Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City

Chapter 3

Chapter 33,910 wordsPublic domain

Le temps s'était mis au beau sur la côte, la neige fondait le jour, se durcissait la nuit et peu à peu diminuait dans cette lutte quotidienne avec le soleil et le souffle chaud du printemps; la rivière Skagway commençait à sourdre en des centaines d'endroits de dessous la couche de glace, épaisse, de plusieurs pieds, et la couvrait dans la journée d'un courant rapide et assez profond. La foule des chercheurs d'or se hâtait de pousser ses campements en avant et surtout de passer le défilé du Porc-Épic, car, dans cette gorge de quelques décimètres de largeur par places, les rocs gros comme des maisons s'entassent les uns sur les autres et ne livrent un passage incertain et dangereux qu'aussi longtemps que la glace et la neige en comblent les interstices et en quelque mesure en nivellent les aspérités. Des troncs d'arbres jetés ici et là, en guise de ponts, en travers des gouffres où le torrent roule ses eaux mugissantes, aidaient à la marche, mais il fallait se hâter, et dès avant le jour notre caravane se mettait en route pour ne se reposer qu'à la nuit.

[image: LA RIVIÈRE SKAGWAY.--D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

De Skagway la vallée, sur environ 7 à 8 kilomètres, se dirige en ligne droite vers le Nord-Est avec une largeur moyenne de 1 kilomètre, puis tourne brusquement à l'Est, tandis que le défilé du Porc-Épic garde la direction originelle, mais entre des parois de rocs très resserrés et très escarpés; 4 ou 5 kilomètres de ce passage nous mènent à une autre vallée qui peu à peu s'élève vers le White Pass; le torrent en suit le fond, mais son cours n'est pas si accidenté, ni si tortueux qu'au Porc-Épic.

Nous étions en possession de traîneaux Dalton pour transporter nos tonnes de provisions et d'effets; mais bientôt l'expérience nous apprit que le seul moyen pratique d'opérer était de nous servir de nos animaux comme chevaux de bât; le passage des traîneaux, même avec une charge modérée, était trop difficile et trop long; la seule chose possible était de leur faire traverser une seule fois le défilé et de les laisser là temporairement, pour transporter à dos de cheval les caisses, sacs et colis. L'encombrement du sentier était tel qu'il fallait se résigner à le poursuivre à la file indienne et s'arrêter quelquefois une heure pour donner au convoi de retour le temps de passer; c'est ainsi que l'on s'estimait heureux de faire 1 kilomètre en une heure quand tout allait bien, mais souvent il arrivait des accidents qui occasionnaient de plus grands retards, et alors il fallait entendre les cris, les jurons, les imprécations et les blasphèmes en dix langues, qui s'élevaient de tous côtés, les hennissements des chevaux et des mules, les beuglements des boeufs et les aboiements des chiens, battus, terrassés, assommés par leurs maîtres.

Une mule vient de s'abattre sous un poids trop lourd d'au moins 150 kilos; son conducteur l'accable de coups de pied et de coups de poing, le sang jaillit. Nous nous avançons menaçants, l'homme se radoucit, essaye de s'excuser et nous demande de l'aider à relever sa bête; la charge est aussitôt soulevée par des bras robustes, et la mule soulagée se remet sur pied et reprend son rang et sa marche pour aller, peut-être, retomber vingt pas plus loin. Le sentier est souillé de sang par intervalles, et ce cramoisi sur la neige d'un blanc mat semble crier vengeance. Heureux encore quand ce n'est pas du sang humain, comme il arrive quelquefois; tel fut, entre autres, le cas de ce jeune homme trouvé sur la piste même, la poitrine trouée d'une balle et les poches retournées; il regagnait son abri, à la nuit, et fut ainsi tué à quelques pas de tentes remplies de gens.

Mais, en somme, les crimes ne furent pas nombreux, si l'on tient compte du nombre relativement considérable d'ex-forçats, repris de justice, aventuriers, pour la plupart armés jusqu'aux dents, qui grossissaient les rangs de cette invasion de civilisés. On doit reconnaître que la vie et la propriété ne couraient pas plus de risques sur ce chemin que dans une de nos grandes villes d'Europe ou d'Amérique, mais il semble que la bile de ces gens-là, surchauffée par un régime trop prolongé de lard et de haricots, trouvât à se déverser sur les animaux.

Fidèles bêtes, brutes confiantes, qu'avez-vous reçu en retour de vos efforts, de votre dévouement? Le plus souvent des coups et une nourriture à peine suffisante. Pauvres chiens, aux pattes ensanglantées par l'incessant contact avec la glace aiguë et la neige mordante, laissés sans pansement et condamnés au même supplice le lendemain! Et vous, pauvres chevaux, les flancs déchirés à coup de gaule ou de bâton ferré, puis une jambe cassée, abandonnés au bord du chemin, implorant d'un oeil presque suppliant le coup de grâce que finalement un passant indigné vous donnait de son revolver! Ce sentier des chevaux morts sait quelque chose de ces atrocités, car là les interstices des rochers ont été comblés de leurs cadavres, au nombre, dit-on, de deux ou trois milliers dans l'automne de 1897. Faut-il s'étonner si, sur les milliers d'aventuriers qui essayèrent alors de forcer le passage, un très petit nombre seulement parvinrent à franchir le col?

Mais le temps manque pour s'apitoyer. _Go ahead_, «en avant», c'est le cri et le geste, et chacun pour soi, c'est la devise; ce n'est pas à dire cependant que l'on ait perdu tout sentiment.

[image: LE SENTIER DES CHEVAUX MORTS. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Ici, tout à coup, la foule s'entr'ouvre; on laisse passer un traîneau bas en forme de panier d'osier, bondé de couvertures de laine d'entre lesquelles une tête sort, livide, les yeux clos, la bouche écumante; c'est un moribond ou un blessé que ses amis ont recueilli, soigné de leur mieux, et finalement décidé d'amener en ville, à l'hôpital, probablement sa dernière étape. Pas un mot; mais la pitié se lit sur ces visages solennels, car tous se disent: «Peut-être sera-ce mon tour demain». Puis _march on_ (corruption du canadien français: marche donc!), crie-t-on aux chiens, et le torrent humain reprend sa course vers le Nord qui fascine et qui tue.

Enfin la caravane est en branle. La route se poursuit lentement, et les mêmes obstacles surgissent bientôt. Tout à coup, à un tournant du chemin, nous apercevons quelques cabanes surmontées d'énormes enseignes: _Hôtel du White Pass_, _Hôtel du Klondyke_. Nous nous arrêtons au premier, qui est, nous dit-on, _strictly first class_; c'est une construction longue et basse, à un seul étage en contre-bas de la rue. Nous appuyons sur une sorte de trébuchet, qui choit, comme dans l'histoire du Petit Chaperon Rouge, et la porte s'ouvre. Nous pénétrons dans la salle à manger, pièce de 15 mètres carrés, dont le centre est occupé par un fourneau en fonte de belle proportion, entièrement chargé de pots, de bouilloires, de cafetières que la vapeur fait danser et siffler en cadence, comme pour narguer l'atmosphère glaciale du dehors.

Deux côtés de la chambre sont occupés par une grande table de bois et des bancs de même longueur. Les autres extrémités sont garnies de chaises, de couvertures, de barils, tandis qu'aux murailles sont suspendus des vêtements, des chapeaux, des fourrures et que, sur des rayons fortement étayés, tout un entassement de sacs de farine s'élève jusqu'au toit qui fait plafond. Une voyageuse en bottes, en _parka_ et en bonnet de fourrure se prélasse sur un _rocker_ (chaise à balançoire), pendant que quelques mineurs dépêchent un repas composé d'un ragoût, de l'inévitable porc aux haricots, et d'un peu de fruits cuits de Californie, ce qui leur revient à 5 francs par tête.

[image: L'HÔTEL DU WHITE PASS.--DESSIN DE VOGEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Que si nous passons la ruelle qui sépare l'hôtel proprement dit du dortoir, le même genre de trébuchet cherra et nous nous trouvons dans une pièce haute de 6 mètres à peu près, le poêle au milieu comme toujours,--c'est le meuble le plus indispensable de toute habitation du Yukon,--et entouré d'une bande d'hommes aux visages mordus par la gelée, se chauffant les mains, séchant leurs bas et mocassins, causant, fumant, chiquant, assis, qui sur un bout de banc, qui sur une caisse vide ou une boîte en fer-blanc ayant contenu du pétrole. Les vêtements humides sont mis à sécher sur des cordes tendues en travers de la pièce à une hauteur de 3 mètres, pendant qu'il se fait un mouvement incessant d'ascension et de descente des _bunks_, compartiments ou casiers, divisant toute la hauteur du mur et recevant chacun un hôte pour la nuit; tous doivent fournir leur propre couverture, et, à raison de 2 fr. 50 par nuit, vous n'avez droit qu'aux planches qui forment votre case. Le plus grave inconvénient de ces dortoirs en commun est la vermine qui pullule, et dont il est fort difficile de se garder; une fois logée dans la fourrure ou la laine, elle est presque impossible à extirper.

À partir de ce point on arrive aux contreforts du massif neigeux qui forme le col du White Pass, et la vallée est laissée en arrière pour tout de bon. La pente est rapide, mais le chemin est bien battu et assez uni. D'ici au sommet on compte deux heures; le froid est plus vif à mesure que l'on monte, et à cette saison des tourmentes de neige ragent presque continuellement sur les pics qui couronnent le col. Elles sont parfois si violentes que le sentier est enseveli sous des amoncellements de neige et que le trafic est interrompu souvent pendant plusieurs jours. Ceci se passe également au Chilkoot, de 300 mètres plus élevé que le White Pass, mais par un temps ordinaire cette partie du voyage est la plus facile, à cause de la voie bien battue dans la neige durcie, et la plus uniforme, car le mouvement de va-et-vient se continue aussi plus régulièrement. En effet, le retour se fait par des dévaloirs à pente vertigineuse mais sans danger, la neige offrant un point d'appui suffisamment résistant.

Arrivés au sommet, les chevaux de bât sont déchargés et enfourchés pour le retour. On confectionne une bride et des étriers au moyen de cordes toujours à la main, et l'on se laisse dévaler en bas des pentes, hommes et bêtes, trébuchant, roulant, culbutant, finalement arrivant sains et saufs au pied du couloir. Pas toujours, cependant, ainsi que l'atteste la présence de quelques cadavres de chevaux dont les jambes se sont brisées à la descente et qu'il a fallu achever sur place.

IV

Le _White Pass_.--Un sergent diplomate.--Les caches au sommet.--Le drapeau.--Tempêtes de neige.--Pugilat.--La ville du Lever du Soleil.--Log Cabin.

«Non, il ne sert à rien de causer, _partner_ (compagnon); il faut mettre la main à la poche et vivement, ou vous ne passerez pas.--Quant à vous, Jimmy, c'est _all right_; vous pouvez filer.»

Celui qui parle est un gaillard de 1m,90, le visage criblé d'engelures non cicatrisées, à veston rouge, caché sous un manteau de toile huilée qui lui descend jusqu'aux pieds, à culottes collantes noires à bande jaune canari et à bottes à la hussarde; un bonnet d'astrakan à oreilles couronne le tout. C'est un sergent de la police canadienne qui interpelle à la fois deux personnages se tenant en face de lui. L'un, un _Chi-Cha-Ko_ évidemment, se confond en explications incompréhensibles. L'autre, Jimmy, qui a du flair, du savoir-vivre, vient de glisser quelque chose dans la main gauche du représentant de l'autorité, dont la droite proteste énergiquement de sa détermination à ignorer tout argument mal sonnant.

«Payez et vous serez considéré», ce mot est surtout vrai à la frontière: agents du fisc, de douane, de police, en tout temps et en tout pays, que feriez-vous, livrés aux seules ressources d'un maigre salaire? Comment résisteriez-vous aux intempéries sans le secours d'un cordial quelconque? Et comme chacun sait qu'elles sévissent plus fréquemment dans les environs des postes, c'est surtout là que le cordial doit être libéralement administré, autrement le service serait impossible, l'application des règlements boîteuse, et l'observation des lois titubante. On ne peut donc qu'approuver, soit au point de vue de l'intérêt privé desdits agents, soit à celui de l'intérêt public, cette sage coutume qui consiste à fermer l'oeil et à ouvrir la main quand on a affaire à Jimmy l'intelligent et à changer légèrement d'attitude quand il s'agit d'un simple _greenhorn_.

[image: LE SERGENT DE POLICE DU POSTE DU WHITE PASS. D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Nous voici, en effet, au sommet du White Pass. Cet amas de neige d'où sort une hampe portant une loque, c'est la cabane des officiers de douane et de police, surmontée du drapeau anglais, mis en lambeaux par l'ouragan. Elle est complètement ensevelie dans les glaces et les neiges: telle la hutte du Club Alpin en montant à la Jungfrau de Grindelwald. Mais ici, au lieu de 3 000 mètres, nous ne sommes qu'à 800 mètres d'altitude. On descend à la hutte comme à une cave, par des escaliers taillés dans la neige; le jour pénètre dans l'unique pièce par une fenêtre à grand'peine maintenue en communication avec la lumière extérieure.

Deux hommes, l'un en uniforme rouge de lieutenant de police, l'autre en civil, écrivent à une table appuyée à la fenêtre, couverte de papiers, de documents, de billets de banque. Autour d'eux les chercheurs d'or s'exécutent et essayent de donner un oeuf pour avoir un boeuf. Qu'est-ce que dix, cinquante, cent, deux cents piastres (écus de 5 francs), en regard des milliers et des millions en perspective au terme du voyage? Peu de chose. Aussi est-ce en souriant et plaisantant que la plupart des tondus déplient leurs billets de banque ou font sonner en les comptant ces belles pièces américaines de cent francs en or. Les officiers sont d'ailleurs courtois et bienveillants et ne paraissent pas abuser de leur position, qui leur laisse pleins pouvoirs et les fait seuls arbitres pour décider des droits à prélever. On a remarqué qu'ils étaient beaucoup plus coulants avec les petits et les pauvres, et certes il vaut mieux qu'il en soit ainsi que le contraire.

Suivons la foule qui s'éparpille pour regagner ses tentes et ses caches plantées des deux côtés du chemin. Ce vaste plateau éclatant de blancheur et couvert de caches, c'est un lac. Qui s'en douterait? Pris de glace, enseveli sous quelques mètres de neige durcie, on a déblayé la neige, par places, percé la glace et atteint l'eau, qui chaque nuit gèle et chaque matin est remise à l'état libre.--Comme depuis quatre à cinq kilomètres en arrière nous n'avons plus rencontré d'arbres, la place n'est pas très favorable pour un campement. Néanmoins de nombreuses caches se succèdent sur une distance d'un kilomètre en deçà et au delà du drapeau, qui est un point de ralliement, un phare de sauvetage pour les Argonautes en détresse, perdus sur ces hauts plateaux, alors que cabanes, tentes et caches, tout a disparu sous le linceul à cristaux étincelants que dépose presque chaque jour en hiver la tourmente boréale. Tous le connaissent; on ne parle guère du sommet, qui se déplace pour ainsi dire selon la capricieuse violence de l'ouragan, mais on dira: «Au drapeau», car lui reste immuable. La hampe en est déchiquetée, l'étoffe en est déchirée, et les couleurs déteintes; pourtant c'est le drapeau.

[image: LE SOMMET DU WHITE PASS.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Mais nous voici en présence d'une de ces caches, et voyons de quoi elle se compose: en grande partie de lard et de jambon des États, empilés au centre et entourés d'une barricade de sacs de farine du Manitoba, car il faut se prémunir contre la voracité des chiens. Ceci, c'est une caisse de chandelles pour s'éclairer dans les longues nuits d'hiver du Yukon. Plus loin sont des boîtes de conserves, thon, sardines de France, etc.: voilà des légumes évaporés, pommes de terre, oignons, carottes, etc., puis des viandes en boîtes, rosbif, mouton, lapin d'Australie; de nouveau des sacs, ceux-ci remplis de fruits secs de Californie, pêches, pommes, prunes, abricots, raisins. Une bonbonne de vinaigre, un fromage en cercle, des cornichons en seau, et encore du sucre, du sel, des pois et des haricots en sacs, le tout enfermé sous une double enveloppe de toile forte et goudronnée.--En faisceaux, vous voyez les piques, les pelles, les haches, les avirons; dans un grand coffre de charpentier, des scies, des vrilles, des marteaux, des clous, des vis, et même du verre à vitre. Il serait trop long d'énumérer le tout; il ne faut cependant pas oublier le poêle, les tuyaux, les ustensiles de cuisine, la tente, les sacs-lits, les sacs à vêtements et souliers, voire même des malles, des coffres et des valises.--Une toile à voile est jetée sur la pile de marchandises, et c'est la seule protection jugée nécessaire dans ces parages inhospitaliers, mais honnêtes... Au début, c'est un chaos; au bout de quelques jours, l'ordre s'établit, on arrive facilement à transporter cette quantité d'objets sans rien perdre ni rien oublier.

Le drapeau est dépassé: bientôt les derniers vestiges humains disparaissent et l'obscurité s'épaissit, augmentée par les flocons serrés en suspension; les chevaux sont mis au trot sur la surface unie du lac glacé; bientôt le cagnon est atteint; c'est un défilé de 3 kilomètres entre des parois resserrées et verticales de rochers, au pied desquels, en été, se fait l'écoulement des eaux du lac. La nuit est noire; par une sorte d'instinct le cheval de tête choisit son chemin, les autres suivent, et c'est machinalement que la bande descend, remonte, contourne, verse, se ramasse et finalement, transie de froid et affamée, vers minuit, découvre les lumières d'un camp à la lisière du bois.

C'est la «ville du Lever de Soleil» (_Sunrise City_). Nous dressons notre tente, nous mettons en place le poêle et son tuyau, et, les chevaux ayant été pourvus, nous faisons un léger repas avant de nous faufiler entre nos couvertures, étendues sur la neige même.

Un beau soleil nous réveille, par une claire matinée; les fatigues de la veille sont oubliées et bientôt nous sommes en marche vers _Log Cabin_, qui n'est qu'à 5 ou 6 kilomètres; nous y arrivons vers midi, et, ayant choisi un emplacement convenable, nous y dressons la grande tente et établissons là notre quartier général pour plusieurs jours. Car, ici, nous sommes à peu près à mi-chemin entre le sommet où nos provisions sont restées et Bennett, où nous devons les transporter et établir la prochaine cache.

Comme c'est dimanche, et que la tente est debout, on se repose; Log Cabin était alors composée d'une demi-douzaine de huttes en troncs d'arbres, et de centaines de tentes disposées sans ordre sur la langue d'un promontoire couvert de pins et de sapins présentant une barrière efficace aux vents furieux qui désolent cette contrée; c'était une sorte d'oasis.

Le lendemain, changement de décor: de nouveau, tempête rageante. Cependant, en route pour le sommet! il faut prendre un chargement, le descendre à Log Cabin et recommencer le lendemain et le jour suivant, et ainsi de suite jusqu'au complet épuisement du stock; donc courage, et en avant.

Il y a une série de lacs du sommet à Log Cabin, reliés par des cagnons; mais à ce moment-là il est impossible de les distinguer, puisque tout est recouvert d'une glace épaisse et que la glace est recouverte d'une couche de neige profonde de plusieurs mètres et sans cohésion, excepté sur la voie bien battue, mais très étroite. La montée se fait sans encombre, les traîneaux étant vides. La descente est moins gaie; ce terrible cagnon (défilé) nous en fait voir de grises. En quelques instants le torrent a fait sa trouée à travers la glace, l'eau vive, courante, se montre au fond de certains entonnoirs; le sentier suit la pente, et la déclivité est si considérable par places qu'il est impossible de se tenir debout.

Alors, cheval et traîneau roulent en bas du talus, heureux quand ils ne plongent pas dans l'eau profonde; on en est quitte pour décharger le tout, relever l'animal, porter à dos au haut de l'escarpement, sacs, boîtes et caisses, et refaire le chargement pour recommencer le même jeu un peu plus loin. Et ce n'est pas tout; sur les lacs, le milieu du sentier se trouve plus élevé que ses côtés, de sorte que le traîneau a une tendance à le quitter et à aller s'enfoncer dans la neige molle. Son poids entraîne le cheval, et l'attelage disparaît dans cette masse sans cohésion: autre opération de sauvetage et nouvelle occasion de s'infiltrer une dose de petits cristaux blancs entre la peau et le vêtement. Enfin la rue de Log Cabin est criblée de trous profonds que boeufs et chevaux y ont formés en s'enfonçant et qui sont des plus dangereux; que de jambes brisées, et, par suite, que de bêtes abattues!

[image: SUNRISE CITY.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGHAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

V

À Log Cabin.--Où le pain vaut son pesant d'or.--Terrible condition de la piste.--Difficultés en chemin.--Bennett.--Sa situation.--Tête de ligne.--Les hôtels.--Le lac et les rapides.--Les caches.--Une échappée au poste de Tagish.--Procession des chercheurs d'or sur le lac.--À la voile sur la glace.--Le gué de Caribou.

Log Cabin était, à la fin de l'hiver 1897-98, l'asile, le refuge des hardis pionniers du Yukon; là, en effet, le dur pèlerinage touchait à sa fin, du moins en ce qui concerne le halage des traîneaux et le portage à dos d'homme ou d'animal; c'était là aussi que le sentier se bifurquait, une branche portant droit au Nord sur Bennett à 12 kilomètres, l'autre directement à l'Est par le lac Too-shie sur Windy Arm, un bras du lac Bennett balayé par le vent. Cette dernière voie était plus facile que l'autre, mais plus longue.

Avant de joindre la file qui jour et nuit est en mouvement entre Log Cabin et Bennett, jetons un coup d'oeil circulaire sur la place; quelques cabanes de troncs d'arbres (_logs_) s'élèvent de ci de là, au milieu des tentes de toutes formes, de toutes dimensions, quelques-unes servant d'écuries pour les chevaux et pouvant en abriter jusqu'à 50. D'autres contiennent des centaines de tonnes de foin en balles, des sacs d'avoine et d'orge, tandis que d'autres, encore plus petites, prennent le titre pompeux d'hôtels, restaurants, salons, etc.

Moyennant 2 fr. 50 on peut y savourer une tasse de café et une tranche de pâté, ou, pour une redevance plus forte, quelque obscure ratatouille ornée d'accessoires ratatinés qui ont dû être des pommes de terre, des navets, des oignons. Un prétendu dessert composé de pruneaux ou de pommes cuites, et vous en avez pour 5 francs et davantage.

Quelques professionnels, docteurs, horlogers, cordonniers, sont installés dans de petites tentes au bord du chemin et s'efforcent de gagner péniblement leur voyage dans l'intérieur. Pour qui aime à scruter les nébuleux mystères de cet itinéraire, il est probable que le docteur se trouvera être un charlatan, l'horloger un forgeron et le savetier un véritable disciple de saint Crépin.

Il est tard et, par suite d'un arrêt temporaire de la circulation sur l'unique rue du campement, la farine a été laissée en arrière. Impossible de faire le pain pour le repas du soir, et les hommes sont trop fatigués pour retourner la chercher. Nous visitons donc les principaux restaurants, hôtels, boulangeries, mais de pain nulle part; enfin une femme consent à en céder à peu près gros comme les deux poings et ne demande que 5 francs en retour: c'est presque au poids de l'or. Dorénavant nous aurons soin d'avoir toujours à proximité un sac de farine.

Un certain mardi, le voyage au sommet s'effectue par une tombée de neige aveuglante et humide, qui finalement nous mouille de part en part; notre premier traîneau, chargé de balles de foin, glisse sur une pente de verglas et roule sens dessus dessous au fond du ravin avec l'homme et le cheval: ce n'est pas sans peine que le sauvetage s'accomplit.