est divisée en plusieurs bras par des barres de gravier jonchées des débris des bateaux qui ont chaviré dans les rapides; quelques-uns sont encore en assez bon état et n'ont qu'une voie d'eau réparable; mais de certains autres il ne reste qu'une pile de bois enchevêtrés, brisés menus, rappelant un jeu de jonchets. Quelques naufragés étendent sur la rive les rares effets qu'ils ont pu sauver, tandis que d'autres, n'ayant plus rien à sécher, se sèchent eux-mêmes. Pour nous, nous n'avons fait qu'embarquer une lame ou deux, qui n'ont causé aucun dommage; pleins de reconnaissance, nous prenons congé de notre pilote, qui reçoit en souriant son argent et nos éloges et déclare en même temps qu'il n'a jamais vu (en parlant de nous) de si piètres rameurs. Nous baissons la tête, humiliés, tout en admettant que c'est la vérité. Nous lui serrons la main, et au revoir, sans rancune.