Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City
Chapter 2
540 pilons écrasent le minerai et marchent jour et nuit; le coût pour extraire une tonne de minerai s'est élevé à 60 francs et le profit net pour l'année a été de 1 216 305 francs. Les travaux de développement de la mine se poursuivent sur les niveaux, respectivement, de 110, 220, 330 et 440 pieds, le puits le plus profond atteignant 458 pieds, où la veine fut trouvée exactement au point où les calculs l'avaient placée. De ce fait, ajoute le rapport, il n'est pas déraisonnable d'ajouter (aux 4 477 100 tonnes précédentes) 4 000 000 de tonnes de plus de minerai en vue dans la mine. «Comme le profit est en moyenne de 5 francs par tonne, il y a donc, en réserve et en vue, plus de 40 000 000 de francs à retirer de cette fameuse mine de Treadwell.»
Elle fut payée, dit-on, 2 000 francs par John Treadwell, qui l'acheta en 1882, environ deux ans après la fondation de Juneau par le Canadien Français Joseph Juneau. Ce dernier mène actuellement une existence précaire et misérable à Dawson.
Juneau, à 3 kilomètres de la mine Treadwell, est un petit port de 2 à 3 000 habitants, la plupart mineurs et prospecteurs, car toute cette partie de l'Alaska est riche en minéraux, on trouve des placers et des veines de quartz aurifères un peu partout: les mines de Silver Bow (l'arc d'Argent) sont bien connues. La ville est bâtie sur la pente d'un plateau formé par l'érosion de rochers presque à pic qui s'élèvent à une hauteur de plus de 1 000 mètres. Quelques hôtels, _salons_, restaurants, magasins, donnent un peu d'animation aux rues, tandis que de nombreuses Indiennes, _squaws_ enveloppées de couvertures de laine aux couleurs vives s'accroupissent sur la neige au bord des trottoirs et étalent devant elles des bonnets en fourrure, des mocassins, des paniers, des colliers en verroterie, enfin une quantité d'objets de leur confection et que les voyageurs emportent comme souvenirs. Une couple d'heures suffit à visiter la ville, qui, à part le village indien, ses pirogues, une petite église avec clocher construite en troncs d'arbres superposés, n'offre rien de curieux.
[image: SQUAWS MARCHANDS DE SOUVENIRS À JUNEAU.--D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Le paysage est sévère, grandiose, jusqu'à Skagway, à 150 kilomètres plus au Nord. Nous admirons les cimes dentelées et les glaciers plongeant dans l'Océan, par pente abrupte et sans transition; la nature, comme les conditions économiques, est ici toute en contrastes, ce que nous remarquons d'ailleurs en plus d'une occasion. Tout est matière à surprise dans ce pays étrange.
[image: LE PORT DE SKAGWAY.--DESSIN DE BERTEAULT, CLICHÉ LA ROCHE À SEATTLE.]
Par exemple, le coup d'oeil au tournant du promontoire de rochers qui masque la vue de Skagway. Qui s'attendrait à voir soudain, dans ce coin de pays si sauvage et en apparence si désert, apparaître une série de jetées, de quais auxquels s'amarrent des vapeurs, des remorqueurs, des chalands et des voiliers de tout tonnage, gréement, trois-mâts, barques, goélettes, brigantins, etc., canots et pirogues, péniches et périssoires, en un mot le matériel naviguant de tout port de mer qui se respecte? Nous tombons donc en pleine civilisation, et, ce qui le prouve encore, c'est que voici le douanier et le courtier en douane avec lequel il va falloir négocier l'entrée de nos marchandises. Car nous avons dans nos bagages une foule de choses qui payent des droits; c'est un mauvais quart d'heure à passer, mais du moins l'on se dit que c'est le dernier ennui que cause l'excès de civilisation.
II
Skagway, le Sésame du Nord.--La Babel de l'Alaska.--Soapy Smith et sa bande.--Un grec fameux et sa fin.--Le Comité de vigilance des 101.--La foule.--Les restaurants.--Un Yankee entreprenant.--Pêche à travers la glace.--Le «Whitelaw» en flammes.--L'hôpital.
Le passager débarqué à Skagway vers la fin de l'hiver dernier arrivait, après avoir arpenté rapidement la jetée de bois qui relie l'embarcadère à la ville, devant quelques baraques en troncs superposés, mortaisés aux extrémités, ou encore en simples planches grossièrement façonnées, qui s'alignaient, flanquées d'un espèce de trottoir en planches, élevé de quelques centimètres au-dessus du sol. Le passager en question était dans l'une des artères de la ville. Il s'y trouvait tout à coup en présence d'un individu à mine peu engageante, mais dissimulée plus ou moins sous les touffes d'un immense bonnet en fourrure de rat musqué ou de renard, un manteau en poil de chien, des mitaines fourrées, des mocassins en peau de phoque ou des bottes en cuir jaune montant aux genoux, complétaient son accoutrement. Le _Chi-Cha-Ko_ (c'est le nom indien signifiant «nouveau venu»; il est donné dans le Yukon aux chercheurs d'or venus pour la première fois en Alaska) répondait à l'invitation d'entrer se chauffer, non sans avoir jeté un regard investigateur sur ledit individu, sur la rue, et sur la baraque surmontée de l'inévitable enseigne _Saloon_, qui n'est ni salon, ni café, ni cabaret, ni tripot, mais qui combine les traits caractéristiques de ces trois derniers genres d'établissements. À l'intérieur, un comparse derrière le comptoir indiquait d'un geste l'énorme poêle en fonte, ronflant, gémissant, rugissant, craquant sous l'action des mille et une langues de feu jaillissant des bûches, des souches de bouleau et de pin qui se succèdent et se consument rapidement, car, au dehors le froid était intense, avivé par une bise du Nord qui pénétrait même les plus épais vêtements de laine.
[image: SKAGWAY, VU DE LA MER. DESSIN DE SLOM, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
La conversation s'engageait sur les sujets habituels, le froid, le temps, etc. Sur ces entrefaites, un autre comparse attifé à peu près comme le premier faisait son apparition, prenait place autour du poêle et racontait à ses auditeurs comment il venait d'arriver de Dawson, sur la glace, en vingt ou vingt-cinq jours, en preuve de quoi il faisait circuler un flacon rempli de poudre et de pépites d'or: cela venait d'un claim nº X sur Bonanza ou Eldorado Creek, valant des millions; il partait pour aller le vendre aux États-Unis et se disait fort satisfait de son séjour au Klondyke. Sans doute il y avait de légers inconvénients: ainsi il n'avait pas été heureux au jeu et avait perdu quelques milliers de dollars en quelques soirées au _black Jack_ ou au _poker_, mais on ne pouvait tout avoir, et qu'est-ce que cinq ou dix mille piastres pour un homme qui ramasse l'or à la pelle sur son claim? Absolument rien. Et puis le jeu est si plaisant! Savez-vous comment il se joue? Non? Eh bien, tenez, vous allez voir! Alors on passait dans une chambre à côté, garnie d'une table et de quelques chaises; les cartes sortaient de la poche où retournait le flacon d'or, et le jeu commençait entre les deux gaillards à fourrures; si le nouveau venu n'était pas entièrement un _greenhorn_ (un benêt), il trouvait une excuse pour se retirer aussi vivement que possible. Sinon il se mettait de la partie, et invariablement son apport allait grossir les millions du soi-disant mineur chanceux. Neuf fois sur dix, c'est ce dernier cas qui se produisait et le malheureux dépouillé s'esquivait d'ordinaire sans se plaindre: en guise de consolation il pouvait, une fois sur le trottoir, lire la proclamation du «Comité de vigilance des 101», laquelle était affichée sur la porte même du «Salon», ordonnant aux joueurs de profession, grecs, escrocs, filous, chevaliers d'industrie et leurs confrères, de quitter la ville immédiatement. Deux compagnies du 14e réguliers des États-Unis étaient là campées pour prêter main-forte à l'autorité, représentée en ce moment-là par ledit comité des 101, composé des citoyens les plus considérés de Skagway. Quelquefois aussi la dupe se fâchait tout rouge et faisait un tel vacarme qu'un rassemblement se formait aussitôt et que, devant son attitude menaçante, les escrocs rendaient à leur victime tout ou partie de son argent.
[image: SOLDAT DE POLICE DANS UN CAMPEMENT DE MINEURS--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Ces filous faisaient partie d'une bande organisée par un homme fort intelligent et de bonne famille, qu'on nommait Soapy Smith; il avait une quantité d'acolytes pour son oeuvre néfaste de pillage, et peu de jours avant la fin de sa carrière de crime (juillet), quelques-uns d'entre eux avaient dévalisé d'une somme de trois mille dollars en poudre d'or un mineur revenant de Dawson. Les autorités ouvrirent une enquête; Soapy prétendit que ses amis avaient gagné cet argent à un jeu honnête. Mais cette réponse ne satisfit personne. Son arrestation fut demandée. Le prévôt étant jugé incapable d'apaiser l'opinion publique, un corps de volontaires fut organisé afin de disperser la bande. L'un des volontaires, M. Reid, s'attaqua certain jour à Smith. Revolvers et fusils furent de la partie. Reid fut mortellement blessé. Smith fut emporté mort. La foule présente mit aussitôt la main au collet de deux Soapy, un noeud coulant leur fut prestement glissé sur les épaules et ils allaient être lynchés quand la police, prévenue, arriva juste à temps pour les délivrer. Les autres membres de la confrérie se dispersèrent aussitôt: quelques-uns allèrent à Dawson, mais là ils furent prévenus qu'à la moindre plainte contre eux, ils seraient expulsés en plein hiver et lâchés sur la glace, soit en haut, soit en bas de la rivière. L'avis fut compris, paraît-il, car jamais plus on n'entendit parler d'eux.
Libre de poursuivre sa route, notre Chi-Cha-Ko enfilait Broadway, la principale rue de la ville, à peine débarrassée des cadavres de chiens ou de chevaux qui encombraient encore les autres rues; il voyait des cabanes en bois, en toile ou en tôle de fer; partout des perches supportant les fils transmettant l'électricité pour la lumière et le téléphone; des tentes de toute forme, etc. Un bon nombre de ces constructions provisoires, de ce provisoire qui dure indéfiniment et jusqu'à ruine complète, étaient recouvertes d'une toile goudronnée noire fixée avec des pointes à large tête de métal blanc, ce qui donnait à l'ensemble une apparence de monument funèbre d'un effet sinistre; on voyait là des traîneaux, des chars, des canots traînés par des chiens, des chèvres, des chevaux, des boeufs, des ânes, des mules, montés, guidés, chassés par des individus de tout sexe, de tout âge, jurant, criant, hurlant, se disputant dans les langues les plus diverses. Cette foule était vêtue de costumes non moins divers, de ces costumes qui, à distance, font prendre un homme pour une femme et _vice versa_; ici, en effet, les dames portent des culottes et des bottes. Ajoutez à cela les odeurs, provenant de différentes causes, mais principalement de plats et de ragoûts inédits autant que singuliers, composés par les nombreux restaurants pour les goûts variés de l'Européen, de l'Australien, de l'Américain, de l'Asiatique; seul le prix était uniforme et assez raisonnable. Un repas passable consistant en une soupe, une viande rôtie avec pommes de terre, un morceau de gâteau ou un fruit, le tout arrosé d'une tasse de thé ou de café, valait 2 fr. 50. Les salles à manger offraient de simples bancs de bois blanc, des tables pareilles pas toujours recouvertes d'une nappe ou d'une toile cirée, des services en étain et des femmes pour servir aux tables, car la main-d'oeuvre était trop élevée pour y employer des hommes. Généralement les hôtels n'étaient qu'une sorte de garni, à chambres divisées en compartiments en planches brutes, offrant chacun juste l'espace nécessaire à une personne pour y dormir; le plus souvent la literie, consistant en une paire de couvertures de laine, était fournie par le logeur. Vous aviez alors à payer de 2 fr. 50 à 3 francs par nuit; une très petite chambre à un lit, des plus simples, se payait 7 fr. 50 par jour; la vermine, par contre, était gratis et abondante. Les enseignes étaient d'autant plus prétentieuses que l'établissement était d'importance moindre; une foule affairée remplissait les boutiques, restaurants, et surtout faisait queue à la porte du bureau de poste. Car le titulaire, avec l'aide insuffisante qu'il avait à sa disposition, ne pouvait suffire à distribuer assez promptement, au gré du public, les milliers de missives qui, partant de tous les points du monde, s'étaient donné rendez-vous à Skagway. Et l'orthographe! quels outrages commis en son nom, s'étalant sur les enseignes, les bâtiments, les clôtures, les journaux, les circulaires, etc.! Quels noms et quelles professions, quelles réclames et quelles annonces! Le volapük serait nécessairement né de ce chaos linguistique, s'il n'avait été déjà inventé. Il y avait cependant un trait commun pour unir cette masse si disparate d'éléments humains: c'était la poursuite du même but, c'était la recherche de l'or. Et, croisés modernes, leur cri n'est plus «Jérusalem, Jérusalem!», mais «_Eldorado, Eldorado!_» Et, sous l'influence de ce terme magique, tous se tournent vers ce Nord mystérieux et terrible, ce Nord aux deux pôles, auquel il faut peut-être en ajouter un troisième, le pôle de l'or.
[image: UN CONVOI DE BÉTAIL DANS LA GRANDE RUE DE SKAGWAY. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Voyez-les, ces fils d'Antée, portant sur leurs épaules non un monde, mais un fardeau de 20 à 50 kilos; ces épaules vont à la conquête d'un pays; leurs armes, c'est le fardeau qui contient la ration quotidienne de farine, de lard, de provisions de tout genre, tout un lot de vêtements, d'outils et d'ustensiles divers. Le terrain doit être conquis à pied, l'approvisionnement doit être transporté de la mer au lac, et, bien que beaucoup s'aident de chevaux, de chiens et d'autres moyens de transport, néanmoins un grand nombre n'ont que leurs bras et leurs muscles pour ce combat acharné où plusieurs perdront leurs biens ou même leur vie.
[image: PÊCHE À LA TRUITE SUR LA GLACE. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
À cette époque, Skagway avait une formidable rivale dans la petite ville de Dyea, à environ 10 kilomètres plus au Nord et de l'autre côté d'un éperon de rochers qui sépare les deux localités. Dyea, en effet, commande le Chilkoot Pass, plus élevé de 300 mètres que le White Pass, offrant par contre une route moins longue jusqu'à Bennett. Mais depuis quelques mois, la construction d'une route carrossable et ensuite d'une voix ferrée de Skagway à Bennett par le White Pass a décidément fait pencher la balance en faveur de cette dernière roule; le chemin de fer, aux dernières nouvelles, marchait jusqu'au pied du sommet, et on s'attend à ce qu'il soit complété jusqu'à Bennett au printemps 1899; la distance de Skagway au sommet est de 25 kilomètres environ; de là au lac Bennett, de 26 à 27; la route de Dyea par le Chilkoot est de quelques kilomètres plus courte, mais comme nous l'avons dit, plus escarpée. Le Chilkoot Pass est de 1 200 mètres et le White Pass de 800 mètres de hauteur, mais sous cette latitude la limite de la végétation se trouve à la faible hauteur de 400 à 500 mètres, de sorte que ces deux cols sont entièrement dépourvus d'arbres sur plusieurs kilomètres à chaque versant.
Skagway, qui, il y a un an, ne comptait que quelques douzaines de baraques et de tentes, est maintenant une ville de 5 à 6 000 âmes régulièrement disposée, comme toutes les villes américaines, en rues et avenues se coupant à angle droit, un côté de l'angle représentant environ 75 mètres. Il y a quelques églises qui, le dimanche, réunissent un certain nombre de fidèles, pressés de se recommander à la protection divine pour leur voyage aventureux. Toutes les constructions sont en bois, et il y a encore bon nombre de tentes. L'eau se tirait de puits creusés en arrière des maisons, car Skagway est située sur l'ancien lit de la rivière; maintenant elle est amenée, par des conduites en fer, d'un réservoir naturel formé par un lac à 4 kilomètres de la ville et à une altitude de 150 mètres. C'est sur ce lac qu'en hiver on pêchait la truite; des trous étaient pratiqués à travers la glace, et quand le poisson venait respirer à la surface, il était harponné d'une main sûre.
Pour arriver au lac on se dirige vers la scierie plantée au pied de la côte, au point où la plage cesse d'être baignée par les eaux de la baie; un sentier pittoresque s'élance à l'assaut des hauteurs boisées, passant d'un côté du ravin à l'autre par de petits ponts rustiques en branches d'arbres, ensuite au pied d'une paroi de rochers verticale où un Yankee entreprenant a réussi à faire peindre une enseigne en lettres de plusieurs mètres de hauteur vantant les mérites du cigare «Général Arthur»; le portrait de cet ancien président (sans ressemblance garantie!) peut être aperçu à deux ou trois kilomètres de distance.
[image: MINEURS À SKAGWAY.--PHOTOGRAPHIE DE LAROCHE, À SEATTLE.]
En passant on peut remarquer les jalons d'un _claim_ de quartz aurifère dont les extrémités vont jusqu'à la baie. Une sorte de cadre en bois protège un avis écrit au crayon: ce n'est pas autre chose que la déclaration de la prise de possession de ce claim, dans le but de l'exploiter.
Il s'est ainsi trouvé plusieurs claims pareils dans le voisinage de Skagway, un placer même ayant été découvert non loin du petit lac, à 200 mètres d'altitude, mais il ne paraît pas que ce soit rien de considérable.
Si, après avoir parcouru le lac dans toute sa longueur, qui est de 2 kilomètres environ, non sans admirer la végétation fournie qui en orne les bords, les pics dentelés qui le surmontent et s'élèvent à une hauteur de près de 2 000 mètres, nous redescendons dans la vallée, nous passons rapidement devant les trois ou quatre jetées qui conduisent aux débarcadères auxquels sont amarrés des vapeurs canadiens, anglais, américains.
Plus loin des femmes indiennes arpentent la plage, courbées en avant, s'arrêtant de-ci de-là pour ramasser divers objets dont elles font un tas. Le terrain est jonché de débris, de poutres, de sacs éventrés, de balles de foin consumées, de boîtes entr'ouvertes. Des vêtements déchirés et brûlés en partie, des souliers dépareillés et des chapeaux défoncés, des outils, haches, scies, presque ensevelis dans le sable, annoncent un naufrage. En effet, dans la nuit précédente, la goélette _Whitelaw_ venant des États-Unis a pris feu, et les malheureux qui passaient leur dernière nuit à bord se sont vu réveiller par le bruit strident des flammes ou par l'âcreté de la fumée. Ils n'ont eu que le temps de se jeter à l'eau sans rien pouvoir emporter, heureux de sauver leur vie: là, sous leurs yeux, se consument leurs approvisionnements et se dissipent leurs espérances. Car ils savent, les misérables, que sans un apport d'au moins 200 kilos de vivres, le passage de la frontière leur sera impitoyablement refusé par les autorités canadiennes. Et la plupart ont consacré leurs dernières ressources à s'équiper, comptant sur l'or des placers pour se refaire une bourse. Heureusement pourtant tout n'est pas perdu, une volonté énergique et des bras solides vont restaurer les fortunes un moment détruites.
En poursuivant notre promenade, nous arrivons à l'hôpital, qui abrite une vingtaine de patients dont la plupart sont atteints de fièvres typhoïdes, cérébrales, etc. Il y a souvent des cas de méningite aiguë, presque foudroyants; quelques heures d'inconscience, de fièvre intense, et le patient trépasse. Un jeune homme a eu les pieds gelés sur la sente. On lui a amputé tous les orteils et il maudit son sort. Nous rencontrerons plusieurs cas pareils, il faut dire que souvent la faute en est aux infortunés eux-mêmes qui ne prennent pas la peine de changer souvent leurs bas et chaussures humides et comptent sur l'exercice prolongé pour se maintenir les pieds au chaud. Quelques-uns aussi sont victimes de leur ignorance. Un fait curieux est que, par un froid très intense, rien n'avertit que vous êtes sur le point de geler. Aucun symptôme, aucune douleur; si vous voyagez en compagnie, peut-être un de vos compagnons s'apercevra-t-il que vos joues sont extraordinairement blanches, et alors il faut vous arrêter de suite et vous frictionner énergiquement la figure avec de la neige, ou, si vos pieds sont mouillés, il faut immédiatement faire halte, allumer un feu, vous déchausser, faire sécher bas, bandes, mocassins ou bottes, et ne vous remettre en route que lorsque le tout est parfaitement sec, autrement vous courez le plus grand risque de vous trouver les pieds et les jambes gelés sans le savoir, la réaction ne se produisant que quelques heures plus tard.
III
Campement sur la glace.--Une échauffourée.--Le défilé du Porc-Épic.--Encombrement.--Un crime sur le chemin.--Cruautés envers les animaux.--Le sentier des chevaux morts.--Cinq kilomètres en dix heures.--Un hôtel de première classe.--Difficultés de la route.
[image: UN CONVOI DE MINEURS DANS LE DÉFILÉ DU PORC-ÉPIC--DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Vers fin mars, notre quartier général fut transféré de l'hôtel de Skagway à une tente plantée sur la glace au pied même du défilé du Porc-Épic, à 6 ou 7 kilomètres de la ville; la saison étant déjà avancée, le soleil chaud, il fallait se hâter de transporter les vivres et marchandises au moins au delà du défilé; nous résolûmes donc d'établir une cache dans la vallée au-dessus, à 5 kilomètres seulement du campement. Les chevaux furent munis de bâts, car les traîneaux ne pouvaient être utilisés avec avantage dans cette gorge si étroite et si accidentée; on chargeait 150 kilos sur chacun d'eux et l'on faisait un voyage par jour.
[image: LA PASSE DU PORC-ÉPIC.--D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
Un beau matin, au moment de se mettre en marche, une série de coups de feu éclata subitement à une petite distance, accompagnée d'exclamations, de menaces, d'imprécations furieuses; les chevaux dressèrent les oreilles, tous les hommes, moins un, s'enfuirent ou se cachèrent derrière les balles de foin qu'on était en train de charger; les balles sifflèrent, et bientôt, à quelques mètres sur le chemin, une petite troupe passa, battant en retraite dans la direction de Skagway et suivie à distance par une foule excitée et menaçante; la fusillade se ralentit et bientôt la bande disparut derrière un bouquet d'arbres; c'étaient les acolytes de Soapy Smith qui, ayant à leur jeu de bonneteau dévalisé quelque mineur récalcitrant, s'étaient attiré quelques coups de revolver comme appoint. Ils avaient riposté, d'autres mineurs étaient survenus et avaient pris part au sport, qui avec un fusil, qui avec une carabine ou un revolver, et bientôt tout le camp s'était mis en branle dans l'espoir de s'emparer de ces parasites détestés et de les lyncher, quand une prompte retraite les sauva à temps. L'émotion se calma bientôt; deux hommes blessés, peu grièvement, furent emportés et soignés; hommes et chiens rentrèrent dans le calme, oublièrent l'incident et, d'un pas tranquille et mesuré, s'engagèrent bientôt dans le défilé, dont les difficultés ne tardèrent pas à absorber leur attention sans partage. Mais on rit plus d'une fois par la suite du pas de course effréné de certain des nôtres dans la direction de la tente où il avait un immense revolver; ce jour-là, il avoua n'avoir pensé qu'à se cacher.