Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City

Chapter 4

Chapter 44,002 wordsPublic domain

Plus loin Jack le mulet s'obstine à rester en arrière, et on a mille peines à lui faire rejoindre la colonne. Enfin, quand on a atteint le camp, à la nuit, transi, mouillé, affamé, épuisé, c'est pour trouver la tente aplatie sur le sol et recouverte d'une forte couche de neige. Donnant d'abord aux chevaux les soins qu'ils réclament, nous nous mettons à l'oeuvre avec les pelles, et, après deux heures de dur travail, nous tirons sur les cordes pour retendre la toile, ce qui n'est pas petite affaire, la tente ayant 8 mètres de long sur 5 de large et de haut; puis il faut couper le bois imprégné d'eau et impossible à allumer. Après quelques jours de rude labeur, toute la cache du sommet est transférée à Log Cabin, et maintenant il va falloir la reporter plus loin, à Bennett, ou même plus loin encore, si la glace des lacs Lindeman et autres tient bon quelques semaines. La piste est encombrée, les fondrières sont nombreuses, en partie comblées par les cadavres de chevaux, dépecés, gluants, réduits en bouillie. C'est une série ininterrompue de fosses longues de 2 ou 3 mètres et profondes d'un mètre plus ou moins; la marche consiste à descendre ces cavités et à les gravir, de sorte que tantôt c'est le cheval qui y disparaît, tantôt le traîneau.

Ce qu'on y a brisé de traits, de timons, de traîneaux! et combien de chevaux s'y sont tués! Une rapide inspection de la route suffit à révéler le triste état de choses: on ne voit sur ses bords que lambeaux de chair éparpillés et débris de tous genres. Une forte journée de travail est nécessaire pour faire le voyage de Bennett et retourner à la nuit.

Bennett est et restera un des centres les plus actifs et les plus populeux de l'Alaska; sa position commande les deux principaux passages, le Chilkoot, le White Pass, et la navigation des lacs et rivières jusqu'à Dawson et Saint-Michel.

C'est le terminus d'un chemin de fer en construction depuis Skagway, qui est exploité déjà jusqu'au sommet du col et qui le sera, on le croit, jusqu'à Bennett au printemps de 1899. Comme tous les villages improvisés de la contrée, la localité consiste en une rue unique formée par l'alignement plus ou moins correct d'une douzaine ou deux de baraques et cabanes et d'un plus grand nombre de tentes: nous sommes à la mi-avril, le temps s'éclaircit, le soleil luit, le froid persiste, 15° à 20° au-dessous de zéro, mais il est si sec qu'il fait moins d'impression que certains 1° ou 2° au-dessus humides et pénétrants à Paris.

La neige couvre le sol de son tapis immaculé, et la glace est encore solidement établie sur toute la surface du lac, les caches aussi se sont multipliées, et le défilé d'allants et de venants affairés, pressés, poussés, ne cesse de jour ni de nuit.

Les milliers d'envahisseurs venus par les deux cols se réunissent ici; il leur faut désormais un bateau, un radeau ou une barque, qu'ils doivent se construire eux-mêmes; le bois de grosseur nécessaire se fait très rare à Bennett.

Les planches ne doivent pas avoir moins de 0m,12 à 0m,15; les plus gros fûts de pins ou de sapins qui croissent aux environs n'ont plus qu'un diamètre de 0m,15 à 0m,20 et sont très rares. Cependant on voit quelques fosses de scieurs de long, et des bateaux en cours de construction.

[image: UN PAQUET ABANDONNÉ. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Mais une scierie est établie à quelque distance de Bennett, qui a accaparé les meilleures réserves de forêts et a vendu les planches sciées, d'abord à raison de 300 dollars les mille pieds carrés, puis qui les vend un peu moins cher depuis que la demande de bateaux est en décroissance. Comme la majeure partie des chercheurs d'or est trop pauvre pour acheter ces planches, il leur faut chercher ailleurs le bois avec lequel ils bâtiront leur arche. À cet effet, ils ont installé leurs caches sur la glace même du lac, pour les transporter de là à un point quelconque de ses rives, presque partout revêtues de belles forêts.

Laissons-les là pour le moment et faisons un tour en ville. Le sentier du White Pass pour chevaux aboutit presque à l'extrémité du lac Lindeman, que celui du Chilkoot a longé tout entier. Le lac Lindeman est relié au lac Bennett par une série de rapides dangereux appelés «Homans», qui n'ont pas plus d'un kilomètre et demi de long; l'eau a à peu près un mètre de profondeur, mais le courant y est si violent que la navigation est impossible.

Entrons maintenant, si vous voulez, à l'_Hôtel du lac Bennett_, cabane de troncs d'arbres non équarris n'ayant qu'une pièce au rez-de-chaussée, à une seule fenêtre donnant si peu de jour que la porte est constamment ouverte pour y suppléer. Une table flanquée de deux bancs grossiers court le long du mur au-dessous de la fenêtre: au milieu de la pièce bout un fourneau immense, couvert de marmites, pots, poêles à frire, tandis que la cuisinière et son homme remplissent les plats, versent le thé, se multiplient, courant de l'un à l'autre, ayant peine à satisfaire la foule d'affamés qui se pressent à la table.

Quelques-uns, forcés d'attendre, se tiennent en arrière, causant à voix basse, se chauffant les mains au tuyau presque rouge, pendant que d'autres font leur provision de tabac ou dégustent un petit verre, au comptoir là-bas, au fond, présidé par un vieux type de mercanti à barbe, à lunettes, à calotte.

Pour le menu, c'est toujours le même: en ce sens qu'on vous sert ce à quoi vous ne vous attendez pas et qu'on ne vous sert pas ce que vous attendez; mais ce qui ne manque pas, c'est l'augmentation de prix, à laquelle vous ne vous attendez que trop.

Comme une chandelle vient d'être placée sur la table, fichée dans le goulot d'une bouteille, on peut fermer la porte, et les hôtes commencent à grimper par l'échelle qui mène au dortoir, dans la soupente où chacun finit par trouver un casier avec ou sans couvertures. Les retardataires restent en bas et se racontent les dernières histoires des placers, autour d'un verre de grog, puis eux aussi s'en vont se coucher, et bientôt tout dort dans l'hôtel, pendant qu'au dehors il gèle par 25° centigrades.

Comme on nous annonce que la glace commence à devenir mauvaise en bas de la rivière, nous décidons d'aller nous renseigner exactement au poste de police, à 50 kilomètres de Bennett, à peu près à l'endroit où les eaux du lac entrent dans celles du lac Tagish. Là, pensons-nous, nous apprendrons quel est le point en aval qu'il est possible d'atteindre en sûreté.

[image: RAPIDES ENTRE LES LACS LINDEMAN ET BENNETT. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Un beau matin donc, le 19 avril, par un temps superbe et clair, et un froid de 25 degrés, sec et exhilarant qui fouette le sang dans les veines et nous invite à des actes d'énergie et de vaillance, notre jument la Noire est harnachée au traîneau, aux gaies couleurs, bleu, blanc, et rouge. Assis sur un sac de foin, munis de quelques provisions de bouche et les jambes enveloppées de couvertures, nous voilà bientôt lancés au trot sur la belle glace du lac Bennett, long de 42 kilomètres.

Sur les vingt premiers, une couche de neige recouvre généralement la glace, mais elle disparaît près de l'île, là où le lac s'élargit à 7 ou 8 kilomètres, et les profondeurs vertes et noires de l'eau se révèlent à travers la limpidité de la carapace solide. C'est une véritable partie de plaisir; pas de chargement, un trot accéléré, deux amis heureux d'échapper pour une fois à la routine journalière qui dure depuis bientôt un mois, et puis cet air merveilleux, ce soleil glorieux, cette nature admirable et la bonté du Seigneur, tout cela ne provoque-t-il pas le chant et la louange! Aussi ne nous en faisons-nous pas faute, et c'est à gorge déployée que notre expédition franchit les distances, dépassant la masse mouvante des aventuriers attelés à leurs petits traîneaux chargés de 200 à 300 kilos, surmontés d'un mât et d'une voile, aidés de chiens, en tandem, la langue pendante.

[image: À LA VOILE SUR LE LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR.]

De superbes montagnes aux cimes panachées de glaciers s'élancent presque à pic des rives aux pentes revêtues de forêts, excepté pourtant à l'extrémité Nord du lac, où l'accumulation des débris a formé un plateau élevé de quelques mètres au-dessus du niveau des eaux et distant de 5 à 6 kilomètres du pied des montagnes. Ce sont des dunes de sable et de terre végétale, recouvertes d'une magnifique forêt de pins, sapins et cèdres.

[image: VOYAGEURS SUR LA GLACE DU LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Ici une rivière, par endroits à eau courante, unit ce lac au suivant, en faisant un coude à angle droit qu'on appelle _Caribou Crossing_ (le gué de Caribou), et, après un parcours de 6 à 8 kilomètres, pénètre dans le lac Tagish pour gagner l'autre rive.

Nous nous engageons sur un promontoire où l'eau court sur la glace, qui commence à fléchir et à osciller sous le poids. Jugeant l'endroit peu sûr, nous rétrogradons et pour la première fois nous apercevons un écriteau avertissant les voyageurs de ne pas s'aventurer sur la rivière, mais de suivre la rive, qui est sans danger. Suivant cet avis, nous arrivons vers les deux heures après midi en vue du poste, qui consiste en une hutte nichée dans les pins, à l'air confortable. Mettant pied à terre, nous sommes bientôt à la porte, ornée d'un thermomètre et d'une peau de lynx fraîchement écorché.

[image: LE GUÉ DE CARIBOU. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Nous entrons; comme de coutume, c'est une seule pièce qui sert de salle à manger, chambre à coucher, cuisine, salon et bureau. Un soldat de la police est transformé en cuisinier, tandis que l'agent des forêts M. W..., préside la table et en fait les honneurs à quelques voyageurs justement arrivés de l'intérieur.

M. W..., qui est un charmant causeur, plein de gaieté et d'obligeance, nous indique un emplacement pour camper, là-bas sur les dunes de sable, dans les bouquets d'arbres. Nous trouverons amplement de quoi construire notre barque; quant à descendre plus en aval, il ne le conseille pas, vu qu'il est hors de question d'atteindre le lac Laberge avant la débâcle des glaces. Il n'est que temps pour se préparer à la navigation.

Il est trop tard pour songer à retourner à Bennett ce jour-là; aussi restons-nous à souper et à causer. Notre agent est un enthousiaste; comme pays rien ne vaut le Canada, et comme ville rien ne peut se comparer à Ottawa. En parlant il se redresse de toute la hauteur de ses six pieds, ses yeux brillent, sa moustache se hérisse, et la main étendue, éloquent, il en énumère les beautés non pareilles. Quelle situation et quel climat! La rivière et les bâtiments du Parlement, et ses rues montantes, et ses rues descendantes! Et puis il s'y fait des expositions, _sir_, faut les voir.

[image: LE LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Mais on se fatigue de tout, même de vanter le Canada; on étend donc un peu de foin sur les rondins qui forment le plancher; nous nous blottissons sous une paire de couvertures, et bonne nuit! Après un déjeuner frugal, pareil au dîner et au souper, nous repartons pour Bennett, non sans faire une halte à l'endroit qu'on nous a désigné pour y camper et d'où l'on découvre une vue superbe sur les montagnes. Nous avons avec nous deux chercheurs d'or venus de quelques centaines de kilomètres dans l'intérieur, du côté des montagnes de la rivière Pelly.

VI

De l'hiver à l'été en un jour.--Une catastrophe.--Caribou Crossing.--Comment on construit les bateaux.--Chasse aux poules de bruyère.--Pêche à l'ombre chevalier.--Préparatifs pour la navigation des lacs et rivières.--Lancement et départ.

Passer de l'hiver à l'été en un jour semble incroyable; c'est pourtant ce qui nous arriva le 22 avril. Par un ciel sans nuage et un soleil brûlant, nous chargeons pour la dernière fois nos traîneaux, à raison d'une tonne chacun, puis nous laissons Bennett dans les frimas, la neige, la glace.

De toutes parts l'oeil, sous l'azur du ciel, ne découvre que les tons froids d'un paysage d'hiver, bleu, violet, lilas, gris. Une longue procession d'êtres humains de tous âges et de toute description se meut lentement sur la surface du lac, une masse grisâtre ici et là teintée du roux ou du noir des voiles hissées sur les traîneaux, car le vent souffle du Sud, descend des hauteurs avoisinant les cols et aide puissamment à la poussée en avant de tous ces gens-là.

[image: UN MINEUR EN TENUE D'ÉTÉ. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Nous nous mettons en marche, et quand le gros de la colonne est dépassé, car elle s'éparpille bientôt dans toutes les directions vers les points des rives les mieux boisés, nous commençons à trotter gaiement, car c'est le dernier jour de la marche pénible dans la sente. Mais voici qu'un traîneau, celui de la Noire, s'arrête; son conducteur est jeté à terre; les compagnons l'entourent et s'enquièrent. Le choc a été rude, la clavicule droite est brisée, mais le bras se meut sans trop de peine. L'avis général est de déposer le patient dans une des nombreuses tentes bordant le rivage; il s'y refuse, se sentant, dit-il, la force de marcher de l'avant et d'atteindre les dunes de sable, libres de neige, où l'on va camper pour un séjour prolongé.

[image: LA FORÊT À CARIBOU CROSSING. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Donc, tous remontent sur leur siège, le trot est repris et accéléré, la glace devenant de plus en plus unie et mordante. Un peu après six heures le but est atteint, et nous voici à Caribou Crossing, dans un repli du terrain couvert d'un véritable tapis de bruyère verte, courte et serrée; quelques fleurettes commencent à ouvrir leur calice, les bourgeons apparaissent sur les branches d'aubépine, tandis que du côté du lac une rangée de pins et de bouleaux repousse l'assaut du vent. Mille insectes se poursuivent sur les feuilles, les oiseaux volètent discrètement, et l'air est doux et embaumé des senteurs résineuses des sapins.

C'est véritablement le printemps, ou plutôt l'été, car, sans transition, le changement s'opère de saison à saison dans ce Nord étonnant. Il fait encore grand jour, et bientôt la puissante corde qui supporte le faîte de la grande tente est passée dans la fourche d'arbres distants de 15 mètres et hâlée à force de bras. Quand elle est tendue et fixée au tronc, les piquets sont enfoncés, les cordelettes attachées, et bientôt sous le couvert hospitalier de la toile à voiles chacun s'occupe, soit à préparer le repas, soit à joncher le sol de rameaux de sapin, soit à faire un bandage pour l'estropié, au moyen d'une planchette et d'une écharpe qui maintiendront le bras immobile jusqu'à ce que le ressoudage de l'os se soit effectué. On fait donc sauter le couvercle d'une caisse à chandelles, on l'encoche aux extrémités, et en un clin d'oeil notre patient est entortillé, lié, ficelé et mis par des mains rudes, mais bienveillantes, en voie de guérison. De docteur? Il n'y en a pas; on fait sans eux, et on s'en trouve.... Passons, cela leur ferait trop de peine.

Les traîneaux sont laissés sur la neige, au pied de la dune; les chevaux, mis en liberté, marquent leur joie de retrouver le vert et le sec par des gambades folles et se vautrent dans le sable, les quatre fers en l'air. La neige disparaît rapidement des pentes des montagnes sous l'action d'un soleil puissant et de la douceur de l'air; la glace des lacs seule va tenir bon pour un mois environ; d'ici là on a le temps de se préparer à la navigation.

Nous sommes bien installés à Caribou Crossing, avec abondance de bois sec à proximité. L'intérieur de la tente appelle notre attention immédiate. La place d'honneur est réservée au poêle, qui est monté sur quatre pieux fichés en terre. Juste en face, une table est improvisée au moyen de quatre piquets sur lesquels on ajuste, en la retournant, la caisse à rebords bas d'un des traîneaux, longue de trois mètres et large d'un mètre.

C'est parfait; comme sièges, des caisses, des barils et même des tabourets faits d'une section d'arbre, percés à la vrille de trois trous dans lesquels sont fichés des rondins. À loisir, un artiste en menuiserie fabrique deux ou trois chaises en branches de bouleau blanc et vert du plus bel effet; pour les lits, une couche de sable fin qui est d'abord lavé dans le _pan_ pour s'assurer qu'il ne contient pas d'or, et là-dessus un amas de branchettes de sapin sur lesquelles le sac-lit est déposé; le tout est d'un confortable parfait: ce n'est pourtant pas le repos que nous allons trouver ici. Nous décidons de renvoyer les chevaux à Skagway pour les y vendre, attendu qu'à Bennett ils n'ont aucune valeur; comme le foin s'y vend à raison de 150 dollars la tonne de 1 000 kilos, peu de personnes peuvent se payer le luxe d'entretenir une écurie. D'ailleurs, la plupart de ces bêtes n'ont plus aucune utilité, le reste du voyage devant se faire par eau.

Donc, nous prenons congé, non sans émotion, des six fidèles animaux qui ont été nos compagnons pendant ces quelques semaines et qui sont en bonne condition, sans une égratignure, en dépit des culbutes, chutes et plongeons qu'ils ont exécutés, ce soir par exemple, quand, dans un des plus mauvais passages du Porc-Épic, la Noire disparaît tout à coup, la glace cédant sous son poids, et se débat entre les rocs et dans le courant rapide. Nous la croyons perdue; cependant avec quelque peu d'aide elle réussit à se sortir de ce mauvais pas, et nous la hissons sur la terre ferme, transie et haletante, mais saine et sauve. Et puis, ces braves bêtes ont été bien soignées, et la pensée qu'elles peuvent tomber en des mains brutales inspire un sentiment de pitié et de regret. Il semble que la souffrance soit la condition morale de la vie, et que plus on aime, plus on souffre. Mais qui voudrait aimer moins pour avoir moins à souffrir?

Le temps est sec et admirable: il gèle la nuit, quelques degrés au-dessous de zéro; c'est la fin avril, les bourgeons s'entr'ouvrent, les saules verdissent, les couleurs se corsent, le mica des sables étincelle aux rayons du soleil, la cascade gronde à quelque distance, les oiseaux se poursuivent en chantant, oiseaux bleus, oiseaux bruns et rouges, encore innomés; les pins balancent en rythme leur couronne au souffle de la brise, exhalant une senteur délicieuse, et sur le fond sombre de la forêt se détachent les troncs élancés et d'un blanc verdâtre du bouleau.

Mais il est temps de commencer l'inspection des arbres qui doivent fournir le matériel de notre embarcation: il les faut droits, avec un peu de branches, d'un diamètre suffisant, pas moins de 20 centimètres, en même temps qu'assez rapprochés les uns des autres pour réduire à un minimum la distance entre eux et l'échafaudage nécessaire pour le sciage de long.

Ces conditions ne sont pas faciles à trouver réunies; mais, finalement, les arbres sont choisis, et, pour nous en assurer la possession, nous faisons une entaille dans l'écorce et nous y écrivons le nom de l'expédition. Ayant calculé qu'une douzaine d'arbres feront à peu près l'affaire, nous retournons avec des haches et commençons à les abattre et à les ébrancher, ce qui est l'occupation d'une journée. Pour la plate-forme on choisit un endroit où au moins trois arbres, et si possible quatre, se trouvent disposés en un parallélogramme de dimensions convenables, par exemple 4 mètres sur 2. S'il n'y a que trois arbres, on remplace le quatrième en creusant un trou là où il devrait être par rapport aux autres et en y dressant une bille bien calée au moyen de terre et de pierres.

Sur ces quatre colonnes on cheville des traverses qui sont réunies l'une à l'autre par des mortaises, de sorte que tout l'échafaudage est solidement construit et compact. Du sommet de deux de ces piliers, des billes vont rejoindre le sol à 2 ou 3 mètres de leur base, ce qui servira au hissage des troncs sur la plate-forme, au moyen de cordes et de poulies. Les troncs de sapin blanc et de pin, coupés aussi longs que possible, pourvu que le moindre diamètre soit de 15 centimètres, sont amenés au pied de l'échafaudage et, là, écorcés et équarris grossièrement et à la hâte.

[image: LE SCIAGE DES PLANCHES À CARIBOU CROSSING.--DESSIN DE VOGEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Un de ces troncs ainsi préparés est hissé sur l'échafaudage et solidement fixé dessus, puis un homme y grimpe avec une scie dont son compagnon tient l'autre bout. Le tronc a été marqué au préalable au moyen d'une ligne noircie au charbon, tendue d'un bout à l'autre.

On obtient ainsi une série de lignes parallèles, distantes de 5 ou 6 centimètres, donnant l'épaisseur des planches. La scie est mise ensuite en mouvement, et le travail se poursuit monotone; les planches sont entassées à l'ombre, pour sécher. Puis on scie encore des pièces carrées, de différentes dimensions, qui doivent servir à la charpente de la barque.

Il y a, en outre, à façonner le mât et les avirons pris à des arbres secs à cause de leur légèreté. C'est un travail considérable, qui dure quelques semaines, et c'est ainsi que tout le mois de mai se passe à cette besogne.

Il y avait dans notre voisinage immédiat une bande d'Argonautes d'environ 40 personnes, venant de l'Iowa, et possédant une machine à vapeur avec laquelle ils faisaient marcher une scierie; ils eurent assez de planches pour construire deux bateaux à vapeur, un grand et un petit.

Cette compagnie avait comme destination une rivière se jetant dans le Yukon inférieur à plus de 1 500 kilomètres au-dessous de Dawson; mais les avis s'étant partagés sur les chances de cette entreprise lointaine, l'association se rompit, et finalement le vapeur, construit pour 40 personnes, n'en portait que 10 ou 12 à son passage à Dawson.

Tout le reste s'était éparpillé le long de la rivière. Ce cas fut d'ailleurs très fréquent; on vit rarement une association de plus de 2 ou 3 personnes parvenir sans querelle à son terme; des couples d'amis même ne pouvaient s'entendre très longtemps, et cependant il était presque impossible de marcher seul; c'est là un des phénomènes les plus curieux à noter dans l'histoire morale de l'immigration.

Les boeufs qui avaient transporté les marchandises de leurs propriétaires servaient en ce moment à les nourrir; il y avait alors abondance de viande fraîche, un peu coriace mais saine, et reposant l'estomac du régime prolongé du lard et du jambon. Le prix en était assez modéré: 25 sous la livre. Puis dans les ruisseaux, maintenant à eau courante, les truites et les ombres chevaliers se pêchaient aisément au harpon, quand elles remontaient les rapides en bandes pour aller frayer; les canards et les oies aussi se voyaient en vols immenses, se dirigeant à tire-d'aile vers le Nord, et souvent s'abattant pour chercher leur proie dans les cours d'eau et les marais.

C'était à l'extrémité du lac que les campements étaient le plus nombreux. À la fin de mai les bateaux étaient presque tous achevés, et comme on n'avait pas autre chose à faire, une fusillade nourrie faisait rage dès l'aube, qui se montrait alors à 3 heures du matin, jusqu'à la nuit à près de 10 heures. On tirait les canards hors de portée, et quelquefois on relevait une touffette de plumes; on les tirait au pistolet et au revolver, au fusil de chasse et à la carabine, aux armes de chasse et aux armes de guerre, et finalement on allait acheter une tranche de boeuf. Les canards du Yukon sont les plus réfractaires qu'on ait jamais vus, et les oies ne leur cèdent en rien.

Quant au caribou et à l'élan, ils se font rares dans ces parages à présent si visités par l'homme. Il arrivait cependant assez fréquemment qu'on en rencontrât de solitaires; un de nos voisins, M. A..., chasseur de profession, remontant la rivière Wilson, qui, venant de l'Ouest, se jette dans le Yukon non loin de Caribou Crossing, aperçut un élan se baignant dans le courant, et réussit à l'abattre après lui avoir logé sept balles dans le corps.