Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City

Chapter 12

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Pendant quelques minutes, le vapeur reste immobile, il est même sur le point de reculer, tandis que sa double cheminée halète et vomit des torrents de fumée. L'anxiété est grande parmi les passagers, et les yeux se fixent sur les rochers, qu'on toucherait presque de la main, pour savoir s'il y a mouvement et dans quelle direction. Mais tout est sauvé: imperceptiblement, le point fixé semble se mouvoir fort lentement, il bouge à peine, mais enfin il bouge; tout à coup il marche rapidement: l'obstacle est vaincu!

Plus haut, on passe la barre de Cassiar, où quelques boîtes à laver et des cabanes indiquent des travaux faits par des mineurs dans le gravier aurifère. Des boys, qui vendent leurs cordes de bois au commissaire du bateau, nous disent qu'ils y ont lavé de l'or, mais n'ont pas pu faire plus de 2 à 3 dollars par jour, ce qui est absolument insuffisant dans cette contrée; ils ont préféré couper du bois et le vendre aux bateaux à raison de 8 dollars par corde, dont ils peuvent faire aisément deux par jour, soit 16 dollars. Cette barre, longue de plus d'un mille, pourrait être exploitée avec succès au moyen de machines hydrauliques, mais pas autrement.

Non loin de l'embouchure de la Teslin, nous apercevons échoué le steamer _Anglian_, qui s'est brisé sur les rochers de la rivière, en essayant de la remonter. Ce vapeur fut construit l'hiver dernier au lac Teslin; les machines avaient été transportées à grands frais de la rivière Stikine, sur des traîneaux attelés de chevaux et de chiens. Il mesure 26 mètres de long et a un tirant d'eau de 1 mètre. Il a mené 77 soldats et plus de 30 passagers à Fort Selkirk. Il est probable que les glaces le démoliront entièrement.

Arrivés au White Horse nous quittons le _Columbian_, qui ne peut remonter les rapides, et, laissant nos bagages aux soins de l'agent des tramways, nous prenons le chemin de l'hôtel, en longeant à pied les rapides et le cagnon. Non loin de là est un petit campement indien dont les tentes abritent quelques familles: un ou deux hommes seulement, plusieurs squaws, un bon nombre d'enfants et quelques _huskies_ (chiens-loups). Nous entrons dans la tente de _Skookum_ (bon) Jim, qui baragouine quelques mots d'anglais.

[image: UN VAPEUR ÉCHOUÉ. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Sitôt que j'essaye de faire un croquis de l'intérieur de la tente et de ses personnages, les femmes détournent la tête ou se couvrent la figure de longues couvertures, ou même s'étendent tout du long sur les peaux de bouquetin et de mouton de montagne qui sont étendues sur le sol. Imperturbable, je m'accroupis et patient j'attends, le crayon à la main, que le calme et la confiance se rétablissent. Enfin les têtes reparaissent; je happe au vol, pour ainsi dire, un nez, une oreille, une ride; après une séance qui dure tout l'après-midi, je réussis enfin à obtenir un tout assez complet de l'anatomie du Siwash et de ses squaws. Des voisines curieuses (les dames squaws le sont aussi) entrent, se pelotonnent sur les peaux de bêtes, répètent le même manège et s'en vont. Pour se venger de mon indiscrétion, la femme de Skookum, Kitty, saisit un morceau de papier et un crayon que je lui prête obligeamment, et elle se met à faire mon portrait ou plutôt ma caricature.

C'est une série de figures assurément bizarres, mais où l'on distingue fort bien la tête, le corps et les principaux membres. Ce n'est vraiment pas trop mal pour une Indienne qui n'a jamais fait d'académies. Bientôt la glace se rompt tout à fait, lorsque nous déployons un foulard de soie et qu'une mimique expressive fait comprendre que nous désirons l'échanger contre quelque ouvrage en verroterie ou quelque objet en corne de bouquetin. Pendant ce temps, Jim s'empare d'une plaque que l'on dirait être un morceau d'étoffe grossière; c'est de la viande de chèvre sauvage séchée au soleil et dure comme de la pierre.

[image: KITTY.--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il en émince quelques copeaux avec son couteau et replace le reste sur un tas de peaux d'écureuils fraîchement écorchés que prépare l'aïeule de la famille, vieille, ratatinée, mais coquette encore, témoin l'anneau suspendu à la cloison du nez et le cube d'argent qui décore sa lèvre inférieure, où il est à demi incrusté.

Elle a devant elle un gros caillou sur lequel elle étend les peaux d'écureuil qu'elle aplatit à coups de pierre, de la main droite. Près d'elle une jeune fille, du nom de Kitty, vend à des prix exorbitants quelques bracelets, anneaux, bijoux en argent qu'on croit être fabriqués par les Indiens, mais qui, probablement, sont le produit du génie inventif yankee, à qui l'on doit tant de merveilles, entre autres la noix de muscade en liège.

C'est dans ces tentes que ces pauvres gens vont passer l'hiver, et sans feu encore, car les feux qu'ils, allument pour se chauffer et faire cuire l'eau et certains aliments sont toujours en dehors. Ils n'ont donc guère que leurs couvertures de laine et leurs fourrures pour se défendre du froid. Aussi les maladies de poitrine sont-elles fréquentes parmi eux et causent-elles une grande mortalité.

[image: LA TENTE DE SKOOKUM JIM. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Ces Indiens sont de taille moyenne et rappellent le type des Indiens du Nord de l'Amérique. On suppose qu'ils se rapprochent très exactement, comme type, du Peau-Rouge tel qu'il apparut à nos ancêtres, lors de la conquête. C'est principalement à eux qu'ont affaire les voyageurs pour le transport du Klondyke. Ayant eu de fréquents rapports avec les négociants en fourrures, ils connaissent si bien toutes les roueries du commerce, la loi de l'offre et de la demande, la valeur des services qu'ils rendent, qu'ils demandent 100 francs et souvent plus pour porter 100 livres. Pour les besoins de leur négoce, ils se servent d'un patois mélangé de français et d'anglais.

Leur recensement, en 1890, a fait connaître qu'ils étaient une trentaine de mille répartis dans toute la région. Mais depuis la découverte de l'or, ils se sont portés en grand nombre sur tout le parcours de Juneau à Dawson, en quête de voyageurs à exploiter.

Ils n'ont d'autres moyens d'existence que la chasse et la pêche. Les fourrures sont pour eux une source de grands bénéfices; la pêche, surtout celle du saumon, leur procure une nourriture à eux et à leurs animaux.

Il n'y a dans l'intérieur de leurs demeures que des peaux entassées sans ordre dans les coins ou déployées sur le sol, un coffre ou deux curieusement décorés de dessins originaux, et peints de couleurs gaies, des ustensiles, surtout des cuillers faites en corne de bouquetin bouillie et quelques ornements de broderie et de verroterie.

La musique est presque inconnue parmi les Siwashs; cependant nous remarquons chez Jim une sorte de guitare faite d'une vieille boîte à cigares ornée d'un manche et garnie de clefs et de 2 ou 3 cordes; quelques harpons et flèches et une carabine complètent le mobilier.

Autour de la tente sont dressées des perches chargées de pièces de viande séchant au soleil, morceaux informes, déchiquetés, souillés de sang, dégoûtants à voir: c'est la provision d'hiver. Tout près veillent les _malamouses_, mi-chiens, mi-loups; ils sont immobiles à l'approche de l'homme. Mais, se présente-t-il un chien étranger, ils entonnent leur péan de guerre, qui consiste en glapissements plaintifs, et, se jetant sur l'intrus, lui livrent une bataille en règle; même ils le dévoreraient sans l'intervention du maître.

Pendant que les hommes vont chasser ou se reposent, les femmes confectionnent les vêtements d'hiver, les gilets de chasse doublés de fourrure, les mocassins, les pantoufles brodées de grains de couleur; les jeunes gens ne possédant pas de fusil fabriquent des lacets faits de filaments détachés de la corne des bouquetins et au moyen desquels ils étranglent en quantité des écureuils dont ils mangent la chair et préparent la peau pour des bordures de vêtement.

[image: CHIENS-LOUPS DE L'ALASKA. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les enfants vont et viennent sans soins ni surveillance, excepté dans les endroits où il y a une mission. L'ignorance de ces Indiens est phénoménale, leur saleté sans pareille: leurs vêtements exhalent une odeur rance repoussante, et les marmots sont recouverts d'une épaisse couche de crasse; ils ne se lavent pas et ne paraissent pas se douter que l'eau peut servir à des usages de propreté.

Ils n'ont aucune croyance religieuse et, à part un certain culte qu'ils paraissent rendre aux morts, on pourrait supposer qu'ils sont rebelles à tout sentiment désintéressé.

Les efforts des missionnaires russes et anglais ont eu cependant des résultats marqués, et, sans eux, ces pauvres Indiens seraient à ranger parmi les êtres les plus dégradés de la race humaine. L'amour maternel brille pourtant chez eux de tout son éclat. On raconte l'histoire d'une pauvre Indienne qui, étant enceinte, mit au monde et éleva une espèce de monstre couvert de poils et à l'allure d'ours. Une épidémie ayant décimé sa tribu, la superstition populaire attribua le fléau au pauvre être déshérité, et il fut décidé qu'on le sacrifierait à la divinité irritée, afin de l'apaiser.

À cet effet, une bande de sauvages armés fit irruption dans la tente habitée par la mère et l'enfant; sitôt que l'Indienne comprit le but de cette visite, elle se jeta au-devant des agresseurs et déclara qu'ils ne passeraient outre que sur son cadavre.

Et, joignant le geste à la parole, elle se précipita sur les hommes stupéfaits, qui prirent la fuite.

XVIII

Le Nora.--Une fausse alerte.--Le lac Lindeman.--Tempête sur le Chilkoot Pass.--Une catastrophe.--Les échelles.--Sheep Camp.--Canyon City.--Chien indien péchant le saumon.--Les Glaciers.--Dyea.--Sitka.--Le retour.--Sir Wilfrid et le planton.--Les Canadiens français.

[image: LE LAC LINDEMAN.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Des rapides du White Horse, un vapeur, le _Nora_, fait le service jusqu'à Bennett en une vingtaine d'heures. La correspondance entre les bateaux est rarement régulière, et cette fois-ci nous eûmes à attendre jusqu'au lendemain. Un certain nombre de passagers s'embarquèrent sur un autre petit steamer, remorquant un chaland, qui partit la veille au soir, mais qui fut dépassé par le _Nora_ avant d'atteindre Bennett. Notre _Nora_ était surchargé, et il n'y avait pas même assez de _bunks_ (cases) pour la moitié des voyageurs. Cependant nous nous arrangeâmes du mieux que nous pûmes; la traversée n'était pas longue, et chacun mit du sien pour ne pas se montrer trop exigeant ou trop difficile. L'espace servant de salle à manger pouvait contenir à peu près une douzaine de personnes, mais si serrées à la table les unes contre les autres que leur bras droit seul avait la liberté de ses mouvements; c'était pitié de voir à quels exercices pénibles et baroques on était forcé de se livrer pour porter à sa bouche le morceau qui n'y arrivait pas toujours; de plus il fallait se presser, car il n'y avait pas moins de 200 affamés attendant de passer par la même filière, douze par douze, jusqu'à extinction. Dans cette position gênée on savait à peine ce que l'on mangeait: cela devait pourtant être bon, cela surtout ne ressemblait en rien à l'ordinaire de porc et de haricots dont on s'était rassasié pendant des mois.

[image: LAC DEEP.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

Il fait nuit noire quand le _Nora_, accoste à Bennett; un instant auparavant l'animation la plus grande avait régné à bord. Les hommes, chargés de leurs bagages, se mettaient en devoir de débarquer. Là-dessus quelques retardataires, en sortant de leurs _bunks_, renversent la lampe à pétrole dans le passage étroit; elle se brise, l'huile enflammée se répand sur le plancher; quelqu'un saisit bravement la lampe et court la lancer par-dessus bord, tandis que d'autres jettent leurs couvertures à terre et, après quelques efforts, réussissent à maîtriser l'incendie. On se félicite de cet heureux résultat, et l'on débarque satisfait d'en avoir fini avec cette navigation lacustre et fluviale qui n'est pas sans dangers et qui a duré 10 jours depuis Dawson.

Ici la troupe des rapatriés se sépare. Une partie prend la route de Skagway par le White Pass, l'autre celle de Dyea par le Chilkoot. Connaissant déjà le premier col, nous nous décidons pour le second. Donc, dès que parait le jour, nous chargeons les bagages sur un char qui va les transporter, à un kilomètre de là, au bord du lac Lindeman. Quelques chaloupes à vapeur font la navette entre cette place et le village de Lindeman, situé à la tête du lac, à 9 kilomètres. Puis, ayant laissé nos effets à la charge de la compagnie du tramway aérien qui promet de nous les envoyer à Dyea le jour même, nous nous mettons en route pour le Chilkoot, à pied et par petits groupes. On part vers 9 heures par un soleil brillant, mais à mesure que l'on gravit les escarpements du col, le temps, de beau qu'il était, devient mauvais, puis affreux, et au bout d'une heure de marche la pluie, chassée par un vent impétueux, commence à transpercer les vêtements. Quelques voyageurs cherchent un abri dans les tentes assez nombreuses qui bordent le chemin et se posent en hôtels et restaurants. Bientôt nous sommes réduits à deux, et héroïquement nous persistons à aller de l'avant. Finalement M. de L... reste en arrière pour se sécher dans un hôtel quelconque. Je continue seul.

[image: LA PASSE DU CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

Le chemin, qui rappelle tout à fait un sentier alpin, monte de Lindeman au col en longeant d'abord à mi-côte le versant puis le fond même de la vallée, occupé par des lacs de peu d'importance et appelés _Deep Lake_, _Long Lake_, _Crater Lake_, et les torrents qui les relient. On gravit ainsi un défilé entre des montagnes dénuées de végétation, et l'on arrive à une sorte d'amphithéâtre formé par les déclivités très escarpées du Chilkoot, piles énormes de rochers entassés dans le plus grand désordre et dont le bassin est rempli par les eaux du lac. On escalade les rochers au pied desquels s'élèvent les quelques baraques contenant la machine du tramway aérien, dont les câbles, supportés par des échafaudages puissants, se détachent sur le ciel au sommet du col. Si la montée est pénible, la descente l'est encore davantage; un vent à décorner les boeufs souffle en tempête là-haut; la pluie rend glissants les énormes blocs de granit empilés en une confusion chaotique sur une pente presque verticale de 300 mètres de hauteur. Je me risque cependant en bas des couloirs, des dévaloirs et des cheminées, perdant souvent l'équilibre, me déchirant les ongles aux aspérités, escaladant des pointes de rocs au sommet desquels l'ouragan a lancé mon couvre-chef, après lui avoir fait décrire en l'air, à quelques mètres, des paraboles fantaisistes...

Tout au fond est la dépression où serpente le torrent, alimenté par les glaciers, qui mettent pour ainsi dire le nez à la fenêtre. Leur masse, sillonnée de crevasses glauques, s'avance en effet avec une sorte de précaution par-dessus les remparts de granit qui bordent la vallée. Le col est haut de 1 050 mètres environ, et est couronné de pics dentelés et dénudés.

La descente amène aux Échelles (_scales_), au pied même du col, ainsi appelées parce qu'en hiver des marches sont taillées dans la neige et la glace pour faciliter l'ascension des porteurs de charges. Ce trajet se fait ainsi plus aisément qu'en toute autre saison sur les rocs mêmes. Un peu plus loin se trouvent d'autres constructions en bois pour les services du tramway, dont les câbles, portant de grands paniers ou baquets suspendus, font passer les marchandises d'un versant à l'autre du col.

C'est près d'ici que, le dimanche 3 avril 1898, une avalanche détachée du flanc occidental de la montagne couvrit une centaine de malheureux qui étaient en route pour le sommet ou qui en descendaient; les trois quarts à peu près furent tués et asphyxiés; la plupart étaient des Américains. Cette catastrophe eut pour effet de jeter la défaveur sur le Chilkoot Pass, qui dès lors, et aussi pour d'autres raisons, a été déserté par la majorité des voyageurs.

La pluie cependant cesse, et, comme rien ne presse, puisque notre bagage est resté en arrière, nous nous arrêtons à Sheep Camp (Camp des moutons), qui n'est qu'à 5 kilomètres du sommet et rappelle tout à fait, par son style de construction et sa position à cheval sur le torrent, certains villages des hautes vallées du Valais. À partir d'une petite distance au-dessus des Scales la forêt a reparu, et dans ces riches terrains d'alluvion elle prend de belles proportions, recouvrant le fond et les pentes de la vallée d'un épais manteau de feuillage d'un vert exquis, brillant, uniforme, qui présente un contraste parfait avec les teintes rousses automnales de la vallée du Yukon, admirées quelques jours auparavant. La nature artiste procède dans ce pays par grandes masses; c'est tout orange, ou tout vert, ou tout gris; le paysage gagne en grandiose ce qu'il perd en variété, mais il n'est cependant jamais monotone.

Après nous être séchés, restaurés, reposés à l'_Hôtel du Great Northern_, nous poussons le matin suivant à 7 kilomètres en aval jusqu'à Canyon City, groupe d'habitations pareilles à celles de Sheep Camp et situé à la jonction des vallées de Dyea et de Chilkoot. D'ici à Dyea il y a environ 10 kilomètres sur une route carrossable plus ou moins ballastée et longeant le bord de la rivière. Le paysage est ravissant, l'eau bouillonnante roule sur un lit de galets parsemé de rocs, et les flancs des hauteurs, de 2 000 à 2 500 mètres environ, sont revêtus à une grande élévation de forêts magnifiques, tandis que leurs têtes sont couronnées de glaciers immenses dont les moraines se frayent un chemin jusqu'en bas des déclivités. L'un d'eux surtout, le glacier d'Irène, est superbement azuré par les crevasses qui le sillonnent. Cette gamme de verts, de blancs, de gris et de bruns est relevée et pour ainsi dire éthérisée par un ciel d'une pureté, d'une transparence admirables. Et nous sommes en septembre.

[image: GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

En approchant de Dyea, la rivière se divise en une quantité de bras et de criques qui présentent un spectacle remarquable. En effet, ces cours d'eau grouillent de saumons de taille respectable, pesant de 10 à 20 kilos, qui cherchent à les remonter aussi haut que possible pour frayer; dans ce but, ils luttent, se tordent, sautent hors de l'eau, se meurtrissent sur les cailloux et finalement périssent. Les Indiens armés de gaffes et de harpons les amènent au bord sans difficulté, et, dans l'espace de quelques heures, ils en capturent des centaines. Nous sommes témoins d'une pêche intéressante opérée par un chien huskie. Il se jette à l'eau, saisit un saumon entre ses mâchoires et l'entraîne sur le rivage. Sa victime se débat, joue de la queue avec vigueur et réussit à regagner l'élément liquide. De nouveau le chien se précipite pour le ressaisir et bientôt le ramène victorieusement sur le sec. Le saumon épuisé cesse sa résistance, et le fidèle quadrupède court en long et en large comme pour avertir son maître de sa bonne aubaine.

[image: CHIEN PÊCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Enfin nous voici à Dyea, agglomération de huttes en bois maintenant désertes pour la plupart; des Indiens et seulement quelques blancs s'y trouvent encore. Les Peaux-Rouges y ont un camp assez considérable et une flottille de pirogues échouées sur le sable. Ils n'ont plus, pour le moment, la ressource des portages à dos de marchandises par le Chilkoot, et la pêche le long de la rivière se fait sans le secours des canots. Ils vivent donc à ne rien faire, si ce n'est à trafiquer, tandis que leurs femmes confectionnent mille petits objets en étoffe bordés de verroterie, tels que pelotes, mocassins, pantoufles, vêtements de bébés, etc. À cette industrie elles ne sont pas si habiles que leurs soeurs des îles et de la côte inférieure. Néanmoins leur travail est curieux et leurs prix sont raisonnables. Nous passons la journée et le lendemain à attendre nos bagages laissés à Lindeman, et finalement le dimanche soir on nous annonce qu'ils sont arrivés.

[image: VUE DE DYEA.--D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: INDIENS CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

Le lundi matin, nous faisons une dernière visite aux tentes indiennes et à quelques «magasins», si dépourvus de toute animation que les propriétaires eux-mêmes, effrayés de la solitude, se retirent dans leurs appartements privés. À plusieurs reprises il nous faut faire un tintamarre effroyable pour les obliger à sortir de leur antre. Puis nous quittons cette plage pittoresque et nous nous embarquons à bord d'un remorqueur qui va nous conduire à bord du steamer _City of Topeka_, en rade de Skagway.

[image: CAMP INDIEN À DYEA. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Une demi-heure plus tard nous touchons le quai de cette dernière ville, et, comme nous sommes en avance de quelques heures, nous en profitons pour faire une courte promenade. Peu de changements dans ces six mois d'absence; le seul important est la construction du chemin de fer qui longe la rue principale et fonctionne jusqu'à petite distance du sommet du White Pass. On assure qu'il ira à Bennett au printemps prochain. Ainsi, dans quelques mois on n'aura pas à marcher du tout de Paris à Dawson: tout le trajet s'effectuera par vapeur et par chemin de fer, et, comme nous l'avons déjà dit, le voyage demandera 25 jours environ.

[image: VUE DE SITKA.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Nous avons quelque peine à nous habituer à la modicité des prix. En effet, sur l'espace de quarante et quelques kilomètres nous avons payé pour le même genre de repas: 5 francs à Bennett, 3 fr. 75 à Crater Lake, 2 fr. 50 à Sheep Camp, et enfin 25 sous à Dyea et à Skagway.

Le retour n'offrit plus rien de remarquable; le steamer touche à Killisnoo, sur l'île de l'Amirauté, station de pêche où une usine à vapeur occupe quelques blancs et passablement d'Indiens. Un certain nombre de chaloupes, également à vapeur, partent chaque matin pour les parages peu éloignés où les harengs sont rassemblés par millions, et le soir elles reviennent pleines jusqu'aux bords. De ces poissons on extrait l'huile dont on remplit des barils, et on fait du résidu une sorte de guano qui, paraît-il, est très riche en matière fertilisante. Cette industrie ne s'exerce que pendant 2 ou 3 mois de l'année. Un vieux mortier, portant l'aigle à double tête, rappelle qu'il y a plus de 30 ans les Russes possédaient le pays.

[image: ÉGLISE RUSSE DE SITKA.--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Sitka, dans l'île Baranoff, capitale de l'Alaska, est une ville bâtie par les Russes, et compte près de 3 000 habitants. Lors de la domination russe, le gouverneur général habitait une magnifique résidence sur une pointe de rocher à l'entrée du port. Il n'en reste plus aujourd'hui que quelques pierres. Mais on trouve encore quelques maisons d'agréable apparence et de style européen, et la ville subventionne une école industrielle. La pêche du saumon et sa mise en boîtes forment la principale industrie des habitants; ceux-ci, pour la plupart Indiens, chassent en outre le daim, très abondant dans ces îles.

Une visite intéressante à faire est celle de l'église russe, avec son dôme peint en vert d'émeraude et sa tour à coupole renfermant la cloche.

L'intérieur est orné de peintures de saints entourés de cadres et de décors d'or et d'argent, tandis que les sculptures de l'oeuvre en bois sont remarquablement riches; des candélabres en argent massif, des bannières en soie somptueusement brodées, et des tapis de prix complètent le mobilier.