Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City

Chapter 13

Chapter 134,045 wordsPublic domain

Sitka occupe une situation ravissante; de hauts sommets s'élèvent en arrière de la ville; en avant se trouve le port, petit, mais sûr. Une quantité d'îles en masquent l'entrée, et des forêts les revêtent, ainsi que les pentes des montagnes, jusqu'à une grande hauteur.

Ici le climat est fort humide, la chute de pluie étant de 2m,10 annuellement; il est par conséquent très doux aussi. La température moyenne de janvier n'est que très légèrement au-dessous de 0° centigrade.

Le traité de cession de l'Alaska aux États-Unis par le gouvernement russe en 1867 fut conclu moyennant une indemnité de 7 millions de dollars payés à la Russie, plus 200 000 dollars à deux compagnies, jouissant, l'une du monopole des fourrures, l'autre de celui de la glace.

Peu après l'annexion de ce territoire, une controverse quant à la délimitation des frontières s'éleva entre les gouvernements américain et britannique, et elle n'est pas encore terminée. Cependant une convention pour un arrangement final a été déposée devant le Sénat des États-Unis.

Le reste du voyage se fit sans incident par Metlakahla, Victoria, Vancouver, Seattle, San Francisco, Chicago, et enfin Ottawa.

Dans cette dernière ville, quand nous arrivâmes, on était en train de banqueter en l'honneur de lord Aberdeen, le gouverneur du Canada, justement sur le point de quitter le pays. Le lendemain, ayant affaire dans les bureaux de l'administration, nous nous enquîmes, auprès d'un planton qui gardait la porte, où nous pouvions voir sir Wilfrid Laurier. Ayant donné l'information nécessaire, il ajouta: «Sir Wilfrid! mais il est naïf comme un bébé, n'y a pas le moindre brin d'orgueil en lui!» Cet éloge rassurant nous encouragea, et nous le trouvâmes bien mérité. Le président du conseil privé se montra fort aimable et empressé; il est Canadien Français et a conquis par ses talents et son énergie la position éminente qu'il occupe, avec l'assentiment de la nation, qui a pour lui les sentiments les plus profonds d'estime et de respect.

[image: VANCOUVER.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Cette petite mais vigoureuse nation canadienne française, qui compte maintenant plus d'un million et demi d'âmes, a fourni de nombreux immigrants au Klondyke. Ils sont réputés pour leur force et leur honnêteté, et n'ont pas de rivaux dans le maniement des bateaux ou l'exploitation des forêts; ils font d'excellents mineurs et se sont fait une réputation universelle comme trappeurs, chasseurs et coureurs des bois.

XIX

Conclusion.

Nos lecteurs ont pu voir que le territoire du Yukon est une grande et rude contrée, riche en minéraux et appelée sous ce rapport à un grand avenir.

Ils ont pu conclure aussi de ce que nous avons raconté que ce n'est pas le premier venu qui peut s'y rendre dans l'espoir d'y faire fortune en ramassant les pépites sur les placers.

Il faut, pour y aller: de l'argent, de la santé, de l'énergie, surtout de l'énergie et encore de l'énergie.

Le voyage à lui seul exige une somme assez ronde. Le prix du passage de l'Atlantique n'est qu'une faible fraction du total; il y a ensuite à traverser le continent américain, puis à prendre un vapeur jusqu'à Skagway, de là à aller par chemin de fer ou train d'animaux de bât à Bennett, et finalement de Bennett à Dawson par bateau; tous ces frais réunis peuvent s'élever à 1 750 francs en voyageant en seconde classe et à plus de 2 000 francs en première. Puis le retour coûtera une somme égale. Mais ce n'est pas tout: il faut des vêtements, des vivres, des outils, du moins si l'on va là-bas comme prospecteur ou mineur. Sans doute, tout maintenant se trouve en abondance sur place, à Dawson; mais à quels prix? Nous en avons donné des exemples. Et puis, une fois là, même muni de tout ce qu'il faut pour prospecter, on doit s'attendre à beaucoup de mécomptes, de travaux pénibles, de perte de temps.

Supposez qu'un jeune homme plein de vigueur et d'enthousiasme parte de Dawson à la recherche de l'or; il découvrira bien vite que, sur un rayon de 100 kilomètres, tous les creeks sont occupés et que le terrain a déjà été très bien fouillé. Ce n'est pas à dire qu'on n'y puisse plus rien trouver, mais c'est difficile.

[image: TOTEMS À SITKA.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

S'il veut aller plus loin, il lui faut emporter ses vivres, ses outils et ses couvertures. Un très robuste gaillard peut porter jusqu'à 50 kilos sur son dos, mais c'est exceptionnel. La moyenne des chercheurs d'or ne peut prendre que la moitié de cette charge, soit 25 kilos, car il faut bien se rendre compte qu'on ne suivra pas une route départementale, ni même un chemin vicinal, mais un sentier gravissant et descendant sans les contourner toutes les aspérités du terrain, quelque abruptes qu'elles puissent être. Une fois en route, il faut plonger dans des fondrières d'une boue épaisse qui s'attache comme de la glu à vos jambes, franchir des torrents ou des bras de rivière sur un tronc d'arbre frêle et oscillant jeté en travers du courant et sur lequel on doit s'aider des pieds et des mains, traverser la forêt si dense que les branches vous fouettent le visage jusqu'à l'ensanglanter, à moins que vous ne préfériez vous tailler un passage un peu plus libre à coups de hache ou de machete. Si de ces 25 kilos on déduit le poids des couvertures et des instruments du mineur, il ne restera que peu de chose pour les aliments. Avec cela on ne va pas loin, peut-être 4 ou 5 jours, mettons 10 au maximum. Dans cet intervalle-là on ne fait pas grande avance, car il faut calculer le temps du retour aussi bien que celui de l'aller, et alors que reste-t-il pour prospecter? Absolument rien. D'aucuns obvient à cette difficulté en faisant une cache à une certaine distance et en l'approvisionnant amplement, quitte à repartir de là comme d'une base d'opérations pour s'avancer plus loin dans l'intérieur, en établissant d'autres caches plus en avant et ainsi de suite.

Mais la saison est courte: trois mois environ. Aussi, après toutes ces marches et contre-marches, il reste fort peu de temps pour travailler aux fouilles. Et ceci non plus n'est point facile, le sol étant partout recouvert d'une couche épaisse de mousse qui en masque entièrement la surface, de sorte que les indices sont presque entièrement absents. Il faut tâtonner et deviner, puis débarrasser le terrain de son manteau de végétation, et alors on trouve le sol gelé à une grande profondeur. Nous avons montré par quels procédés on le dégèle. Souvent, après avoir beaucoup peiné pour creuser un puits profond de 5, 10 ou 20 mètres, on trouve des «couleurs», c'est-à-dire des parcelles d'or, mais en quantité insuffisante pour exploiter le claim avec profit. Il faut alors pousser plus loin et recommencer les mêmes opérations avec la même difficulté, sans être sûr d'avoir plus de succès.... On doit avouer que, pour mener cette existence le plus souvent solitaire (car un parti de prospecteurs se disperse généralement dans toutes les directions afin d'augmenter les chances de découvertes), il faut une dose peu ordinaire de patience obstinée et de force d'endurance.

Que si vous avez 2 000 ou 3 000 francs disponibles, vous pouvez les placer sur un cheval de bât qui portera 100 à 125 kilos de votre bagage, et alors vous pourrez cheminer plus à votre aise et racheter le temps, car il vous sera possible de voyager en ligne droite et sans arrêt dans la région déjà explorée. Mais les obstacles habituels subsistent.

[image: RENNES IMPORTÉS PAR LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS À SEATTLE. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Une santé de fer et un coeur bardé de l'_oes triplex_ des anciens sont donc de toute nécessité pour affronter les périls de ce pays où tout est extrême: aride, désert, désolé, là où il est pauvre, et livrant des trésors incalculables et inépuisables là où il est riche, excessivement froid et excessivement chaud. Le thermomètre parcourt la gamme la plus étendue connue, de 40° au-dessus en été jusqu'à 50° et davantage au-dessous en hiver. Il y a peu de neige, excepté sur les montagnes. Pourtant, dans ces froids extrêmes, l'air est très sec et calme, ce qui permet de les supporter avec une facilité relative. L'hiver commence d'ordinaire après la mi-septembre et continue jusqu'à fin mai; on dit que les mineurs ne possédant pas de thermomètre laissent leur mercure dehors toute la nuit. Si au matin ils le trouvent gelé, c'est un signe qu'il vaut mieux rester à la maison ce jour-là, le froid étant trop intense pour permettre de travailler.

De la mi-juin aux premiers jours d'août il n'y a pas de nuit, et les travaux ou les marches peuvent se poursuivre sans interruption; par contre, en hiver, il n'y a guère qu'un peu plus de 4 heures de jour dans les 24 heures; le reste du temps, on est illuminé par l'éclat d'une chandelle à l'intérieur, des étoiles et de la neige au dehors.

Voici maintenant quelques détails sur la manière de travailler les placers du Klondyke; il est évident que la nature du climat et l'éloignement des lieux suffisent à eux seuls pour fixer le caractère et les conditions d'exploitation des claims. D'abord quant à la façon de jalonner un claim: le prospecteur mesure 250 pieds (autrefois c'étaient 500 pieds) dans la direction de la vallée; la largeur en est déterminée par les bancs du ruisseau, de telle sorte que le claim court d'une base à l'autre des collines ou des montagnes le long d'une ligne imaginaire aérienne à trois pieds au-dessus du niveau de l'eau. S'il n'y a pas encore de claims jalonnés sur ce creek, le claim est connu sous le nom de «découverte», et le piquet porte le nº 0. Le claim suivant jalonné en amont est marqué nº 1, et s'appelle nº 1 _au-dessus_; celui à côté du nº 0, en aval, est aussi marqué nº 1, mais est nommé nº 1 _au-dessous_, et ainsi de suite. Il ne peut donc y avoir deux claims avec le même numéro sur chaque creek (ruisseau). Un claim situé à une distance de moins de 15 kilomètres du bureau du commissaire de l'or doit être enregistré dans les trois jours qui suivent sa location, et si c'est une «découverte», la preuve doit être fournie par la présentation de l'or qu'on y a trouvé. Un jour additionnel est accordé par chaque 15 kilomètres de distance du bureau. Le droit d'enregistrement d'un claim est de 15 dollars. Une taxe de 10 pour 100 sur l'or miné est levée par des officiers nommés à cet effet.

Dès que le prospecteur a piqueté un claim, il fait une épreuve expérimentale au pan. Cela peut donner très peu d'abord, mais si l'on considère que du gravier livrant 5 sous d'or au pan est une quantité payante, on verra que l'étalon du mineur n'est pas si élevé, après tout.

M. Ogilvie dit: «Quant à la quantité qui donne des résultats satisfaisants, on considère que 10 sous le pan avec une épaisseur de 3 ou 4 pieds de gravier aurifère est une affaire excellente.»

Après qu'on s'est ainsi assuré que le claim vaut la peine d'être travaillé, il faut préparer les boîtes à laver (_sluice-boxes_). Au Klondyke, cet article est fort rare et fort cher, si on se le procure à la scierie. Le mineur industrieux abattra lui-même assez d'arbres pour se faire les planches nécessaires à la construction des boîtes. Les boîtes ainsi obtenues sont mises en position et tout est prêt pour l'opération du lavage, mais il faut maintenant jeter le gravier aurifère, qui repose toujours sur le _bed rock_; or le plus souvent une autre couche de gravier (celui-ci non aurifère) existe entre la couche payante et la surface. Il arrive quelquefois qu'il faut enlever dix ou quinze mètres de terrain avant d'atteindre l'aurifère. Comme il serait trop long et coûteux de déplacer cette tranche improductive, on fore des puits jusqu'au fond du gravier, et on perce des galeries souterraines le long de la couche payante. Le moyen dont on se sert est intéressant, vu que c'est en hiver seulement qu'on peut l'employer: en effet, pendant l'été, et jusqu'à la fonte des neiges, la surface est couverte de torrents bourbeux. Plus tard, la neige étant partie, les sources commencent à geler, les courants se dessèchent et bientôt toute la masse de la surface jusqu'au lit de roche est congelée solidement; c'est alors qu'il est possible de pénétrer à l'intérieur du sol en faisant des feux sur l'aire où l'on veut creuser et en maintenant ces feux allumés pendant plusieurs heures. Au bout de ce temps, le terrain se sera dégelé et amolli à une profondeur de six pouces peut-être. On enlève cette tranche aisément; un autre feu est allumé sur le même emplacement et ainsi de suite jusqu'à ce que le gravier aurifère soit atteint. Quand le puits est foré à cette profondeur, des galeries sont ouvertes dans plusieurs directions, toujours au moyen des feux. Le sautage à la mine n'aurait pas d'effet à cause de la dureté du terrain. Le gravier contenant l'or est sorti des galeries au moyen de treuils établis à l'ouverture du puits et mis en tas jusqu'en été, c'est-à-dire jusqu'au moment où les torrents recommencent à couler; alors il est jeté à la pelle dans les sluices-boxes et lavé.

Pour les claims de bancs ou de collines où l'eau est très rare, il faut faire usage du _rocker_ (berceuse), qui est une simple boîte longue d'un mètre et un peu moins large, faite de deux compartiments posés l'un sur l'autre. Le supérieur étant très peu haut, ayant pour fond une feuille de tôle percée de trous d'un centimètre et demi de diamètre, l'inférieur contient un plan incliné à peu près au milieu de sa hauteur et sur lequel est une épaisse couverture de laine. L'appareil est monté sur deux morceaux de bois en arc de cercle ressemblant à ceux d'un berceau. Quand on veut en faire usage, on le pose sur une couple de grosses branches ou planches, afin qu'il soit balancé aisément. Pour s'en servir, il faut creuser un trou dans lequel une quantité suffisante d'eau s'amasse, puis le mineur trie et met de côté les cailloux et le gros gravier, rassemblant en un tas le fin gravier et le sable près du rocher. Il en remplit la boîte supérieure, et imprime d'une main le mouvement de balancement au rocker, tandis que de l'autre il arrose copieusement le gravier. Les petits fragments passent à travers les trous dans le compartiment du dessous, sur la couverture, qui arrête et retient les fines particules d'or, tandis que les sables et la terre roulent par-dessus et tombent au fond sur le plan incliné de la boîte, de manière que cette matière sans valeur est rejetée à l'extérieur.

En travers du fond de la boîte sont fixées de minces baguettes le long desquelles on place du mercure qui s'amalgame à l'or ayant glissé de la couverture. Si l'or est en pépites, les plus larges restent dans le compartiment supérieur, leur poids les retenant jusqu'à ce que la matière plus légère ait passé outre, et les plus petites sont retenues par une baguette placée à l'extrémité extérieure du fond de la boîte. La couverture est sortie de temps à autre et rincée dans un tonneau. Si l'or est fin, on met du mercure au fond du baril pour qu'il puisse s'amalgamer à l'or.

L'usage des «boîtes à laver» (_sluices_) est préféré, quand il y a ample provision d'eau avec une chute suffisante.

Des planches sont assemblées de façon à former une boîte de dimensions convenables, soit d'environ 2 mètres de long, 50 centimètres de large et 30 de haut. Des baguettes sont fixées en travers du fond à intervalles réguliers, ou bien encore des trous ne traversant pas la planche sont pratiqués dans le fond et disposés de telle sorte qu'une parcelle d'or voyageant en ligne droite ne pourrait manquer de se loger dans un de ces trous. Plusieurs de ces boîtes sont mises en place, s'emboîtant l'une dans l'autre, et inclinées. Un courant d'eau est alors dirigé dans la boîte supérieure; puis le gravier amassé tout près des boîtes est jeté par pelletées dans la boîte supérieure, et est lavé par l'eau courante.

L'or est retenu par son poids et arrêté par les baguettes ou les trous mentionnés plus haut. S'il est fin, on place du mercure dans la boîte pour le saisir. De cette façon on peut dans le même temps laver trois fois plus de gravier qu'avec le rocker, et par conséquent on recueille trois fois plus d'or.

Les boîtes ayant fini leur service sont brûlées, et leurs cendres sont lavées pour leur faire rendre l'or qu'elles contiennent.

C'est donc l'hiver qui est la saison active du travail sur les placers, comportant surtout des claims de rivières et partant impossibles à exploiter en été.

Mais outre ces claims de ruisseaux, du bancs et de ravins qui se trouvent au fond de la vallée et sur ses flancs immédiats, on a découvert vers le mois de mars 1898 une série phénoménale de claims à des hauteurs variant de 100, 200, 300 mètres au-dessus du niveau du ruisseau sur Eldorado et Bonanza Creek. Il paraîtrait qu'elles marquent les bords de l'ancien lit de la rivière; l'eau s'est depuis creusé un lit de plus en plus profond, mais l'or a été déposé sur les bancs comme il l'est aujourd'hui à plusieurs centaines de pieds plus bas. Le premier de ces claims de montagnes fut découvert par Bourke, qui, pauvre manoeuvre sans argent et sans autre ressource que ses bras, s'était vu obligé de travailler à gages sur un claim de l'Eldorado.

Au mois de mars donc, il vit scintiller de l'or dans le sillon tracé par les troncs d'arbre qu'il charriait. Il retourna là pour fouiller le terrain, mais ne trouva rien d'abord. Bientôt ensuite, à plus de 20 pieds de profondeur, il trouva une couche de gravier fort riche, qui lui rapporta, dit-on, plus de 25 000 dollars; puis il vendit son claim 50 000 dollars. C'était à French Gulch, en face du nº 17 Eldorado, et à 300 ou 400 pieds au-dessus du creek. Quelques-uns de ces claims se trouvèrent être extrêmement riches, et leurs dimensions furent réduites à 100 pieds de côté, puis on les reporta à 250 pieds. Des investigations ultérieures firent retrouver l'ancien chenal en face du nº 31 de l'Eldorado, sur la rive droite et au-dessus de l'embouchure du creek d'Oro Grande. Ces claims s'étendent tout le long de la vallée d'Eldorado, sur un niveau à peu près uniforme et dans la vallée de Bonanza. Ils commencent vers le nº 60 au-dessous, sur la rive gauche, à environ 150 mètres de haut, dans la direction des Fourches. Les claims, sans motif apparent, passent la rivière et occupent ainsi les deux rives. Au nº 17, l'Adams Creek vient de l'Ouest, et entre l'Adams et l'Eldorado, et longeant le Bonanza, se voient les fameux claims de montagne de Petit Skookum et de Grand Skookum, qui ont livré jusqu'à 100 dollars par heure et par homme.

Une scène de grande activité minière a pour théâtre les rives de ces ruisseaux sur tout leur parcours, qui est de 30 kilomètres pour Bonanza et de 12 pour Eldorado. Le sol est couvert de huttes, de monceaux de gravier, de fossés, de boîtes à laver. Au-dessous de sa surface le terrain est littéralement criblé de trous de puits, de tranchées, de tunnels, de galeries latérales, tandis que sur la première et la seconde rangée des bancs et le long de la roche, des fouilles et des tunnels mettent à découvert de grandes quantités d'or grossier reposant sur le fond pierreux.

La méthode aujourd'hui en usage pour travailler les claims de ruisseau (_creek_), de ravin (_gulch_), de bancs (_bench_) et de collines (_hill claims_), est de creuser des puits et des galeries, bien que dans certains cas on ait ouvert des tranchées jusqu'au lit de roche (_bed rock_); des pompes refoulant l'eau d'infiltration et de surface, le gravier aurifère est jeté par pelletées sur des tables d'où on le rejette dans les boîtes à laver. La lenteur du courant est une grande entrave à l'application du minage rapide et facile. Les puits et les tranchées se remplissent bien vite d'eau; le plan incliné en général n'offre pas un degré suffisant pour le lavage en boîtes, et de plus il n'y a pas d'espaces où entasser les énormes amas de gravier, à moins qu'on ne les laisse sur son propre claim ou qu'on ne les emprunte à celui du voisin.

Les puits creusés jusqu'au _bed rock_, avec leurs galeries latérales, sont opérés pendant les mois d'hiver, alors que le sol est gelé, compact, et qu'il n'y a pas d'eau de surface. Comme le terrain est trop dur pour être attaqué avec succès, même avec la meilleure pique, on le dégèle au moyen de grands feux de bois qu'on allume le soir. En quelques heures, il est devenu assez friable, sur une profondeur de quelques centimètres, pour être creusé sans difficulté le jour suivant, et on procède ainsi à tour de rôle, avec le feu d'abord, puis avec le fer. Il en est de même quand on est arrivé à la couche «payante» (_pay streak_), qui se trouve de 3 à 7 mètres de profondeur, et dont l'épaisseur varie de quelques centimètres à 1 mètre ou 1m,50.

Pour l'extraire de la base des puits, on ouvre des galeries courant dans toute l'épaisseur de la couche payante, qu'on hisse à la surface au moyen de treuils placés au-dessus de l'ouverture des puits. Elle est mise en tas et laissée là jusqu'au printemps suivant pour être lavée. Ce lavage est effectué au moyen de _sluices_ et de _rockers_. On ne fait presque pas de puits ni de galeries dans les mois d'été, ou plutôt on n'en fait que si les claims sont secs et élevés, ce qui est rarement le cas. En quelques endroits le gravier est recouvert de détritus et de marne, parfois sur une épaisseur de 20 pieds ou davantage, et forme une masse congelée toute l'année.

Une autre raison pour laquelle il est presque impossible et souvent dangereux de prospecter en été, c'est la présence dans le sol de gaz délétères qui tuent parfois d'imprudents mineurs. L'été dernier, il y a eu, sur les creeks, plusieurs cas d'asphyxie mortelle dus à cette cause.

On estime que la production d'or du Klondyke en 1897 a été de 6 000 000 de dollars, soit 30 000 000 de francs; trois des experts les plus compétents, et que nous avons déjà cités, donnent pour 1898 une évaluation moyenne de 10 000 000 de dollars ou de 50 000 000 de francs, tandis que pour cette même année la production de l'or du monde entier a été de 237 504 800 dollars, soit en francs 1 187 500 000, les trois principaux producteurs étant l'Afrique avec 58 306 000 dollars, soit 291 500 000 francs, les États-Unis avec 57 363 000 dollars, soit 286 800 000 francs, et l'Australie avec 55 684 200 dollars, soit 278 400 000 francs.

On le voit, le Klondyke est encore bien en arrière, mais si l'on tient compte du petit nombre d'années d'exploitation, deux ou trois ans au plus, du mode primitif et absolument insuffisant de l'extraction, si de plus on réfléchit que le terrain des creeks même les plus rapprochés de Dawson, par conséquent les plus faciles à exploiter, n'a pour ainsi dire été qu'effleuré et que, selon les prévisions de gens compétents, on retirera l'an prochain 30 000 000 de dollars, soit 150 000 000 de francs du Klondyke, tandis que la production totale des deux creeks seulement du Bonanza et de l'Eldorado est évaluée de 300 à 400 millions de francs, on concluera que ce territoire a en perspective le plus brillant avenir minier.

Mais encore un coup, pour arracher ses richesses à cette terre marâtre, il faut un assemblage peu commun de qualités physiques et morales avec le concours de ressources financières assez importantes.

Le mineur ou le prospecteur a dans ces régions-là des obstacles presque surhumains à surmonter, des ennemis terribles à vaincre, entre lesquels, pour n'en citer que quelques-uns, il y a le froid intense, la nuit presque continuelle d'un long hiver, les moustiques, l'humidité, la fièvre, le scorbut qui, après une saison ou deux, attaque presque invariablement quiconque a été privé, comme c'est le cas général, de viande et de légumes frais. Et puis, comme on l'a vu plus haut, si quelques-uns ont la chance de découvrir le claim qui «paye», il y en a des centaines et des milliers qui voient leurs cheveux blanchir, leur échine se voûter, leurs illusions s'envoler, sans avoir réussi qu'à vivoter bien chétivement pendant les longues et pénibles années de leurs pérégrinations à la recherche de l'or.